Politique Internationale - La Revue n°126 - HIVER - 2010

sommaire du n° 126
L'EUROPE VUE DE PRAGUE
Entretien avec Karel SCHWARZENBERG
conduit par
LUC ROSENZWEIG
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Luc Rosenzweig - Vous êtes le descendant d'une illustre famille de l'aristocratie d'Europe centrale, apparentée à la plupart des dynasties régnantes du continent. Vous êtes, par ailleurs, un gestionnaire avisé des entreprises familiales et disposez d'une confortable fortune personnelle. Comment avez-vous été conduit à entrer en politique en 1990, alors que vous aviez déjà dépassé la cinquantaine ?

 
Karel Schwarzenberg - C'est la politique qui s'est occupée de moi depuis ma petite enfance ! Pendant la guerre, quand la Gestapo a perquisitionné la maison de mes parents à Prague ; après la guerre, lorsqu'en 1947 les communistes prirent pour cible la famille Schwarzenberg. Je me suis toujours intéressé à la politique, notamment depuis mon passage à l'université. J'ai fait mes premières armes auprès du président Havel lorsque celui-ci m'a sollicité pour diriger sa chancellerie. Je suis resté à ce poste quelques années, puis j'ai pris mes distances - un break de dix ans qui m'a permis de m'immerger dans un pays qu'en fait, en tant qu'émigré, je connaissais fort mal. Je suis revenu à la vie publique en 2004, d'abord comme sénateur, puis comme ministre des Affaires étrangères. En 2009, j'ai participé à la fondation de mon propre parti et je m'y consacre entièrement. Lorsque l'on est tombé une fois dans la politique active, c'est comme une drogue : il est très difficile de s'en passer !

 
L. R. - Lorsque vous étiez auprès de Vaclav Havel, vous avez assisté à la scission de la République tchèque et de la Slovaquie. Cette séparation, que Havel n'approuvait pas, était-elle inévitable ?

 
K. S. - Pas tout à fait... Pour ma part, j'aurais préféré que les choses se passent autrement. Mais on ne peut pas revenir en arrière et on doit se réjouir que cette séparation se soit effectuée sans effusion de sang, et même sans réelle bagarre sur le partage du patrimoine commun. Comme toujours, dans un événement de ce genre il y a du bon et du mauvais. Le principal avantage, c'est que les complexes des uns et des autres se sont envolés : complexe d'infériorité des Slovaques qui se sentaient dominés par le grand frère tchèque ; et complexe de supériorité des Tchèques qui s'aperçoivent que les Slovaques peuvent parfaitement réussir en économie sans leur aide ni leurs conseils. Aujourd'hui, les relations politiques entre Prague et Bratislava sont très bonnes, quels que soient les partis au pouvoir. Le côté négatif de la séparation, c'est que deux petits États sont plus faibles sur la scène européenne et internationale qu'une Tchécoslovaquie unie de 15 millions d'habitants...

 
L. R. - Votre ami Vaclav Havel fait figure d'exception dans l'histoire des pays postcommunistes. Bien peu nombreux sont, en effet, les dissidents qui se sont imposés à des postes politiques de premier plan. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

 
K. S. - C'est vrai, même si je salue l'élection de mon ami Jerzy Buzek, grand opposant polonais au communisme, à la présidence du Parlement européen. Il faut bien constater que ce ne sont pas les mêmes traits de caractère qui font les bons dissidents dans une dictature et les bons politiciens dans un contexte démocratique. Regardez la France : ils ne sont pas très nombreux, les vrais héros de la Résistance qui ont mené une grande carrière politique après 1945...

 
L. R. - En tant que ministre des Affaires étrangères, vous avez connu des moments agités, en particulier lors de la présidence tchèque de l'UE. Des turbulences causées, entre autres, par le comportement du très europhobe président de la République Vaclav Klaus. Comment, personnellement, avez-vous vécu cette période ?

