Politique Internationale - La Revue n°121 - AUTOMNE - 2008

sommaire du n° 121
GEORGIE: LE REVE BRISE
Article de Sylvia SERRANO
chercheur associe au Centre d'etudes des mondes russes, caucasiens et centre-europeen
in english
en español
en français
« Quand les hordes du XXIe siècle se sont, comme par le passé, avancées vers la Géorgie, la Géorgie s'est levée ; la Géorgie s'est battue et continuera à se battre ; la Géorgie s'est unie. (...) Elle n'est pas seule, le monde civilisé est avec elle. »C'est en ces termes que le président géorgien Mikheïl  Saakachvili s'adressait à la foule réunie à Tbilissi le 1er septembre 2008 tandis que se tenait le Conseil européen extraordinaire consacré à la crise géorgienne. Un discours qui révèle l'un des fondements de l'identité de cette petite nation soumise à une menace multiséculaire et qui cherche désespérément une protection extérieure dans laquelle elle voit sa seule chance de survie. C'est cette vision qui explique que, depuis l'indépendance obtenue en 1991, l'objectif prioritaire des autorités géorgiennes a été de s'affranchir de la Russie, désormais perçue - non sans raison - comme la principale menace à sa sécurité.
C'est à Moscou, en effet, qu'il faut chercher les principales clés de la première intervention militaire russe en territoire étranger depuis l'invasion de l'Afghanistan en 1979. Le Kremlin voulait la guerre, les experts indépendants s'accordent sur ce point (1). Il s'y préparait au moins depuis avril 2008 : c'est alors, après avoir annoncé que la reconnaissance par la communauté internationale de l'indépendance du Kosovo allait créer un précédent, que Vladimir Poutine, encore président, signe un décret établissant des relations officielles avec les deux régions séparatistes géorgiennes, l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie. Dans la foulée, la Russie augmente son contingent de maintien de la paix déployé en Abkhazie depuis une quinzaine d'années sous mandat de la Communauté des États indépendants et avec l'aval de l'ONU. Fin mai, elle procède à la restauration du chemin de fer reliant Sotchi à la ville abkhaze d'Otchamtchira (lors du conflit du mois d'août, c'est cette voie qui acheminera les 9 000 soldats russes dépêchés en Abkhazie). Enfin, à la fin du mois de juillet, son armée se livre à des exercices militaires à quelques kilomètres de la frontière séparant la Russie de l'Ossétie du Sud. Moscou n'attendait qu'un prétexte pour passer à l'action, et les Géorgiens ont raison de dire que s'ils n'avaient pas répondu aux provocations russes et ossètes (plusieurs villages peuplés de Géorgiens situés en Ossétie avaient été pilonnés), il est fort probable qu'il y en aurait eu d'autres. Il ne faut pas oublier, cependant, que la responsabilité des Américains - qui ont armé les Géorgiens - est également engagée, et que de nombreuses questions demeurent quant au rôle que Washington a joué dans le déclenchement des hostilités.
On aurait tort, toutefois, de n'analyser cette crise qu'en fonction des intérêts des « grands acteurs » et de négliger les processus internes à la Géorgie. Car le conflit est également le produit des orientations décidées par les dirigeants de Tbilissi. Des orientations qui prennent leur source à la fois dans l'histoire longue de la région et dans l'évolution que celle-ci a connue au cours des quinze dernières années.
La « guerre des cinq jours » : un bilan coûteux
Défaite militaire
Suite aux combats qui ont eu lieu du 7 au 12 août, la Géorgie a enregistré des pertes territoriales plus élevées que dans ses pires scénarios. Moscou reconnaît désormais l'indépendance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud, mais ces deux régions se sont « étendues » : aux zones que les autorités séparatistes contrôlaient depuis des années se sont ajoutés, après la courte guerre de cet été, l'ensemble des territoires compris dans le périmètre des autonomies datant de l'époque soviétique. L'Abkhazie a « récupéré » la partie de ces territoires qui était restée, jusqu'en août dernier, sous souveraineté géorgienne (la vallée de Kodori) tandis que l'Ossétie du Sud, de son côté, a remis la main sur les villages géorgiens situés autour du bourg d'Akhalgori. Par surcroît, le sort de la « zone de sécurité » - qui entoure la « frontière » séparant l'Ossétie du Sud de la Géorgie - reste incertain. La destruction délibérée de villages géorgiens d'Ossétie du Sud (2) et le départ forcé des populations civiles (soumises à de violentes intimidations de la part des « miliciens » arrivés dans le sillage des troupes russes) oblitèrent tout espoir de retour à la situation qui prévalait avant cet été. Aux 200 000 déplacés qui avaient dû quitter leur foyer suite aux conflits abkhaze et sud-ossète du début des années 1990 viennent ainsi s'ajouter des dizaines de milliers de nouveaux réfugiés (3).
Bien que très courte, la guerre n'en a pas moins été meurtrière. Si le chiffre de 1 600 victimes civiles ossètes qu'ont rapidement avancé les autorités russes est, de l'avis des observateurs indépendants, très exagéré (Human Rights Watch parle de quelques dizaines de victimes (4)), les pertes géorgiennes, elles, sont certainement supérieures aux 370 morts civils et militaires que reconnaît Tbilissi (5). L'armée géorgienne a été en partie détruite. Des images saisissantes ont fait le tour du monde : des soldats russes se pavanant crânement au volant de blindés occidentaux pris à cette armée géorgienne en déroute, et dégradant tous les symboles de l'Otan. Les bases de Gori et de Senaki, édifiées selon les standards de l'Otan, ont été pillées, ainsi que d'autres sites militaires comme la base d'entraînement de Satchkhere.
Les infrastructures civiles ont, elles aussi, été touchées. Les aéroports de Marneouli, Bolnissi, Kopitnari, la cimenterie de Kaspi et l'usine d'aviation de Tbilissi ont été les cibles de bombardements aériens ; le pont de chemin de fer de Grakali, près de Kaspi, qui reliait l'est à l'ouest du pays, a été démoli ; des navires ont été coulés dans le port de Poti. Les dommages causés à l'infrastructure civile ont été évalués à 400 millions de dollars.
En installant des check-points près du principal axe est-ouest et du port de Poti, par lequel transitent une partie des hydrocarbures de la Caspienne ainsi que des marchandises destinées à l'Arménie et à l'Azerbaïdjan, Moscou se retrouvait en situation de peser non seulement sur le développement économique de la Géorgie, mais également sur les échanges régionaux entre les trois États sud-caucasiens. On le voit : le bilan est lourd pour la Géorgie, aussi bien au niveau militaire qu'aux niveaux économique, stratégique, politique et humain.
