Politique Internationale - La Revue n°126 - HIVER - 2010

sommaire du n° 126
LETTONIE : UNE CRISE REDEMPTRICE ?
Article de Céline Bayou
Chargée de cours à l’INALCO, membre associée du CREE (Centre de Recherches Europes-Eurasie – INALCO)
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Après avoir fait parler d'elle en Europe pour ses performances économiques exceptionnelles, la Lettonie subit depuis 2008 une crise sans précédent, qui la positionne désormais dans le peloton de queue des États de l'UE. Cette chute brutale engendre son lot de questions. Comment ce petit pays du nord de l'Europe (2,4 millions d'habitants) en est-il arrivé à une situation aussi catastrophique après avoir enregistré de tels succès ? Quels remèdes a-t-il choisi d'appliquer ? Cette crise d'une violence inouïe ne risque-t-elle pas de laisser des traces durables dans la société ? Enfin, l'effondrement letton est-il exceptionnel ou comparable au destin récent d'autres nations ? La Lituanie affiche, elle aussi, des contre-performances notables depuis un an ; mais elle a tenu bon, se fixant pour objectif de ne pas recourir à l'aide internationale. Quant à l'Estonie, elle traverse une crise importante mais dont l'ampleur n'a rien à voir avec celle que connaissent ses deux voisines baltes.Le parallèle a évidemment été fait entre la crise économique lettone et celle subie par l'Argentine au début des années 2000. On y trouve plusieurs ingrédients communs : une récession sévère liée à un choc financier global ; un assèchement soudain des flux de capitaux ; la nécessité de procéder à une réduction du déficit extérieur... le tout survenant après quelques années de croissance exceptionnelle. En effet, on a pu parler du « miracle letton » au cours des années 2005-2008, tout comme on avait évoqué le « miracle argentin » à la fin des années 1990. Pourtant, comparaison n'est pas toujours raison : même si certains n'hésitent pas à invoquer le modèle argentin pour prôner une dévaluation de la monnaie lettone, la recette de sortie de crise employée à Buenos Aires n'est pas nécessairement valable pour la Lettonie. Car cette dernière traverse aujourd'hui une crise double : une crise interne de surchauffe s'ajoute à la crise financière internationale. Par surcroît, des établissements étrangers (en l'occurrence suédois) sont des acteurs incontournables du système bancaire letton. Deux éléments que l'on ne retrouvait pas dans le cas de l'Argentine. 
De même, la crise lettone est difficilement comparable à celle de l'Islande, dont l'économie avait fait l'objet de spéculations intenses. En Lettonie, la crise de surchauffe est avant tout le résultat d'une soif inextinguible de consommation, étanchée un temps par des crédits qui ont coulé à flots. Finalement, cette crise apparaît presque comme un cas d'école : il s'agit d'une crise intérieure lourdement aggravée par un contexte international particulièrement défavorable. Un constat que confirme l'actuel premier ministre, Valdis Dombrovskis, membre du parti conservateur « Nouvelle ère » et chef du gouvernement depuis février 2009 (le gouvernement précédent, dirigé par Ivars Godmanis - du parti Voie lettone - a chuté en pleine crise, en partie suite à une manifestation qui a tourné à l'émeute). D'après M. Dombrovskis, les gouvernements qui se sont succédé à la tête du pays ont ignoré - sciemment ou non - les règles fondamentales de l'économie. Dès lors, cette crise qui met en grave difficulté une partie de la population pourrait bien avoir quelques vertus rédemptrices.
