Politique Internationale - La Revue n°124 - ÉTÉ - 2009

sommaire du n° 124
OUZBEKISTAN : UNE DICTATURE OUBLIEE
Entretien avec Moutabar TADJIBAEVA
conduit par
Natalia RUTKEVICH
Journaliste indépendante, spécialiste de l'espace post-soviétique.
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Le 13 mai 2009, de petits groupes de manifestants se sont réunis devant les ambassades de l'Ouzbékistan à Moscou et à Washington. Comme tous les 13 mai depuis quatre ans, les participants - pour la plupart, des Ouzbeks résidant à l'étranger - exigeaient la « vérité sur le massacre d'Andijan ». Chaque année, le nombre de personnes présentes lors de ces rassemblements se réduit. Pour une raison toute simple : la peur. Comme le rappelle Daria Soboleva, membre de l'association de défense des droits de l'homme russe Mémorial, ces meetings sont très surveillés. Les activistes qui y prennent part sont répertoriés et, en guise de représailles, leurs familles demeurées au pays sont persécutées (1). L'Ouzbékistan, État le plus peuplé d'Asie centrale avec ses 27 millions d'habitants, est en effet une dictature particulièrement féroce depuis son indépendance acquise en 1991, à la suite de l'implosion de l'URSS. Et, après les événements du 13 mai 2005, la situation a encore empiré.Que s'est-il passé au juste, ce jour-là, à Andijan, quatrième ville du pays, située à son extrémité orientale, au coeur de la vallée de la Ferghana ? Les versions divergent largement. D'après les autorités, la police et l'armée ont repoussé une attaque conduite par une escouade d'islamistes surarmés. Cette attaque avait commencé le 12 mai par la prise de plusieurs bâtiments administratifs, dont la prison de la ville. 187 assaillants auraient été tués. Mais de nombreux observateurs contestent cette version et parlent plutôt d'un « Tiananmen ouzbek ». Plusieurs ONG, dont le Comité international de la Croix-Rouge, affirment que l'armée a dispersé avec une violence inouïe une manifestation pacifique, faisant entre 500 et 1 000 morts.
Ce qui est sûr, c'est que ce jour a profondément changé les rapports que Tachkent entretenait avec les grandes puissances. Au cours des quinze années précédentes, l'Ouzbékistan avait profité de sa position stratégique (et, en particulier, de son voisinage avec l'Afghanistan) et de ses richesses naturelles pour nouer des rapports satisfaisants aussi bien avec la Russie qu'avec les pays occidentaux. Le Kremlin, mais aussi Washington et les capitales européennes fermaient les yeux sur les exactions du régime de l'inamovible président Islam Karimov. Mais Andijan a changé la donne. L'administration Bush et l'Union européenne ont exigé une enquête internationale indépendante sur ces événements que l'Ouzbékistan persiste à considérer comme une affaire strictement domestique. Les États-Unis ont alors pris leurs distances vis-à-vis de ce pouvoir dictatorial. Quant à l'UE, elle a décrété des sanctions économiques. Islam Karimov a réagi en fermant les bases aériennes américaines se trouvant sur son territoire et en se rapprochant de la Russie et de la Chine, moins regardantes sur les questions de droits de l'homme.
En septembre de cette même année, les meneurs supposés de l'« attaque» d'Andijan ont été jugés et, à l'issue d'un procès tout à fait stalinien qui vit certains des accusés affirmer qu'ils méritaient d'être « tués deux fois », condamnés à de lourdes peines.
Depuis, le régime a encore durci le ton. Tandis que le clan Karimov se livre à une prédation toujours plus échevelée sur les ressources du pays, toute opposition a été définitivement muselée. Les répressions visant les quelques associations de la « société civile » encore en activité se sont multipliées, tout comme les arrestations arbitraires de journalistes. Les mouvements démocratiques ayant été démantelés depuis des années, le gouvernement estime que son adversaire le plus dangereux est à chercher parmi les islamistes locaux - qui auraient partie liée avec les talibans afghans. C'est pourquoi les autorités s'en prennent avec une férocité particulière aux croyants trop pratiquants et les emprisonnent en masse. Des milliers de prisonniers politiques, détenus principalement pour des motifs religieux mais aussi idéologiques, croupissent dans les geôles ouzbèques où, selon l'ONU, la pratique de la torture est systématique.