Naïveté géorgienne
De nombreuses interrogations demeurent sur les raisons qui ont entraîné Tbilissi dans cet engrenage. Pourquoi avoir attaqué la capitale de l'Ossétie du Sud, Tskhinvali, dans la nuit du 7 au 8 août ? Les autorités géorgiennes ont fourni quelques explications : elles auraient été piégées par des déclarations russes qui leur ont fait croire que Moscou était prête à laisser tomber sa marionnette Édouard Kokoity, le « président » sud-ossète. Elles n'auraient pas eu d'autre choix dans la mesure où les bataillons de la 58e armée russe s'acheminaient déjà vers le tunnel de Roki (seule voie d'accès à l'Ossétie du Sud en provenance de Russie). Alors que les accrochages de plus en plus violents se multipliaient depuis le début du mois d'août, elles ne pouvaient pas assister sans réagir aux attaques répétées conduites contre les villages géorgiens situés en Ossétie du Sud (6). Mais ces divers arguments n'expliquent rien sur le fond : même si les troupes géorgiennes étaient parvenues à endommager ou à bloquer le tunnel de Roki avant le passage des renforts russes, comment auraient-elles pu faire face à une avancée terrestre en Abkhazie, résister aux attaques aériennes russes et contrer la flotte en mer Noire ? Rappelons que, en 1993 - certes dans un contexte politique et militaire très différent -, c'est déjà la conjonction de renforts terrestres, d'attaques aériennes et d'une menace d'embargo maritime de Moscou qui avait conduit la Géorgie à la défaite militaire en Abkhazie...
Manifestement, Tbilissi n'avait pas envisagé une réplique militaire massive de la part des Russes, avec une avancée des troupes au-delà des régions séparatistes et des bombardements visant des cibles sur l'ensemble du territoire. Au-delà de ce qui s'est joué le 7 août au soir, il convient de s'interroger sur la logique de long terme qui a incité Tbilissi à foncer dans l'impasse et à se placer dans une « lose-lose situation », pour reprendre l'expression du ministre de l'Éducation, le politologue Guia Nodia. 
Les apories de la politique étrangère géorgienne
Comment expliquer l'enchaînement de mauvais calculs, d'appréciations erronées et d'anticipations hasardeuses auquel semblent se résumer les actions de la direction géorgienne en août dernier ? Pour les Russes, la cause est entendue : dans la propagande de Moscou, Mikheïl  Saakachvili est presque toujours présenté comme une personnalité impulsive et politiquement immature. Plus sérieusement, de nombreux commentateurs se sont attachés à souligner le jeune âge et l'inexpérience politique de plusieurs ministres, y compris de ceux en charge de la politique étrangère : David Kezerashvili avait 28 ans quand il a été nommé ministre de la Défense, en novembre 2006 ; la ministre des Affaires étrangères, Eka Tkeshlashvili, en poste depuis le mois de mai de cette année, est quant à elle née en 1977. Il est vrai que le président a souvent préféré s'entourer de personnalités falotes, pas toujours compétentes, dont il pouvait espérer la fidélité. Il ne faut toutefois pas surestimer l'irrationalité du gouvernement géorgien. La tentative visant à reprendre le contrôle de Tskhinvali procède d'un calcul à long terme, qui a sa cohérence propre, même si l'on peut douter de son efficacité.
Si vis pacem, para bellum ? 
La reprise des hostilités était un scénario envisageable dès lors que la réunification du pays constituait l'objectif prioritaire de l'équipe de Mikheïl  Saakachvili au moment de son accession au pouvoir en janvier 2004. Cet objectif répondait moins à la volonté du jeune président de s'inscrire dans la continuité du nationalisme ethnique que le premier président géorgien, Zviad Gamsakhourdia, avait promu au début des années 1990, qu'au désir de construire un État moderne et unifié. Or quel meilleur test de la viabilité d'un État que  la maîtrise de ses périphéries ? Le reproche que l'on peut adresser à Mikheïl  Saakachvili (qui revendique Atatürk comme modèle), ce n'est pas d'avoir délibérément cherché à promouvoir un groupe ethnique donné au détriment des autres ; c'est d'avoir négligé les facteurs ethniques, très importants en Géorgie, au profit d'une vision jacobine d'un État centralisé, vision qui ne correspond guère aux réalités caucasiennes (7). L'argument invoqué pour lancer l'offensive sur Tskhinvali a d'ailleurs été la « nécessité de rétablir l'ordre constitutionnel » dans la région sécessionniste - celui-là même qu'avait avancé Moscou au début de la guerre de Tchétchénie en 1994.
Le succès rencontré en mai 2004 par la reconquête de l'Adjarie et par la fuite à Moscou du potentat local, Aslan Abachidzé, avait encouragé le gouvernement géorgien à rejouer le même scénario en Ossétie du Sud... sans prendre la mesure des différences considérables existant entre les deux régions. En Adjarie, en effet, la dimension ethnique était absente et les populations - qui se définissent comme géorgiennes - ont massivement soutenu l'action de Tbilissi. Stimulées par cette première réussite, les autorités géorgiennes envoient deux mois plus tard, à l'été 2004, les forces de l'ordre mettre fin à la contrebande sud-ossète et fermer le marché d'Ergneti, véritable plaque tournante de tous les trafics située à la sortie de Tskhinvali. Mais, cette fois, ils se heurtent à une forte résistance. S'ensuivent des affrontements armés qui font plus de vingt morts. Un cessez-le-feu est décrété en août 2004. L'entreprise a ruiné les efforts visant à restaurer la confiance entre les parties : Tskhinvali est désormais inaccessible depuis Tbilissi, les contacts entre les populations sont brusquement interrompus et certains Ossètes persécutés pour leurs liens supposés avec des Géorgiens.
Ces déboires n'ont pourtant pas suffi à convaincre Tbilissi de l'impasse à laquelle mène nécessairement toute option militaire. On se souvient des propos de l'ancien ministre de la Défense Irakli Okrouachvili, aujourd'hui réfugié politique en France, qui affirmait en mai 2006 vouloir « fêter le nouvel an 2007 à Tskhinvali ». Il a été limogé quelques mois plus tard, en novembre ; mais son remplaçant s'est empressé d'affirmer que « rien n'avait changé » avec le départ de son prédécesseur et que l'unité territoriale restait l'« objectif numéro 1 de la Géorgie ».
