Politique Internationale - La Revue n°129 - AUTOMNE - 2010

sommaire du n° 129
L'IRAK DANS L'IMPASSE
Article de Loulouwa Al Rachid
Chercheur, spécialiste du monde arabe et consultante sur l'Irak.
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En Irak, une page est, semble-t-il, définitivement tournée. D'une part, l'ère de l'occupation militaire touche à sa fin. Le 31 août 2010, sans  fanfare ni gloire, les deux tiers des troupes américaines présentes dans le pays ont achevé leur retrait, mettant ainsi officiellement un terme à leur mission de combat ; elles ne laissent derrière elles qu'une force résiduelle de 50 000 hommes aux seules fins de « conseiller et d'assister » les forces irakiennes. D'autre part, le processus politique chaotique amorcé en 2003 commence, enfin, à porter ses fruits.La violence, autrefois généralisée, a changé de nature et est retombée à un niveau à peu près gérable, en particulier grâce à la professionnalisation accrue de l'appareil de sécurité irakien. L'autorité de l'État a été restaurée sur la majeure partie du territoire et s'appuie désormais sur une réelle aspiration populaire à l'unité nationale et à la reconstruction des institutions centrales. Le bon déroulement des élections législatives du 7 mars 2010 a confirmé les promesses d'une transition démocratique désormais érigée en modèle pour l'ensemble de la région. La participation politique s'est élargie aux exclus d'hier : les Arabes sunnites mais, aussi, les islamistes chiites les plus radicaux qui semblent renoncer à la lutte armée et vouloir jouer le jeu du parlementarisme. Enfin, la signature des premiers contrats entre le gouvernement irakien et plusieurs consortiums pétroliers internationaux a redonné confiance dans les perspectives de reconstruction d'une économie adossée à d'immenses réserves de brut encore largement sous-exploitées.

Il n'en demeure pas moins que l'entité politique irakienne post-baasiste se trouve à un tournant crucial : elle doit prouver, sans tarder, sa capacité à fonctionner sans le tuteur américain. Car, s'ils ont un calendrier de retrait, les États-Unis ne semblent posséder ni stratégie claire ni vision pour l'avenir du pays ; la pression de leur opinion publique - surtout au cours d'une année d'élections de mi-mandat (novembre 2010) -, ainsi que le réinvestissement de leurs moyens militaires et financiers sur la zone « Afpak », relèguent l'Irak au second plan. Cet empressement à se désengager de l'arène irakienne aura un puissant impact déstabilisateur : il va automatiquement engendrer un vide politique et sécuritaire qui, à son tour, produira des ajustements de la part des acteurs irakiens et régionaux. L'interne et l'externe sont intimement liés : la nouvelle configuration du champ politique commande dans une large mesure l'insertion de l'Irak dans son environnement régional, et vice versa. 

Or depuis les législatives du 7 mars 2010, le processus politique s'enlise dans l'impasse. Sept mois après les élections, les principaux blocs politiques peinent à s'accorder sur le choix d'un premier ministre et à former un gouvernement à même de refléter les nouveaux rapports de force et les alliances issues du scrutin. Minés par la guerre des chefs, ces blocs trahissent une faible discipline partisane propice à toutes sortes d'alliances contre nature. Surtout, ils consacrent le droit de regard des pays voisins (Iran, Turquie, Arabie saoudite, Syrie) sur toute dévolution du pouvoir à Bagdad. 

L'édifice institutionnel érigé à l'abri de l'occupation américaine a-t-il atteint la solidité et la cohésion requises pour réussir la transition nécessaire à la stabilisation de l'Irak ? Est-il en mesure de réguler la compétition politique et d'assurer la rotation pacifique des dirigeants ? L'appareil de sécurité peut-il juguler la menace d'une opposition armée certes affaiblie et déstructurée mais que le retrait militaire américain risque d'enhardir ? Last but not least : après les deux décennies d'éviction consécutive à son invasion du Koweït en août 1990, l'Irak possède-t-il désormais les moyens de négocier sa réinsertion au sein d'une région qui constitue l'un des axes de crise majeurs du Moyen-Orient ? 

Des élections, pour quoi faire ? 

Un scrutin sans vainqueur

Aucun vainqueur n'est véritablement sorti des urnes. L'Irak est plongé dans une impasse politique depuis le scrutin législatif du 7 mars 2010 qui s'est pourtant déroulé dans le calme, avec un taux de participation correct (62,4 %) et dans un environnement que d'aucuns jugent comme le plus libre et le plus concurrentiel du monde arabe. La plus grande cacophonie prévaut au sein de la classe politique et les tractations dans les coulisses semblent interminables. Compte tenu de l'émiettement de la représentation politique, le nouveau gouvernement doit nécessairement revêtir la forme d'un cabinet de coalition, aucun bloc n'ayant obtenu la majorité des 325 sièges. Certes, la logique du vote « primordialiste » n'a pas disparu et les quote-parts ethniques et confessionnelles n'ont guère changé par rapport aux élections de 2005 ; mais l'homogénéité des blocs n'est plus.

Si la campagne électorale a pu laisser croire à un affrontement idéologique entre islamistes et laïcs/nationalistes, la ligne de partage entre les deux camps demeure largement factice : sensibles à la désillusion des électeurs face à leurs piètres performances à la tête du gouvernement depuis 2006, les premiers ont mis en sourdine les slogans religieux tandis que les seconds ont coopté bon nombre de politiciens issus de la mouvance islamiste. En revanche, les tensions interconfessionnelles sont restées vives ; l'exclusion à la dernière minute de plusieurs centaines de candidats au nom de la loi sur la dé-baasification a redonné aux Arabes sunnites le sentiment d'être collectivement enfermés dans l'opprobre qui frappe l'ancien régime et privés d'une juste représentation. 

