Politique Internationale - La Revue n°126 - HIVER - 2010

sommaire du n° 126
CHINE : LE MARTYRE DES OUIGHOURS
Entretien avec Rebiya KADEER
conduit par
Laure Mandeville
Grand reporter au Figaro
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Laure Mandeville - Madame Kadeer, vous êtes devenue le symbole de la cause nationale des Ouighours. Quand avez-vous pris conscience de votre identité ? Comment êtes-vous parvenue à incarner le combat de votre peuple ?
 
Rebiya Kadeer - Je ne me suis jamais sentie citoyenne chinoise. Pour une raison simple : mes parents m'ont toujours dit que j'étais ouighoure, pas chinoise. Ils m'ont expliqué, à moi comme à mes frères et soeurs, que notre terre était occupée par la Chine et que nous n'avions aucun lien avec cette dernière. Le plus important, c'est qu'ils m'ont élevée dans le respect et la connaissance des héros de notre nation. Et puis, il faut savoir qu'à l'âge de treize ans j'ai vu débouler le malheur. La tragédie est arrivée dans nos beaux villages quand le pouvoir chinois a confisqué une partie de nos terres et de nos maisons. J'ai assisté à ces scènes dramatiques et je me suis mise à espérer que quelqu'un viendrait un jour nous sauver. Je passais le plus clair de mon temps à lire des livres et des romans mettant en scène des héros patriotiques qui délivraient leur peuple de la servitude, en particulier de nombreux romans français et russes. Ces ouvrages m'inspiraient. Consciemment ou inconsciemment, j'imagine que je cherchais déjà mon propre chemin à travers ces livres. Je me souviens d'un film albanais qui m'a beaucoup marquée. Le héros disait : il ne faut jamais se soumettre. Une autre histoire, ouighoure celle-là, racontait la destinée d'une femme qui se battait pour son peuple pendant l'occupation mandchoue et mongole. Mon père vantait auprès de moi les valeurs de courage, de liberté et de patriotisme que je découvrais dans les livres et dans les films. Je ne savais pas encore ce que j'allais faire. Mais je savais que je devrais sauver mon peuple. 
 
L. M. - Vous parlez de la tragédie qui s'est abattue sur votre village pendant votre enfance. À quelle époque ces événements se sont-ils produits et de quoi s'agissait-il exactement ?
 
R. K. - Dans mes souvenirs, il s'agit de la période qui s'étend de 1954 à 1960. À cette époque, les autorités chinoises ont lancé une grande campagne de répression. De nombreux Ouighours ont été forcés de quitter leurs maisons et de partir vers d'autres campagnes beaucoup moins riches et moins prospères. On a confisqué nos biens et installé à notre place des paysans chinois pauvres. Parfois, nous avons dû partager nos maisons avec eux. La raison invoquée était primitive : vous êtes des capitalistes, vous vous êtes enrichis sur le dos du peuple, à présent vous devez partager.
 
L. M. - Mais ce type d'expropriation et de collectivisation des terres s'est produit partout dans les pays communistes. Les paysans chinois aisés en ont également fait les frais...
 
R. K. - Oui, sauf que les Ouighours pauvres, eux, n'ont profité de rien ! On a employé l'accusation de « capitalisme » pour priver les Ouighours de leurs terres et de leurs richesses et installer des Chinois à leur place. Jusque-là, il n'y avait jamais eu de Chinois au Turkestan oriental. La Chine communiste n'a pris le contrôle de notre territoire qu'en 1949. Elle l'a fait non pas par les armes, mais en vertu d'un accord négocié avec Moscou : aux termes de ce « deal », le Kazakhstan, l'Ouzbékistan et le Turkménistan sont restés aux mains de l'URSS. Le Turkestan oriental, lui, est allé à la Chine communiste. Cet arrangement entre Russes et Chinois nous a privés de notre indépendance. Quant aux Occidentaux, ils ont fermé les yeux...
 