C'est encore par un coup de force que Tbilissi est parvenu à rétablir son contrôle sur la vallée de Kodori, dans l'est de l'Abkhazie. Il est vrai que, dans cette vallée, ce n'étaient pas les Abkhazes qui défiaient son autorité : Kodori était la seule zone de l'ancienne république socialiste soviétique autonome d'Abkhazie à ne jamais s'être trouvée sous leur contrôle. Les Géorgiens avaient affaire, ici, à un ennemi autrement plus modeste : Emzar Kvitsiani, l'ancien chef du groupe paramilitaire svane (un sous-groupe du peuple géorgien) « Monadire » (chasseur), dont Édouard Chevardnadze avait fait son représentant dans cette zone quand il était encore président. L'important était ailleurs : la politique du fait accompli pouvait continuer à donner l'impression que l'on pouvait mettre en cause le statu quo ante.
Il est vrai qu'il était difficile d'obtenir via des pourparlers que les régions séparatistes acceptent de revenir dans le giron de Tbilissi (qui leur proposait, en contrepartie, une large souveraineté). Les Abkhazes et les Ossètes du Sud ne voulaient pas d'une telle solution, soutenus en cela par Moscou (8). Or le statu quo hérité des cessez-le-feu de 1992 (en Ossétie du Sud) et 1993 (en Abkhazie) jouait contre Tbilissi. L'absence de progrès dans les négociations rendait peu probable une issue politique. En juin 2008, le plan de paix géorgiano-abkhaze qu'avait concocté le ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier (9) a été rejeté par Moscou et par Soukhoumi, qui s'opposait au retour en Abkhazie des déplacés géorgiens de 1993. Le calendrier des concessions de Tbilissi montre d'ailleurs que celles-ci avaient avant tout une valeur d'affichage, et que les Géorgiens n'y croyaient pas eux-mêmes. Ainsi, c'est à la veille de la réunion de l'Otan à Bucarest, en avril 2008, qu'une vaste autonomie est proposée à l'Abkhazie, de même que la création d'une zone de libre-échange dans les districts d'Otchamtchira et de Gali, et la nomination au niveau central d'un vice-président abkhaze qui ait un droit de veto sur les questions relatives à l'Abkhazie. Et c'est le 7 août 2008, au soir, au moment où il annonce le cessez-le feu unilatéral après de premiers échanges de tirs, que Mikheïl  Saakachvili propose pour la première fois que la Russie soit la garante de l'autonomie ossète.
La Géorgie n'a donc pas tout fait pour éviter le conflit. Ce qui ne signifie pas qu'elle le recherchait, ni qu'elle y était prête politiquement et militairement. Certes, le pays s'était doté des moyens militaires d'une reprise des hostilités. La Géorgie est l'un des États du monde dont le budget militaire a le plus augmenté au cours de ces dernières années. Ce budget est passé de l'équivalent d'environ 50 millions de dollars sous Édouard Chevardnadze à 567 millions en 2007, et a été multiplié par deux entre 2006 et 2007, les dépenses militaires frôlant même le milliard de dollars selon certaines sources, soit 8,8 % du PIB (10). Certains des armements acquis étaient destinés à une offensive géorgienne, et pas seulement à la défense du territoire contre une éventuelle attaque. Ils étaient adaptés à une campagne terrestre de moyenne envergure que les Géorgiens auraient pu mener en Abkhazie et en Ossétie du Sud, mais ne suffisaient pas à résister face à l'offensive russe qui ne pouvait manquer de s'ensuivre. On le constate : la dimension russe semble avoir été très largement - et paradoxalement - négligée.
De sérieuses critiques commencent aujourd'hui à se faire entendre à propos du déroulement des combats et de la manière dont se sont comportés certains responsables politiques et militaires durant les hostilités. Le 11 août, tandis que des rumeurs faisaient état de colonnes de chars russes avançant sur la capitale, le président n'a rien trouvé de plus rassurant à dire à la population qu'il la préviendrait douze heures à l'avance dans le cas où les troupes russes s'apprêteraient à prendre Tbilissi... Les réservistes ont commencé à être mobilisés le 8 août (11). Mais dès les premiers bombardements à Gori, le 9, la plupart de ceux qui n'avaient pas encore été envoyés en Ossétie du Sud ont pu repartir chez eux, faute de tâche précise confiée par leurs supérieurs. La faiblesse de la mobilisation patriotique contrastait d'ailleurs fortement avec l'atmosphère qui régnait lors des conflits des années 1990. La porosité de la défense anti-aérienne est également la cible de très vives critiques. En tout état de cause, la panique et la désorganisation générale cadrent mal avec l'hypothèse d'une guerre qui aurait été minutieusement préparée de longue date côté géorgien.
En réalité, Tbilissi espérait que ses alliés américains et européens imposeraient à Moscou un changement de politique vis-à-vis de Soukhoumi et de Tskhinvali. Le gouvernement se plaçait dans une logique de dissuasion qui consistait à afficher non seulement une capacité militaire renouvelée mais, surtout, un soutien fort des Occidentaux. Depuis son arrivée aux affaires, Mikheïl  Saakachvili n'avait cessé de lancer des signaux en ce sens. Le problème, c'est qu'il s'est souvent trompé de destinataires et de message, négligeant l'effet que cette politique avait dans les régions séparatistes et en Russie même. A-t-il mesuré, par exemple, l'impact de la propagande militaire et patriotique déployée en Géorgie depuis 2006, des affiches vantant les mérites de l'armée de réserve ou annonçant qu'« ils arrivent, les patriotes », ou encore des  clips musicaux tel celui, financé par le ministère de la Culture, mettant en scène les vedettes de la scène artistique nationale mimant leur retour en Abkhazie (12) ? C'est aussi par la communication que la Géorgie a réagi à ses tensions grandissantes avec Moscou. Bien sûr, elle ne pouvait pas rester muette face à la campagne raciste qui s'est abattue à l'automne 2006 sur ses ressortissants résidant en Russie - en réaction à l'expulsion de Géorgie, en septembre 2006, de ressortissants russes soupçonnés d'espionnage, une répression massive a été lancée contre les Géorgiens installés en Russie, qui s'est soldée par des milliers d'arrestations, de détentions souvent arbitraires et d'expulsions -, pas plus qu'elle ne pouvait garder le silence face aux violations de son espace aérien et à l'agressivité accrue de Moscou. Mais en multipliant les provocations, les autorités géorgiennes ont cherché à médiatiser la confrontation au risque de faire monter la tension et d'accroître la dimension passionnelle des relations interétatiques. En 2006, dans une interview télévisée, Irakli Okrouachvili, en réponse à l'embargo russe sur les vins géorgiens, déclarait que tout se vendait sur les marchés russes, « y compris de la matière fécale » ; à l'automne de cette même année, l'expulsion de Géorgie de plusieurs ressortissants russes soupçonnés d'espionnage s'est faite devant les caméras de télévision. En 