Du côté des partis religieux chiites, le front uni de 2005 a éclaté. Les résultats des dernières législatives ont fait évoluer le rapport de force au profit du premier ministre sortant, Nouri Al-Maliki. Ce dernier a préféré faire cavalier seul pendant la campagne électorale en présidant une coalition, l'« Alliance pour l'État de droit » dominée par son propre parti, Hizb Al-Da'wa al-islamiyya (Parti de l'appel islamique). Avec 89 sièges sur 325 au total, Al-Maliki a su mettre à profit son exercice du pouvoir depuis 2006 et ses succès relatifs en matière de rétablissement de la sécurité face à la coalition (Alliance nationale irakienne) de ses anciens partenaires chiites - le Conseil suprême islamique irakien (CSII) et le courant sadriste, qui obtiennent à eux deux 70 sièges. Au sein de cette coalition, les Sadristes, désormais plus disciplinés et plus légalistes, s'imposent au détriment du CSII, qui apparaît comme le grand perdant du scrutin. Les électeurs ont sanctionné cette formation qu'ils perçoivent comme trop inféodée à l'Iran et responsable d'un sectarisme outrancier à l'origine de la guerre civile. Quant aux Sadristes, la popularité de leur jeune leader, Moqtada Al-Sadr - qui achève à Qom, en Iran, sa formation religieuse -, ne s'est pas démentie auprès des jeunes défavorisés des quartiers pauvres de Bagdad et dans certains gouvernorats du Sud ; ces derniers apprécient son rôle de trublion de la scène politique et ses accents ultra-nationalistes. 

Les Arabes sunnites opèrent, quant à eux, une entrée en force au Parlement, officialisant leur ralliement total au processus politique déployé depuis 2003. Ils font massivement bloc derrière la coalition « Al-Iraqiyya » dirigée par Iyad Allawi, qui remporte 91 sièges. Le passé baasiste de cet ancien exilé chiite rentré dans les fourgons américains rassure et le place comme le candidat favori au poste de premier ministre aux yeux des pays arabes, notamment de l'Arabie saoudite. Mais en dépit de ce bon score électoral, la représentation politique des Arabes sunnites demeure problématique. Elle est fragmentée en une multitude de leaderships (régionaux, tribaux, idéologiques, etc.) qui menacent « Al-Iraqiyya » d'éclatement et lourdement hypothéquée par les mesures de dé-baasification en l'absence d'un véritable processus de réconciliation nationale entre sunnites et chiites.  

Avec 57 sièges remportés, les Kurdes conservent certes leur poids à Bagdad mais risquent fort de perdre leur position passée de « faiseurs de coalitions ». Le grand retour dans le jeu politique de la composante arabo-sunnite et l'ascension du courant sadriste - qui incarnent tous deux un front arabe hostile aux revendications territoriales et pétrolières des Kurdes - y contribuent grandement. Mais ce sont surtout les évolutions récentes intra-kurdes qui compliquent la donne. Le bipartisme qui a figé les appartenances politiques dans le dilemme Union patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani/Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani subit aujourd'hui les assauts d'une troisième force : le mouvement Goran, qui entend répondre aux aspirations de changement et de participation politique au sein de la société kurde. Issu d'un schisme au sein de l'UPK, ce mouvement verse tantôt dans la surenchère nationaliste, exigeant le rattachement immédiat au Kurdistan de la province pétrolière de Kirkouk, tantôt dans la menace d'un rapprochement avec certaines forces arabes (ce qui lui permettrait de peser sur le leadership kurde). Par ailleurs, la question de la succession du président Talabani, aussi bien à la présidence de l'Irak qu'à celle de son propre parti, se pose désormais avec acuité en raison de son âge avancé et de l'ébranlement de son autorité  consécutive à la scission au sein de l'UPK.

Le bras de fer Al-Maliki-Allawi

Usant de menaces à peine voilées contre ses adversaires et accusant les États-Unis de vouloir lui voler sa victoire, le premier ministre sortant a commencé par contester les résultats des élections, puis exigé et obtenu le recomptage manuel des voix à Bagdad, retardant ainsi leur certification officielle. Depuis qu'il a admis sa défaite de deux sièges seulement (89 contre 91 députés) face à son rival Iyad Allawi, Nouri Al-Maliki semble peu pressé de franchir cette étape décisive pour l'avenir du pays ; il continue de diriger le gouvernement, de commander les forces armées et de disposer des finances du pays sans aucune surveillance parlementaire. Les nouveaux députés - qui ont pourtant commencé à toucher leurs émoluments avant de siéger - n'ont pu qu'entériner cette impasse : ils ont rapidement suspendu sine die leur séance inaugurale du 14 juin sans élire le président du Parlement. Pas plus qu'ils n'ont désigné le président de la République dans le délai d'un mois imparti par la Constitution.

Le processus de formation du gouvernement est donc bloqué à la case départ : ce n'est qu'une fois élu par le Parlement que le président de la République demande,  sous quinze jours, au chef du bloc parlementaire ayant remporté le plus de sièges de former le Conseil des ministres, ce qui doit être fait en un mois au maximum. Ces retards et autres entorses constitutionnelles semblent désormais banalisés : c'est le rapport de force entre les groupes qui produit la norme juridique et non l'inverse. La consultation électorale n'a pas eu d'effets immédiats et directs sur la formation du gouvernement et sur la rotation des élites au pouvoir, sans même parler de la définition des politiques publiques. La notion même de « bloc parlementaire le plus large » est ambiguë. Alors qu'en 2005 la Cour fédérale suprême, gardienne de l'interprétation de la Constitution, avait estimé qu'il s'agissait de la coalition ayant obtenu le plus de voix (à l'époque, la coalition pan-chiite unifiée), elle a décidé en 2010 qu'il est possible ex post à deux ou plusieurs coalitions agrégeant leurs scores électoraux respectifs de prendre l'initiative de former le gouvernement. Elle a ainsi ouvert la voie à une réconciliation entre Nouri Al-Maliki et ses adversaires chiites de l'Alliance nationale irakienne.