 
K. S. - Disons que je ne me suis pas ennuyé ! C'était le régime de la douche écossaise : douche froide, douche chaude. Il paraît que c'est bon pour la circulation ! Nous savons tous qu'il y a trois choses qu'il faut prendre comme elles sont : la météo, la famille et les chefs d'État. Le gouvernement a conduit une politique étrangère et européenne sensiblement différente de celle qu'aurait souhaitée le président de la République. Au départ, le premier ministre Mirek Topolanek et le ministre des Affaires européennes Alexandre Vondra étaient, eux aussi, très eurosceptiques. Leurs préjugés se sont peu à peu atténués, puis ils ont totalement disparu à mesure qu'ils travaillaient sur le projet européen. Pour moi, il n'y avait pas de problème, car j'ai toujours été pro-européen. Et, au bout du compte, notre présidence n'a pas été aussi mauvaise qu'on a pu le dire ou l'écrire. Avec la coopération de mon collègue Bernard Kouchner, envers qui je suis très reconnaissant, nous avons, par exemple, pu mettre en oeuvre des mesures humanitaires pendant la guerre à Gaza. Nous n'avons, certes, pas pu arrêter le conflit, mais cette action était essentielle. 

 
L. R. - Certaines prises de position de la présidence tchèque de l'UE sur le conflit de Gaza ont pourtant semblé en décalage par rapport à celles de la plupart des États européens qui, eux, critiquaient sévèrement l'intervention israélienne...

 
K. S. - Il y a effectivement eu un couac à l'occasion d'une déclaration du porte-parole du premier ministre (1). Celui-ci était nouveau dans cette fonction et n'a pas mesuré les conséquences de ses paroles... J'estime, pour ma part, que nous avons gardé une position relativement équilibrée tout au long de ce conflit en maintenant le contact aussi bien avec nos amis israéliens qu'avec les Égyptiens et les Palestiniens.

Quant à la crise gazière entre l'Ukraine et la Russie - une crise qui a mis en péril l'approvisionnement de plusieurs pays membres de l'UE -, nous sommes parvenus à la désamorcer alors que nous venions tout juste d'accéder à la présidence. Par la suite, c'est vrai, les choses se sont un peu compliquées avec la chute du gouvernement (2).

 
L. R. - Ces succès n'ont pas empêché la presse européenne, et notamment française, de tomber à bras raccourcis sur une présidence tchèque jugée catastrophique...

 
K. S. - La presse française a critiqué notre présidence du début jusqu'à la fin. Il serait vain de rechercher les raisons de cette agressivité, mais je dois dire que j'en ai été très peiné. Lorsque je suis arrivé au ministère des Affaires étrangères, j'ai invité l'ambassadeur de France pour lui dire que l'un de mes tout premiers objectifs en tant que chef de la diplomatie tchèque était de parvenir à une amélioration substantielle des relations avec Paris (3). Malheureusement, rien n'a changé et je le regrette encore aujourd'hui.

 
L. R. - Pensez-vous que les autorités françaises portent une part de responsabilité dans cet état de choses ?

 
K. S. - Disons qu'elles ne sont pas totalement innocentes... Nous nous sommes aperçus que la France quittait de mauvaise grâce la présidence de l'UE et qu'elle avait bien l'intention de « coacher » la nôtre, comme elle l'avait fait avec la Slovénie qui l'avait précédée au premier semestre 2008. Or il se trouvait que nous avions nos propres idées à mettre en avant, qui ne coïncidaient pas entièrement avec celles des Français. À cela se sont ajoutés quelques éléments personnels, comme le fait que notre premier ministre Mirek Topolanek mesure près d'1,90 m... Si une autre attitude politique, moins condescendante, avait prévalu à l'Élysée, on n'en serait peut-être pas arrivé à cette situation désolante (4). Mais je dois tout de même souligner que ma collaboration avec Bernard Kouchner a toujours été excellente. Nous sortons tous deux du même moule - celui des organisations humanitaires où nous avons travaillé avant d'entrer en politique - et nos points de vue ont toujours été très proches.