Moutabar Tadjibaeva est l'une des rares détenues politiques à avoir pu sortir vivante de cette « île de la torture » (selon sa propre expression). Saluée en Occident pour son courage et sa droiture, cette femme modeste mais dotée d'une volonté de fer est devenue le symbole de la lutte contre le système ouzbek. Cette journaliste, aujourd'hui âgée de 46 ans, n'était pourtant pas prédestinée à une vie de dissidente. Originaire de la ville de Ferghana - l'un des principaux points de transit du trafic d'héroïne afghane vers l'Europe -, elle a lancé, au début des années 2000, une association locale nommée « Club des coeurs ardents » destinée à combattre les ravages de la drogue dans son quartier. Ironie de l'histoire : à ses débuts, cette organisation bénéficiait du soutien des autorités, incapables de s'opposer à la toxicomanie. Mais, rapidement, les « Coeurs ardents » ont élargi leur champ d'action et ont commencé à défendre les droits des simples citoyens en butte à d'innombrables vexations de la part de la police. Une activité à risques dans un tel pays.
Quelques jours après le carnage du 13 mai 2005, Mme Tadjibaeva est arrêtée à son domicile pour avoir condamné la violence que les forces de l'ordre ont employée à Andijan. Elle est relâchée près soixante-douze heures de détention mais, en octobre, elle est une nouvelle fois mise sous les verrous. Un tribunal aux ordres du pouvoir la déclare coupable de dix-huit chefs d'accusation et la condamne à huit années de réclusion criminelle. Elle passera finalement 970 jours en prison, où elle subira de nombreuses tortures et humiliations. Mais les ONG étrangères qui suivent avec attention l'actualité de l'Ouzbékistan, au premier rang desquelles la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), attirent l'attention sur son cas et, à la suite d'une pression sans précédent de la communauté internationale (de nombreuses ONG de défense des droits de l'homme ainsi que plusieurs chancelleries occidentales, spécialement Paris et Washington, demandent sa libération), elle finit par être relâchée en août 2008, et est même autorisée à quitter le pays. Elle se voit alors décerner plusieurs prix prestigieux, comme le prix Martin Ennals, le 20 novembre 2008 (2) ; le prix des droits de l'homme de la République française, que la secrétaire d'État chargée des Affaires étrangères et des droits de l'homme, Rama Yade, lui remet le 10 décembre 2008 (3); ainsi que l'International Women of Courage Award (un prix attribué annuellement par le Département d'État américain) qu'elle reçoit des mains de Hillary Clinton et de Michelle Obama le 11 mars 2009 (4).
Depuis quelques mois, Mme Tadjibaeva se trouve en France, où elle suit un traitement pour se remettre de sa longue détention. Mais elle n'a pas l'intention de cesser le combat. En tant qu'ancienne prisonnière de l'« île de la torture », elle souhaite se consacrer à la défense des droits des détenus ouzbeks et continuer d'alerter l'opinion publique internationale sur la nature du régime et sur la situation du pays.
Après le massacre d'Andijan, les Ouzbeks ont perdu l'espoir de voir le pouvoir évoluer. La majorité de la population vit toujours dans la misère et sous la menace constante de l'arbitraire des autorités. À l'heure où les puissances occidentales semblent prêtes à reprendre contact avec Tachkent (5), il est donc essentiel d'entendre ce message : la démocratisation du pays est indispensable non seulement pour ses habitants mais, aussi, pour la stabilité de toute cette région dont l'importance stratégique n'est plus à démontrer. Ne serait-ce que parce que en écrasant ses administrés - ou, plutôt, ses sujets - sous sa botte de fer, le président Karimov contribue à la radicalisation de la société et, in fine, à la montée en puissance des islamistes.