Pour sortir de l'impasse, des appels à l'inclusion de toutes les parties représentées au Parlement et au partage du pouvoir ont été lancés à l'unisson par l'ayatollah Sistani (1), les États-Unis, les Nations unies, l'Iran, la Turquie ainsi que par l'ensemble des pays arabes. En vain. Le bras de fer entre Al-Maliki et Allawi pour le poste de premier ministre perdure. La question est désormais de savoir si le désistement de l'un en faveur de l'autre ou des deux simultanément peut se produire sans un nouvel accès de violence.

Un système paralysé ?

Au-delà des rivalités et des ambitions personnelles qui opposent les deux hommes, l'impasse actuelle cache des divergences de fond qui tiennent à la nature et à l'étendue des prérogatives du premier ministre, au contrôle des forces armées et à la répartition du pouvoir et des ressources entre les diverses composantes de la société irakienne. Il y va, dans cette bataille, de la légitimité à la fois interne et externe de l'entité post-baasiste dans son ensemble, une question lancinante et qui n'a guère progressé depuis 2003. Ni la proposition de l'ancien ambassadeur des États-Unis à Bagdad, Zalmay Khalilzad, de procéder à une rotation de deux ans d'Al-Maliki et d'Allawi au poste de premier ministre, ni celle, plus prosaïque, d'une députée sadriste, suggérant le recours à un tirage au sort pour les départager comme au temps du prophète Mahomet, ne suffisent à résoudre ces dilemmes et à surmonter le climat de méfiance extrême entre tous les acteurs politiques. 

Les adversaires de Nouri Al-Maliki redoutent qu'il tente de mettre en place une dictature de parti unique. En dépit de débuts prometteurs et d'une volonté affichée d'oeuvrer à la réconciliation nationale et au rétablissement de l'autorité de l'État, M. Al-Maliki a, en réalité, surtout utilisé les ressources à sa disposition pour consolider son assise personnelle. Ce faisant, il a reproduit bon nombre des ressorts de survie et de légitimité (cooptation du monde tribal, distribution de prébendes, duplication des structures administratives et confiscation de leurs pouvoirs au profit du cabinet du premier ministre, etc.) du dictateur honni, Saddam Hussein. Il est ainsi parvenu à concentrer entre ses mains une grande partie des prérogatives sécuritaires, au risque d'aggraver la tendance à la politisation et au factionnalisme des forces armées. Ses accents autoritaires - et même ouvertement sectaires lorsqu'il clame haut et fort dans les négociations pour la formation du gouvernement qu'« un chiite doit être premier ministre » - lui valent l'hostilité pugnace du monde sunnite et réduisent à néant le nationalisme irakien dont il s'était drapé au cours de  la campagne électorale. Quant aux Kurdes, ils perçoivent toujours tout renforcement du pouvoir central comme un danger pour la pérennité et la prospérité de leur région fédérée.

Jusqu'à présent, les institutions irakiennes n'ont pas convaincu de leur capacité à arbitrer le jeu politique et à pacifier les conflits structurels concernant le partage du pouvoir et des ressources. La logique du dépeçage des institutions et des administrations publiques par les partis politiques n'a pas reculé. Au contraire, les fiefs partisans et les quote-parts ethniques et confessionnelles se sont étendus à tous les rouages et se doublent d'une corruption généralisée et sûre de son impunité. Cette corruption est consubstantielle au système politique mis en place depuis 2003 : lorsque toutes les forces politiques représentées au Parlement contrôlent au nom de l'unité nationale et du consensus une portion du gouvernement, ainsi que certaines administrations étatiques (aussi bien centrales que provinciales) et de l'appareil de sécurité, alors tous ferment les yeux sur les abus et la prédation des ressources publiques à grande échelle.

Le processus constitutionnel est, quant à lui, gelé ; l'application de l'article 140 prévoyant un référendum pour trancher le sort des territoires disputés entre Arabes et Kurdes, dont Kirkouk, est sans cesse repoussée. L'organisation prévue dans la Constitution d'un recensement de la population, reportée à maintes reprises puis finalement  annoncée pour la fin octobre 2010, risque de mettre le feu aux poudres. Dans les territoires disputés, les Arabes boycottent les préparatifs du recensement et accusent les Kurdes d'avoir inversé l'ingénierie démographique jadis pratiquée par Saddam Hussein en usant des mêmes méthodes de coercition et de déplacement forcé. La législation fédérale est toujours réduite aux dossiers secondaires ou délibérément ambigus. Alors que des contrats d'exploitation ont d'ores et déjà été signés entre le gouvernement régional kurde et plusieurs compagnies étrangères, il n'existe aucun consensus à Bagdad sur le statut des champs pétrolifères et gaziers du Kurdistan. 

En lieu et place d'une séparation des pouvoirs, la législature passée a consacré  une guerre entre les pouvoirs législatif et exécutif et une dépendance du judiciaire à l'égard de ces deux pouvoirs. Il règne, par ailleurs, une confusion totale sur la division des rôles et des prérogatives entre le centre et la périphérie. Chaque gouvernorat vit désormais à part et se comporte en quasi-État indépendant par rapport au gouvernement central, nouant des relations politiques, économiques et culturelles avec les pays étrangers sans l'aval de Bagdad.

