Politique Internationale - La Revue n°120 - ÉTÉ - 2008

sommaire du n° 120
JO: LA MEDAILLE D'OR DE L'ESPIONNAGE
Article de Roger FALIGOT
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Les Jeux olympiques aidant, les Chinois avaient espéré que l'année 2008 marquerait une sorte de consécration politico-diplomatique sur la scène internationale, à la mesure de leur succès économique. Mais à l'approche du 8 août fatidique - le8-8-8 à 8 heures -, jour réputé faste selon la superstition locale, les dieux du stade, les militants des droits de l'homme, les sympathisants de la cause tibétaine et la folie meurtrière des éléments naturels en ont décidé autrement. Cependant, à toute chose malheur est bon : indépendamment des résultats sportifs et politiques des JO de Pékin, la communauté chinoise du renseignement et de la sécurité aura vécu cet événement comme un test sans précédent ouvrant la voie à de spectaculaires progrès.
Les Jeux sont aussi l'occasion d'effectuer un saut qualitatif en matière de contrôle des populations ainsi que dans la mise au point d'outils de connaissance du monde extérieur. Comme l'a toujours souligné He Zhenliang, le père de la stratégie olympique chinoise depuis les années 1950 jusqu'à l'obtention des JO de Pékin : « La compétition sportive est le reflet de la compétition sur le terrain de la politique internationale » (1).
Entièrement tendue vers la préparation de ce formidable événement, la communauté du renseignement et de la sécurité chinoise mobilise toutes les compétences qu'elle a acquises depuis 1949. Jusqu'aux années 1970 et la fin de la révolution culturelle, cette tâche était essentiellement dévolue au tentaculaire ministère de la Sécurité publique (Gonganbu), chargé de l'encadrement des masses et de la répression. Toujours actif, le Gonganbu s'est doté au lendemain du 11 septembre 2001, avec l'aide du savoir-faire étranger, d'unités formées à la surveillance technologique (notamment de l'internet)  et à la lutte antiterroriste.
Parallèlement, sous les auspices du Comité central du Parti communiste chinois, s'est progressivement mis en place le triptyque du renseignement politique : le service d'investigations (Diaochabu) qui, sous une appellation différente (Diaoyanshi), continue à oeuvrer dans les ambassades à l'étranger ; le Département des liaisons internationales (chargé autrefois de prodiguer ses conseils aux groupes pro-chinois à travers le monde, il se contente aujourd'hui de maintenir les contacts avec toutes sortes de formations politiques) ; et le Département du travail de front uni dont l'action en direction de la diaspora chinoise consiste à ramener au bercail les « brebis égarées » à Taiwan, au Tibet ou à Hong Kong. Nombre de ces fonctionnaires pratiquent l'espionnage dans la plus pure tradition chinoise, mais la majorité d'entre eux exploitent des sources ouvertes et travaillent au grand jour. Une myriade d'instituts de recherche internationale rattachés au Parti, à l'État et à l'Armée populaire de libération complètent ce dispositif.
Dans les années 1980, on a vu le Petit Timonier Deng Xiaoping ouvrir son pays, l'initier à l'économie « socialiste » de marché et lancer d'ambitieux programmes de recherche et de développement. Pour accompagner ces réformes, le régime a mis en place une série d'organismes de renseignement économique calqués sur le modèle japonais, ainsi qu'un ministère de la Sûreté de l'État (Guoanbu), véritable KGB à la chinoise. 
Ce dernier tient une place centrale dans la préparation des JO : c'est lui qui coordonne les actions de contre-espionnage, particulièrement renforcées dans la région de Pékin, la surveillance des journalistes et des sportifs, sans oublier les contre-mesures destinées à museler les dissidents et les séparatistes des minorités nationales. Son patron actuel, le ministre Geng Huichang, s'était rendu en 2006 à Athènes, alors qu'il n'était encore que n°2, afin de discuter avec les services de sécurité grecs des consignes olympiques en matière de sécurité, de planifier le trajet de la flamme et d'organiser la cérémonie d'ouverture.