2005, des camps de jeunesse patriotiques avaient ouvert leurs portes à Ganmukhuri, dans la zone de sécurité située à la limite de l'Abkhazie. Quand, en octobre 2007, des incidents finissent par y éclater entre des forces de maintien de la paix russes et des policiers géorgiens, Mikheïl  Saakachvili en personne, accompagné de plusieurs ministres et d'une foule de journalistes, se fait filmer sermonnant les soldats russes. La mise en place, en 2007, d'une administration alternative ossète pro-géorgienne, avec à sa tête Dmitri Sanakoiev, relève elle aussi plus du coup que de la recherche d'une solution politique durable : élu « président » avec 80 % des suffrages à l'issue d'un scrutin organisé en 2006 dans les villages sous contrôle géorgien, cet ancien « premier ministre » d'Ossétie du Sud a été nommé par M. Saakachvili chef de l'« entité administrative provisoire d'Ossétie du Sud » ;  son siège était dans le village de Kurta et son autorité ne s'étendait que sur une petite partie de la région séparatiste. 
Au cours du premier semestre 2008, les accrochages ont été de plus en plus fréquents et de plus en plus violents en Ossétie du Sud et en Abkhazie, où plusieurs attentats ont eu lieu. En mars, puis en avril 2008, deux drones géorgiens ont été abattus au-dessus du territoire abkhaze. Tbilissi a tenté d'internationaliser le conflit, de faire pression sur ses partenaires occidentaux et, si possible, de restaurer à l'intérieur une popularité affaiblie. En ce sens, les autorités géorgiennes ont en partie assumé le risque du conflit en tablant sur le fait qu'une telle éventualité contraindrait les Occidentaux à se porter à leur secours. La logique et les actions des « faucons » confortaient donc celles des « colombes ». Une situation qui rendait d'autant plus floue la distinction entre le bluff, l'affichage et le choix de la guerre. 
Un changement de patronage risqué 
L'option militaire s'explique en partie par un classique dilemme de sécurité. Plusieurs siècles durant, les Géorgiens ont attendu de l'empire tsariste qu'il les protège contre des voisins plus menaçants encore, comme la Perse safavide ou l'Empire ottoman (13). L'image du voisin septentrional s'inverse dans le courant du XIXe siècle. En 1918, la Russie devient la principale menace - une perception qui se justifie totalement en 1921 avec l'incorporation de la Géorgie à la Russie bolchevique. À l'effondrement de l'Union soviétique en 1991, Tbilissi cherche donc sur la scène internationale un autre tuteur. Elle se tourne alors vers les États-Unis et, dans une moindre mesure, vers l'Union européenne. Mais, ce faisant, elle avive l'agressivité de Moscou, inquiète d'une présence américaine à ses frontières méridionales. Et fort logiquement, plus la Russie apparaît menaçante, plus la Géorgie recherche des garanties de sécurité telles que pourrait les lui offrir l'Otan...
L'arrivée au pouvoir de Mikheïl  Saakachvili entraîne une accélération, plus qu'une rupture, dans la politique étrangère de Tbilissi. Nous l'avons dit : depuis le début des années 1990, la priorité de la diplomatie géorgienne a été de remplacer la tutelle russe par une tutelle occidentale, jugée plus apte à garantir non seulement la survie de la nation, mais aussi son émancipation. Cet objectif a toujours fait l'objet d'un vaste consensus dans la société. En 1999, 85 % des personnes interrogées disaient avoir une opinion favorable des États-Unis, contre 29 % seulement de la Russie (14). Et lors du référendum sur l'intégration à l'Otan organisé en janvier 2008, 77 % des électeurs se sont prononcés en faveur de l'adhésion - soit dit en passant, une situation très différente de celle qui prévaut en Ukraine, où la population est partagée sur la question de l'orientation euro-atlantique.
Dès son élection à la présidence, en 1992, Édouard Chevardnadze mise sur l'appui de ses amis allemands et américains. James Baker, alors secrétaire d'État, effectue en mai 1992 une visite en Géorgie ; mais la région est encore considérée comme le pré carré de la Russie qui, bien qu'affaiblie, y demeure très présente. Un agent de la CIA chargé de la protection de Chevardnadze trouve la mort dans des conditions suspectes en 1992. L'ancien ministre des Affaires étrangères de Mikhaïl  Gorbatchev tentera ensuite de faire appel à l'ONU lors du conflit abkhaze (1992-1993). Sans grand succès. Dépité, le chef de l'État déplore que les Nations unies n'aient envoyé que quelques « charmants observateurs bronzés » (15) surveiller la zone de démarcation, et finit par accepter le déploiement d'une force de maintien de la paix de la CEI en Abkhazie (en réalité, le contingent sera exclusivement russe). Pour résumer, la disproportion est patente entre les attentes très fortes de Tbilissi et le faible intérêt que le pays suscite en Occident.
À partir du milieu des années 1990, l'importance grandissante que revêt la question énergétique, ainsi que l'affaiblissement de la Russie mis en exergue par sa défaite militaire en Tchétchénie, conduisent les Américains et les Européens à regarder la région d'un oeil nouveau (16). En avril 1997, le président Clinton présente devant le Sénat la « Stratégie de la route de la Soie 97 » (un programme visant, entre autres, à garantir l'exportation des hydrocarbures de la Caspienne vers la Méditerranée) ; quelques mois plus tard, sur l'impulsion de Washington, naît le GUAM, une alliance politique qui regroupe des pays qui ont manifesté leur souhait d'être intégrés à l'alliance euro-atlantique (Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan, Moldavie). C'est également à cette époque que remontent les premières initiatives en matière de coopération militaire (17). Le changement est d'importance : en 1999 et 2000, la Géorgie est le troisième pays bénéficiaire de l'aide américaine par habitant, après Israël et l'Égypte.
En avril 2000, Édouard Chevardnadze annonce son dessein d'adhérer à l'Otan dans les cinq ans. Une nouvelle étape est franchie en avril 2002, quand est lancé un programme d'aide américaine à la Géorgie d'un volume de 64 millions de dollars, officiellement destiné à la lutte anti-terroriste. Le 21 mars 2003, le Parlement ratifie des accords qui augmentent la présence militaire américaine et étendent l'immunité diplomatique à tous les Américains en service. Cette coopération prend des allures de marche forcée vers l'Otan depuis la « révolution des roses » de novembre 2003. Les succès de la réforme et de la modernisation des forces armées, la participation géorgienne à la KFOR au Kosovo et à l'IFAS en Afghanistan, ainsi qu'à l'intervention en Irak (d'où 2 000 soldats géorgiens seront rappelés au début du conflit de l'été 2008), permettent à Tbilissi d'espérer une adhésion rapide à l'Otan.