 
L. R. - Vaclav Klaus n'a-t-il pas tout tenté pour torpiller cette présidence tchèque ?

 
K. S. - Peut-être a-t-il oublié quelque chose dans ce domaine, mais je ne vois pas quoi...

 
L. R. - L'autre grande affaire que vous avez eu à traiter a été le bouclier antimissile que l'administration de George W. Bush se proposait d'installer en Pologne et en République tchèque. Vous avez soutenu cette initiative en dépit de l'opposition de la majorité de l'opinion tchèque. Dès son entrée en fonctions, Barack Obama a renoncé à ce projet pour reprendre le dialogue avec la Russie. N'êtes-vous pas déçu ?

 
K. S. - Barack Obama s'est installé à la Maison Blanche avec pour principal slogan Change ! Change ! Change ! Il a souhaité engager un dialogue direct avec l'Iran, ce que j'approuve totalement. En ce qui concerne la Russie, il ne s'agit pas vraiment d'un changement : l'Histoire montre que toute nouvelle administration américaine cherche à resserrer ses liens avec Moscou. C'était déjà vrai du temps de Kennedy vis-à-vis de Khrouchtchev et cette tendance s'est poursuivie jusqu'à la rencontre de Ljubljana entre Vladimir Poutine et George W. Bush en juin 2000. Obama n'a pas dérogé à la règle.

 
L. R. - Ces tentatives répétées de rapprochement avec Moscou vous laissent cependant sceptique...

 
K. S. - Aussi longtemps que le régime russe évoluera vers une forme toujours plus autoritaire, aussi longtemps que perdurera la nostalgie de l'empire soviétique - souvenez-vous des paroles de Poutine considérant la fin de l'URSS comme la plus grande catastrophe du XXe siècle -, j'aurai du mal à ne pas rester sur mes gardes. J'ai encore dans l'oreille les propos, tenus en ma présence, par Sergueï Lavrov qui a prétendu que les pays d'Europe centrale et orientale relevaient de la zone d'influence russe, alors que je venais de lui faire remarquer que Prague est plus proche de la Manche que de l'Oural ! J'ai l'impression que les dirigeants russes ont une vision stratégique des relations internationales alors que les Américains en restent à des préoccupations tactiques. En tant qu'Européen, je souhaiterais, bien sûr, que nous soyons en mesure de bâtir une défense européenne crédible. Ce n'est pas encore le cas. En attendant, nous comptons sur les États-Unis. Encore faudrait-il que ceux-ci montrent leur détermination à protéger non seulement l'Europe occidentale, mais l'Europe tout entière.

 
L. R. - Que pensez-vous des propositions du vice-président Joe Biden, qui a effectué une tournée dans les pays d'Europe centrale afin de les rassurer après l'abandon du projet de bouclier antimissile ?

 
K. S. - Quelles propositions ? J'ai eu l'honneur et l'avantage de rencontrer Joe Biden lors de son passage à Prague. C'est un homme charmant qui tient des discours aimables mais qui, pour l'instant, ne nous a rien proposé de concret dans le domaine qui nous préoccupe - celui de notre sécurité à long terme. 

 
L. R. - Comment mettre fin à la dépendance énergétique des pays d'Europe centrale vis-à-vis de la Russie ?

 
K. S. - C'est pour nous une question vitale. C'est pourquoi je regarde avec une certaine inquiétude les projets de gazoducs qui visent à importer directement le gaz russe en contournant les pays d'Europe centrale, notamment le Nord Stream soutenu par l'Allemagne. Les moyens de pression de la Russie sur les pays d'Europe centrale seraient considérablement renforcés, car le gaz ne transiterait plus par ces pays pour atteindre les gros clients de l'Ouest. Il en va de même pour l'approvisionnement en combustible nucléaire et la rénovation prévue de la centrale nucléaire de Temelin (5). J'attends de la France qu'elle se mette sur les rangs pour faire des propositions.

 
L. R. - Venons-en à la politique intérieure tchèque. Vous êtes entré au Sénat, puis au gouvernement comme « compagnon de route » des Verts. Aujourd'hui, avec l'ancien chrétien-démocrate Miroslav Kalousek, vous venez de fonder un nouveau parti, Top 09, sous les couleurs duquel vous envisagez de vous présenter aux élections législatives de mars 2010. Pourquoi n'avoir pas continué votre chemin avec les écologistes ?

