Politique Internationale - La Revue n°128 - ÉTÉ - 2010

sommaire du n° 128
LE TRAITE « NEW START » COTE COUR
Article de Thérèse Delpech
Chercheur associé au CERI.
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La presse a unanimement salué l'accord Start signé le 8 avril à Prague par les présidents Barack Obama et Dmitri Medvedev, qualifié d'« accord historique ». C'est une hyperbole comme on les aime quand les chefs d'État se rencontrent. Certes, la signature à Prague a marqué un succès diplomatique pour les deux présidents : Barack Obama fêtait le premier anniversaire de son discours sur le désarmement nucléaire et Dmitri Medvedev retrouvait une position inespérée d'interlocuteur privilégié des États-Unis (1). Mais le traité lui-même ne méritait pas de faire les gros titres. Il ne s'agit, en réalité, que d'une nouvelle étape, modeste au demeurant, dans la longue histoire des accords de contrôle des armements négociés pendant et après la guerre froide (les traités Salt des années 1970 et Start des années 1990) (2). Contrairement à ce qui était annoncé, les réductions sont pratiquement inexistantes par rapport au traité de Moscou de 2002. Les Américains ont souvent donné le sentiment de négocier avec eux-mêmes plutôt que de prendre en compte l'évolution de l'arsenal russe. Quant au processus de ratification, il pourrait s'avérer plus difficile que ne l'a prévu l'administration Obama. 

Pourquoi cet accord?

Ces négociations répondaient à la fois à une raison technique et à une raison politique. La raison technique était l'expiration le 5 décembre 2010 de Start I, un traité sur lequel reposaient toutes les opérations de vérification mutuelles antérieures de l'arsenal stratégique des deux pays. On aurait pu se contenter de le prolonger (la possibilité existait dans le texte) ; c'était d'ailleurs la solution qu'avait retenue une partie des experts américains en 2009. Mais - et c'est là qu'intervient la raison politique - Barack Obama souhaitait vivement relancer les relations bilatérales avec Moscou afin de marquer sa différence avec son prédécesseur. Le reset button (3) offert par Hillary Clinton à son homologue russe Sergueï Lavrov au printemps 2009 constituait le symbole matériel de cette volonté. Comme par un fait exprès, cependant, les Américains s'étaient trompés de traduction : au lieu de porter la légende « redémarrage », l'objet présenté aux Russes était estampillé du mot « surcharge ». La suite prouve, si l'on peut dire, que l'erreur était juste : l'ordre du jour était bien « surchargé » et le redémarrage n'a pas vraiment produit ses fruits, comme le montrent les nombreuses concessions demandées par Moscou pour le vote de la nouvelle résolution 1929 contre l'Iran.

Quelles sont les armes visées par New Start ?

S'agissant d'un accord stratégique, les armes non stratégiques ou tactiques se trouvent par définition exclues du traité. Ces dernières représentent pourtant une partie considérable de l'arsenal russe : entre 3 000 et 5 000 têtes nucléaires qui jouent, tout particulièrement dans la nouvelle doctrine russe, un rôle important, même si, théoriquement (5), ces armes ne sont pas déployées et se trouvent stockées dans des dépôts. Les États-Unis en possèdent environ 500 (dont 250 à 300 sur le sol européen) (6). Le prochain traité nucléaire bilatéral, si traité il y a (7), devrait selon Washington concerner également ces armes, à condition que la partie russe donne son accord. Sont aussi exclues les armes composant la réserve stratégique, soit plusieurs milliers des deux côtés. En gros, alors que les États-Unis et la Russie alignent ensemble 22 000 têtes nucléaires, selon le rapport Evans-Kawaguchi (8), l'accord ne porte que sur 3 100 d'entre elles (1 550 chacun). Ces chiffres donnent une meilleure idée de la réalité que les titres fracassants qui ont accompagné la signature du traité à Prague.

Quelle est la vérité sur les réductions opérées ? 