De 1989 - année de l'état de siège au Tibet et de la répression des étudiants sur la place Tiananmen - à 1999, Jiang Zemin s'est employé à moderniser le renseignement militaire de l'APL. Il a jeté les fondations d'un Conseil national de sécurité à l'américaine tout en coopérant avec les « organes russes » hérités de l'ex-URSS. Avec son dauphin, Hu Jintao, il a enfin fait entrer la Chine dans l'ère de l'« infoguerre » : navires-espions, satellites et spécialistes en tout genre s'affairent pour contrer d'éventuelles cyberattaques et intercepter les informations.
Les ressources humaines, aussi considérables soient-elles, ne suffisent pas pour hisser la communauté du renseignement chinois au premier rang mondial. Il n'en reste pas moins que la direction actuelle, soudée autour de Hu Jintao, l'a propulsée dans la « cour des grands ». Les stratèges chinois comptent bien sur les JO de Pékin en 2008 et l'Exposition universelle de Shanghai en 2010 pour administrer la preuve de leur compétence et montrer au monde entier qu'ils accompagnent avec efficacité l'accession de l'empire du Milieu au statut de superpuissance. 
Sécurité à risque zéro ?
Pour y parvenir, la nébuleuse sécuritaire entend encadrer très étroitement la population chinoise et, plus encore, les étrangers. Deux chiffres en témoignent : il est prévu de déployer pendant les Jeux un officier de sécurité pour neuf athlètes, tandis que 450 000 caméras de vidéosurveillance seront installées dans les rues de Pékin, soit une pour 18 habitants. Des caméras qui, disséminées dans le paysage, ne s'évaporeront pas après les Jeux...
C'est, en effet, la quadrature du cercle : comment assurer une protection totale sans imposer à la population et aux visiteurs un carcan trop contraignant ? Comment s'assurer que la sécurité sera garantie à 100 % sans empêcher les journalistes de faire leur travail librement et dans la bonne humeur? Et, surtout, comment éviter de porter atteinte aux droits et aux principes auxquels sont attachés ces mêmes visiteurs et journalistes, dans un pays où l'on verrouille les médias, où l'on fiche les journalistes, où l'on intercepte les courriels et les SMS, où l'on pose des micros dans les chambres d'hôtel, où l'on fouille dans les valises, et où les moindres chuchotements susurrés dans les suites du Beijing Hotel sont enregistrés ? Sans doute en sera-t-il de même à l'Hôtel de l'amitié où certaines équipes qui refusent de se laisser parquer dans la cité olympique - tels les athlètes américains ou le tennisman Roger Federer - ont choisi d'élire domicile...
Le Comité chinois pour les 29e Jeux olympiques (BOCOG) a vu le jour en décembre 2001, trois mois après le 11 Septembre. C'est donc dans un contexte hautement sensible qu'ont été mises en place les structures chargées d'évaluer les risques et d'assurer la sécurité des Jeux. La première sera pérennisée au-delà d'août 2008 : il s'agit d'un organisme de coordination antiterroriste commun au Guoanbu et à la Sécurité publique. Son animateur est le professeur Li Wei, adjoint du patron du Guoanbu et directeur du Centre des études contre-terroristes de l'Institut chinois des relations contemporaines internationales (CICIR). Dans un rapport remis aux dirigeants en 2004, Li Wei approuve la création d'une agence antiterroriste autonome appelée à collaborer aussi bien avec les Occidentaux qu'avec les Russes et les membres de l'Organisation de coopération de Shanghai, une organisation qui regroupe les anciennes républiques musulmanes d'URSS. Sa conclusion révèle la véritable nature des enjeux : « Les mesures antiterroristes sont importantes pour assurer un climat de paix sociale. » Autrement dit, il ne s'agit pas seulement de déjouer les hypothétiques menées d'agents ouïghours affiliés à Al-Qaïda, mais surtout de combattre l'ennemi intérieur : la secte bouddhisto-taoïste interdite Falungong (qui avait paralysé le centre de Pékin et assiégé pacifiquement Zhongnanhai, la résidence des dirigeants, en 1999), les jacqueries paysannes, les rébellions dans les provinces périphériques (Tibet, Xinjiang, Mongolie) et les mouvements sociaux de mingong - les paysans déracinés - dans les grands centres urbains... (2).