 
K. S. - Bien que je compte beaucoup d'amis au sein ce parti, dont je partage la plupart des idéaux, j'ai constaté qu'aux yeux d'une grande partie des militants verts je n'étais pas une personnalité acceptable. Le débat était très confus au moment des élections européennes. J'ai soutenu les Verts, mais je me suis rendu compte que je constituais plutôt une charge pour eux. J'ai donc décidé de suivre ma propre voie, d'autant que je suis persuadé qu'il existe en République tchèque un espace politique pour un parti résolument pro-européen.

 
L. R. - Le nom de ce parti, Top 09, ne donne guère d'indications concernant son positionnement sur l'échiquier politique...

 
K. S. - Vous voulez savoir si nous sommes à droite ou à gauche ? Je vous dirai franchement que je me fiche de la place de mon parti dans l'hémicycle. Je pense qu'au XXIe siècle ce type de classification est dépassé. Comment classer, par exemple Tony Blair ? Et Angela Merkel ? Elle mène une politique plus sociale-démocrate que nombre de dirigeants estampillés à gauche ! Tout cela, ce sont des mots et des concepts du passé. Nous nous définissons comme un parti conservateur, mais plus dans l'esprit d'Edward Heath (6) que dans celui de Margaret Thatcher...

 
L. R. - Il est peu probable que Top 09 obtienne, à lui seul, la majorité absolue des sièges au Parlement. Avec quel autre parti pourriez-vous conclure une alliance ?

 
K. S. - Nous considérons les deux grands partis - l'ODS de centre droit et les sociaux-démocrates du CSSD - comme des partenaires potentiels. Cependant, une coalition avec les sociaux-démocrates n'est pas possible tant que leur chef actuel, Jiri Paroubek, restera à leur tête. C'est regrettable, mais M. Paroubek est un homme qui ne tient pas parole. Juste un exemple : alors qu'il avait approuvé la tenue d'élections législatives en novembre, il a tout fait, avec l'aide des communistes, pour que ce scrutin n'ait pas lieu (7). Il est difficile de se marier avec une personne qui vous dit d'emblée qu'elle a envie de coucher avec quelqu'un d'autre. On peut éventuellement coucher avec elle, mais de là à l'épouser...

 
L. R. - Une alliance avec l'ODS pose tout de même quelques problèmes. Ne serait-ce que parce que les partisans de Vaclav Klaus y sont encore très puissants...

 
K. S. - C'est vrai, mais la position des opposants à Mirek Topolanek me semble affaiblie et je suis convaincu que la tendance europhobe au sein de l'ODS ne l'emportera pas dans les instances dirigeantes de ce parti.

 
L. R. - Pensez-vous vraiment que les sociaux-démocrates, comme la droite les en accuse, soient prêts à collaborer avec le Parti communiste tchèque - le seul parmi tous les PC du bloc soviétique qui ne se soit pas réformé ?

 
K. S. - Bien sûr, cela s'est déjà produit ponctuellement. Si la gauche remportait les élections, les sociaux-démocrates formeraient, dans un premier temps, un gouvernement minoritaire soutenu de l'extérieur par les communistes. Mais, au bout de deux ans, une fois que les gens se seraient habitués à cette idée, je suis persuadé qu'ils les feraient entrer dans le cabinet.

 
L. R. - Vingt ans après la révolution de velours, le Parti communiste demeure une force avec laquelle il faut compter (8). Comment expliquez-vous cette anomalie ?

 
K. S. - Ce n'est pas une anomalie. Souvenez-vous : vingt ans après la chute du fascisme en Italie, les nostalgiques de Mussolini, regroupés au sein du MSI, réalisaient des scores comparables. En Allemagne, après l'effondrement de la RDA, les communistes n'ont pas réussi à se maintenir parce qu'ils étaient divisés. S'ils avaient été unis, leur poids électoral aurait été bien plus important. Chez nous, ce parti s'éteindra lentement au fur et à mesure que la dernière génération de dignitaires communistes disparaîtra.