Tout dépend de la référence retenue. Par rapport au traité Start de 1991, qui fixait les plafonds de chaque pays à 6 000 têtes nucléaires, les réductions sont considérables : 75 % pour les têtes et 50 % pour les porteurs. Mais cette comparaison n'a aucun sens, puisque les objectifs du traité de Moscou de 2002, qui a révisé les plafonds à la baisse (à 1 700-2 200 têtes), sont pratiquement réalisés en 2010 (et auraient vraisemblablement atteint la limite basse à la date fixée par New Start pour la mise en oeuvre des réductions, c'est-à-dire 2017). Dans ce cas, la réduction ne serait que de 150 têtes. Si l'on ajoute que le traité comptabilise une seule arme pour tous les bombardiers, alors qu'ils peuvent porter jusqu'à seize charges (9), le total réel se situe à peu près à la limite haute de Sort, c'est-à-dire plus de 2 000 têtes. Enfin, aucune des têtes nucléaires visées par les dispositions du traité ne doit être détruite aux termes de New Start. En bref, si l'on compare les performances de Start I en sept ans (des milliers de têtes retirées du service) et les ambitions de New Start sur la même durée (quelques centaines selon le calcul le plus favorable), le résultat est peu impressionnant. Et cela, alors que Start I a été négocié à la fin de la guerre froide et New Start dix-neuf ans plus tard.

Quelle est la structure des deux arsenaux ?

Elle paraît très contrastée entre les deux pays. Les sous-marins, tout d'abord : ils constituent le coeur de l'arsenal américain ; en revanche, ils sont le point le plus faible de la Russie en raison des échecs multiples des tests du missile Bulava, qui doit équiper les sous-marins Borey de nouvelle génération. Ces difficultés finiront probablement par être surmontées mais, en attendant, les retards s'accumulent et traduisent une perte de compétence qui inquiète à juste titre les dirigeants russes. Les missiles lancés à partir de sous-marins sont très sensibles aux problèmes de changement de milieu (passage de la mer à l'air), et Moscou a commis l'erreur de changer de fabricant pour la construction du Bulava. 

Les avions, ensuite : ils ont longtemps été les seuls porteurs disponibles pour les armes nucléaires. Après des générations de B-29, de B-52 et de B-2, la composante aéroportée (10) est à présent en perte de vitesse aux États-Unis. Certains, à Washington, envisageraient même de la supprimer progressivement (11) en retirant tous les B-52 et la quasi-totalité des B-2. Ils ne sont pas encore suivis par l'administration, car les États-Unis vont conserver 18 B-2 et 42 B-52. De leur côté, les bombardiers lourds russes (Tupolev 95 Bear et surtout Tupolev 160 Blackjack) sont fortement modernisés, qu'il s'agisse de l'avionique, de l'électronique, du système de navigation ou de l'armement. Dans le contexte budgétaire actuel, c'est le signe d'un réel intérêt. Cette différence explique sans doute pourquoi la délégation russe ne voulait pas prendre en compte cette composante et pourquoi la délégation américaine a accepté de ne pas comptabiliser les armes associées aux avions (elles se trouvent dans des dépôts auxquels les inspecteurs américains n'auront pas accès). Washington ne semble pas comprendre que les voisins de la Russie prennent cette composante beaucoup plus au sérieux qu'ils ne le font eux-mêmes, car elle permet à Moscou de les intimider. 

Enfin, les armes sol-sol : la Russie possède une composante sol-sol solidement mirvée (autrement dit, ses missiles intercontinentaux sont chacun dotés de plusieurs têtes, au moins pour trois d'entre eux : le SS18 Satan, le SS19 Stiletto et le nouveau missile RS24), tandis que les États-Unis ne conservent que des missiles sol-sol à une seule tête. Les Américains expliquent que le démirvage est « stabilisant ». Probablement. Faut-il en déduire, comme le suggère la logique, que les ICBM russes à têtes multiples sont « déstabilisants » ? Dans ce cas, pourquoi avoir abandonné une position, constante sous Reagan et Bush père, qui consistait à présenter à la partie russe le démirvage de leurs missiles sol-sol comme un objectif majeur de Washington ?  Sur ce point, on observe une régression et non une progression du désarmement.

Quelles ont été les principales difficultés pour les négociateurs ?

Les négociations ont duré un an, avec une dizaine de sessions pour les deux équipes américaine et russe et avec des interventions fréquentes de personnalités politiques au plus haut niveau, y compris plusieurs entretiens téléphoniques entre les deux présidents. Certains éléments de la négociation sont encore inconnus et font l'objet de questions tant au Congrès américain (12) qu'à la Douma russe. Les annexes au Protocole ont été finalisées en mai (le traité prévoyait un délai de quarante-cinq jours après la signature du traité (13)). 