L'État irakien est donc l'otage des divisions de la société et des groupes qui cherchent à le dominer de façon exclusive. Car, en dehors de lui, il n'y a rien, ni prestige social, ni emploi, ni perspective de prospérité : peu productive, l'économie irakienne reste totalement dépendante de la rente pétrolière et de ses circuits de redistribution.

Loin de pacifier les conflits, l'exigence d'unanimité et d'inclusion exhaustive dans le fonctionnement du régime politique conduit à une impasse comparable à celle dont l'État libanais ne finit pas de payer le prix et qui fait les délices des hégémons régionaux. La logique d'un « gouvernement d'union nationale » où toutes les tendances politiques, confessionnelles et ethniques sont représentées, mène à la paralysie : le pays n'a alors ni opposition ni gouvernement. Le risque d'un accès de violence est ainsi « banalisé » tandis qu'une véritable citoyenneté, adossée à une promesse de reconstruction et de bien-être économique, est reléguée aux calendes grecques. Aussi, il est sans doute nécessaire de réviser de fond en comble les règles du jeu politique et la Constitution irakienne : elles ne sont pas de simples symptômes du mal que l'on cherche à guérir, mais sa cause même. 

Une stabilisation sécuritaire en trompe l'oeil  

Une société militarisée

Une note positive semble a priori se dessiner dans le domaine sécuritaire. Dans l'ensemble du pays, la violence connaît une baisse significative depuis 2008. Fortes de plus de 650 000 hommes, les forces armées irakiennes, dont les effectifs ont triplé depuis 2005-2006, sont aujourd'hui déployées sur tout le territoire, où il n'existe plus pour elles d'enclaves interdites (no-go zones). À ces effectifs réguliers, il faut ajouter les 70 000 combattants tribaux (regroupés dans des « conseils du réveil »), financés et encadrés par l'armée américaine dans le cadre de la stratégie du « sursaut » de 2007 afin d'éradiquer Al-Qaïda, et dont la reconversion au sein des administrations civiles et militaires demeure pour le moins problématique ; les Pechmergas et autres formations sécuritaires kurdes ; et, enfin, l'armée de l'ombre des contractants privés étrangers et irakiens dont plus de la moitié sont directement employés par le Pentagone. Cette forte militarisation de la société irakienne n'a rien à envier à celle qui prévalait sous l'ancien régime baasiste ; elle répond indéniablement, dans la phase actuelle, à l'immense attente sécuritaire d'une population traumatisée par la guerre interconfessionnelle (2006-2007) et le chaos milicien. Elle sert, en particulier, de rempart psychologique contre la reprise à grande échelle de la violence, puisqu'elle met en échec les groupes armés en même temps qu'elle absorbe bon nombre de jeunes hommes qui auraient pu être tentés par la carrière milicienne. L'augmentation des salaires dans la fonction publique en général et dans les forces armées en particulier est à l'origine de ce phénomène dans un contexte marqué par un taux de chômage élevé et une économie improductive en dehors d'un secteur pétrolier peu créateur d'emplois.  

Le premier ministre sortant, Nouri Al-Maliki, revendique naturellement la paternité de cette stabilisation. Il a, en effet, su capter les attentes populaires en conduisant, en 2007-2008, des offensives militaires de grande envergure à Bagdad et à Bassorah au nom d'un État de droit dressé contre l'ordre milicien, quelle que soit sa coloration confessionnelle. Il a également procédé à plusieurs purges successives dans les rangs des forces de l'ordre pour en écarter les éléments corrompus ou compromis dans les massacres confessionnels, et mis l'accent sur les critères de professionnalisme. Quant au leadership d'Al-Qaïda en Irak (AQI), il a été décapité par une série d'arrestations et d'éliminations physiques qu'a grandement facilitées la coopération accrue de la population avec les membres de l'appareil de sécurité (il n'existe pas de chiffres fiables sur le nombre de combattants d'AQI, mais les analystes s'accordent à dire qu'elle a subi des pertes considérables et que les filières de recrutement de djihadistes étrangers se sont taries). Ce qui permet aux adversaires d'Al-Maliki d'affirmer que, indépendamment du professionnalisme et de la réactivité accrus de l'armée et de la police, la violence a diminué parce que le slogan de la résistance à l'occupation étrangère a perdu toute résonance au sein de la société irakienne. Ils font également remarquer, à juste titre, que la polarisation confessionnelle et la ghettoïsation territoriale, surtout à Bagdad, sont désormais achevées, ce qui explique que ces processus n'engendrent plus de victimes. 

Il n'empêche. En dépit de cette baisse d'intensité, la violence demeure une donnée structurelle dans la vie quotidienne des Irakiens : entre janvier et mai 2010, plus de 2 000 personnes sont décédées d'une mort violente et 5 000 ont été blessées, soit autant qu'en Afghanistan au cours de la même période. L'Irak est toujours un pays dangereux ; le déploiement de plus de 1 500 checkpoints pour la seule capitale, les fouilles au corps répétées et chronophages dès que l'on pénètre dans les bâtiments publics, les murs de béton qui scellent les quartiers en traçant des frontières confessionnelles entre eux, ainsi que les nombreux couvre-feux constituent autant d'entraves à un retour à la normalité et, plus encore, à la reprise des activités économiques et des investissements. 

