Politique Internationale - La Revue n°123 - PRINTEMPS - 2009

sommaire du n° 123
L'EXCEPTION MOLDAVE
Entretien avec Vladimir Voronine
Président de la République de Moldavie depuis 2001
conduit par
Mehdi CHEBANA
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Au moment où Vladimir Voronine recevait Politique Internationale pour dresser le bilan de ses deux mandats passés à la tête du pays le plus pauvre d'Europe, il était loin de se douter que les élections du 5 avril allaient susciter des émeutes d'une ampleur inhabituelle. Nous n'avons, évidemment, rien changé aux propos qu'il nous a tenus et qui n'en sont que plus éclairants, quelle que soit l'issue des événements récents.En effet, ce scrutin législatif a montré l'extrême fragilité de la démocratie moldave. Dès l'annonce des résultats donnant le Parti des communistes de la République de Moldavie (PCRM) - au pouvoir depuis huit ans - vainqueur avec près de 50 % des voix, des milliers de lycéens, étudiants et jeunes actifs sont descendus dans les rues de Chisinau pour protester.
Bien que l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) ait salué des élections « dans l'ensemble conformes aux normes internationales », ce coup de colère de la jeunesse moldave visait à dénoncer des fraudes massives, réclamer de nouvelles élections et exprimer, plus largement, un ras-le-bol de la pauvreté.
Au plus fort de la contestation, les bureaux de la présidence et du Parlement ont été mis à sac et de violents heurts ont eu lieu entre manifestants et forces de l'ordre. Des violences rapidement réprimées par les autorités communistes qui ont procédé à des centaines d'arrestations et versé dans l'intimidation à grande échelle pour étouffer le mouvement.
Le nouveau Parlement devra désigner, d'ici au 8 juin, le successeur de l'actuel président. Seul dirigeant communiste d'Europe avec le Chypriote Dimitris Christofias, Vladimir Voronine ne peut pas briguer un troisième mandat. La Constitution l'en empêche. Pourtant, à 68 ans, cet ancien boulanger entend tirer encore longtemps les ficelles de la vie politique moldave, certains analystes estimant qu'il pourrait, à la manière de Vladimir Poutine, occuper une autre fonction éminente... 
Située entre la Roumanie et l'Ukraine, la République de Moldavie fait rarement parler d'elle. À peine plus vaste que la Normandie, ce pays latin et francophile, rongé par un demi-siècle de soviétisme, est pourtant devenu, en 2007, un voisin direct de l'Union européenne (UE). 
Élites corrompues, dette extérieure colossale, émigration massive de ses forces vives : le pays, qui était le principal fournisseur de vin, de fruits et de légumes de l'Union soviétique, est aujourd'hui plongé dans l'extrême pauvreté. Les deux tiers de la population vivent avec moins de un dollar par jour.
Depuis son indépendance en août 1991, la Moldavie, où cohabitent Russes et Roumains dans des proportions équivalentes, est en conflit ouvert avec la Transnistrie. Cette petite bande de terre (4 163 kilomètres carrés et 555 500 habitants), essentiellement peuplée de Slaves et où les Moldaves ethniques sont minoritaires, a autoproclamé son indépendance il y a dix-huit ans, en réaction aux puissants courants intellectuels et politiques qui réclamaient le rattachement de l'ensemble du pays à la Roumanie voisine. Le détonateur fut la décision des autorités de Chisinau d'imposer le roumain comme langue commune à l'ensemble de la Moldavie. Or les Russes et les Ukrainiens peuplant la Transnistrie ne parlaient que leurs langues respectives.
Reconnue par aucun État au monde -, pas même par la Russie qui lui apporte pourtant un soutien économique vital - la Transnistrie constitue une véritable zone de non-droit, à moins de 200 kilomètres des frontières de l'UE. Du fait de son statut juridique flou, elle est devenue une plaque tournante pour la contrebande et les trafics en tout genre (alcool, cigarettes, uranium, etc.), dont le développement est encouragé par les autorités locales. 
La Transnistrie abrite également des stocks d'armes colossaux, que les Soviétiques avaient constitués dans les années 1950 en prévision d'une guerre dans la région de la mer Noire, et qui alimentent aujourd'hui de nombreuses zones de conflit à travers le monde.
À ce jour, aucune médiation internationale n'est parvenue à résoudre le différend qui oppose Chisinau aux autorités sécessionnistes de Tiraspol. Acteur clé dans les négociations, Moscou entretient le statu quo afin de garder un pied dans son ancien empire, après les réveils démocratiques de l'Ukraine et de la Géorgie.