Les principaux points d'achoppement portaient sur quatre sujets : 

- la capacité de reconstitution des forces, 

- les développements conventionnels américains sur les missiles des composantes maritime et terrestre, 

- les défenses anti-missiles, 

- les mécanismes de vérification. 

La première question concerne l'ampleur de la réserve américaine. Celle-ci comprend de nombreux systèmes pleinement opérationnels (14), ce qui est beaucoup moins le cas pour les Russes. La deuxième vise les missiles intercontinentaux américains « convertis » (15) et dotés de têtes conventionnelles (le préambule du traité mentionne l'influence des missiles équipés de têtes conventionnelles sur la stabilité stratégique, et le plafond de 1 550 têtes inclut les têtes conventionnelles emportées par des missiles stratégiques (16)). La troisième - l'une des plus sérieuses - a pour objet les projets de défenses anti-missiles destinées à la protection du territoire américain et de l'Europe (17) (la Russie a obtenu la reconnaissance, dans le préambule, du lien entre arsenaux offensifs et défensifs). La dernière, enfin, se rapporte au fait que Washington souhaitait une vérification approfondie alors que Moscou plaidait pour des échanges de données plus ponctuels.

On le voit : à l'exception de la vérification, sur laquelle l'équipe américaine a fini par accéder au voeu russe (18), ces difficultés peuvent être présentées comme uniquement liées aux projets des États-Unis, comme si les problèmes posés par l'arsenal russe étaient inexistants. C'est ainsi, en fait, que les Américains ont largement négocié avec eux-mêmes. Les auditions au Sénat contribuent à mettre cet aspect des choses en lumière, notamment sur la question de la modernisation des capacités nucléaires américaines (19) et sur celle des défenses anti-missiles. De nombreux sénateurs sont, en effet, déterminés à ne pas accorder aux Russes une sorte de veto de facto sur ce sujet (« Si vous mettez en oeuvre tel ou tel projet défensif, nous nous retirons de New Start »).         

Quelles sont les chances de ratification de ce traité ?

Les perspectives sont plutôt bonnes, mais il est possible que le texte soit pris en otage par des querelles politiques internes. Barack Obama a indiqué qu'il souhaitait une ratification cette année, avec une préférence compréhensible pour la période qui précède les élections de mid-term à l'automne. Au Sénat, où une majorité des deux tiers (67 voix) est requise pour son adoption, le traité a été déposé dès le 13 mai et les auditions ont commencé le 17 mai avec Robert Gates et Hillary Clinton. Bien que la gauche démocrate soit convaincue que les réductions sont insuffisantes, il n'y aura évidemment pas d'obstacle à la ratification de ce côté. Les Républicains, eux, se montrent bien plus critiques : ils considèrent que les négociateurs ont fait trop de concessions à la partie russe, notamment en matière de vérification et de défenses anti-missiles. Sur ce dernier point, le président Medvedev a déclaré le jour même de la signature que la Russie pourrait se retirer du traité si des modifications intervenaient dans le dispositif américain. Les Républicains estiment, en outre, que les États-Unis ont conclu un marché de dupes : ils ont accepté de se séparer de certains de leurs systèmes opérationnels alors que, en tout état de cause, pour des raisons d'obsolescence, l'arsenal russe allait décroître « naturellement » jusqu'aux niveaux fixés pour 2017 - moment auquel les réductions devront être réalisées. Ils jugent sévèrement les dispositions relatives aux règles de comptabilité et aux têtes multiples. Ils reprochent, enfin, à l'administration de n'avoir pas obtenu suffisamment des Russes sur l'Iran, compte tenu de toutes les exemptions que comporte la nouvelle résolution. Ils sont d'autant plus contrariés que le préambule du traité fait une place à la lutte contre la prolifération, ce qui n'était pas le cas de Start I (20). Ce dernier argument a été développé avec vigueur par un membre influent du Sénat, le sénateur Jon Kyl (21).