L. M. - Y a-t-il eu une résistance ouighoure à l'époque ?
 
R. K. - Voilà soixante ans que nous résistons. Je précise cependant que, au début de l'occupation chinoise, dans les premières années suivant 1949, les choses ne se présentaient pas si mal. Les Chinois avaient proposé une vraie autonomie et ce système a plutôt bien fonctionné. Mais, très vite, au lieu de nous autoriser à mettre pleinement en oeuvre cette autonomie, les communistes au pouvoir à Pékin se sont mis à tuer nos hommes, faisant tout pour empêcher qu'une forme de paix s'installe entre les peuples ouighour et chinois. Nous avons compris que cette autonomie qui nous avait été conférée n'était qu'un morceau de papier sans valeur.
 
L. M. - Résister devait être très difficile puisque la Chine communiste était un pays totalitaire. En quoi consistait la résistance, exactement ?
 
R. K. - Les gens manifestaient, distribuaient des informations...
 
L. M. - Y a-t-il eu une résistance armée ?
 
R. K. - Non, ce n'était pas possible. Nous étions tellement surveillés ! Les gens résistaient en manifestant pacifiquement. Ensuite, ils étaient dispersés et arrêtés. Le pouvoir chinois avait peur de nous. Il promettait des libertés, mais ses promesses ne se concrétisaient jamais.  Alors, le cycle manifestations-représailles reprenait de plus belle... 
 
L. M. - Sur quoi portaient les revendications ouighoures ? Exigiez-vous l'indépendance ?
 
R. K. - La première chose que le peuple demandait, c'était la paix. Nous voulions qu'on en finisse avec l'arrestation de nos élites, qu'on nous laisse pratiquer notre langue librement, qu'on nous donne la liberté de culte - car nous sommes musulmans. À la fin des années 1970, le pouvoir a accepté d'ouvrir un peu les vannes. Il y a eu un certain progrès aux niveaux économique et culturel. Les Ouighours se sont mis à construire des centres culturels et des mosquées, et un certain nombre sont partis pour l'étranger afin d'étudier. Mais, en 1997, une nouvelle vague de répression s'est abattue sur nous. La pratique religieuse a été restreinte et nos leaders religieux ont été arrêtés. Les gens sont descendus dans la rue pour demander leur libération. Ils ont subi une répression terrible, au nom de la « lutte contre le terrorisme ». Si vous regardez l'histoire des soixante dernières années, vous verrez que, tous les dix ans, le pouvoir chinois s'en prend à une catégorie sociale ouighoure donnée et orchestre une répression féroce à son encontre. Il a d'abord pris pour cible les gens riches, puis les intellectuels, puis les personnalités influentes et les historiens accusés de « nationalisme extrémiste ». En 1997, ce sont les leaders religieux qui ont été ciblés. Et en juillet dernier, à Urumqi, ce sont les jeunes qui ont été décimés. 
 
L. M. - Parlons d'abord de 1997. N'est-ce pas le retour au pays de jeunes leaders religieux radicalisés par les enseignements qu'ils avaient reçus à l'étranger qui a suscité la répression chinoise survenue cette année-là ? N'y avait-il pas de radicaux parmi eux ?
 