La violence a toutefois changé de nature. Elle n'est plus le fait d'une insurrection armée dirigée contre l'occupant et ses auxiliaires, mais est devenue partie intégrante du processus politique. Elle est désormais l'oeuvre des exclus, c'est-à-dire des anciennes élites baasistes qui veulent négocier leur intégration dans le système, la libération de leurs camarades emprisonnés et une amnistie pour ceux qui sont recherchés ou réfugiés à l'étranger ; la violence est également alimentée par la collusion de certains acteurs légitimes du processus politique qui veulent ainsi déstabiliser le gouvernement et renégocier à la hausse le rapport de force. Bref, elle exprime moins la volonté absolue d'abattre le pouvoir en place par ceux qui en sont exclus qu'une logique de pression et de déstabilisation de ses actuels détenteurs. À plus d'un titre, elle s'apparente à un instrument de négociation dans l'intense compétition pour le pouvoir et les ressources à laquelle se livrent les principaux blocs politiques et leurs sponsors extérieurs. Aussi, depuis l'été 2009, la capitale est-elle victime de plusieurs vagues d'attentats coordonnés (dont toutes les parties se rejettent la responsabilité) qui visent à ébranler la confiance de la population dans la stabilisation en cours. Ces attentats, souvent spectaculaires, ont frappé des symboles et des lieux importants de l'État - des ministères, des institutions judiciaires, l'armée, la Banque centrale - ainsi que plusieurs ambassades étrangères (Allemagne, Égypte, Iran) et des hôtels où étaient domiciliées des agences de presse et des sociétés occidentales. Par ailleurs, les assassinats de personnalités sécuritaires, administratives, politiques ou religieuses restent monnaie courante dans tout le pays. Dans les gouvernorats à peuplement mixte Arabes/Kurdes (Mossoul et surtout Kirkouk) mais aussi sunnites/chiites (Diyala), subsiste une violence armée résiduelle souvent motivée par une volonté d'épuration territoriale.

Les faiblesses de l'appareil de sécurité

Dans ces conditions, est-il légitime de considérer que l'appareil de sécurité irakien est à la hauteur de l'immense responsabilité qui l'attend ? D'ores et déjà, l'incapacité à traduire politiquement les résultats des élections législatives dans un délai raisonnable est porteuse de lourdes conséquences. Le risque est grand de voir la relative stabilisation opérée depuis 2008 céder la place à un vide sécuritaire : à trop tarder à désigner le futur premier ministre - qui est aussi, répétons-le, le commandant suprême des forces armées -, la classe politique irakienne plonge l'appareil de sécurité dans la tourmente et diminue son efficacité dans une phase cruciale de son existence. Elle ravive également sa politisation et donc les risques de désintégration ethnique, confessionnelle et partisane en son sein.

Or cet appareil est appelé, dans le contexte du retrait progressif des troupes américaines, à assumer seul les responsabilités. Jusqu'à présent, ses liens avec le commandement militaire américain ont été « fusionnels ». Les États-Unis étaient les seuls à pouvoir lui imposer une cohérence, une discipline et une crédibilité, sans oublier leur important soutien logistique : à tout moment, les troupes irakiennes pouvaient demander de l'aide à leurs homologues américaines, seules à disposer de la maîtrise de l'espace aérien, d'un armement adéquat et de capacités en matière de surveillance et de collecte du renseignement. D'armée d'occupation, l'armée américaine s'était bien avant le retrait de l'été 2010 transformée en armée d'organisation et d'appui aux forces irakiennes. Un rôle qu'elle est sans doute appelée à poursuivre nonobstant les échéanciers officiels de retrait intégral (fin 2011) ou le passage formel à un statut d'armée non combattante. Les États-Unis demeurent l'acteur principal d'une arène sécuritaire qui a été façonnée par eux, pour les besoins de la lutte contre l'insurrection armée et suivant une logique de duplication et de chevauchement des structures ; il s'agissait, pour la puissance occupante, de diviser pour mieux régner sur des partenaires irakiens auxquels elle ne faisait pas entièrement confiance. Depuis, la nature de l'appareil de sécurité mis en place continue à poser problème.  Lourdement axé sur les techniques de contre-insurrection, ce dernier a perdu de vue sa vocation à se transformer en un outil de défense nationale à même de garder les frontières du pays et de repousser les ingérences extérieures. Dans le domaine du renseignement, sa dépendance vis-à-vis des États-Unis se fait cruellement sentir. Depuis 2003, les Américains disposent d'une réelle supériorité tactique en matière de collecte de renseignement : outre leurs impressionnants moyens technologiques de surveillance et d'écoute,  ils ont construit un important réseau d'informateurs disséminés au sein de la population irakienne qu'ils rémunèrent directement.  Toutes les forces politiques irakiennes - celles qui sont au pouvoir comme celles qui en sont exclues - ainsi que leurs sponsors régionaux essayent de développer leurs propres réseaux d'agents, ce qui fait du pays un lieu d'affrontement régional et international par excellence. Il n'en demeure pas moins que la faiblesse du renseignement irakien ressortit davantage à la méfiance généralisée qui prévaut entre les Américains et leurs partenaires irakiens, d'une part, et entre acteurs politiques irakiens eux-mêmes, d'autre part.  Une situation qui a débouché sur la multiplicité des agences de renseignement au sein de l'appareil de sécurité irakien ; chacune, ainsi que le groupe politique qui la contrôle, surveille et sabote les réalisations sécuritaires des autres agences par pure compétition politique.

En l'absence de cadre juridique clair, des questions comme les relations entre civils et militaires, le partage des compétences sécuritaires entre le centre, l'entité fédérée kurde et les gouvernorats arabes, ainsi que la composition ethnique et confessionnelle des troupes demeurent âprement disputées. Et, naturellement, les diverses unités (polices locale et nationale, armée, forces spéciales, renseignement, etc.) ne coopèrent pratiquement pas entre elles. À qui revient le droit de contrôler cet appareil ? De quel type de doctrine de combat et d'armement doit-il désormais se doter pour mieux répondre à l'évolution de la menace ? L'actuelle préférence pour un armement léger le condamne à n'être qu'une force armée parmi d'autres dans le pays, incapable de tenir en échec les milices des partis (qui continuent de recruter même si une bonne partie de leurs recrues potentielles optent pour les forces armées officielles) ou de repousser d'éventuelles agressions extérieures. Le développement d'une véritable armée de l'air ou l'acquisition d'un armement lourd sont toujours perçus comme porteurs de danger par les Kurdes qui redoutent que ces armes soient de nouveau utilisées contre eux. Quant aux autres blocs politiques, notamment ceux qui sont soucieux de conserver une certaine forme de nuisance armée, la crainte de voir cet appareil de sécurité tomber sous la domination d'adversaires enclins à monopoliser le pouvoir et les ressources les pousse également à préférer un armement léger.