Le succès d'une telle politique est dû à la conjoncture internationale, mais aussi à l'incapacité de la Russie à assumer un rôle de tuteur. Les autorités géorgiennes ont, en effet, été déçues chaque fois qu'elles ont misé sur Moscou, car le soutien attendu n'est pas venu. À l'automne 1993, c'est contraint et forcé par la défaite militaire en Abkhazie, et menacé d'une guerre civile, qu'Édouard Chevardnadze accepte les conditions imposées par le Kremlin : l'adhésion à la CEI et le maintien de bases militaires russes sur le territoire géorgien. Mais en faisant allégeance, il escompte un soutien politique et militaire russe qui lui permettra de venir à bout de la guérilla zviadiste (du nom des partisans du président renversé Zviad Gamsakhourdia) qui contrôle l'ouest du pays, et caresse l'espoir de voir les Russes l'aider à constituer une armée et à reprendre le contrôle des entités séparatistes.
L'assistance militaire russe figurait dans les accords bilatéraux signés en 1993-1995. Mais les résultats n'ont pas été à la hauteur des attentes, ravivant le douloureux souvenir de précédents historiques. Le peu de bénéfices engrangés et la brutalité d'une Russie qui n'a jamais su jouer des multiples atouts qui auraient pourtant pu la rendre attrayante dans la région ont fini par décourager les rares voix qui militaient en faveur d'une normalisation des relations. Mikheïl  Saakachvili s'est lui aussi heurté à cet obstacle à son arrivée au pouvoir. En février 2004, l'une de ses premières visites officielles en tant que chef de l'État est pour son homologue russe Vladimir Poutine. Dans l'espoir d'une amélioration des relations bilatérales, il accepte de contribuer au contrôle de la frontière que la Géorgie partage avec la Tchétchénie et va même jusqu'à renvoyer illégalement des réfugiés tchétchènes vers la Fédération de Russie. Il ne sera pas récompensé de ses efforts : Moscou refusera toujours la moindre concession sur l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, rendant vaine l'hypothèse d'un renoncement à l'Otan en échange du respect de la souveraineté territoriale géorgienne.
Avantages et dangers de la bipolarisation idéologique
Le changement de patronage s'est accompagné d'un positionnement idéologique qui constituait un atout d'autant plus appréciable que la Géorgie en avait peu. Dépourvue de ressources naturelles importantes, elle a remarquablement joué des rares avantages qu'elle avait à offrir : la personnalité de ses dirigeants ; sa situation géographique ; et, surtout, l'image d'un petit État démocratique en butte à une Russie en pleine dérive autoritaire. Peu à peu s'est mise en place une polarisation rappelant la guerre froide, polarisation dont la Géorgie a su tirer profit en se présentant comme un « nouveau front » qui lui garantissait une place de choix sur la scène internationale.
Dès l'indépendance, le pays avait fait une croix sur soixante-dix ans de communisme et s'était orienté vers le marché et la démocratie. Un tel habillage idéologique a eu des effets de contrainte positifs. Il est indiscutable que de nombreux Géorgiens ont sincèrement appelé de leurs voeux et oeuvré à l'avènement d'une société plus démocratique. En outre, la rhétorique officielle a eu des effets politiques : la Géorgie est, depuis le milieu des années 1990, l'un des États de l'espace post-soviétique où certaines normes démocratiques (refus de la violence politique, liberté d'expression, recherche du consensus) sont le mieux respectées, et où les élections sont le plus ouvertes, même si elles ne sont pas épargnées par les fraudes.
Le problème est qu'une fois posée la « nature » démocratique de la Géorgie, dans un discours essentialiste présentant les « valeurs démocratiques » comme un élément intrinsèque d'une identité européenne, les engagements réels ont été plus douteux, y compris sous la direction actuelle. À peine élu président, Mikheïl  Saakachvili a cherché à réduire les pouvoirs du Parlement et à museler les chaînes de télévision. Même en matière de lutte contre la corruption, les résultats ne sont pas aussi brillants que le laissent croire les organismes internationaux. Surtout, les succès annoncés se sont faits au détriment de l'état de droit. Il est ainsi arrivé à plusieurs reprises que, pour renflouer le budget de l'État, des hommes d'affaires aient été internés et soumis à des intimidations en détention jusqu'à ce qu'ils reversent les fonds présumés détournés. Le peu de zèle de la justice à démêler des assassinats impliquant des personnalités haut placées, tel celui du banquier Sandro Gvirgvliani (18), en 2006, a jeté le doute sur son indépendance. Quand la popularité de l'équipe au pouvoir a commencé à s'émousser, les vieux réflexes sont revenus au galop. Certaines normes démocratiques ont alors été remises en cause : la dispersion des manifestations en novembre 2007 et l'état d'urgence qui s'est ensuivi (19) ont témoigné de la nervosité des autorités. Même si la répression a été bien moindre qu'en Arménie voisine, elle a constitué un choc. Pour la première fois depuis le début des années 1990, les autorités avaient estimé qu'il était légitime de recourir à la violence pour venir à bout d'un mouvement de protestation. Le gouvernement a réagi en désignant la Russie comme étant coupable de son discrédit, accusant l'opposition d'être à la botte de Moscou. En réalité, c'est plutôt l'échec du Kremlin à peser sur les évolutions internes de la Géorgie qui frappe... 
En dépit des avantages à court terme que le gouvernement en retire, la polarisation de la scène politique n'est pas sans danger. La conviction des acteurs locaux que les Russes soutiennent les séparatistes tandis que les Occidentaux appuient les Géorgiens a fourni à chacune des parties l'assurance d'une protection et éloigné un peu plus les perspectives de règlement. Tbilissi emprunte à ses maîtres à penser néo-conservateurs une rhétorique tout droit sortie de la crise des euromissiles des années 1980 qui présente la Géorgie comme un rempart contre un déferlement néo-bolchevique ; cette présentation des choses a pour avantage de l'affranchir de ses propres responsabilités, en reportant sur la communauté internationale le soin de garantir sa sécurité.