R. K. - C'est ce que les autorités prétendent pour se justifier. Elles présentent nos leaders religieux comme des terroristes. Mais ce n'est pas la vérité. La vérité, c'est que ces hommes ont été arrêtés parce qu'ils étaient les porteurs de l'identité ouighoure. Leurs activités religieuses n'étaient qu'un prétexte. 
Il faut savoir que, à partir du début des années 1990, la drogue s'est massivement répandue dans tout le Turkestan oriental. Pour réagir à cette situation intolérable, de jeunes Ouighours de la ville de Guldja ont organisé un mouvement traditionnel appelé meshrep dont le but était d'apprendre aux plus jeunes les méfaits de la drogue. Ce mouvement est devenu très populaire et a obtenu des résultats notables dans la lutte contre la toxicomanie. Malheureusement, les autorités locales ont vu dans ce rassemblement de jeunes Ouighours une menace. Elles ont donc décidé d'arrêter les organisateurs du meshrep, ce qui a rapidement dégénéré en une vague de répression anti-ouighoure dans toute la ville. Alors, les jeunes Ouighours sont pacifiquement descendus dans la rue - à Guldja mais aussi dans les autres villes du Turkestan oriental - afin de protester contre cette politique injuste du gouvernement chinois. Au lieu d'écouter les griefs légitimes des manifestants, les autorités ont déployé des forces de sécurité lourdement armées et leur ont ordonné de faire feu sur la foule. Des centaines de Ouighours ont été tués et des milliers ont été arrêtés. Dans les semaines et les mois suivants, la Chine a exécuté des dizaines de personnes afin de terroriser toute la population. Notre peuple appelle ces événements le « massacre de Guldja ». La Chine a réussi à mettre en place un véritable blocus informationnel. Aucun média n'a relayé ce carnage et la communauté internationale n'a jamais su la vérité. Soit dit en passant, les Chinois ont essayé de réitérer ce même blocus informationnel en juillet 2009, après la tuerie d'Urumqi, mais ils ont échoué à cause d'Internet : les témoins ont mis sur la toile de nombreuses photos et vidéos, ce qui a permis au monde de découvrir ce qui s'était produit. C'est pourquoi Pékin a rapidement coupé toute connexion Internet et même les communications téléphoniques dans la ville, de crainte que les preuves enregistrées par la population viennent contredire sa version officielle...
Pour en revenir à 1997, la seule raison qui a permis aux Chinois de qualifier ces jeunes protestataires d'« extrémistes religieux », c'est leur appartenance à l'islam. En réalité, ils utilisent cette accusation d'extrémisme pour nous isoler de l'Occident - ce dernier, chacun le sait bien, a de bonnes raisons de redouter le terrorisme islamique. Mais, comme je viens de le dire, il n'y a pas de radicaux chez nous. La plus radicale, c'est moi ! Les Ouighours veulent seulement conserver leur identité. Ils en ont assez d'être réprimés tous les dix ans et d'être menacés dans leur existence. Le pouvoir chinois veut nous éradiquer à petit feu, et nous ne l'acceptons pas !
 
L. M. - C'est exactement ce que disent les Tchétchènes à propos de leur relation avec le pouvoir russe...
 
R. K. - Ce n'est pas la même chose : nous, nous n'avons pas pris les armes. Notre peuple reste pacifique. Nous voulons la paix. Ce sont les autorités chinoises qui nous poussent à la violence. Elles ont besoin de radicaux pour justifier la répression. Or, je le répète : notre priorité, c'est la paix. Bien sûr, idéalement, nous voudrions l'indépendance, mais nous savons qu'une rébellion armée aboutirait à un bain de sang, que nous serions complètement détruits. Dans les circonstances actuelles, proclamer unilatéralement notre indépendance ne nous conduirait à rien de positif. Nous demandons uniquement que l'on nous reconnaisse le droit à l'autodétermination. Le peuple ouighour doit avoir la possibilité de s'exprimer démocratiquement sur son avenir.
 
L. M. - Comment un peuple de quelques millions d'habitants peut-il résister face à 1 milliard 200 millions de Chinois ? 
 
R. K. - Nous sommes 20 millions, éparpillés à travers l'Asie centrale, même si Pékin affirme que nous ne sommes que 9 600 000... Ce n'est pas rien. 
 
L. M. - Quels sont les liens que vous entretenez avec les pays d'Asie centrale où vivent des peuples frères ? 
 
R. K. - Si vous lisez l'histoire de la région, vous comprendrez que les Ouzbeks et les Ouighours, c'est la même chose ! Staline a séparé Ouzbeks et Ouighours pour des raisons de puissance et de géopolitique. Le gouvernement ouzbek ne veut pas évoquer officiellement la présence d'Ouighours en Ouzbékistan, mais il y en a des centaines de milliers. La vérité, c'est que nous sommes des tribus d'un même peuple. Il en va de même pour ce qui concerne les Kazakhs et les Kirghizes : ce sont des peuples frères.
 