La doctrine de combat semble, pour l'heure, impossible à déterminer tant les désaccords sur l'identité de l'ennemi intérieur comme extérieur sont profonds au sein de la société et de la classe politique irakiennes : ceux qui apparaissent comme des terroristes pour les uns sont des héros aux yeux des autres ; de même, les pays de la région alliés des uns sont les adversaires des autres. Plusieurs idéologies concurrentes se font ainsi face au sein de cet appareil polarisé entre, d'un côté, une idéologie confessionnelle chiite qui cherche à consolider son emprise sur l'État et, de l'autre, un militarisme sunnite historiquement dominant mais désormais déclinant ; ces deux pôles ont en commun de ne voir dans les forces de sécurité que l'instrument de la domination d'une secte sur l'autre et la garantie des intérêts d'un bloc régional face à l'autre, en l'occurrence l'Iran face à l'Occident et à ses alliés dans le monde arabo-sunnite. Entre ces deux extrêmes, de multiples idéologies partisanes infiltrent et noyautent l'armée, toujours perçue comme un instrument de prise du pouvoir et d'élimination des adversaires.

Marchandages communautaires et territoriaux

Dans ce contexte, les nominations et les mutations au sein du corps des officiers donnent souvent lieu à des marchandages. D'une part, nombreux sont les officiers qui refusent de servir en dehors de leurs régions pour des questions de sécurité personnelle dictées par la géographie mentale de la peur et de la méfiance qui domine les esprits. Ainsi, un officier sunnite ne se sentira jamais en sécurité dans les régions majoritairement chiites, et inversement. D'autre part, les gouvernorats opposent au gouvernement central une farouche volonté locale d'exercer un rôle sécuritaire et de voir toutes les responsabilités à l'échelle de leur territoire confiées non pas aux « étrangers » envoyés par Bagdad mais à des « fils de la région » à laquelle ils appartiennent. Une revendication qui s'exprime au mépris de toute logique d'édification d'une armée nationale. À défaut d'obtenir gain de cause, dans certains gouvernorats les élites locales se contentent d'organiser des manifestations de rue à chaque nomination  décidée par Bagdad. 

La difficulté ne se réduit pas simplement à sa dimension arabo-kurde. On assiste à un affrontement plus global entre le centre et l'ensemble des gouvernements locaux auxquels la Constitution a conféré d'importantes prérogatives. Cet affrontement s'insinue au coeur même de la capitale où le déploiement des forces armées, notamment lors des offensives sécuritaires de 2007-2008, a plus ou moins obéi à un partage confessionnel des territoires : aux forces du ministère de la Défense, réputées entre les mains des sunnites, la gestion des quartiers sunnites ; à celles du ministère de l'Intérieur, majoritairement chiites, celles des quartiers chiites. Par ailleurs, au sein du haut commandement de l'armée, nous assistons  au retour des généraux de Saddam et, avec eux, à une culture autoritaire et corrompue (octroi de permissions aux soldats moyennant finance, revente des approvisionnements en carburants et en nourriture, phénomène des « soldats fantômes » dont les officiers se partagent les soldes, etc.) : leur loyauté est à géométrie variable et se transforme au gré des occasions d'enrichissement personnel que leur offrent les différents blocs politiques. Certaines divisions de l'armée possèdent clairement une identité marquée : kurde, sunnite ou chiite. L'imaginaire du coup d'État revient en force alors que l'armée irakienne n'est plus! Pour toutes ces raisons, le chef d'état-major, le géneral Babakir Zebari, a exprimé son hostilité au retrait précipité des troupes américaines, estimant qu'il fallait attendre 2020 pour que l'Irak dispose d'une armée digne de ce nom. 

Une configuration régionale conflictuelle 

L'ombre de l'Iran

À l'instar des élections libanaises de juin 2009, les élections irakiennes de mars 2010 ont explicité et officialisé le poids des puissances de la région. Toutes interfèrent en Irak, alors qu'aucun consensus n'a été atteint quant à la forme que devrait prendre la réinsertion de ce pays dans son environnement. À plusieurs égards, la classe politique irakienne est sortie du huis clos de la « zone verte » (2) à Bagdad avec le tuteur américain, multipliant les visites aux capitales avoisinantes. Désormais, le choix du futur premier ministre irakien se négocie à l'échelle régionale, entre deux acteurs concurrents - l'un ancien, l'Iran, et l'autre nouveau dans l'ampleur de son intervention, l'Arabie saoudite. Entre ces deux pôles extrêmes attachés à une définition confessionnelle de l'Irak émerge un troisième, turco-syrien, qui se veut consensuel.

L'Iran est plus fort que jamais en Irak. Bien qu'officiellement il appelle à un gouvernement d'union nationale (rejoignant en cela les États-Unis et les pays voisins) on l'accuse de continuer d'envoyer des armes, d'entraîner des milices chiites et de financer les activités de certains partis politiques qui lui sont inféodés. Cette influence directe sur la scène irakienne, notamment à travers des proxies tels que les Sadristes ou le CSII, constitue à n'en point douter une précieuse ressource dans la politique iranienne de tension avec l'Occident et les États arabes à propos de la question du nucléaire et de soutien aux mouvements radicaux (Hezbollah libanais, Hamas palestinien). Il est clair que, depuis les législatives de mars 2010, la République islamique a concentré ses efforts en Irak pour resserrer les rangs des partis religieux chiites, qu'elle incite fortement à former une coalition au Parlement. Ce qui importe avant tout à Téhéran en Irak, bien plus que l'identité du futur premier ministre, c'est de préserver son influence multiforme.