Il ne faut pas croire, pour autant, que New Start soit bien perçu par tous les députés russes. Même si le traité est objectivement favorable à Moscou, comme le reconnaît le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, le processus de ratification à la Douma pourrait être semé d'embûches. C'est en tout cas ce que prévoit Alexeï Arbatov, un expert reconnu des milieux nucléaires, qui a dressé à Washington un tableau excessivement pessimiste. Le premier ministre Vladimir Poutine, qui dirige le parti le plus important (Medvedev a peu de poids au Parlement russe), ne s'est pas exprimé sur le sujet. Quant au président de la Douma, Boris Gryzlov, il a déclaré en mars que le texte ne serait pas ratifié s'il n'établissait pas un lien avec la défense anti-missile américaine. Les éléments qui figurent dans le préambule seront-ils suffisants ? Les militaires, pour lesquels les armes nucléaires sont l'expression du pouvoir russe (le « grand égalisateur »), n'éprouvent guère de sympathie pour ce traité, même s'ils se félicitent des concessions arrachées aux Américains. Ils craignent que les États-Unis se servent de l'accord pour affirmer leur supériorité conventionnelle et spatiale, et n'ont aucun goût pour ce monde sans armes nucléaires dont parle Barack Obama (22).  

De part et d'autre, les auditions permettront de mesurer l'impact de ce texte sur la sécurité des États-Unis et de la Russie. Les questions posées ne concerneront pas tant le niveau des réductions - dont chacun reconnaît la modestie - que l'avenir des deux arsenaux et la place du nucléaire dans les politiques de défense par rapport au conventionnel. Dans l'hypothèse - peu probable - d'une non-ratification, un retour à la table des négociations avec de nouvelles instructions serait une option préférable à l'abandon pur et simple de tout accord de contrôle des armements stratégiques entre Washington et Moscou. 

Enfin, rappelons que Start II a mis sept ans à être ratifié par les Russes et qu'il n'a jamais été ratifié par les Américains. Un tel délai - lui aussi improbable - serait évidemment dommageable au redémarrage des relations russo-américaines souhaité par Barack Obama et par Hillary Clinton (23). 

Quels sont les bénéfices de ce traité ?

Premier point positif : dix-neuf ans après Start I, New Start est le premier traité stratégique bilatéral doté d'un caractère juridiquement contraignant. Afin d'échapper au long processus de ratification au Congrès, le président Bush avait conçu le traité Sort - signé à Moscou en 2002 - comme un gentleman's agreement sans passage au Sénat et sans procédures de vérification (24). Certes, Sort a été mis en oeuvre par les deux parties, mais rien n'empêchait l'une ou l'autre, voire les deux, de remonter aux niveaux quantitatifs antérieurs dès l'expiration du traité en 2012. Il s'agit donc d'un retour à la grande tradition des accords de contrôle des armements russo-américains inaugurée dans les années 1960 avec les négociations Salt (25). 

Deuxième bénéfice : la signature de New Start a permis à la conférence d'examen du TNP, qui s'est tenue du 3 au 28 mai à New York, de se dérouler dans un climat plus détendu. Traditionnellement, les pays non alignés prennent prétexte du peu d'empressement des puissances nucléaires à respecter leurs obligations en matière de désarmement pour freiner les discussions sur la non-prolifération. Selon cette logique étrange, le désarmement serait avant tout une préoccupation des pays du Sud, tandis que la lutte contre la prolifération nucléaire concernerait prioritairement les pays du Nord. La signature d'un traité américano-russe peu avant l'ouverture de la conférence a fragilisé cet argument fallacieux, mais elle ne l'a pas tout à fait écarté : pour les partisans du désarmement, seule une destruction totale des arsenaux mettrait fin à leurs critiques (26). En revanche, ceux qui à Washington espéraient que l'exemple américain inspirerait l'Iran, la Corée du Nord ou leurs émules - les rêveurs ne manquent pas dans ces milieux - ont dû déjà déchanter. Ils devraient d'ailleurs se souvenir que les fortes réductions de la fin de la guerre froide (Start I) ont coïncidé avec un emballement de la prolifération.

Troisième bénéfice, attendu mais non encore prouvé : une meilleure collaboration américano-russe sur des sujets de portée générale (notamment l'Iran, qui constitue l'un des principaux objectifs de la politique du reset button depuis 2009). De ce point de vue, les semaines qui ont suivi la signature du traité se sont révélées décevantes. Au Conseil de sécurité, Moscou a d'abord été d'un faible secours sur les nouvelles sanctions à l'égard de l'Iran, les diplomates russes s'attachant surtout à égrener la liste de ce dont ils ne voulaient pas : des sanctions sur l'énergie, sur les banques et sur les armes. Que reste-t-il donc ? Pas grand-chose, ce qui explique sans doute la déclaration du représentant de la Russie à la réunion des BRIC (27) à Brasilia en avril : « Les sanctions ne sont pas une solution. » On aimerait bien parfois connaître la solution russe au problème iranien. Le changement d'attitude à la mi-mai et l'acceptation d'une nouvelle résolution n'ont été acquis qu'après avoir obtenu de Washington des concessions majeures sur l'énergie, les ventes d'armes, la levée de sanctions américaines sur quatre entités russes et la reprise de négociations sur le nucléaire civil, gelées après la guerre de 2008 en Géorgie. 