L. M. - Parlez-nous de vous. Vous avez pu devenir une femme d'affaires très riche en Chine. Comment avez-vous réussi cet exploit, étant donné vos origines ouighoures ? Quelles difficultés avez-vous rencontrées ? 
 
R. K. - J'ai connu beaucoup de difficultés, en effet. Les gens comme moi subissaient de grandes discriminations. Mais j'ai travaillé dur, j'ai respecté les règles établies par les Chinois et j'ai toujours essayé de construire des ponts entre les deux communautés. Il n'empêche que j'ai bien conscience que la seule raison pour laquelle on m'a permis de faire des affaires, en dépit de mes origines, réside dans la ligne adoptée quand Deng Xiaoping est devenu le numéro 1 chinois. Il voulait montrer que la Chine communiste traitait bien ses minorités. En fait, en me permettant de m'enrichir, les autorités de Pékin ont voulu faire de moi leur marionnette, comme ils l'ont fait avec Nur Bekri, le président de la Région autonome du Xinjiang (1). Ils espéraient que je me montrerais reconnaissante et que je serais définitivement fidèle au Parti communiste.  
 
L. M. - Mais ce n'est pas exactement ce qui s'est passé...
 
R. K. - Je me suis efforcée de profiter de mon statut pour défendre les droits de mon peuple. Je pensais que mon influence m'aiderait à établir la paix. De nombreux simples citoyens chinois m'ont d'ailleurs dit qu'une coexistence pacifique aurait pu voir le jour si les autorités ne s'y étaient pas opposées. Je voulais persuader les leaders chinois qu'il était dans leur intérêt de respecter les Ouighours et de leur offrir une vraie autonomie. Hélas, les dirigeants de Pékin ont fait la sourde oreille. Au lieu de m'écouter, ils m'ont traitée comme une ennemie, comme un empêcheur de tourner en rond. J'ai donc décidé d'informer la communauté internationale du terrible traitement que les Chinois infligeaient aux Ouighours. En août 1999, une délégation du Congrès américain s'est rendue en visite à Urumqi. Alors que j'étais en route pour aller la rencontrer, j'ai été arrêtée.
 
L. M. - Pouvez-vous décrire vos conditions de détention ?
 
R. K. - Les prisons chinoises s'apparentent à l'enfer. Les autorités pénitentiaires détruisent systématiquement tous les prisonniers politiques ouighours - ou presque - en employant la torture physique, psychologique et mentale. La plupart de ceux qui subissent un tel traitement en viennent à regretter d'être nés. Certains vont même jusqu'à signer des confessions pré-écrites afin d'être rapidement exécutés, dans le seul but d'éviter la torture. Pour ma part, je n'ai pas subi de tortures physiques, mais j'ai connu la torture psychologique. Un jour, des gardiens de prison chinois ont amené de jeunes détenus politiques ouighours devant moi et les ont torturés sous mes yeux, les laissant à demi morts. Ce faisant, ils m'insultaient et me demandaient si je me sentais capable de sauver mes compatriotes... Par ailleurs, en prison, je n'ai jamais eu la permission d'écrire, de lire, de parler, d'écouter la radio, de regarder la télévision ou même de sourire à mes co-détenus. Les gardiens me répétaient sans cesse que je ne sortirais pas vivante de ce lieu. J'ai passé les deux premières années en confinement. Ensuite, on m'a installée dans une cellule que je partageais avec deux criminelles chinoises de droit commun qui surveillaient mes moindres faits et gestes et les rapportaient aux autorités de la prison. J'ai fini par être libérée en mars 2005, à la suite des intenses pressions que les États-Unis et la communauté internationale ont exercées sur les Chinois, et j'ai été forcée de quitter immédiatement le pays pour l'Amérique.
 