Avec plus de deux millions de touristes par an entre les deux pays, cinq consulats sur le territoire irakien (contre trois pour la Turquie) et sept points de passage aux frontières, l'Iran exploite au mieux sa proximité géographique, culturelle et religieuse. Il n'oublie pas ses intérêts économiques pour autant. Avec plus de 7 milliards de dollars d'exportations annuelles, l'Iran dispute à la Turquie le statut de premier partenaire commercial de l'Irak. La préservation de ses intérêts passe certainement par le maintien de l'hégémonie des partis religieux à Bagdad... mais Téhéran n'a pas l'intention de pousser ses alliés chiites à exclure totalement les sunnites du pouvoir. Une telle option risquerait, en effet, de précipiter l'Irak dans un nouvel épisode de guerre civile porteur de dangers pour sa propre stabilité interne ; le coût d'un tel conflit pour ses finances et ses capacités militaires serait exorbitant, surtout si l'Arabie saoudite s'y investit également. Par ailleurs, les alliés de Téhéran à Bagdad se montrent de plus en plus enclins à s'autonomiser ou à agiter le spectre du nationalisme irakien. En 2008 déjà, la République islamique n'avait pas pu empêcher le gouvernement Al-Maliki de signer le SOFA (3), qu'elle jugeait pourtant menaçant pour ses intérêts et sa sécurité nationale. Les questions de la frontière le long du Shatt el-arab - définie par le Traité d'Alger signé en 1975 entre Saddam Hussein et le chah d'Iran mais considérée par certains, en Irak, comme défavorable et injuste -, de l'exploitation des gisements de pétrole à cheval entre les deux pays ou encore des ressources hydrauliques peuvent aisément susciter une violente mobilisation anti-iranienne dans le sud de l'Irak. Par surcroît, Téhéran semble désarmé face à l'obstination de Nouri Al-Maliki à conserver son poste, qui risque d'inciter le CSII ou le mouvement sadriste à rejoindre le camp d'Iyad Allawi.

Effacement de Washington, immixtions saoudiennes et syriennes

De son côté, le royaume wahhabite cache mal sa peur face à l'émergence à ses frontières d'un État chiite doté d'un habillage démocratique nettement plus convaincant que ce qui prévaut dans le reste du monde arabe. La dimension pétrolière joue également dans les calculs de Riyad, qui craint les effets déstabilisateurs d'un retour en force de l'Irak sur le marché du brut. Sa préférence va, par conséquent, à un Irak faible où le pouvoir serait partagé, de sorte qu'aucun acteur ne puisse s'approprier la direction du pays ni restaurer le leadership régional de Bagdad. Le désengagement américain pourrait ouvrir la voie à un interventionnisme saoudien accru. Outre son soutien à la liste menée par Iyad Allawi, Riyad a renforcé son rôle de puissance protectrice de plusieurs grandes tribus sunnites, en particulier celles que les Américains, jusqu'à leur départ, soutenaient matériellement afin qu'elles combattent Al-Qaïda. 

La dernière année du mandat du premier ministre Nouri Al-Maliki a été marquée par des tensions accrues avec la Syrie, alors que tous les ingrédients en faveur d'une normalisation (y compris la réouverture de l'ambassade de Syrie à Bagdad) entre les deux pays semblaient réunis. Al-Maliki a accusé la Syrie de collusion avec les baasistes irakiens réfugiés sur son territoire et coupables, à ses yeux, de vouloir saboter le processus politique. L'Iran n'a rien fait pour apaiser les tensions entre son allié syrien et Bagdad, où il dispose pourtant de nombreux leviers d'influence. À plus d'un égard, les intérêts syriens et iraniens s'articulent et s'affrontent tout à la fois sur le terrain irakien.

Damas fait parfois figure d'auxiliaire de la politique saoudienne en Irak, se désolidarisant prudemment de Téhéran. Régime alaouite minoritaire, soucieux de ne pas heurter les sentiments fortement anti-chiites de la majorité sunnite qui forme sa population, la Syrie conserve la carte du Baas puisqu'elle a offert l'asile politique à une partie du personnel politique, militaire et administratif de l'ancien régime irakien. Au cours de la campagne électorale, elle a ainsi soutenu les forces politiques sunnites fédérées par Iyad Allawi. Mais il lui arrive aussi de seconder Téhéran qui lui passe le relais lorsque les tentatives visant à  reconstituer un front chiite unifié échouent. Le régime syrien s'efforce alors de promouvoir un gouvernement qui serait, certes, présidé par Iyad Allawi, mais où le premier ministre serait dépossédé d'une grande partie de ses pouvoirs et devrait, de plus, composer avec des hommes de confiance de Téhéran placés à la tête des ministères régaliens. 