Les États-Unis font valoir un quatrième avantage : les armes supprimées en Russie ne risquent pas de tomber entre les mains d'organisations terroristes. Or, comme il a été dit plus haut, il n'est pas question de « supprimer » quoi que ce soit : les armes retirées du service seront entreposées dans des dépôts. Il n'est pas sûr que ces dépôts soient plus sécurisés que les sites où les systèmes d'armes sont déployés. En revanche, compte tenu des liens entre Téhéran et le Hezbollah, l'absence de règlement du dossier iranien renforce substantiellement, à terme, le danger terroriste nucléaire que la doctrine nucléaire américaine redoute tellement.  

Quelles seront les prochaines étapes ?

Les deux objectifs politiques - faire redémarrer les relations russo-américaines sur la base d'une coopération élargie aux sujets de sécurité transversaux, en particulier la non-prolifération, et conclure un accord sur les armements stratégiques avant la conférence du TNP - l'ont emporté sur le contenu du traité. Il est vrai que celui-ci doit être suivi d'une autre négociation portant sur des réductions plus larges. Dans l'esprit du président américain, les choses sont claires : New Start représente le premier pas vers un autre traité bilatéral plus ambitieux avec la Russie, qui concernera l'ensemble de l'arsenal. Cette démarche est conforme à sa vision d'un monde progressivement dénucléarisé dans lequel les États-Unis se doivent de montrer la voie. 

Le problème est que les Russes ne souhaitent pas s'engager plus avant en matière de réductions. Ce qui préoccupe vraiment Moscou, c'est l'évolution des moyens conventionnels américains, leurs défenses anti-missiles et leurs missiles intercontinentaux sol-sol et mer-sol. En avril, au sommet de Washington sur la sécurité nucléaire, le président Medvedev aurait proposé à son homologue américain de l'aider à faire avancer un autre dossier : celui de l'architecture de sécurité en Europe. Il comptait profiter d'un sommet de l'OSCE (28) au Kazakhstan pour en faire le plat de résistance de futures négociations. Ce sommet, malgré les réticences américaines, pourrait avoir lieu à l'automne. Il sera sans doute mal vécu par les Européens, qui jouèrent les médiateurs dans l'affaire géorgienne - et, en particulier, par le président français, qui assumait la présidence de l'Union européenne au moment des hostilités, en 2008. 

Conclusion

1- Le traité New Start ne modifie pas les équilibres stratégiques actuels. 

2- Les États-Unis, qui manifestent moins d'intérêt pour leur arsenal nucléaire, doivent s'attendre à des questions de leurs alliés sur la validité de la dissuasion nucléaire élargie américaine (29).

3- Le discours sur le désarmement nucléaire, auquel l'administration actuelle semble croire, ne la conduit pas pour l'instant à formuler une stratégie convaincante - voire une stratégie tout court - face à l'émergence de nouveaux acteurs nucléaires.

4- Les demandes portant sur l'association des autres États dotés de l'arme nucléaire à une phase ultérieure de la négociation ne seront pas à l'ordre du jour avant longtemps.

5- La Chine va pouvoir continuer à accroître ses capacités nucléaires et balistiques dans les prochaines années, avec l'ambition, à peine dissimulée, de parvenir à une situation de quasi-parité avec la Russie (aux alentours de 1 000 têtes nucléaires déployées) au milieu du siècle. Le ministre des Affaires étrangères japonais a interpellé son homologue chinois sur ce sujet à Séoul en mai, provoquant l'ire de Pékin. 

6- La Russie, qui n'a sacrifié aucun missile opérationnel dans l'accord New Start, pourrait empocher un nouveau gain d'ici à la fin 2010 : les violations du traité sur les forces conventionnelles en Europe commises par les troupes russes au cours de ces dernières années pourraient, en effet, se voir entérinées de facto si les pays occidentaux, et les États-Unis notamment, ne faisaient plus de la question de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud - deux territoires géorgiens - un élément important de leurs relations avec Moscou. La relance des relations bilatérales russo-américaines pourrait bien se faire aux dépens des alliés des États-Unis en Europe orientale et dans le Caucase.