Résultat : l'un des premiers exercices grandeur nature de « lutte antiterroriste » s'est déroulé en Mongolie intérieure. 2 700 hommes y ont participé, en provenance de diverses unités des forces spéciales de l'Armée, de la Police armée populaire (PAP) et des « chiens à poil bleu » de la Sécurité publique. C'est le grand centre industriel de Baotou qui a servi de « terrain de jeux » selon un scénario d'insurrection ouvrière débouchant sur une flambée d'actes terroristes... 
Coiffé de la double casquette de directeur du Bureau antiterroriste Guoanbu-Gonganbu, le professeur Li Wei s'est félicité du succès de l'opération. Cet exercice a montré que, grâce au « travail antiterroriste », on peut « sauvegarder la sécurité locale et la stabilité sociale ». Son analyse n'a rien d'original : Li ne fait que reprendre des théories popularisées, au moment des guerres coloniales, en France et en Grande-Bretagne par les tenants de l'« action psychologique » et de la « guerre antisubversive » contre l'« ennemi de l'intérieur ». Des théories qui, chez nous, ont vite été abandonnées car jugées incompatibles avec la démocratie... 
La confusion des genres ne s'arrête pas là. Simultanément, un très discret « Groupe de coordination d'État pour le travail antiterroriste » (GCETA) a été constitué. Structure légère - quelques dizaines d'analystes -, il peut court-circuiter les administrations plus lourdes comme le ministère de la Sécurité publique et jouit d'un accès direct au président Hu Jintao, au vice-président Xi Jinping (chargé de la supervision des JO), au responsable de tous les services de sécurité, Zhou Yongkang, ainsi qu'au cabinet du premier ministre Wen Jiabao. 
Plus proche d'un think tank que d'un comité de coordination à l'anglo-saxonne, le GCETA rédige régulièrement des rapports et émet des suggestions sur la manière de déjouer les risques d'attentats, notamment en prévision des JO de 2008 ou de l'Exposition universelle de Shanghai, deux ans plus tard. Il connaîtra son baptême du feu dès le printemps 2008 avec la crise tibétaine puis la découverte de supposés réseaux ouïghours qui, selon les autorités, se préparaient à commettre des attentats durant les Jeux.
Comme souvent chez les Chinois, toujours soucieux de respecter un équilibre institutionnel, ce groupe n'a pas de dirigeant unique, mais deux directeurs adjoints : un fonctionnaire qui a fait carrière dans le contre-espionnage, Xiong Desheng, et le professeur Li Wei (encore lui !). Ce poids lourd de l'antiterrorisme est, en effet, devenu incontournable. Au lendemain des attentats islamistes de Londres, le 7 juillet 2005, Li Wei ne manque pas de rédiger un rapport qui met en garde contre des risques similaires pour Pékin, et dans lequel il détaille les points faibles de la capitale du Nord : « En Grande-Bretagne, comme en Espagne, un an plus tôt, un groupe numériquement assez restreint a pu semer la terreur en zone urbaine. On doit en tenir compte pour Pékin. » Les Chinois, qui furent les premiers à théoriser la guérilla et la guerre asymétrique, s'aperçoivent qu'ils pourraient en être victimes à leur tour !
Les multiples organismes de coordination de la sécurité, qu'ils soient reliés au Conseil des affaires d'État (le gouvernement), à la présidence ou au Parti communiste, sont naturellement informés des travaux du Groupe de coordination antiterroriste. Mais, afin d'éviter les ralentissements administratifs, c'est le « Groupe dirigeant chargé de la Sûreté de l'État » - co-dirigé par le président Hu Jintao, le coordinateur de la sécurité Zhou Yongkang, et le patron du Guoanbu Geng Huichang - qui reçoit en premier les analyses du professeur Li Wei et de ses collègues. 
Conséquence : pour la première fois dans l'histoire des services secrets chinois, les rênes de la lutte antiterroriste sont confiées à un lobby de techniciens influencés par les théories européennes de la guerre subversive, voire par les néo-conservateurs américains, et proches de l'aile conservatrice du Parti communiste. C'est à lui, également, que reviendra d'assurer la protection des JO. Le professeur Li Wei, dont on sait qu'il a l'oreille du président Hu Jintao, pourrait aussi avoir joué un rôle dans la nomination de son collègue Geng Huichang à la tête du Guoanbu en septembre 2007. 