Les conseillers occidentaux, américains ou est-européens qui entourent l'équipe présidentielle, parfois peu familiers des réalités locales et, de toute façon, nullement comptables des conséquences de leurs actes en Géorgie même, ont encouragé une vision exclusivement idéologique de la Russie, renforcée par la méconnaissance qu'ont les dirigeants géorgiens actuels de ce pays. C'est là une différence majeure avec l'équipe précédente : même si les anciens réseaux d'Édouard Chevardnadze ont eu tendance à devenir obsolètes avec l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, l'ex-chef de la diplomatie de l'URSS avait une longue expérience du travail avec les Russes et disposait de nombreux contacts à Moscou (ce qui n'empêchait pas des erreurs, mais avait tendance à en limiter le nombre et la portée). La génération au pouvoir aujourd'hui est plus familière de Washington - mais pas nécessairement de ses rouages. Qui plus est, les personnalités qui auraient permis de conserver des contacts et une oreille à Moscou, tel l'ambassadeur Eros Kitsmarichvili, ancien directeur de la chaîne indépendante Roustavi 2, ont été marginalisées dans la gestion du dossier russo-géorgien (20).
De sombres perspectives
L'adversité sied à Mikheïl  Saakachvili : si, mi-août, les télévisions russes le montraient désemparé en train de mâchouiller sa cravate, il a rapidement repris une posture d'homme d'État. Certaines analyses soulignent même que c'est finalement sur les Russes, plus isolés que jamais, que le piège s'est resserré, et non sur les Géorgiens qui ont in fine atteint certains des objectifs qu'ils poursuivaient depuis des années : engagement européen, internationalisation des conflits, aide massive et promesses réitérées d'une adhésion au Plan d'action pour l'adhésion à l'Otan (MAP). En réalité, même en cas de succès des pressions diplomatiques occidentales sur la Russie, le conflit risque de peser lourd à moyen terme. 
Un président en sursis ? 
Dès le début du conflit, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, ne cachait pas son souhait de voir un changement de régime survenir en Géorgie. Et le 2 septembre, le président Dmitri Medvedev déclarait, dans une interview à la télévision italienne, qu'il considérait Mikheïl  Saakachvili comme un « cadavre politique ». Celui-ci dispose provisoirement de deux atouts. Ni la société géorgienne ni  ses alliés ne souhaitent que la Russie impose au pays son dirigeant. Dans un État toujours hanté par la crainte du chaos, le réflexe est de faire front autour du président en raison de l'agression russe. Son équipe a montré sa capacité à mobiliser ses partisans en organisant des rassemblements populaires comme la chaîne humaine du 1er septembre (21). Le second atout est la faiblesse et l'absence de crédibilité de l'opposition. L'Europe et les États-Unis n'ont, pour le moment, pas d'autres chevaux sur lesquels miser, même si les discussions vont bon train sur le possible retour de certaines personnalités jugées modérées, au premier rang desquelles l'ancienne présidente du Parlement, Nino Bourdjanadzé (22). 
Cette dernière prévenait d'ailleurs dès le 18 août que Mikheïl  Saakachvili devrait rendre compte de ses actes. Depuis, les critiques se multiplient. Elles visent non seulement la responsabilité du président géorgien dans le déclenchement et la gestion du conflit, mais aussi ses choix antérieurs. En attendant un prochain remaniement ministériel, le « moratoire » de l'opposition sur sa critique à l'égard des autorités a fait long feu et certains, tel David Gamkrelidze, le leader du parti de la Nouvelle Droite, exigent déjà la démission du président et des élections anticipées, tandis que les attaques se font de plus en plus fréquentes : elles proviennent désormais non seulement de l'opposition, mais également de l'ancien ambassadeur à Moscou Eros Kitsmarichvili ou du défenseur public Sozar Subari, qui a créé le 30 septembre sa propre formation. La principale ressource dont dispose désormais l'équipe au pouvoir est le soutien de la communauté internationale. Mais celui-ci n'est pas éternel, comme en a fait l'expérience Édouard Chevardnadze, lui aussi longtemps présenté comme un « grand démocrate » avant d'être lâché par l'Occident.
Cet appui n'est pas, non plus, sans danger : on a pu mesurer, par le passé, les effets pernicieux d'un soutien occidental trop marqué - un soutien qui a encouragé le gouvernement dans une certaine dérive autoritaire que le récent conflit pourrait bien aggraver. Même si la loi martiale a été levée, on observe d'ores et déjà une pénalisation de l'opposition politique de fort mauvais augure. Ainsi, Tsotne Gamsakhourdia, le fils de Zviad Gamsakhourdia, contre lequel des poursuites avaient été engagées à l'automne, a été arrêté début septembre pour espionnage au profit de la Russie avant d'être libéré quelques jours plus tard. Si une telle évolution se confirmait, elle risquerait d'entraver la démocratisation du pays, déjà bien mal engagée, et de mettre un terme au rêve de bien des Géorgiens : celui de construire un État indépendant et démocratique.
À taire leurs critiques envers un gouvernement à la popularité très entamée, les Occidentaux prennent eux aussi des risques. Leur timidité face aux fraudes électorales en janvier et en mai 2008 (23) avait déjà entaché leur réputation. Le danger est de répéter les erreurs commises en Russie dans les années 1990 : quand la démocratie est associée à des réformes libérales dont une population paupérisée tarde à tirer profit et à un gouvernement à la légitimité contestée, c'est l'idée même de démocratie qui en est dépréciée. Or son discrédit laisserait la voie libre à la montée en puissance d'idéologies anti-occidentales déjà présentes en Géorgie, bien que minoritaires, voire à un éventuel repositionnement international en cas de relève du pouvoir.
Enfin, l'attention bienveillante de la communauté internationale a pour effet d'encourager les autorités géorgiennes dans leur déni de la réalité. Celles-ci ne paraissent toujours pas enclines à poser un regard critique sur leur action passée et sur le fossé qui les sépare de la population, et à évaluer leur marge de manoeuvre réelle. Les vendeurs d'illusions ont été les premiers à s'illusionner. Ainsi, la passivité de Washington, qui s'est contenté d'envoyer de l'aide humanitaire, n'est pas passée inaperçue dans la population ; mais elle n'a pas découragé les autorités géorgiennes d'y voir toujours le meilleur patron.
Redéfinir les relations avec Moscou
Un jugement dépassionné sur les équilibres internationaux et sur le poids des différents acteurs dans la région est pourtant nécessaire. Certes, en Géorgie, les États-Unis et l'UE dépensent ou se dépensent beaucoup. Mais le coût d'un retrait est, pour eux, moindre que pour Moscou. L'énorme avantage dont dispose la Russie, c'est qu'elle juge - à tort ou à raison - que ses intérêts vitaux sont en jeu dans le Sud-Caucase.