Mme Tadjibaeva est convaincue que les démocraties, si elles s'en donnent vraiment la peine, peuvent contraindre la dictature ouzbèque à lâcher du lest. Sera-t-elle entendue ?
N. R.
Notes :
(1) Voir : Peter Fedynsky, « Activists Urge Investigation of Uzbek Massacre », Voice of America, 13 mai 2009, http://www.voanews.com/english/2009-05-13-voa36.cfm
(2) Le prix Martin Ennals, créé en 1993, constitue une collaboration unique entre dix des principales organisations internationales de défense des droits de l'homme. Le jury du prix est composé des membres suivants : Amnesty International ; la Commission Internationale des Juristes; la Fédération Internationale des Droits de l'Homme ; Human Rights First ; Human Rights Watch ; l'Organisation Mondiale Contre la Torture ; Service International pour les Droits de l'Homme ; Diakonie Germany ; et Huridocs. Ce prix, qui porte le nom du troisième secrétaire général d'Amnesty International (1968-1980), est décerné chaque année à une personne ou à une organisation dont le combat contre les violations des droits humains a été « courageux et remarquable ».
(3) L'intégralité du discours prononcé à cette occasion par Mme Yade est disponible à l'adresse suivante : http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/article_imprim.php3?id_article=69278
(4) Ce prix, institué en 2007, vise à récompenser les femmes du monde entier actives dans le domaine de la défense des droits de l'homme. Voir le site du Département d'État : http://www.state.gov/r/pa/prs/ps/2009/03/120070.htm 
(5) Depuis la fermeture en 2007 de la base militaire de Manas, au Kirghizistan, l'armée américaine cherche à se doter d'une nouvelle base en Asie centrale afin de faciliter le transfert des troupes vers l'Afghanistan. Il semble que l'aéroport de Navoï, dans le centre de l'Ouzbékistan, puisse remplir cette fonction. Le 11 mai dernier, le président Karimov a révélé que l'Otan utilisait déjà cet aéroport pour le transfert d'équipements non létaux vers l'Ouzbékistan. Voir : Deirdre Tynan, « Uzbekistan : Karimov gives Washington the air base it needs for Afghan operations », Eurasia Insight, 11 mai 2009, http://www.eurasianet.org/departments/insightb/articles/eav051109a.shtml#
(6) Le mouvement Akromiya a été fondé au milieu des années 1990 dans la ville d'Andijan par les partisans du leader musulman Akram Iouldachev. Le caractère exact de ce mouvement fait débat. Certains observateurs considèrent que ce groupe est une secte religieuse en rupture de ban avec l'islam traditionnel ; d'autres le voient comme une partie intégrante de l'organisation extrémiste Hizb-ut-Tahrir ; d'autres encore estiment qu'il s'agit d'une sorte d'association locale consacrée avant tout à améliorer le niveau de vie très bas de la ville d'Andijan, dont la plupart des membres d'Akromiya sont originaires. 
(7) Fondé originellement en 1952 en Palestine, le Hizb ut-Tahrir ne s'est réellement implanté en Asie centrale que dans les années 1990. Il appelle à l'établissement d'un califat mondial mais refuse officiellement d'employer la violence à l'encontre des États laïques. Il n'a jamais revendiqué la moindre action violente en Asie centrale et se concentre davantage sur un travail d'islamisation sociale. Ce mouvement a entretenu dans les années 1990 des relations tendues avec le Mouvement islamique d'Ouzbékistan, proche des Talibans afghans, mais semble aujourd'hui avoir accueilli nombre de ses militants dans ses rangs. Il fait l'objet de violentes répressions de la part du gouvernement ouzbek. Pour une étude détaillée des mouvements islamistes ouzbeks, voir : Didier Chaudet, « Terrorisme islamiste en Grande Asie centrale : "Al-Qaïdisation du djihadisme ouzbek" », Russie.Nei.Visions, no 35, décembre 2008.