L. M. - Les Ouighours ont donc toujours été réprimés par Pékin, presque sans aucune rémission ? 
 
R. K. - Le problème, c'est que Pékin n'a jamais cessé d'envoyer des gens d'autres régions s'établir chez nous. La politique de limitation des naissances a été très mal perçue chez les Ouighours. Les femmes ouighoures se refusaient à avorter et le pouvoir les y forçait. Dans certains cas, on a même stérilisé des hommes ! Les gens n'en pouvaient plus. Ils avaient l'impression de ne pas pouvoir se tenir debout. Les arrestations étaient continuelles et nous n'avions pas le droit de recourir aux services d'avocats. Je peux affirmer sans hésitation qu'il n'existe pas une famille ouighoure qui ait échappé à la répression et aux arrestations. À l'occasion du Nouvel an chinois, on annonçait toujours des exécutions de « séparatistes » ou de « terroristes » ouighours...
Mes compatriotes se demandaient ce qu'ils avaient fait pour mériter d'être réprimés si durement. La rancoeur, la frustration, le désespoir se sont accumulés. Des milliers de Ouighours croupissent en prison sous l'accusation absurde de terrorisme ! Les Jeux olympiques de 2008 ont suscité une nouvelle vague de répression. Selon nos informations, près de 3 000 Ouighours ont alors été arrêtés, toujours pour « terrorisme ». Nous sommes persuadés qu'il s'agissait d'innocents. Cette décennie a rempli les gens de colère. Et leur exaspération a explosé en juillet dernier. 
 
L. M. - Justement, pouvez-vous nous donner votre version des faits qui se sont déroulés à Urumqi le 5 juillet, quand des foules de Ouighours s'en sont pris à des familles de Chinois han innocentes et les ont massacrées... 
 
R. K. - Vous reprenez là les informations qu'ont répandues les autorités chinoises. Je vais vous dire ce qui s'est passé exactement selon les informations dont je dispose. Le 5 juillet, via Internet, j'ai appris que la population ouighoure avait organisé des manifestations pacifiques et j'ai téléphoné à mon frère pour lui demander si tout allait bien. On m'a dit que, dans une autre région, deux Ouighours avaient été tués, ce qui aurait déclenché les troubles. En réalité, l'affaire avait commencé trois mois auparavant quand les autorités, fidèles à une politique bien établie, ont décidé de faire venir de nouvelles populations chinoises au Xinjiang pour leur donner le travail qu'effectuaient jusqu'alors des Ouighours. Dans le même temps, quelque 800 jeunes travailleurs ruraux ouighours ont été transférés vers une autre région de Chine. On leur a attribué des emplois quatre à cinq fois moins bien payés, dans une usine du Guangdong. Bien sûr, les jeunes concernés étaient furieux d'avoir été exilés loin de chez eux pour y effectuer un travail nettement moins bien payé. Par surcroît, les autorités de l'usine ont décidé de placer les femmes et les hommes dans des foyers différents, séparant ainsi des couples. Pis : certains patrons de l'usine ont violé les femmes de ces travailleurs ouighours pour leur montrer qu'ils devaient se soumettre ! Fin juin, horrifié par la situation, un couple ouighour qui était arrivé depuis huit jours est allé voir les services administratifs de l'usine et a demandé l'autorisation de vivre ensemble dans un dortoir de l'usine. L'homme a ajouté que les autorités devraient répondre des brimades et des viols qui avaient été perpétrés. Les directeurs les ont renvoyés vers leur foyer. Mais vers huit heures du soir, le même jour, des voyous chinois se sont rendus par centaines sur place, avec des couteaux, et ont attaqué les travailleurs ouighours avec une violence inouïe. Selon mes sources, il y aurait eu plus de 60 morts et près de 120 disparus ! Ce véritable pogrom a duré près de cinq heures, et pas un policier n'est intervenu. Les voyous chinois croyaient que ces travailleurs étaient venus leur voler leur travail, ils ne voulaient pas croire qu'ils avaient été forcés de venir.
 