Deux analyses opposées ont été faites des gains que Moscou pouvait obtenir de son aventure géorgienne. Certains y voient le retour de la puissance russe, sa victoire présageant des changements géopolitiques globaux : fin du monde unipolaire, perte d'influence des Occidentaux, émergence possible d'un nouvel axe Russie/Chine, etc. D'autres, au contraire, insistent sur la difficulté de Moscou à transformer la victoire sur le terrain en victoire politique, soulignent les fragilités internes et l'isolement international de la Russie et remarquent que c'est à un petit pays de moins de cinq millions d'habitants qu'elle s'est attaquée pour se redonner une image de puissance.
Ces analyses portent toutes deux sur les reconfigurations planétaires et s'intéressent peu à l'échelle régionale. Quelques remarques s'imposent toutefois. La Russie n'a pris personne par surprise. Elle avait prévenu qu'elle répliquerait à l'indépendance du Kosovo en reconnaissant celle des entités séparatistes en Géorgie ; elle avait annoncé qu'elle n'accepterait pas un nouvel élargissement de l'Otan ; et, le 10 juillet, le colonel-général Sergueï Makarov, commandant du district militaire du Caucase du Nord, avertissait que ses troupes étaient prêtes à porter assistance aux forces russes de maintien de la paix stationnées en Ossétie du Sud en cas d'attaque géorgienne sur Tskhinvali. Il n'est donc pas superflu de prendre la Russie au mot.
Or elle perçoit l'élargissement de l'Otan à la Géorgie comme une menace pour sa sécurité. Même si la reconnaissance des indépendances abkhaze et ossète la prive d'un levier de pression, elle conserve une importante capacité de nuisance en Géorgie. Dans ces conditions, la perspective d'une adhésion géorgienne à l'Alliance demeure synonyme de nombreux risques. Dans le cas (improbable) où une feuille de route en vue de cette adhésion serait décidée au sommet de l'Otan de décembre 2008, comme semblent l'espérer les Géorgiens, Moscou ne restera sans doute pas les bras croisés... 
Le Kremlin garde de nombreuses cartes en main. Que la Géorgie ait commencé la guerre n'est pas neutre : non seulement cette précipitation la discrédite auprès de ses soutiens, mais elle permet à la Russie de se présenter comme le défenseur de populations attaquées - qui plus est, de populations russes puisque des passeports avaient été généreusement octroyés aux Ossètes et aux Abkhazes. Même si la Russie a dilapidé une part de son avantage initial, cette rhétorique produit des effets : en interne dans la mesure où l'argument convainc une large part de la société russe (24), mais aussi en externe puisqu'il a été repris imprudemment par Nicolas Sarkozy qui, en visite à Moscou où il essayait d'arracher un cessez-le-feu, a jugé légitime la « défense des populations russophones » par Moscou. Par surcroît, les troupes russes ont d'elles-mêmes arrêté leur progression vers Tbilissi, alors qu'il leur aurait été aisé de prendre la ville ; et là où elles étaient présentes, elles ont généralement été déployées autour des agglomérations, limitant les contacts - et les tensions - avec la population, à l'exception des villages géorgiens d'Ossétie du Sud et entre Tskhinvali et Gori, où des exactions ont été commises. Ainsi, Moscou ne se comporte pas de la même manière à l'intérieur de la Fédération de Russie - en Tchétchénie, les exactions avaient revêtu un caractère massif et systématique - et au-delà de ses frontières. Faut-il en conclure qu'elle est plus concernée par l'image qu'elle offre au monde qu'on le croit généralement, ce qui pourrait accroître la marge de manoeuvre de la communauté internationale ? Ce qui est sûr, c'est que, en s'arrêtant à temps, en évitant de mener une sale guerre et de s'enferrer dans un bourbier, elle a maintenu intacte sa capacité d'intervention le jour où elle ne considérera plus la préservation de cette image internationale comme une priorité...
En outre, Moscou a l'avantage du fait acquis. Même si peu d'États la suivent dans la reconnaissance des indépendances abkhaze et ossète, il sera désormais plus difficile à Tbilissi de récupérer l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud. Quant au départ des troupes russes des territoires géorgiens stricto sensu (à l'exclusion de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie) prévu dans l'accord obtenu le 8 septembre par l'UE, il serait considéré, en tant que tel, comme un succès important des pressions internationales.
Enfin et surtout, il a été rarement souligné que, en dépit des évolutions politiques à court terme, les facteurs structurels jouent plus en faveur de Moscou que de Washington ou de Bruxelles. La continuité territoriale reste un facteur important, de même que les écarts de richesse entre la Géorgie et la Russie. Le marché russe - notamment son marché de l'emploi - n'est pas pour rien dans l'attraction dont jouit le pays auprès de ses voisins, y compris abkhazes et ossètes. Les autorités géorgiennes n'aiment pas rappeler que plusieurs centaines de milliers de Géorgiens vivent et travaillent en Russie et que l'économie nationale reste dépendante de leurs transferts. Et l'assouplissement des règles d'octroi de visas aux ressortissants géorgiens par l'UE n'est pas de nature à détourner ces flux vers les pays occidentaux - si tant est que l'Europe le souhaite : au début du conflit, son premier réflexe a été de fermer ses consulats à Tbilissi. La Russie reste également le deuxième partenaire commercial de la Géorgie, derrière la Turquie et devant le Kazakhstan. Elle est l'un des principaux investisseurs dans le pays et certains secteurs, comme la distribution électrique, sont aux mains d'entreprises russes.
Quelle que soit l'ampleur du soutien dont bénéficiera Tbilissi de la part des Américains et des Européens dans les mois à venir, une réelle sortie de crise exige que ces facteurs aussi soient pris en compte. Le destin de la Géorgie se joue aujourd'hui plus à Moscou, Bruxelles ou Washington qu'à Tbilissi, et les rêves d'émancipation cèdent la place à la triste réalité d'une souveraineté limitée. Tbilissi peut toutefois préserver une marge de manoeuvre. Encore faut-il pour cela qu'elle distingue ses intérêts nationaux de ceux de ses protecteurs et qu'elle fonde sa politique sur une analyse plus réaliste des équilibres internationaux.
Notes :
(1) Voir, par exemple, Pavel Felgenhauer, « Eto byla ne spontannaja, a splanirovannaja vojna » (« C'était une guerre  non pas spontanée, mais planifiée »), Novaïa Gazeta, 14 août 2008.