(8) Le 16 février 1999, une série d'explosions se produisent à Tachkent. On relève 16 morts et 130 blessés, et des dégâts importants ont été infligés à plusieurs immeubles gouvernementaux et au siège de la Banque nationale. Les autorités accusent les islamistes. En 2004, la capitale ouzbèque connaît deux autres attentats terroristes attribués au Hizb-ut-Tahrir : fin mars, une explosion vise des policiers sur le marché de Tchorsu et, fin juillet, des attentats suicides prennent simultanément pour cibles les ambassades des États-Unis et d'Israël. Le 26 mai 2009, un poste de police est attaqué à Khanabad (à la frontière kirghize). Un policier est tué. Au même moment, un homme non identifié se fait exploser à Andijan. Là aussi, un policier trouve la mort dans l'attentat. Le gouvernement affirme qu'il s'agit d'une attaque concertée perpétrée par des islamistes passés par le territoire du Kirghizistan.
(9) Pour des données statistiques sur le niveau de vie en Ouzbékistan, voir le « Poverty Reduction Strategy Paper » que la Banque mondiale a consacré au pays en janvier 2009 (disponible sur le site www.worldbank.org). Pour une analyse de l'impact de la crise financière sur l'Ouzbékistan, lire : Umida Hashimova, « Financial Crisis Hits Uzbekistan », Central Asia-Caucasus Analyst, 28 janvier 2009, http://www.cacianalyst.org/?q=node/5025. 
(10) En mars 2005, la « révolution des tulipes » a provoqué le départ du président kirghize Askar Akaev, à la suite de manifestations populaires encadrées (ou orchestrées, selon les interprétations) par l'opposition et plusieurs ONG. Au cours des quinze années précédentes, Akaev était parvenu à se maintenir au pouvoir grâce à de multiples manipulations électorales ; mais, cette fois, sa mainmise sur la structure étatique n'a pas suffi à endiguer l'organisation de l'opposition et le rejet massif, par la population, de l'omniprésence de la famille Akaev dans la vie publique. Voir : Sébastien Peyrouse, « Asie centrale : la fin d'une époque? », Politique Internationale, no 115, printemps 2007.
(11) Front Line est une ONG fondée en 2001 et basée à Dublin, qui se définit comme une « Fondation internationale pour la protection des défenseurs des droits humains ». Elle vise à assister les défenseurs des droits de l'homme partout sur la planète. L'organisation possède un statut consultatif spécial auprès du Conseil économique et social des Nations unies.
(12) L'Organisation de coopération de Shanghai est une organisation régionale qui regroupe la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan. Elle a été créée à Shanghai les 14 et 15 juin 2001 par les présidents de ces six pays. Ses buts sont (selon ses propres communiqués) : renforcer la confiance mutuelle et les relations de bon voisinage entre les États membres ; faciliter la coopération entre ces États dans les domaines politique, économique et commercial, scientifique et technique, culturel et éducatif, ainsi que dans les domaines de l'énergie, des transports, du tourisme et de l'environnement ; sauvegarder la paix, la sécurité et la stabilité régionales ; oeuvrer à la création d'un nouvel ordre politique et économique international, plus juste et plus démocratique.
(13) Craig Murray a été l'ambassadeur du Royaume-Uni auprès de l'Ouzbékistan de 2002  jusqu'à sa révocation, le 14 octobre 2004. À la différence de bon nombre d'autres diplomates, Murray a ouvertement parlé, dès son arrivée en Ouzbékistan, des crimes du régime d'Islam Karimov, de l'usage généralisé de la torture et des liens entre les services spéciaux occidentaux et leurs homologues ouzbeks, auxquels les services américains et britanniques auraient, selon lui, confié de torturer des prisonniers soupçonnés d'appartenir à Al-Qaïda. Renvoyé dans des circonstances houleuses, il a publié un ouvrage qui a fait sensation sur sa mission en Ouzbékistan : Murder in Samarkand - A British Ambassador's Controversial Defiance of Tyranny in the War on Terror, Mainstream Publishing, Londres, 2006.