Le pays des records
La Lettonie est un pays pressé : à peine son indépendance restaurée, en 1991, elle a mené au pas de course et sans états d'âme une transition économique radicale afin de passer au plus vite d'un système d'économie centralement planifiée à un capitalisme libéral. On ne l'a sans doute pas assez répété mais, tout comme l'Estonie et la Lituanie voisines, la Lettonie était jusqu'en 1991 une république constitutive de l'Union soviétique, c'est-à-dire qu'elle était totalement intégrée à un système dont le centre névralgique se trouvait à Moscou. En dépit de ce handicap potentiel, elle a adhéré à l'UE en mai 2004 et a, depuis, collectionné les records en termes de croissance du PIB (1). Cette performance s'est accompagnée de contreparties moins satisfaisantes comme un taux d'inflation inquiétant (il atteignait 15,4 % en 2008). Toutes choses logiques puisque, de fait, la croissance a été quasi totalement soutenue par un afflux massif d'argent venu de l'extérieur (investissements étrangers, notamment scandinaves, mais aussi fonds européens).
Le miracle letton
Après des années de pénurie, la population, avide de consommer, a bien profité de cette période d'argent facile : l'explosion du crédit privé a permis à de nombreux ménages de s'acheter un logement, une voiture, etc. Portés par l'euphorie d'une croissance exponentielle, les habitants du pays se sont endettés sur vingt-cinq ou trente ans sans que les autorités n'interviennent, ne serait-ce que par des mises en garde. C'est que celles-ci avaient une obsession : rattraper le niveau de vie européen moyen en quinze ans, but ultime et bien compréhensible. Refusant de voir les signes avant-coureurs de la crise à venir, les dirigeants ont imaginé que la croissance allait se poursuivre ou, du moins, que toute avancée du PIB serait un pas de plus vers le rattrapage de la moyenne communautaire. On verrait bien après...
Le niveau des importations de biens manufacturés a vite dépassé celui des exportations, tandis que les flux d'investissements se portaient principalement sur les secteurs non productifs (immobilier, ventes de détail, services financiers) ; les salaires ont été poussés à la hausse, d'autant que l'ouverture du marché du travail de certains pays de l'UE (à commencer par l'Irlande et le Royaume-Uni) a incité de nombreux Lettons à y émigrer afin d'y trouver un emploi, ce qui a, à son tour, engendré une situation de pénurie de main-d'oeuvre (surtout non qualifiée) en Lettonie. Dès lors, la machine s'est emballée : la demande de logements a explosé de la part de la population restée sur place et pressée de devenir propriétaire, encouragée par le crédit facile et des taux d'intérêt attractifs ; ce qui a engendré une hausse de la construction qui s'est elle-même heurtée au manque de main-d'oeuvre dans le bâtiment et a poussé les salaires à la hausse, contribuant à l'augmentation du prix de l'immobilier et des salaires tous secteurs confondus... Le coût du travail croissant plus vite que sa productivité, l'inflation a augmenté.
Ce cercle n'était pas vicieux tant que l'activité des banques nordiques a permis à la population de vivre à crédit. Au cours des années 2005-2007, le « Tigre balte » est ainsi devenu une sorte de champion d'Europe de la surchauffe, sourd aux avertissements lancés dès 2005 par quelques Cassandres, dont le FMI.
« Mort clinique » de l'économie lettone
La responsabilité des autorités de Riga dans ce processus est évidente puisque au lieu de jouer la carte de la prudence elles ont suivi (voire suscité) le mouvement, augmentant par exemple le salaire des fonctionnaires, mettant en place les prémices d'une politique sociale mais se lançant également dans quelques projets pharaoniques (2). Lorsque la crise financière mondiale s'est annoncée, les élites politiques ont commencé à comprendre que le pays avait cumulé de nombreuses vulnérabilités internes. La Lettonie s'est sentie comme Cendrillon quand retentissent les douze coups de minuit (3) : après avoir vécu au-dessus de ses moyens, elle réalisait brusquement que le conte de fées avait pris fin et qu'elle ne pourrait pas maintenir son train de vie. Pis encore, elle était menacée de faillite. La « success story » avait mal tourné. Lors d'une intervention télévisée au début de 2009, le gouverneur de la Banque centrale, Ilmars Rimsevics, a déclaré que l'économie lettone se trouvait dans un état de « mort clinique ».