 
L. R. - N'êtes-vous pas préoccupé par la désaffection envers l'Europe que l'on constate dans l'opinion tchèque et qui s'est traduite par une très faible participation aux dernières élections européennes ?

 
K. S. - Tout d'abord, cette désaffection est moins marquée en République tchèque que dans l'Autriche voisine. Ensuite, la faible participation électorale tient au fait que, dès le départ, la campagne électorale a été axée sur des enjeux de politique intérieure. C'est toute la différence avec la France où, par exemple, mon vieil ami Dany Cohn-Bendit a mené, avec succès, une campagne centrée sur des questions européennes. Si un parti, chez nous, s'était comporté de la sorte, il aurait - j'en suis certain - réalisé un bon score. Mais nous n'étions pas encore sur la scène politique...

 
L. R. - Les propos démagogiques de Vaclav Klaus, mettant en garde contre une possible remise en cause des décrets Benes (9), semblent néanmoins avoir fait mouche...

 
K. S. - Je vous concède que ses déclarations ont rencontré un certain écho dans les régions frontalières - celles qui, avant 1945, abritaient une importante communauté allemande. Encore faut-il faire une distinction entre les localités qui ont toujours été peuplées de Tchèques (où les prises de position de Klaus ont été critiquées) et celles où les Tchèques sont venus s'établir après l'expulsion des Allemands (où elles ont été approuvées). Il a réussi à susciter l'inquiétude de l'ancienne génération - celle qui a vécu ces événements -, mais je ne pense pas qu'il ait touché les jeunes. Et il ne faut pas oublier que ce contentieux historique avec l'Allemagne n'a réellement fait surface qu'en 1990... Jusque-là, tout était gelé. Nous en sommes, dans ce domaine, au stade où l'Allemagne et la France en étaient au milieu des années 1960. À cette époque, dans la population française, il existait encore de forts ressentiments envers les Allemands, malgré le rapprochement entre de Gaulle et Adenauer. Nous avons donc encore un long chemin à parcourir. Je comprends que certains partis allemands, comme la CSU en Bavière - un Land qui compte de nombreux réfugiés des Sudètes -, tiennent à ménager leur électorat. Mais je n'ai aucune crainte : les actuels dirigeants de Berlin n'ont pas la moindre intention de remettre en cause les frontières ou d'exiger des réparations.

 
L. R. - Avez-vous rencontré, dans le cadre de vos fonctions, des leaders politiques qui vous ont particulièrement impressionné ?

 
K. S. - Vous savez, je suis devenu adulte à une époque où Churchill et de Gaulle jouaient un rôle majeur sur la scène mondiale. J'ai très bien connu Helmut Kohl, et j'ai rencontré à deux reprises François Mitterrand. Ceux-là, c'étaient des calibres ! Pour les leaders actuels, il faut attendre encore un peu. Qui aurait pensé, au départ, que Helmut Kohl acquerrait la stature qui est aujourd'hui la sienne ?

 
L. R. - Vous avez étudié et vécu une bonne partie de votre existence en Autriche à un moment où Bruno Kreisky dominait la scène politique et exerçait une influence internationale qui allait bien au-delà du poids spécifique de son pays. Quel souvenir conservez-vous de lui ?

 
K. S. - J'ai beaucoup appris de Bruno Kreisky. C'est à lui que je dois mon entrée dans la sphère politique. Au début des années 1980, les différents comités Helsinki qui s'étaient constitués pour défendre les droits de l'homme dans les pays de l'Est, au lendemain de la Conférence pour la coopération et la sécurité en Europe, ont décidé de se rassembler en une fédération internationale. Je fus chargé de prendre contact avec Bruno Kreisky, qui donna tout de suite son accord et me suggéra de briguer la présidence de cette fédération dont le siège était à Vienne. Il activa ses relais politiques internationaux et je fus élu. C'était un homme doté d'une intelligence brillante, ce qui ne l'empêchait pas de commettre de graves erreurs de temps à autre, notamment dans ses relations un peu trop fusionnelles avec des dictateurs comme Kadhafi...