7- Les problèmes de l'heure ne bénéficient guère de cette relance : la conférence d'examen du TNP ne mentionne même pas l'Iran dans le chapitre du document final qui concerne les crises de prolifération nucléaire, et tout indique que la délégation américaine n'a rien fait pour qu'il en aille autrement. Quant à l'Extrême-Orient, il peut, lui aussi, attendre des décisions pourtant urgentes si l'on ne veut pas assister impuissants à un troisième essai nucléaire de Pyongyang.

  

Comme quoi - on ne sera pas surpris de l'apprendre - il est plus facile de signer des documents diplomatiques avec de grands sourires que d'obtenir des résultats concrets sur les questions difficiles : la Corée du Nord, par exemple, qui a coulé le 17 mars en toute impunité une corvette sud-coréenne, tuant 46 marins ; l'Iran, qui poursuit ses diverses activités d'enrichissement et qui ne semble pas décidé à changer de politique après le vote de la dernière résolution (1929) ; ou encore la Birmanie, dont un rapport récent indique qu'elle a des ambitions nucléaires, alimentées par une coopération avec Pyongyang.
Notes :
(1) Ce rêve n'a pas duré longtemps : dès le lundi suivant, le 12 avril, le président chinois serrant la main de Barack Obama faisait la une de tous les journaux. Les relations entre la Chine et les États-Unis demeurent cependant tendues comme en témoigne la suspension des relations militaires bilatérales à haut niveau.

(2) Seuls Salt I et Start I ont été ratifiés et mis en oeuvre. Salt II et Start II ne l'ont jamais été. 

(3) Cadeau symbolique des États-Unis à la Russie : une plaque ornée d'un bouton sur lequel les deux ministres ont appuyé ensemble pour traduire le nouveau départ des relations américano-russes. 

(4) Le projet de résolution a été déposé le 18 mai au Conseil de sécurité avec l'accord de la Russie. Il a été voté le 3 juin. Il ne porte ni sur le secteur énergétique ni sur le secteur bancaire, et n'interdit pas l'exportation par Moscou des missiles sol-air S-300.

(5) Un commentateur russe avisé, Alexeï Arbatov, a déclaré avec un grand sourire quelques jours après la signature de Start : « Ces armes ne sont de toute façon pas déployées à moins qu'elles le soient par erreur. »

(6) La secrétaire d'État américaine, Hillary Clinton, a exclu à Tallin, lors d'une réunion des 28 pays de l'Otan le 23 avril, que ces armes, qui se trouvent notamment sur le territoire de l'Allemagne, de l'Italie, des Pays-Bas, de la Belgique et de la Turquie, soient retirées du sol européen de façon unilatérale, sans geste réciproque de la part de la Russie.

(7) Un nouveau traité nucléaire bilatéral paraît de plus en plus improbable compte tenu, d'une part, des difficultés de la négociation de New Start et, d'autre part, de la volonté des Russes de s'en tenir à 1 500 têtes.

(8) Ce long rapport de 300 pages, Eliminating Nuclear Threats, a été publié en décembre 2009 avec l'ambition d'apporter une contribution définitive au désarmement nucléaire. Il comptabilise 23 000 têtes nucléaires dans le monde, dont 22 000 aux États-Unis et en Russie, toutes armes nucléaires confondues (stratégiques, tactiques, déployées, non déployées, en attente de démantèlement...). Le document publié le 3 mai par le Pentagone sur l'arsenal américain indique un chiffre qui se situe dans le même ordre de grandeur (5 113 têtes nucléaires hors celles en attente de démantèlement, estimées à 5 000).

(9) Les bombardiers russes, au nombre de 76, peuvent porter de six à seize bombes ou missiles de croisière nucléaires. Du côté américain, ce chiffre peut être porté à vingt.

(10) L'explication donnée est que les avions, qui volent lentement (les slow flying bombers, opposés aux fast flying missiles, sont une catégorie connue des experts stratégiques américains) jouent un rôle de moins en moins important dans la dissuasion américaine. Les États-Unis, qui ont ici en tête le temps nécessaire à un bombardier pour traverser l'océan, semblent une fois de plus oublier qu'ils ont des alliés aux frontières de la Russie.