La crise financière lettone se révèle en outre spécifique, notamment par rapport à l'Estonie et à la Lituanie voisines, du fait de la décision du gouvernement suédois, annoncée à la fin de 2008, de se porter garant des actifs lettons dans les banques suédoises (4). Or, sur la vingtaine de banques actives dans le pays, une seule était alors entièrement lettone, à savoir la Parex Bank (elle représentait 20 % du marché financier local). Toutes les autres appartenaient de facto à des établissements suédois. L'annonce du gouvernement suédois, en rassurant les déposants dans nombre de banques, a entraîné un mouvement de panique chez les clients de la Parex : particuliers et entreprises ont rapidement vidé leurs comptes pour placer leur argent ailleurs. Le gouvernement n'a alors eu d'autre choix, le 8 novembre 2008, que de nationaliser la Parex Bank et d'y injecter 1,5 milliard de lats (5) (soit 1,92 milliard d'euros).
Après avoir pu se targuer du plus fort taux de croissance du PIB d'Europe, la Lettonie affiche en 2009 l'une des pires contre-performances de la région (6). La bulle immobilière a éclaté, laissant des milliers de nouveaux propriétaires incapables de rembourser leur crédit mais aussi de revendre leur bien. Le taux de chômage a explosé (selon Eurostat, alors qu'il était de 6,9 % en 2008, il est passé à 20,9 % en 2009, record dans l'UE-27 !). Les salaires, après avoir crû plus vite que la productivité du travail, sont désormais à la baisse, dans le secteur public comme dans le privé. Quant aux caisses de l'État, elles sont vides.
Il a fallu quelques mois au pays pour accepter l'idée que son erreur avait été de croire qu'il pourrait reposer sur une croissance quasi exclusivement basée sur une consommation interne financée de l'extérieur : l'endettement en devises de la Lettonie est beaucoup trop lourd (en 2008, le crédit privé avait dépassé le PIB annuel) et il concerne tous les agents économiques. Par-dessus le marché, la crise financière mondiale, en réduisant la demande d'importations, a largement contribué à l'arrêt brutal de l'activité lettone. L'atterrissage a donc été brusque, y compris psychologiquement ; mais les Lettons ont désormais admis que leur euphorie d'hier leur coûterait cher et que, pour emprunter et consommer, il leur faudrait payer.
De sévères médecins au chevet du malade
Or le prix à payer est élevé ! Dès la fin de 2008, l'objectif premier des dirigeants politiques a été de trouver au plus vite un remède permettant de sauver l'économie du pays : la chute vertigineuse des rentrées fiscales et l'impossibilité d'emprunter à un taux raisonnable sur les marchés internationaux du fait de la crise excluaient tout délai. En outre, alors que la Banque de Lettonie avait dépensé une bonne partie de ses réserves de change, il était nécessaire de protéger la monnaie. D'où l'appel immédiat lancé par le gouvernement aux institutions internationales : le FMI, l'UE, mais aussi, dans une moindre mesure, la Banque mondiale, la BERD, les pays nordiques, et même la Pologne, la République tchèque et l'Estonie (7) ont répondu présent et se sont engagés à fournir 7,5 milliards d'euros à la Lettonie (soit un quart du PIB alors estimé pour 2009) sur la période 2009-2011. 
L'octroi de ce prêt est soumis à une condition : la mise en place d'un plan de stabilisation comprenant des mesures destinées à réduire les dépenses publiques et à augmenter les ressources. Très peu d'informations ont filtré sur les négociations menées entre le FMI et le chef du gouvernement, ce qui a laissé une impression désagréable dans le pays : d'abord parce que les Lettons sont les premiers sacrifiés sur l'autel du plan d'austérité ; ensuite parce que, comme l'a exprimé le ministre de l'Économie Artis Kampars, il n'est pas aisé d'accepter le diktat d'économistes formés à Yale, installés à Washington et peu au fait de la situation réelle sur le terrain ; enfin parce que cette mise sous perfusion de l'économie conduit à s'interroger sur la marge de manoeuvre que conserve le pays : est-il encore vraiment indépendant ?, se demandent les plus inquiets. L'opacité des pourparlers entre le FMI et le gouvernement a créé durant l'été 2009 quelques remous qui ont dépassé le classique jeu politique entre majorité et opposition, alors que les conditions imposées par le FMI pour l'octroi de l'argent ne sont pas sans conséquences pour la population (hausse des impôts, baisse des prestations sociales). À plusieurs reprises, le chef du gouvernement a invité avec force les ministres, puis les députés, à signer un blanc-seing au FMI, tout en ne cachant pas son insatisfaction vis-à-vis des options retenues. La priorité semble être aujourd'hui de tenir coûte que coûte les engagements souscrits auprès des créanciers mais personne, au sein des instances dirigeantes, ne fait semblant d'être convaincu. 
Les négociations portent sur le budget et ses amendements. Lors du vote du budget 2010 par le Parlement, le 1er décembre 2009, des milliers de manifestants se sont rassemblés à Riga pour exprimer leur mécontentement. Tant les partis de l'opposition que ceux de la coalition au pouvoir ont également fait part de leur malaise : les formations politiques savent qu'elles font payer le prix fort à la population et que le sacrifice va trop loin ; elles savent, aussi, qu'elles le paieront politiquement lors des prochaines législatives; mais elles ne voient pas d'autre solution et veulent tenir leurs engagements... Les débats au Parlement ont duré plus de douze heures. Mais le budget a été adopté, par 64 voix contre 30. Le déficit budgétaire devrait ainsi s'élever à 7,6 % du PIB, ce qui satisfait le FMI, pour une chute du PIB envisagée à 4 % seulement. Le taux de l'impôt sur le revenu passera de 23 à 26 % (le minimum non imposable, lui, ne bougeant pas) ; la taxe d'habitation et une taxe d'accise sur le gaz seront introduites ; la taxe foncière sera augmentée, de même que celle sur les véhicules ou sur les vins et tabacs ; les salaires des administrations centrales seront plafonnés et désindexés des prix ; quant aux budgets de certains ministères, comme celui de l'Éducation, ils devraient - au mieux - se stabiliser...
Le premier ministre lui-même ne fait pas mystère de la difficulté à discuter avec le FMI mais ne voit pas d'option alternative : en juin 2009, lors de la négociation de la deuxième tranche du prêt, il arguait du fait que, si un accord n'était pas trouvé rapidement, l'État serait dans l'incapacité de verser les retraites et les salaires du secteur public dès le mois d'août !
Éviter les risques de la dévaluation
Ce plan d'austérité, aussi lourd soit-il à supporter, a pour objectif de renflouer la Lettonie tout en évitant une dévaluation de sa monnaie. La récession est certes particulièrement violente, mais le pari est fait de la souplesse de l'économie lettone : à supposer que les entreprises parviennent à réduire les prix et les salaires, et que les salariés l'acceptent, la Lettonie devrait gagner en compétitivité sur les marchés internationaux. Ce scénario se traduit bien évidemment par des faillites et des licenciements massifs. Il n'empêche qu'il devrait assainir la situation économique.
La monnaie nationale, le lats, ne peut plus vraiment jouer un rôle d'amortisseur, puisqu'il ne peut varier, depuis 2005, de plus de 1 % par rapport à l'euro. La question s'est donc posée de savoir s'il fallait ou non maintenir ce système d'ancrage. Le gouvernement a répondu à cette question par l'affirmative, d'où son ardeur à procéder à des coupes claires dans le budget, de manière à obtenir des prêts - et, aussi, à se rapprocher des critères de convergence qui permettront, à terme, à la Lettonie de rejoindre la zone euro, vue comme un gage de stabilité (8).
L'option d'une dévaluation n'en est pas moins discutée, même si elle a été repoussée jusqu'à ce jour. Suggérée par le FMI dans un premier temps, la dévaluation permettrait d'augmenter les exportations tout en diminuant les importations. Cette solution a été appliquée en Asie en 1997 dans un contexte comparable d'endettement massif : violente, elle s'est révélée payante et a permis aux pays qui l'ont pratiquée de remonter assez vite la pente de la croissance économique en dynamisant leur compétitivité. Mais, à la différence de la Corée ou de la Thaïlande, voire de l'Argentine en 1998, la Lettonie en 2009-2010 n'est pas un îlot en crise au milieu d'un océan de stabilité. À quoi servirait de rendre les exportations lettones compétitives par une dévaluation s'il n'y a pas de demande extérieure apte à rapporter des devises dans le pays et à créer des emplois ? Alors que la totalité de l'énergie consommée en Lettonie est importée, une dévaluation entraînerait un renchérissement notable de la facture énergétique. Qui plus est, la Lettonie a accumulé une dette qui est essentiellement privée et en euros (9) ; une dévaluation aurait toutes les chances de provoquer la faillite individuelle d'un tiers au moins de la population (et, accessoirement, d'entraîner des pertes importantes pour la Suède, premier détenteur des crédits libellés en euros en Lettonie). Un effondrement du lats pourrait provoquer des déséquilibres pour les monnaies des pays voisins de la zone euro et certains craignent même une contagion, surtout si cette dévaluation se fait dans un contexte de manque de confiance et provoque une ruée des Lettons pour changer en euros ce qui reste de leur épargne...
Pour toutes ces raisons, la Banque de Lettonie s'est prononcée contre l'option de la dévaluation et a été suivie par l'ensemble du gouvernement.
L'austérité, une option moins risquée ?
Si les risques induits par la dévaluation du lats ont été à peu près appréciés, ceux qu'entraîne l'option retenue par les autorités n'en sont pas moins inquiétants puisqu'ils conduisent à la destruction de nombreux emplois, à la réduction des salaires et des prestations sociales, à l'austérité fiscale et à une déflation susceptible d'entraver les investissements et la consommation interne.
L'augmentation de la pression fiscale dans un pays où la part de l'économie grise reste importante (elle est évaluée entre 15 et 40 %) relève du pari : il est fort probable que la hausse des impôts se traduira plus par un accroissement de la part de cette économie non déclarée que par un bond des rentrées budgétaires. La mesure risque donc de se révéler complètement contre-productive, en plus d'être impopulaire. Sans oublier que la baisse importante des salaires relativise l'impact de la hausse de l'impôt sur le revenu.
Par ailleurs, une question reste en suspens : de simples coupes claires dans le budget ne constituent en rien une solution si elles ne sont pas accompagnées de réformes réelles visant à restructurer, à long terme, l'économie du pays. Or l'extrême focalisation des autorités sur le budget (on peut même parler d'obsession) évince de fait tout discours approfondi sur ces restructurations tant repoussées. Certaines se font spontanément, sous l'effet de la crise, mais manquent peut-être d'un accompagnement de la part de l'État qui manifesterait ainsi une vision de moyen ou long terme et une volonté claire de prendre vraiment en mains la destinée du pays.
Enfin, le scénario choisi se traduit par un processus lent qui nécessite de s'assurer l'adhésion de la population pendant un certain temps. Or, de l'avis général, l'ampleur du choc social est énorme. Les médias lettons l'ont bien noté, affirmant sur le ton de la plaisanterie que, si un tel plan d'austérité avait été imposé aux Français, ces derniers auraient depuis des mois déjà rejoué la Révolution ! Il est, en effet, étonnant de constater la patience des Lettons qui semblent accepter le discours sur l'absence d'alternative et l'idée que, si l'on se fixe aujourd'hui pour priorité de faire redémarrer demain l'économie, source de création d'emplois, cela ne peut se faire qu'au prix d'une politique anti-sociale. De nombreuses voix s'élèvent pour reprocher au FMI d'imposer sa vision. Le Fonds s'en défend, affirmant que chaque décision est prise en premier lieu par un gouvernement qui affiche sa grande rigueur, sa volonté de se conformer aux accords passés avec les créanciers (10) et raisonne de manière univoque : puisqu'il faut adopter un plan d'austérité, adoptons-le sans hésiter.
La menace d'explosion sociale
Il n'en demeure pas moins que le manque d'enthousiasme évident des ministres - bien conscients, d'une part, de l'effort demandé à la population et, d'autre part, du fait qu'ils feront immanquablement les frais politiques de leur propre action (11) - trouble l'opinion publique. La ministre de l'Intérieur, Linda Murniece, a ainsi déclaré à la veille du vote du budget 2010 que celui-ci ne plaisait à personne mais qu'il était le seul moyen de sauver l'État ! Que la classe politique unanime reconnaisse que ce budget est inacceptable mais qu'elle le défende, faute d'option alternative et pour satisfaire aux exigences des créanciers, est loin de constituer un facteur de stabilité sociale ! À tel point que le président Valdis Zatlers (12) est publiquement intervenu, à la fin de l'été 2009, pour appeler le gouvernement à « diriger les réformes » (13) et à préciser rapidement quelles missions l'État serait encore en mesure d'exercer et lesquelles devront être abandonnées. Et d'ajouter, à propos d'éventuelles protestations : « Toute action spontanée a son fondement. Si certaines choses ont été mal préparées, cela provoque une irritation au sein de la société et elle descend dans la rue ! »
C'est bien la population, en effet, qui fait en premier lieu les frais de ce programme : en un an, les salaires du secteur public ont chuté d'environ 20 %, ceux des enseignants de 50 %, ceux du privé de 10 % en moyenne, de même que les retraites et les prestations sociales ; de nombreux hôpitaux et écoles ont été fermés... On peut dès lors s'interroger sur la justice de ce plan d'austérité qui fait porter sur les contribuables, les retraités et les plus pauvres la charge des erreurs de leurs gouvernants.
Pourtant, les quelques manifestations organisées dans le pays en 2009 sont restées modestes et plutôt pacifiques. Mis à part le grand rassemblement (plus de 10 000 personnes) du 13 janvier 2009 à Riga qui a dégénéré en émeutes, la plupart des manifestations se caractérisent par leur calme et leur dispersion, l'approche restant corporatiste et les intersyndicales rares. Deux hypothèses sont généralement avancées pour expliquer ce calme apparent : d'une part, les Lettons ont une certaine expérience en matière de sacrifices consentis à l'État et traversent une crise dont l'ampleur pourrait être comparée à d'autres, vécues par leurs parents pendant la guerre puis sous l'occupation soviétique. D'autre part, la croissance des salaires a été tellement élevée après la fin de l'URSS qu'avec la crise ils sont revenus à leur niveau de 2006, ce qui n'est dans l'absolu pas catastrophique (ce qui l'est, en revanche, ce sont les crédits que les salariés ont contractés entre-temps).
Les autorités agitent pourtant régulièrement le chiffon rouge de tensions sociales à venir : elles ont été, il est vrai, échaudées par les émeutes inattendues de janvier. Elles sont également conscientes qu'à mesure que les mois passent et que les réformes se font plus dures le mécontentement enfle. Enfin, elles ont sans doute tendance à exagérer la menace d'émeutes afin de mieux les prévenir. À cet égard, l'envoi des forces spéciales de la police, en août 2009 à Bauska, a été perçu comme une réponse démesurée alors que la population, pour protester contre la fermeture de l'hôpital de la ville, avait bloqué la circulation sur deux ponts.
Quelle que soit la réalité de cette menace, il est indéniable que la population éprouve un désarroi de plus en plus profond. Son niveau de vie ne cesse de se détériorer et personne n'est en mesure de prédire le seuil et la date ultimes de cette dégradation. Elle a par ailleurs le sentiment d'une césure profonde qui la sépare de représentants du pouvoir (14) qui ont rarement le réflexe de se montrer aux manifestants, ne serait-ce que pour échanger et rassurer : « Les problèmes ne doivent pas être résolus dans la rue ! », avancent-ils généralement, claquemurés dans leurs ministères et multipliant les déclarations maladroites. Un sondage réalisé par Eurobaromètre fin août 2009 a montré que 93 % des habitants du pays déclaraient ne plus accorder la moindre confiance aux partis politiques, 91 % au Parlement, 88 % au gouvernement et 60 % à la justice ; 78 % des personnes interrogées estimaient que le pays faisait fausse route.
Les bienfaits de la crise
Toutefois, certains représentants de l'élite politique, tout particulièrement les membres de l'actuelle coalition gouvernementale, soulignent les effets bénéfiques de la crise.  À leurs yeux, ce passage douloureux et obligé aura, lui aussi, ses vertus : bien sûr, on licencie dans le secteur public, mais il était grand temps de réduire la bureaucratie lettone (15) ; alors qu'on dénombrait 4 200 fonctionnaires dans les différents ministères en 2008, ils ne devraient plus être que 3 000 en 2010. Certains ministères ont été supprimés et des services fusionnés, ce qui rendra l'appareil d'État plus efficace. Certes, des entreprises privées ont périclité et d'autres ont massivement licencié, mais elles se sont ainsi libérées d'une main-d'oeuvre excessive, ont accru leur productivité et renforcé leur capacité exportatrice. De même, les écoles et les hôpitaux fermés auraient dû l'être depuis longtemps dans le cadre de réformes structurelles qui ont tardé à voir le jour. La ministre de l'Éducation précise par exemple que la rationalisation du système éducatif à laquelle on procède actuellement aurait dû avoir lieu depuis dix ans puisque le nombre d'élèves a chuté d'un tiers sur cette période tandis que le nombre d'établissements, lui, n'a été réduit que d'un dixième et celui des professeurs et directeurs d'école de 5 à 7 %.
Ce discours rationnel se mêle à un autre, d'ordre plus moral, chacun y allant de son Confiteor : « Nous devons payer aujourd'hui pour le bien-être incroyable dont nous avons profité mais qui n'était pas nôtre ! », a ainsi déclaré le chef du gouvernement Valdis Dombrovskis (16). Le président Zatlers, lui, a renchéri le 15 août, lors d'un discours dans lequel il a évoqué une société lettone plongée dans la dégradation morale et qui se rapproche parfois de l'irresponsabilité et du tout-permis : « Pourquoi avons-nous été si rapides dans nos dépenses ?, s'est-il demandé. Pourquoi ne nous sommes-nous pas préparés à des temps plus difficiles ? Pourquoi avons-nous dépensé l'argent étranger, alors que nous savions qu'il fallait travailler dur pour en gagner ? »
On tablerait donc, au sommet de l'État, sur la rédemption après le péché (démarche étonnante pour un pays réputé très laïque) et sur l'enseignement qui pourrait être tiré de cette mauvaise expérience. La cigale d'hier deviendra-t-elle pour autant la fourmi de demain ? À tout le moins, elle aura sans doute perdu beaucoup de son insouciance...
Notes :
(1) Entre 2005 et 2007, la croissance annuelle du PIB letton a été en moyenne de 10,4 %. En 2006, la Lettonie a affiché la plus forte hausse du PIB de toute l'UE.
(2) Notamment la réalisation du pont Sud de Riga, qui enjambe la Daugava et a coûté la bagatelle d'un milliard d'euros. Mais aussi le projet, à ce jour reporté mais pas abandonné, de construction d'un nouveau bâtiment pour la Bibliothèque nationale (sur ce thème, voir Céline Bayou et Éric Le Bourhis, « La future Bibliothèque nationale de Lettonie : château de lumière pour une société de la connaissance », Regard sur l'Est, 15 juin 2008, http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=848
(3) Vyacheslav Dombrovsky, « "Nothing Special" : The Economic Crisis in Latvia », Politika, 16 décembre 2008, http://www.politika.lv/en/topics/quality_in_politics/nothing_special_the_economic_crisis_in_latvia/
(4) Intervention de Janis Karklins, ambassadeur de Lettonie en France, « La crise en Lettonie : raisons, stratégies de réponse », in « Pays baltes : fin d'un "miracle" ou début d'une reconstruction ? », Conférence IFRI, Paris, 5 novembre 2009.
(5) En juillet 2009, le ministre des Finances, Einars Repse, a demandé au parquet de procéder à la vérification des conditions de la nationalisation de la banque, des rumeurs persistantes faisant état du fait que les principaux actionnaires de la Parex auraient négocié  un arrangement personnel pour compensation de leurs propres actions. Cet accord met évidemment en cause le gouvernement qui a chuté en février 2009 et qui n'aurait pas su comment refuser cet arrangement. À la fin de 2009, la situation de la Parex Bank est loin d'être satisfaisante et l'établissement doit faire l'objet d'un plan de restructuration.
(6) Selon le Wiener Institut für Internationale Wirtschaftsvergleiche, la chute du PIB letton en 2009 se situe à 19 % ; dans l'UE-27, elle est évaluée à 7 %. En 2010, le WIIW prévoit une chute du PIB de 7 %, alors que le budget letton 2010 table sur une contraction de 4 % seulement.
(7) L'UE s'est engagée pour 3,1 milliards d'euros, le FMI pour 1,7, les pays nordiques (Suède, Finlande, Danemark et Norvège) pour 1,8, la Banque mondiale pour 0,4 et la Berd, la Pologne, la République tchèque et l'Estonie toutes ensemble pour 0,5.
(8) Selon Christoph Rosenberg, coordinateur du FMI pour la région baltique, l'objectif de l'adoption de l'euro justifie en partie, pour les Lettons, les sacrifices auxquels ils consentent actuellement. « Economic crisis forces rethink on Latvia bailout : IMF », EUBusiness, 2009, http://www.eubusiness.com/news-eu/1243510322.15/?searchterm=None
(9) 89 % du secteur privé letton (ménages et entreprises) sont endettés en euros. Cécile Prudhomme, « L'Europe va-t-elle lâcher la Lettonie au bord de la faillite ? », Le Monde, 27 juin 2009.
(10) Camilla Andersen, « Latvia Caught in Vicious Economic Downturn », IMF Survey Online, 28 mai 2009, http://www.imf.org/external/pubs/ft/survey/so/2009/CAR052809A.htm
(11) Lors des élections européennes du 6 juin 2009, les électeurs ont manifesté un soutien accru aux partis de l'opposition et les pronostics laissent à penser que les prochaines législatives, en octobre 2010, pourraient largement changer la donne sur la scène politique locale.
(12) Le président, en Lettonie, représente l'État en matière internationale et est le chef des armées. Sur la scène politique interne, son rôle est avant tout moral.
(13) Intervention du président sur la radio publique lettone, 1er septembre 2009.
(14) Durant l'été 2009, le président Zatlers a appelé les habitants du pays à chercher activement du travail. « L'essentiel est de ne pas attendre que quelqu'un le fasse à ta place. Les gens doivent travailler sur eux-mêmes » (intervention sur la chaîne télévisée LNT, 3 août 2009). Ces propos ont été suivis de commentaires très négatifs, spécialement sur les sites Internet : «Chercher du travail ? Où ? En Angleterre ? » ; « Où donc un chirurgien qui vient de se faire licencier peut-il trouver du travail ? », etc. De même, en mars 2009, la ministre de l'Éducation Tatjana Koke a invité les enseignants les plus âgés à prendre leur retraite ; elle a précisé que, certes, leur pension ne serait pas bien élevée mais que, dans les campagnes, les gens ont leur potager et pourront toujours s'en tirer...
(15) Le pays emploierait deux fois plus de fonctionnaires par habitant que l'Estonie et, selon Eurostat, la Lettonie se situe en deuxième position dans l'UE-27, derrière Chypre,  concernant les dépenses consacrées à l'entretien de son appareil bureaucratique.
(16) The Baltic Course, 18 juin 2009.