 
L. R. - Après la révolution de velours, en novembre 1989, il semblait qu'Alexandre Dubcek, le symbole du Printemps de Prague, était en position d'accéder à la présidence de la République. Or ce fut Vaclav Havel. Pour quelles raisons ?

 
K. S. - J'ai très vite compris, dès mon retour à Prague en décembre 1989, que la légitimité se trouvait du côté du groupe de dissidents dont Vaclav Havel était le leader. Aucun d'entre eux ne soutenait la candidature de Dubcek à la présidence de la République. Tous ces héros du Printemps de Prague appartenaient au passé. Ils étaient encore habités par l'illusion que l'on pouvait établir un « socialisme à visage humain », une sorte de troisième voie entre le capitalisme et le communisme. Comme personne, parmi les dissidents, ne voulait parler à Dubcek, c'est moi, l'émigré, moi qui l'avais rencontré à plusieurs reprises, qui fus chargé de lui annoncer la mauvaise nouvelle. Il essuya une larme, puis nous nous sommes retrouvés à discuter devant un verre de slivovitz, et ce fut fini. Dubcek était un homme faible, d'une autre époque...

 
L. R. - Vous êtes copropriétaire de Respekt, l'un des principaux hebdomadaires d'information de la République tchèque. En 2008, ce journal a publié une enquête sur le passé de l'écrivain Milan Kundera. En 1950, Kundera aurait dénoncé à la police un « espion » ayant trouvé refuge dans la cité universitaire de Prague (10). Ces révélations ont suscité une vive émotion en France, où l'écrivain réside depuis plus de trente ans et où de nombreux intellectuels ont pris sa défense. Quel est votre point de vue sur cette affaire ?

 
K. S. - Vous savez, à la fin des années 1940, il régnait ici une étrange atmosphère. Beaucoup de gens approuvaient la prise de pouvoir par les communistes. Milan Kundera était l'un de ceux-là. La manière dont les faits qui lui sont reprochés se sont déroulés n'est pas totalement claire. On ne sait pas avec certitude s'il est allé lui-même dénoncer cette personne à la police ou si quelqu'un d'autre a affirmé l'avoir entendu dire qu'un étranger avait passé la nuit à la cité universitaire... Ce qui est sûr, en revanche, c'est que la quasi-totalité des étudiants de l'époque étaient des communistes convaincus et qu'ils avaient tous une trouille bleue de la police. Mais là n'est pas l'essentiel. Ce qui est important pour Kundera, comme dans le cas de Günter Grass qui s'est engagé à 17 ans dans la Waffen SS, c'est leur évolution ultérieure. Moi-même, qui ai vécu à Prague jusqu'en décembre 1948, je ne peux pas jurer que je ne serais pas devenu un communiste convaincu si mes parents n'avaient pas été obligés de fuir le pays.

 
L. R. - Si le sort des urnes vous est favorable au printemps prochain, quelle fonction aimeriez-vous occuper au sein du gouvernement ?

 
K. S. - Comme dit le proverbe, un malfaiteur a toujours tendance à revenir sur les lieux de ses méfaits, et c'est donc au ministère des Affaires étrangères que je souhaite retourner si les électeurs me font confiance.
Notes :
(1) Jiri Frantisek Potusnik, porte-parole du premier ministre tchèque Mirek Topolanek, a déclaré, au lendemain du déclenchement de l'opération de Tsahal à Gaza, que celle-ci était « plus défensive qu'offensive ». Et d'ajouter : « Il s'agit du franchissement de la frontière de Gaza. Il n'y a pas de violence, pas de victimes, nous attendons des informations. »

(2) Le 25 mars 2009, le gouvernement de Mirek Topolanek était renversé à la suite de la défection de quatre députés de la majorité proches du président de la République Vaclav Klaus.

(3) Les relations de la France avec les pays de la « nouvelle Europe », dont la République tchèque, avaient été mises à mal par les propos de Jacques Chirac, en mai 2003, qui avait déclaré que ces pays « avaient perdu une bonne occasion de se taire » lorsqu'ils avaient approuvé l'intervention des États-Unis en Irak.