L. M. - Que s'est-il passé ensuite? 
 
R. K. - Le lendemain, les autorités chinoises ont expliqué que ces attaques étaient justifiées, sous-estimant les violences et parlant seulement de deux morts. La communauté ouighoure était horrifiée et stupéfaite. Le pouvoir disait aux gens qui n'avaient pas de nouvelles de leur famille : si vous parlez, on vous arrêtera. La communauté ouighoure s'est alors mobilisée et a demandé officiellement aux autorités locales d'Urumqi la permission de manifester le 5 juillet, permission qui a été accordée. Immédiatement, les autorités de Pékin ont commencé à transférer des troupes dans la région. Les Ouighours ne savaient pas ce qui se passait. Ils ont pris des drapeaux chinois et sont descendus dans la rue en criant aux autorités locales : « Écoutez-nous ! » Ils se sont heurtés à l'armée et à des foules de voyous chinois qui les ont provoqués. La nouvelle s'est répandue, d'autres Ouighours se sont joints à la manifestation et c'est alors que les violences ont commencé. C'est affreux, et dès que j'y pense, j'ai envie de pleurer pour tous les innocents qui sont morts des deux côtés. Je suis persuadée que la police a créé cette situation à dessein pour justifier, ensuite, la répression. D'après mes informations, les bandes de voyous ont brusquement disparu et les Ouighours sont restés seuls face à l'armée. Les Chinois avaient déployé 25 000 hommes et des blindés. À la tombée de la nuit, ils ont éteint les lampadaires car ils ne voulaient pas que ce qui allait suivre puisse être filmé. Ensuite, dans l'obscurité, ils ont ouvert le feu. Le massacre a duré pendant cinq heures. Beaucoup de Ouighours qui étaient restés dans leur maison ont également été tués. 
 
L. M. - De nombreux Chinois han ont également péri pendant les affrontements. Disposez-vous de statistiques fiables sur le nombre de personnes qui ont été tuées de chaque côté ? 
 
R. K. - Nous ne savons pas combien de gens ont été tués ni combien ont été arrêtés. Car aujourd'hui, la terreur règne. Le 6 juillet, les autorités ont organisé une vraie mise en scène en retirant des rues tous les corps des Ouighours et en ne laissant que les corps des Chinois pour que les reporters internationaux qui arrivaient sur place pensent que seuls des Chinois avaient été tués. Mais Dieu nous a aidés car les femmes ouighoures sont sorties dans la rue avec leurs enfants pour réclamer les corps de leurs maris. Elles sont allées vers les soldats en pleurant et, exactement à ce moment-là, des bandes de voyous chinois ont attaqué ces femmes sous le regard passif des militaires qui laissaient faire. Heureusement, les journalistes ont assisté à la scène. Ils ont compris que tout n'était pas aussi clair que les autorités chinoises voulaient le dire. Ma conviction est faite : toute l'affaire avait été planifiée. Il s'agissait, une fois de plus, de porter un coup fatal au peuple ouighour. J'ai demandé à l'ONU de former une commission d'enquête pour faire toute la lumière sur ce qui s'est passé à Urumqi.
 
L. M. - Avez-vous des informations sur ce qui est arrivé aux personnes arrêtées ? La répression continue-t-elle?
 
R. K. - Nous avons des informations non vérifiées selon lesquelles certaines personnes ont déjà été condamnées à mort. Nous savons que des gens continuent d'être arrêtés et que certains sont torturés, battus, forcés à ne boire que de l'eau salée... Nous savons que les prisons sont pleines à craquer. Nous savons, aussi, que certains prisonniers ont été relâchés mais qu'ils ne sont pas autorisés à raconter ce qui se passe. On leur dit : si vous voulez vivre, ne parlez pas. Si les Chinois étaient si sûrs de leur version des faits, pourquoi agiraient-ils ainsi ? Pourquoi verrouillent-ils Internet ? Pourquoi contrôlent-ils tout ? Pourquoi y a-t-il plus de soldats chinois que de civils ouighours dans les rues d'Urumqi ? Pourquoi la ville est-elle devenue une véritable prison à ciel ouvert pour mes concitoyens ? En réalité, je pense que les Chinois craignent que le monde entier apprenne la vérité sur la répression qui a frappé Urumqi et tous les autres endroits où vivent les Ouighours. 
 