(2) Édouard Kokoity, dans une interview à Kommersant, le 15 août 2008, se félicitait de la destruction des « enclaves géorgiennes » et expliquait « ne pas avoir l'intention de laisser revenir » les civils géorgiens.

(3) D'après le HCR, 30 000 Ossètes et 85 000 Géorgiens auraient été déplacés.

(4) « Georgia/Russia : investigating civilians death », Human Rights Watch, 13 août 2008. Consultable sur : http://hrw.org/english/docs/2008/08/13/russia19620.htm

(5) Données communiquées le 15 septembre par la Commission sur les morts et disparus. Parmi ces victimes, 188 seraient des civils. Les autorités russes ont avancé le chiffre de 64 soldats tués.

(6) C'est l'argument donné par la ministre des Affaires étrangères à Daniel Fried, le Secrétaire adjoint pour les Affaires européennes et eurasiennes. New York Times, 12 août 2008.

(7) En 1989, les minorités constituaient plus d'un tiers de la population géorgienne, et encore près de 20 % en 2002, hors Abkhazie et Ossétie du Sud.

(8) Soutien politique, financier et militaire : rappelons, par exemple, que le secrétaire du Conseil de sécurité Anatoli Barakevitch est un ancien colonel de l'armée russe.

(9) Le plan en trois phases, discuté en juin par le groupe des amis du secrétaire général de l'ONU, envisageait dans un premier temps des mesures de confiance durant un an, la signature d'un traité de non-recours à la force et le début du retour des déplacés, puis une phase de reconstruction, et enfin la question du statut politique.

(10) Voir Vicken Cheterian,  « Georgia's forgotten legacy », Open Democracy, 3 septembre 2008, et « Georgia and Russia : Clashing over Abkhazia », ICG Europe Report, n° 193, 5 juin 2008.

(11) Les forces armées comptent plus de 40 000 hommes et 100 000 réservistes.

(12) Le clip « Gamardjoba Abkhazeto sheni » (« Bonjour à toi, Abkhazie ») est consultable sur www.youtube.com en tapant « Gamardjoba » dans le moteur de recherche. 

(13) Le traité de Guéorguievsk, en 1783, visait à garantir la protection des royaumes de Géorgie orientale en cas d'attaques. Il n'a pas été respecté par la Russie.

(14) RFE/RL, Caucasus Report, 12 janvier 1999.

(15) Radio Tbilissi, 23 mars 1995, reproduit par la BBC le 7 mai 1995. Une missiond'observation des Nations unies en Géorgie (MONUG), comprenant jusqu'à 88 observateurs militaires, avait été créée en août 1993 par le Conseil de sécurité.

(16) En 1994 est signé le fameux « contrat du siècle », d'un montant de 8 milliards de dollars, entre la compagnie nationale de pétrole azerbaïdjanaise et un consortium de compagnies pétrolières internationales. L'accord porte sur l'exploitation de champs pétrolifères azerbaïdjanais. Il a suscité la construction de plusieurs nouveaux oléoducs permettant de contourner la Russie par le sud : le Bakou-Soupsa est mis en service en 1999, le très important Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) en 2006 et, enfin, le  gazoduc Bakou-Erzeroum en 2006.

(17) Ainsi, le groupe ISAB (International Security Advisory Board), un organisme indépendant, composé de militaires et d'experts britanniques, allemands et américains, a assisté le gouvernement géorgien dans l'élaboration d'un concept de sécurité. Basé à Londres, l'organisme avait été créé en 1996 pour fournir une assistance aux États baltes.

(18) Banquier de 28 ans tué en janvier 2006 par des officiers du ministère de l'Intérieur, suite à un différend dans un café impliquant la femme du ministre de l'Intérieur, Vano Mérabichvili. Le procès, qui s'est soldé par une condamnation à des peines de prison des officiers, a été, selon des ONG de défense des droits de l'homme, entaché par des falsifications de preuves et n'a pas levé les soupçons concernant le commanditaire.

(19) Le 7 novembre, les autorités dispersent brutalement les milliers de manifestants qui, depuis plusieurs jours, réclamaient la démission de M. Saakachvili, et proclament l'état d'urgence à Tbilissi.

(20) De la même manière, il existe en Russie peu de bons spécialistes de la Géorgie, en dépit des attaches personnelles qu'ont de nombreux hommes politiques russes avec ce pays : le ministre des Affaires étrangères actuel, Sergueï Lavrov, est issu d'une famille arménienne de Tbilissi. Son prédécesseur, Igor Ivanov, est né dans la région géorgienne de Kakhétie, où réside toujours sa mère.

(21) Ce jour-là, à l'initiative des autorités, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont constitué une chaîne humaine dans l'ensemble du pays pour protester contre l'agression russe.

(22) Elle est actuellement présidente de la Fondation pour la démocratie et le développement, qu'elle a créée en juillet 2008 et qui regroupe des hommes politiques ainsi que des personnalités indépendantes et des experts.

(23) L'OSCE a dénoncé des fraudes lors de l'élection présidentielle du 5 janvier 2008 sans que celles-ci aient été jugées de nature à remettre en question les résultats finaux. M. Saakachvili a été élu au premier tour avec 53,45 % des suffrages. Des réserves ont également été émises quant aux élections législatives du 21 mai lors desquelles la formation gouvernementale avait obtenu plus de 59 % des suffrages.

(24) Selon un sondage effectué entre le 5 et le 8 septembre par le centre Levada, 80 % de la population considère positivement la reconnaissance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud.