Politique Internationale - La Revue n°126 - HIVER - 2010

sommaire du n° 126
UNE CRISE POST-MODERNE
Article de André GLUCKSMANN
Philosophe et écrivain
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L'implosion de 2006-2010 suscite un singulier débat qui tend à exclure toute mise en perspective philosophique et historique : la parole est aux experts et à eux seuls, la discussion se veut purement opérationnelle et pragmatique, elle se revendique d'emblée désidéologisée. Le règne de l'économiste-roi
Les deux retournements décisifs de la seconde moitié du XXe siècle - la chute de l'empire soviétique et le choix de l'économie de marché par la dictature chinoise - semblent livrer le nouveau siècle au règne de l'économiste-roi. Pourtant, si le marxisme perd malgré lui ses prétentions à transformer le monde (hors les cafétérias des facultés et les boutiques de T-shirts), l'heure de la fameuse « fin des idéologies » n'a pas sonné. Il y a simplement passage de relais : au philosophe-roi hégéliano-léniniste succède le cartel des experts délivrant le fin mot d'une crise générale et universelle.
Les lumières, les obscurités et les altercations philosophiques ou religieuses semblent en effet peu à même d'éclairer le tohu-bohu actuel, sinon par un vain « je vous l'avais bien dit ». Les récriminations bien-pensantes contre l'appât du gain, ou heideggériennes contre la dévastation technique, ou marxisantes contre l'aliénation et le consumérisme, patinent dans l'éternité du déjà-dit. Pareille impuissance à dépasser de pieuses généralités pour affronter l'actualité dans son hic et nunc laisse le champ libre aux spécialistes pour lesquels la philosophie ne vaut pas une heure de peine. Sauf que celle-là, évacuée par la grande porte, réapparaît en catimini dans l'escalier de service.
Qui peut prétendre que les pères fondateurs de l'économie politique, tant respectés par nos pragmatiques, s'abstiennent d'une méditation philosophique ? Adam Smith ne saurait être réduit à l'apologie de la « main invisible », qu'il a du reste critiquée. Keynes, curieux de tout, échappe au mono-idéisme des néo-keynésiens. Marx ne se résume pas à la soupe anticapitaliste de ses dévots. Quant à Hayek, ne vous en déplaise, il se réclame explicitement d'Aristote, de Hume et de Kant. Rien là pour justifier l'analphabétisme philosophique qui assure la fermeture et la suffisance de la « science économique » dominante, laquelle se contente de focaliser sur les erreurs techniques des gestionnaires : abus de la « titrisation » et du « leverage », abandon des normes prudentielles issues de la crise de 1930, etc. Réciproquement, des mesures non moins techniques sont censées stopper l'ébranlement systémique. Lesquelles ? On en discute sans fin, les écoles s'affrontent, mais présupposent toutes qu'à des défaillances purement financières et économiques s'imposent des remèdes purement économiques : nous avons été pris au dépourvu, nous ferons mieux la prochaine fois, tout pouvoir aux experts.
Parfois, pourtant, affleure comme un remords. Lorsque le récent prix Nobel d'économie Paul Krugman évoque un « panglossisme » général, force nous est d'interroger l'esprit - la doxa - qui nous a précipités quasi unanimement dans les erreurs « techniques » qu'après coup nos savants ont tant de facilité à repérer. Pourquoi pas avant ? Pourquoi avoir foncé tête baissée, sinon parce qu'ils croyaient avec Pangloss exister dans le meilleur des mondes, en décrétant les risques systémiques dominables par l'habileté des grands argentiers bien conseillés ? La titrisation, par exemple, ne garantissait-elle pas la mutualisation du risque, divisé en autant de parties qu'il fallait pour qu'il ne se globalisât jamais ? Comme la politique d'après-guerre froide, l'économie était supposée avoir atteint la « fin de l'Histoire » - un état qui excluait les grandes catastrophes et les grosses querelles. L'idéologie de l'absence de crises majeures ouvre un boulevard à celles-ci.
Le problème est moins telle ou telle technique financière qu'on promet désormais de contrôler que l'état d'esprit général qui en a permis la floraison effrénée. Retrouvez dans les conseils d'administration le leitmotiv post-moderne : il n'y a pas de risque, il n'y a pas de mal, preuve par les parachutes dorés. Depuis la fin de la guerre froide, la promesse d'un monde apaisé diffuse, urbi et orbi, l'annonce d'une histoire sans défi, une histoire sans conflit, une histoire sans tragique, qui autorise tout et n'importe quoi.
Le fantasme de la toute-puissance
Rien d'original dans les bulles qui menacent d'implosion l'économie planétaire, si ce n'est l'insouciance avec laquelle on les a laissées gonfler. Les avertissements n'ont pourtant pas manqué. Aux États-Unis comme en France, des emballements locaux mais ruineux ont révélé, à la tête d'entreprises privées ou publiques - peu importe - des décideurs nihilistes qui se croyaient tout permis. 
Depuis toujours l'économie marchande relativise les biens en les révélant échangeables et le Bien en le tolérant multiple. En revanche, seule notre actualité proclame qu'elle peut réduire le risque à zéro en le partageant et en le collectivisant. C'est le règne tout sourire de la « pensée positive », dont l'essayiste du New York Times, Barbara Ehrenreich, dénonce les dégâts : « Tout le monde sait qu'on ne peut pas décrocher un emploi payé plus de 15 dollars de l'heure si l'on n'est pas quelqu'un de "positif", et qu'on ne devient pas PDG en alertant sur d'éventuelles catastrophes. »
Une bulle spéculative se soutient d'un pari qui se confirme lui-même. Elle est, selon le linguiste Austin, « performative ». Pour le spéculateur, créditer, c'est faire être. « La séance est ouverte ! », proclame le président d'une assemblée. C'est vrai parce qu'il le dit : ici la réalité se règle sur le dire, alors que dans les cas ordinaires le dire, non plus performatif mais indicatif, se règle sur la réalité. La bulle financière accumule crédits sur crédits et s'enrichit de son auto-affirmation. Elle s'enferme dans son rapport à soi ; c'est son côté « bulle ». Elle abolit progressivement le principe de réalité : seuls sont effectifs les produits financiers que mes investissements inventent. 
Pareil fantasme de toute-puissance n'anime pas seulement le trader, mais aussi bien ceux qui le laissent s'aventurer, pas seulement les patrons des instituts financiers, mais les autorités politiques, universitaires et mass médiatiques qui ne s'inquiètent de rien. L'idéologie performative - c'est vrai parce que nous le disons - gouverne depuis la fin de la guerre froide : le camp adverse s'étant désagrégé, l'avenir nous appartient et les dangers fondamentaux se sont évanouis. L'ethos performatif « positive » dès lors sans peurs ni reproches et se réclame du credo post-moderne, qui affiche la mort de Dieu et prêche plus instamment la mort des diables.
Reconnaissez, dans le déni performatif de la référence au réel, la « folle du logis », que les auteurs classiques nomment « imagination ». Le post-moderne, qui s'institue « par-delà le bien et le mal » et qui se moque de la distinction du vrai et du faux - supposée idole du passé -, lâche la bride à son imagination et habite une bulle cosmique. L'euphorie n'est pas moindre en matière politique qu'en manipulation boursière. Il fallut près de dix ans pour que Bush, Rice, Blair et le Quai d'Orsay découvrent que Poutine n'est pas le « good guy » et le démocrate en herbe dont ils s'étaient entichés. L'euphorie performative produit des bulles économiques, mais politiques aussi bien. À gauche comme à droite, en Europe comme en Amérique, on spécule sur l'accession inéluctable de la planète à la démocratie, on parie sur la paix et l'harmonie promise par un nouvel ordre mondial multipolaire. En août 2008, les tanks de l'« ami Poutine » foncèrent sur Tbilissi. Avant de déplorer une crise de confiance, constatons que nous partageons les conséquences d'un excès de confiance. Le manque de Cassandres tue.
Puisse le frisson anticipant une crise universelle nous offrir l'occasion de sortir de la bulle mentale post-moderne, de doucher l'élan de nos voeux pieux et d'oser avoir enfin, comme on dit en bon français, les yeux en face des trous. Mais je crains d'énoncer ainsi un voeu pieux de plus.
Sortie de la bulle mentale
Le capitalisme, c'est, dès l'origine, la mutualisation assurantielle des dangers et des espérances. D'où le dynamisme et, simultanément, la spéculation sur la spéculation. À la fois la réglementation prudente et la transgression imprudente des anciennes règles, le partage des risques et l'audace de risquer mieux que d'autres. D'où les faillites individuelles ou collectives qui ponctuent une expansion impossible à contrôler d'avance mais, depuis trois siècles, insubmersible, malgré de successives et gigantesques avanies. Inutile d'opposer un capitalisme industriel supposé sage et une sphère financière promise à la folie. Le progrès industriel lui-même n'a rien d'un fleuve tranquille ; il alterne sans cesse création et destruction, mise en friche des anciennes forces productives et explosion de nouvelles sources de richesse. La finance encourage ce mouvement de destruction créatrice qui définit, siècle après siècle, l'occidentalisation du monde.
Qu'introduirait une perspective davantage philosophique dans l'univers clos des expertises scientifiques ?
Un élargissement du champ de vision
Au lieu de postuler qu'une crise locale (celle des « subprimes ») s'étend, après coup, de proche en proche à l'ensemble des relations financières, puis industrielles et sociales, découvrons que, dès le départ, le ver était dans le fruit. Au lieu d'invoquer magiquement un automatisme fatal ou une imprévisible contagion, reconnaissons que l'ethos performatif précède et conduit le bal. Rien ne sert de circonscrire aux banques américaines l'abus de confiance qui déstabilise les marchés - les politiques et l'opinion se sont montrés aussi sensibles aux sirènes post-modernes que les financiers.
Depuis la chute du Mur de Berlin et la libération de l'Europe, les menaces semblaient avoir disparu, comme si l'adversité n'existait plus, effacée comme par miracle. Ainsi pense encore Joschka Fischer, pourtant mon ami, ancien contestataire, ancien ministre des Affaires étrangères de Gerhard Schröder (ex-chancelier stipendié par Gazprom), qui vient de déclarer : « Il n'y a pas d'Hitler, il n'y a pas de Staline, il n'y a pas de Gengis Khan. Donc il n'y a pas de danger. » Quand « il n'y a pas de danger », les gens se sentent libres de tout, surtout du pire, sans contraintes. Et quand ils ont de l'argent en pagaille, ils se croient libres de faire n'importe quoi. Le trader cocaïnomane apporte son témoignage. Avec l'idée qu'il n'y a pas de danger, pas de risque, pas de menace, l'idée qu'il n'y a pas de malhonnêteté et de méchanceté en micro-économie et qu'on emprunte sans méfiance et sans façon en macro-économie. Avec l'idée que le meilleur des mondes nous appartient, que l'Histoire est finie et les conflits aussi. Voilà les amplificateurs de notre pétrin actuel.
L'inscription des crises dans la longue durée
Au grand dam des économistes pur sucre, un nouvel équilibre déséquilibré semble aboucher - à l'exemple du duo Chine/États-Unis - des géants créanciers et des débiteurs non moins gigantesques. Il faut que cela cesse, décrètent les sages, comme si l'imposante dette qui court depuis trois décennies n'allait pas se poursuivre cahin-caha. Comme si Don Juan avait remboursé Monsieur Dimanche, son tailleur. Nenni ! L'alliance des bourgeois producteurs et des aristocrates consommateurs a couru avant, pendant et après le Grand Siècle. Sauf à rien n'y comprendre, replaçons la crise actuelle dans une parenté de longue durée. 
Nous sommes embarqués dans l'immense mouvement d'une troisième mondialisation moderne qui se déploie depuis les années 1970. Elle charrie le meilleur et le pire. Grâce à elle des milliards de terriens - Chinois, Indiens, Brésiliens... - se déracinent positivement. Libérés des moeurs anciennes et d'entraves millénaires, ils s'engagent dans une modernité qui offre à leurs enfants une multiplicité de choix dont leurs aïeux ne pouvaient rêver. Pareille émancipation, très prometteuse, mais éminemment douloureuse, engendre, comme jadis en Europe, le contre-mouvement d'un ré-enracinement utopique sous l'étendard d'un national-conservatisme diversement agressif ou intégriste. Les « miracles économiques » modernisent souvent sans démocratiser, ni pacifier. Témoins, les miraculeuses puissances émergentes au début du XXe siècle : le Japon et l'Allemagne.
Les tentations d'un nihilisme new style, performatif et post-moderne (rien n'est mal, osons tout), hantent diversement aussi bien les « émergents » que les puissances anciennes, éclaboussant leurs aventures financières autant que leurs errances socio-politiques.
Oui, l'Histoire est tragique comme l'ont annoncé Eschyle et Sophocle. Oui, elle est stupide, soufflent Aristophane et Euripide. Il y a quelque chose de pourri dans les états-majors des banques comme « au royaume de Danemark » - relisez Shakespeare. Jamais un coup de dés, un coup de Dieu, un coup de la haute finance mathématisée, un coup d'État n'abolit le hasard, la corruption et l'adversité. Dur ou doux, hard ou soft, l'aventurisme performatif - le « yes we can » d'Alcibiade 2 500 ans avant Obama - doit demeurer surveillé par le démon dissuasif de Socrate, qui retient à l'occasion par la manche, chuchotant « no we should not ». La prudence du citoyen-philosophe ne s'incline ni devant le philosophe-roi, qui sait tout, ni devant l'économiste-roi, qui croit calculer tout.
Ni providence de la Bourse ni providence des États ! À inscrire au fronton des futurs G20 une citation de Platon : « La seule bonne monnaie pour laquelle il faut changer toutes les autres, c'est la "phronesis", une intelligence sur ses gardes ».
 
Notes :