(11) Voir le rapport du Mitchell Institute : Tryad, Dyad, Monad, Shaping the US Nuclear Force for the Future, par Dana Johson, Christopher Bowie et Robert Haffa, décembre 2009. 

(12) Certains sénateurs républicains ont déjà demandé l'accès à l'ensemble des archives de la négociation, une demande que les démocrates avaient déjà formulée du temps de Reagan pour les négociations alors conduites avec les Soviétiques. Le 16 juin, le négociateur américain du traité New Start, Rose Goettemüller, a déclaré au Sénat qu'il n'y avait eu aucun accord secret avec les Russes ni sur les défenses antimissiles ni sur aucun autre sujet.

(13) Une procédure inhabituelle, qui met une forte pression sur les négociateurs.

(14) Le Protocole limite la capacité de remonter en puissance pour les ICBM et les SLBM - ce qui affecte surtout les États-Unis.

(15) Il s'agit de missiles stratégiques précédemment équipés de têtes nucléaires.

(16) La Russie n'a pas les moyens de suivre les États-Unis dans ce domaine, où l'on ne peut guère parler de parité, même de façade, surtout si le projet Prompt Global Strike se matérialise. Il s'agit d'un programme qui devrait permettre à Washington dans les années à venir de frapper tout point de la planète avec des missiles conventionnels.

(17) Les nouveaux projets concernant les missiles SM3 qui ont remplacé le troisième site en Europe (dix intercepteurs en Pologne et un radar en République tchèque), ont finalement été perçus par Moscou comme plus dangereux à terme que le plan précédent qui avait pourtant donné lieu à tant de récriminations. 

(18) D'importantes clauses sur les inspections sur place, la télémétrie et le contrôle de la production des missiles, présentes dans Start, ont été revues à la baisse. Les Américains ont justifié ce manque d'exigence sur la vérification en affirmant qu'ils avaient des moyens de renseignement suffisamment sophistiqués pour savoir ce qui se passait en Russie. À supposer que ce soit vrai, on se demande pourquoi le traité Sort a fait l'objet de tant de critiques en raison de l'absence de vérification. 

(19) La question est notamment de savoir quelle partie des 80 milliards sur dix ans promis par le président Obama au complexe nucléaire pourra être consacrée aux armes elles-mêmes.

(20) Start I s'ouvre sur un préambule synthétique, voire laconique où il est question, d'une part, des conséquences dévastatrices d'une guerre nucléaire (une référence absente de New Start) et, d'autre part, des obligations des deux parties au regard de l'article VI du TNP sur le désarmement. New Start, lui, est précédé d'un préambule-fleuve qui aborde les « défis globaux », la nouvelle relation stratégique entre les deux pays, les défenses anti-missiles, les capacités ICBM et SLBM conventionnelles, la non-prolifération, le TNP et la « sécurité indivisible ». 

(21) Robert Joseph et Eric Edelman, dans un article intitulé « New Start : Weakening our Security », récapitulent l'ensemble des critiques formulées à l'endroit du traité. National Review on line, 10 mai 2010.

(22) Sur ce point, la conférence d'examen du Traité de non-prolifération qui s'est tenue à New York en mai 2010 a montré que Moscou savait défendre âprement ses intérêts nucléaires.

(23) En tout état de cause, une ratification par les États-Unis avant les élections mid-term de novembre est improbable. Après cette échéance, tout dépendra du résultat des élections.

(24) Ce premier bénéfice est naturellement lié à la ratification du traité par les deux parties.

(25) L'acronyme Salt signifie Strategic Arms Limitation Talks. Les premières négociations ont commencé à la fin des années 1960, avec celles du futur traité ABM. Salt I a été signé en 1972 (comme le traité ABM lui-même) et a expiré en 1977. Salt II, signé en 1979, c'est-à-dire deux ans après l'expiration de son prédécesseur, n'a jamais été ratifié par les États-Unis.

(26) Et encore, ce n'est pas certain, car la supériorité conventionnelle des États-Unis serait alors fortement soulignée. 

(27) Brésil, Russie, Inde et Chine.

(28) Organisation sur la sécurité et la coopération en Europe.

(29) Ce terme désigne la dissuasion que les États-Unis exercent à l'égard des adversaires de leurs alliés dans le monde.