L. M. - Que pouvez-vous faire maintenant ? 
 
R. K. - Aussi longtemps que je serai en vie, j'essaierai d'établir exactement ce qui s'est passé et de le dire au monde. Je continuerai de me rendre auprès des Nations unies, mais aussi auprès des instances européennes et américaines, pour mobiliser l'opinion. C'est pour cette raison que les Chinois me considèrent comme une ennemie. Ils savent que je ne vais pas me taire et que je ne cesserai jamais de chercher la vérité. Ils essaient de m'intimider. Vous avez dû apprendre qu'ils ont tenté de persuader mes enfants de témoigner contre moi, de dire que je suis une ennemie du peuple. Ils n'ont pas hésité à les menacer pour qu'ils se plient à leurs injonctions ! Les autorités veulent aussi détruire mon centre commercial, où travaillent actuellement 2 000 personnes. Mais je n'ai pas peur. J'ai l'intention de découvrir et de dévoiler tout ce qui s'est passé pendant ces massacres. Encore une fois, je n'ai rien contre la Chine. Je ne demande que la liberté et la paix. La Chine y a autant intérêt que les Ouighours !
 
L. M. - En quoi le combat des Tibétains ressemble-t-il au vôtre? Et en quoi s'en distingue-t-il ? Est-ce la même approche ? Vous arrive-t-il de travailler ensemble ?
 
R. K. - Les Ouighours et les Tibétains partagent les mêmes souffrances, le même terrible destin. Dès lors, tout naturellement, nous nous soutenons mutuellement et nous collaborons étroitement sur de nombreuses questions. J'ai rencontré Sa Sainteté le Dalaï-Lama à plusieurs reprises et nous avons eu des conversations très sincères. J'ai le plus grand respect pour lui et pour ce qu'il réalise au nom de son peuple. Nous sommes tous deux des personnes de paix, et non des terroristes comme les Chinois l'affirment. 
 
L. M. - Bénéficiez-vous du soutien des organisations chinoises de défense des droits de l'homme ?
 
R. K. - Oui. Je travaille souvent avec les activistes chinois les plus importants comme MM. Harry Wu et Wei Jingsheng, aux États-Unis et dans le monde entier. Ils savent à quel point les Ouighours souffrent et ils appuient notre protestation pacifique. Ils considèrent que le problème, au Turkestan oriental, provient de la politique répressive du gouvernement chinois et non pas des Ouighours.
 
L. M. - L'Occident vous écoute-t-il ou bien le poids économique et politique de la Chine condamne-t-il la cause ouighoure ?
 
R. K. - Hélas, la realpolitik et l'intérêt économique prévalent. De nombreux pays voudraient m'aider mais ils se taisent car ils ne souhaitent surtout pas indisposer la Chine. Par-dessus le marché, la crise économique profite à Pékin. Les Chinois ont déjà utilisé l'argument de la lutte contre le terrorisme pour nous séparer de l'Occident ; maintenant, ils emploient l'arme économique car ils savent que, dans cette situation difficile, personne ne dira rien.
 