Dans le même temps, la Syrie aspire à former avec la Turquie un troisième axe d'influence en Irak. Désireuse de consolider sa position dans la région, Ankara défend l'intégrité territoriale de l'Irak et oeuvre à la mise en place à Bagdad d'un modèle politique « inclusif » (c'est-à-dire un gouvernement d'unité nationale, représentatif de toutes les forces politiques ayant un poids au Parlement). Bien que l'objectif affiché consiste à dissoudre de cette manière l'antagonisme entre sunnites et chiites, il n'est pas exclu qu'Ankara veuille également, par ce biais, contrebalancer l'hégémonie régionale de l'Iran. Le gouvernement turc, qui cultive de bonnes relations avec l'ensemble de l'échiquier politique irakien - y compris avec les acteurs passés par la guérilla sunnite ou les milices chiites - est devenu un interlocuteur incontournable. Par ailleurs, la fin du tabou kurde dans la vie politique turque, entériné par l'AKP au pouvoir, a facilité le rapprochement politique et économique avec le Kurdistan irakien. L'autonomisation de ce dernier n'est plus automatiquement perçue, à Ankara, sous le prisme d'une éventuelle contagion qui pourrait se propager au sud-est de la Turquie (où se concentre plus de la moitié de la minorité kurde du pays). L'interdépendance économique avec le Kurdistan irakien, mais aussi avec le reste de l'Irak, est créditée d'un potentiel de stabilisation politique. Et, bien entendu, ce rapprochement servira les ambitions de puissance et de croissance de la Turquie. Car au-delà de la diplomatie des contrats déployée tous azimuts avec l'Irak, Ankara caresse le rêve d'une véritable intégration économique avec son voisin pétrolier ; elle se propose de désenclaver le brut irakien (ainsi que le gaz) en l'acheminant par oléoducs vers les marchés européens et de lui offrir, par la même occasion, une route plus sécurisée que les eaux troubles du golfe Arabo-persique. 

Dans cet écheveau de convoitises, les États-Unis donnent l'impression d'être absents, sinon impuissants. Pourtant, leur désengagement va affecter non seulement l'Irak mais, aussi, l'ensemble du Moyen-Orient. Jusqu'à présent, ils n'ont esquissé aucun cadre de coopération régionale ou internationale qui permettrait de contenir d'éventuels risques de déstabilisation de l'Irak après le retrait de leurs troupes. L'administration Obama se contente d'appliquer scrupuleusement l'Accord de sécurité (SOFA) signé entre l'administration Bush et le gouvernement irakien en vue d'un retrait total fin 2011. Mais les États-Unis pourront difficilement faire l'économie d'un interventionnisme poussé dans la vie politique irakienne. Ce rôle actuellement campé par le vice-président Joe Biden, qui fait la navette entre Washington et Bagdad, est forcément ingrat : dans les moments d'impasse, les Américains sont sollicités en tant qu'arbitres suprêmes par tous, puis systématiquement accusés par les perdants de l'arbitrage de violer la souveraineté irakienne. En changeant le régime et en occupant militairement le pays, les États-Unis ont créé au sein de la population irakienne des attentes de démocratie et de prospérité que le président Obama, même s'il était opposé à la guerre, ne peut ignorer. Négliger les dysfonctionnements actuels de l'édifice politico-militaire irakien risque fort de coûter à Washington une deuxième occupation de l'Irak, comme ce fut le cas pour les Britanniques. En 1941, les soldats de Sa Majesté avaient, en effet, réoccupé Bagdad pour sauver du naufrage les dirigeants pro-occidentaux qu'ils avaient installés au pouvoir.  Le terrain afghan - vers lequel les États-Unis cherchent justement à redéployer leurs effectifs militaires pour achever d'y consolider un processus politique hâtivement bâclé - incite également à la prudence en Irak.   

En guise de conclusion...

L'entité post-baasiste est indéniablement mal à l'aise dans ses nouveaux habits institutionnels et incapable de se défendre contre les menaces à la fois internes et externes. Elle est encerclée par de puissants voisins qui attisent les tensions et convoitent son immense potentiel énergétique. Elle semble prisonnière de deux possibles. D'un côté, le raccourci qui consisterait à s'en remettre à un homme fort capable de juguler les tendances centrifuges ; de l'autre, le chemin tortueux d'une lente maturation institutionnelle qui risque fort d'être l'affaire de toute une génération. Il faut faire preuve de courage et d'imagination politiques pour échapper à ce dilemme. La communauté internationale ne peut se contenter de remplacer une mystification par une autre : la formule « pétrole contre complaisance internationale » envers quiconque s'imposera à la tête du pouvoir en éliminant ses adversaires au mépris de l'état de droit est une politique à courte vue et contre-productive. Elle continuera à faire de l'Irak un foyer de tensions internes et régionales. Quant aux grandes entreprises internationales, il est naïf de croire qu'elles peuvent s'implanter solidement en Irak sans un environnement politique pacifié et un ordre juridique clair et prévisible.
Notes :
(1) Officiant à partir de la ville sainte de Najaf où il réside, l'ayatollah Sistani incarne l'autorité religieuse suprême pour les chiites. Au lendemain du renversement du régime baasiste, il a pesé de tout son poids en dépit de la tradition de quiétisme dont il se réclame ; il a, en particulier, fortement orienté le processus politique, exigeant de Paul Bremer, le chef de l'Autorité provisoire de la coalition, l'élection d'une assemblée constituante et la ratification référendaire de la constitution rédigée sous l'autorité des Américains. Voir Loulouwa Al-Rachid, « Du bon usage du chiisme », Politique Internationale, n°101, automne 2003.

(2) Il s'agit de la zone ultra-sécurisée de la capitale, incarnant le siège véritable du pouvoir ; elle regroupe, outre l'ambassade des États-Unis, le siège du premier ministre, le Parlement, plusieurs bâtiments gouvernementaux et, surtout, les maisons de la plupart du personnel politique.

(3) Status of Forces Agreement ou Accord sur le statut des forces américaines stationnées en Irak, signé en novembre 2008 entre l'administration Bush et le gouvernement irakien. En vertu de cet  accord, le retrait militaire américain doit s'achever intégralement au 31 décembre 2011. Le plus grand flou juridique entoure cependant le statut des contractants privés employés par le Département d'État  ou d'autres agences gouvernementales américaines.