(4) Fin novembre 2008, l'hebdomadaire tchèque Reflex publie le compte rendu secret d'une réunion à Paris entre des responsables français et tchèques, dont Nicolas Sarkozy et Mirek Topolanek, dans lequel le président français essaie de persuader ses interlocuteurs de lui laisser le pilotage de l'Union pour la Méditerranée. Ces fuites susciteront la colère de l'Élysée.

(5) Le 17 novembre 2009, Areva a signé avec l'électricien tchèque Ceske Energeticke Zavody (CEZ) un contrat de 15 ans portant sur la fourniture de services d'enrichissement d'uranium pour les unités 1 et 2 de la centrale nucléaire de Temelin. L'entreprise française était en concurrence sur ce marché avec le groupe russe AtomSrojExport. L'appel d'offres pour la rénovation de la centrale doit être tranché à la fin de l'année 2010. Outre Areva et AtomStroïExport, l'américain Westinghouse a fait acte de candidature. 

(6) Edward Heath (1916-2005) fut premier ministre du Royaume-Uni de 1970 à 1974. C'est lui qui fit entrer la Grande-Bretagne dans le marché commun en 1971. Conservateur modéré, il dut, en 1975, céder sa place de président du parti à Margaret Thatcher, qui fit campagne contre lui en lui reprochant sa « mollesse ».

(7) Le CSSD, en dépit d'un accord préalable passé avec l'ODS du premier ministre Mirek Topolanek, ne s'est pas associé à un vote permettant la révision de la Constitution. Dans son état actuel, la Constitution tchèque ne prévoit pas que le Parlement puisse s'auto-dissoudre. Pour la modifier, et donc permettre des élections anticipées, ce que souhaitaient l'ODS et ses alliés, il fallait réunir une majorité des deux tiers de la Chambre et du Sénat. Après avoir, dans un premier temps, donné son accord, le CSSD s'est rétracté, rendant impossible la réforme constitutionnelle. En mauvaise posture dans les sondages, la gauche sociale-démocrate a préféré que la législature aille jusqu'à son terme (mars 2010),  avec un gouvernement de « techniciens » dirigé par Jan Fischer.

(8) Aux élections législatives de juin 2006, le Parti communiste de Bohême-Moravie (KSCM) a obtenu près de 13 % des suffrages et 26 sièges sur les 200 de la Chambre des députés. Il revendique plus de 100 000 adhérents. C'est le seul parti communiste des anciens pays d'Europe centrale et orientale à se réclamer des principes du marxisme-léninisme.

(9) Promulgués par Edvard Benes, président du gouvernement provisoire de la Tchécoslovaquie d'avril 1945 au 26 octobre 1945, ces décrets portent essentiellement sur la nationalisation de l'industrie lourde, la confiscation des biens et l'expulsion des ressortissants des minorités nationales allemande et hongroise, des collaborateurs, des traîtres et de certaines organisations (dont l'Église catholique romaine qui voit alors ses biens nationalisés).

(10) En novembre 2008, l'hebdomadaire Respekt publiait une enquête d'un chercheur du Centre d'études sur les régimes totalitaires de Prague, établissant qu'en 1950 Milan Kundera, alors étudiant à l'Académie de cinéma de la capitale tchèque, avait dénoncé à la police la présence d'un espion dans la cité universitaire où il demeurait. Il s'agissait d'un ancien aviateur de l'armée tchécoslovaque d'avant la prise du pouvoir par les communistes, qui avait été chassé de l'armée de l'air en raison de ses sympathies pro-occidentales. Réfugié en Allemagne, il avait été recruté par les services spéciaux américains. Il s'était alors rendu à Prague en mission et avait pris contact avec l'une de ses amies logeant dans la même cité universitaire que Milan Kundera. L'accusation se fonde sur un rapport de police exhumé des archives, où Kundera est désigné comme le dénonciateur. L'espion fut condamné à 22 ans de travaux forcés, et fut libéré après 13 ans de captivité. Milan Kundera a formellement nié ces accusations.