Élus en 2001 sur un programme pro-russe, les communistes moldaves ont opéré, en 2005, un virage radical en se tournant vers l'UE. Aujourd'hui, 85 % de la population moldave considèrent l'intégration européenne comme un « idéal national ».
Dans cet entretien exclusif, le président Vladimir Nikolaïevitch Voronine tire le bilan de ses huit années au pouvoir, sans minimiser le chemin à parcourir encore avant une éventuelle adhésion à l'Europe...
M. C.
Notes :
(1) À la demande du président Voronine, l'Union européenne a accepté en 2005 d'envoyer, via l'OSCE, une force de maintien de la paix en Transnistrie ; et cela malgré le refus des autorités de Moscou qui maintiennent sur place une force d'interposition depuis 1992. Bruxelles a également dépêché à la frontière ukrainienne une mission de « gestion des frontières » qui vise à contenir sa porosité en limitant les trafics. 
(2) Les négociations internationales menées selon la formule « 5+2 » (Moldavie, Transnistrie, Russie, Ukraine et OSCE, plus l'Union européenne et les États-Unis en qualité d'observateurs) ont été suspendues en février 2006.  Toutefois, sous l'impulsion de Moscou, le président moldave Vladimir Voronine et le leader transnistrien Igor Smirnov se sont retrouvés, le 11 avril 2008, à Tighina (Transnistrie), pour discuter d'une éventuelle relance du processus de négociations.
(3) Galvanisée par l'issue de la crise géorgienne, la Transnistrie a reconnu, le 31 août 2008, l'indépendance de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie et demandé aux autorités de Chisinau de suivre son exemple.
(4) Le Partenariat oriental vise à renforcer les liens de l'UE avec la Biélorussie, l'Ukraine, la Géorgie, l'Arménie, l'Azerbaïdjan et la République de Moldavie.
(5) Créée en 1992, la Coopération économique de la mer Noire a pour but de favoriser les échanges économiques et la stabilité politique entre ses douze pays membres. La région de la mer Noire est une zone stratégique, riche en pétrole et en gaz naturel, située à la charnière de l'Europe et de l'Asie. 
(6) La Communauté des États indépendants (CEI) est une association économique et politique qui regroupe 11 des 15 anciennes républiques de l'Union soviétique. Fondée le 8 décembre 1991 à l'initiative de la Biélorussie, de l'Ukraine et de la Russie (déclaration de Minsk), la CEI comprend aussi l'Arménie, l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Moldavie, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Turkménistan. La Géorgie, qui était membre depuis 1993, s'est retirée après la guerre contre la Russie au mois d'août dernier.
(7) En novembre 2008, la Commission européenne a décidé d'instituer pour la Moldavie un régime de commerce asymétrique qui consiste à exempter des taxes douanières à l'exportation plusieurs catégories de marchandises produites dans le pays.
(8) Nabucco est un projet de gazoduc reliant la Caspienne à l'Europe centrale par la Turquie, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie et l'Autriche. Soutenu par l'Union européenne, le projet - qui contourne la Russie - permettrait de diversifier les sources d'approvisionnement énergétique du Vieux continent.
(9) Fin décembre 2008, le gouvernement moldave a signé un contrat d'investissement avec la société tchèque J&T Finance Group pour la construction d'une centrale électrique d'une puissance de sortie de 350 MW dans la ville d'Ungheni.
(10) Situé à l'extrême sud de la Moldavie, Giurgiulesti est, depuis le milieu des années 1990, le seul port moldave sur le Danube.
(11) Il est difficile de connaître précisément le nombre de Moldaves qui vivent à l'étranger, cette statistique oscillant entre moins de 150 000 selon les autorités communistes et plus de 800 000 selon les partis d'opposition. D'après la Commission centrale électorale (CEC), 630 000 émigrés étaient inscrits sur les listes lors des législatives du 5 avril 2009. En règle générale, les roumanophones partent dans des pays d'Europe occidentale et aux États-Unis, tandis que les russophones s'installent dans les pays de l'ancien espace soviétique.   
(12) Selon un recensement officiel organisé en 2004 par le Bureau national des statistiques, la Moldavie compte environ 3,9 millions d'habitants dont 2,7 millions de Moldaves (70 %), 440 000 Ukrainiens (11 %), 370 000 Russes (9,5 %), près de 150 000 Gagaouzes (4 %) et environ 230 000 Roumains, Polonais, Tziganes, Bulgares, Juifs et Tatars (6 %). 
(13) Avec un produit intérieur brut inférieur à 1 200 dollars par habitant en 2007, la République de Moldavie est de loin le pays le plus pauvre d'Europe. En 2002, le PIB moldave ne dépassait pas les 440 dollars par habitant. Source : Fonds monétaire international.