L. M. - Êtes-vous en contact avec l'administration Obama ? 
 
R. K. - Je n'ai rencontré personne d'important pour l'instant à la Maison-Blanche. Mais quand ils accepteront de me recevoir, je serai heureuse de m'y rendre. En revanche, j'ai beaucoup de contacts au Congrès et au Département d'État, où l'on est soucieux de m'aider. Pour ce qui concerne le président Obama, je me réjouis qu'il ait, lors de sa récente visite en Chine, évoqué le sujet des droits de l'homme, y compris les droits des minorités ethniques et religieuses. Il a également souligné qu'il était important que chacun ait librement accès à l'Internet. J'aimerais qu'il insiste encore davantage auprès des leaders chinois sur le fait qu'il est temps que la Chine se convertisse à la démocratie et se mette à respecter réellement les droits de l'homme ; mais je comprends bien que, dans le contexte actuel, celui de la crise économique globale et de la gigantesque dette américaine vis-à-vis de la Chine, il ne soit pas si facile de tenir un discours très ferme à Pékin. Barack Obama n'exerce ses fonctions que depuis un an. Laissons-lui le temps. Je suis certaine que, dans le futur, il dira aux leaders chinois ces mots forts que je rêve de l'entendre prononcer.
 
L. M. - Dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme », de nombreux Ouighours ont été arrêtés en Afghanistan et au Pakistan et envoyés à Guantanamo. Certains d'entre eux ont-ils été condamnés pour actes de terrorisme ? Combien ont été relâchés et combien se trouvent toujours à Guantanamo ? Êtes-vous en contact avec eux ? 
 
R. K. - Ces Ouighours ne sont pas des terroristes. Le gouvernement américain a déclaré dès 2003 qu'ils n'étaient pas des ennemis combattants. Certains ont été libérés, d'autres sont toujours détenus (2)... À cause des pressions chinoises, la plupart des pays du monde, à quelques rares exceptions près comme l'Albanie ou Palau, ont refusé d'ouvrir leurs frontières à ceux qui avaient été libérés. Ces malheureux se sont seulement trouvés au mauvais endroit (en Afghanistan ou au Pakistan) au mauvais moment (après le 11 Septembre). En réalité, ils ont été les victimes de la guerre contre le terrorisme. Ils sont des exemples vivants du fait que la diabolisation des Ouighours par le gouvernement chinois, qui présente notre peuple comme une assemblée de terroristes, est totalement injustifiée.
 
L. M. - Qu'est-ce qui vous permet de tenir ? 
 
R. K. - Notre peuple vit dans la peur, traumatisé. Mais cette répression est si violente qu'elle contribue à l'unifier et donc, dans un certain sens, à le libérer. Les Ouighours n'ont plus rien à perdre. Dans ce contexte, je ne peux pas me permettre de craquer !
 
L. M. - Croyez-vous que le communisme chinois finira par disparaître ?
 
R. K. - Oui, je le crois. Entre le gouvernement et le peuple, le fossé ne cesse de se creuser, malgré la prospérité économique. Les gens savent que ce pouvoir est meurtrier. Pour l'instant, la répression qui frappe les Ouighours aide Pékin à détourner l'attention du peuple chinois, à l'empêcher de se retourner contre ses dirigeants. Mais un jour, cela changera...
Notes :
(1) Il s'agit du président officiel (ouighour) de la région autonome du Xinjiang. Il a présenté les tirs contre la population lors des émeutes du 5 juillet comme légaux, au nom de la défense de la patrie contre les « complotistes » séparatistes ayant manigancé, selon lui, les événements. Malgré ce positionnement, Rebiya Kadeer n'exprime pas de rancune particulière à l'égard de ses compatriotes qui collaborent avec les autorités de Pékin. Elle explique souvent que, pour différentes raisons, des Ouighours acceptent de coopérer avec le régime chinois, mais qu'au fond d'eux ils lui souhaitent de réussir, au nom de la survie du peuple ouighour.
(2) Il s'agissait de la situation en août 2009. Aujourd'hui, l'ensemble des détenus ouighours de Guantanamo ne sont plus considérés comme des « enemy combatants ». Certains d'entre eux ont été libérés et acceptés comme réfugiés, notamment en Albanie et dans l'île de Palau. D'autres se trouvent toujours à Guantanamo, dans l'attente d'une solution qui leur permettrait de trouver un pays d'asile.