Un centre de commandement pour la sécurité
Pour les JO, la Chine attend 100 chefs d'État - dont certains hésitaient encore à faire le déplacement au moment de la crise du Tibet, mais pourraient finalement changer leur fusil d'épaule -, 20 000 athlètes et deux millions de visiteurs. Quatre milliards de téléspectateurs regarderont, fascinés, l'empire du Milieu pour la première fois métamorphosé en centre du monde. Ce qu'il a toujours été, évidemment, du point de vue chinois. Tout, dans la chorégraphie des événements, la splendeur des stades, la beauté des performances athlétiques, doit refléter l'image d'une Chine triomphante et galvaniser le nationalisme ambiant. Mais, pour reprendre les fameux préceptes de Deng Xiaoping, il s'agit de « conquérir avec modestie ». Pour les organisateurs, rien ne doit perturber les cérémonies ou les compétitions. On a parfois le sentiment, en discutant avec les Chinois, qu'ils exagèrent volontairement les risques de manière à se rassurer et à démontrer leur parfaite maîtrise de la situation. Sauf imprévu - problèmes bureaucratiques, cataclysmes naturels, raz de marée de spectateurs, offensive du crime organisé -, on se demande pourquoi la gigantesque Chine se débrouillerait moins bien que la petite Grèce. Mais, en même temps, on a vu comment une mauvaise gestion du parcours de la flamme olympique a pu mettre le feu aux poudres et provoquer une quasi-crise diplomatique. Pour une bonne part, les tensions avec la France, l'Angleterre, mais aussi l'Allemagne - qui ose recevoir le dalaï-lama au grand jour - sont liées à des erreurs d'appréciation des services de renseignement politique chinois (3).
Dans son rapport d'étape sur la sécurité des Jeux olympiques de 2008, remis à la mi-février 2007 au président Hu Jintao, le maire-adjoint de Pékin, Qiang Wei, estime que tout va bien. Le Centre de commandement de la sécurité des JO, inauguré en juin 2006, a selon lui convenablement rempli son office. Le rapport est, en revanche, beaucoup plus discret sur le « Centre de renseignement » spécialement conçu en vue de l'événement et dont l'objectif est de traquer les opposants - Ouïghours, Tibétains et adeptes de Falungong.
Avant de devenir, jusqu'en 2001, directeur du Bureau de sécurité publique de Pékin (Beijing Gonganju), Qiang Wei a fait carrière dans l'industrie chimique et a assumé diverses responsabilités politiques au sein de la municipalité de Pékin. Son rôle dans la Ligue des jeunes communistes, dont le futur président Hu Jintao est alors le chef, a évidemment joué dans sa nomination au poste de « Monsieur sécurité » des JO, comme dans celle à la mairie de Pékin en décembre 2007. 
Doté d'un budget de 1,3 milliard de dollars - un dollar par Chinois ! -, Qiang a demandé une aide spéciale aux services de sécurité américains, russes, allemands, britanniques et français. C'est lui qui a porté sur les fonts baptismaux le « Centre de commandement de la sécurité » des JO qui doit permettre de riposter en temps réel à tout risque inhérent à ce genre de rassemblement. 
Il est entouré de cinq directeurs adjoints : Ma Zhenchuan, son successeur au poste de directeur de la Sécurité publique municipale, particulièrement chargé de la surveillance technologique (interception d'e-mails et de SMS dans le cadre du plan « bouclier d'or » ; écoute des téléphones portables dont les cartes SIM, vendues dans les aéroports, autorisent un « suivi » constant de leurs utilisateurs) ; le vice-ministre de la Sécurité publique, Liu Jinguo, qui assure la liaison politique avec son nouveau ministre, Meng Jianzhu ; Zhu Shuguang, commandant adjoint de la Police armée du peuple  (PAP) dont 70 éléments d'élite veillent à la protection de la flamme ; Li Binghua, le vice-président du Comité organisateur des Jeux, qui supervise les relations avec les fédérations sportives invitées (par exemple, les vingt-huit spécialistes français qui encadrent l'équipe de France) pour tout ce qui concerne les problèmes de sécurité ; et, enfin, Niu Ping, vice-ministre de la Sûreté de l'État et vétéran du contre- espionnage sur lequel les autorités préfèrent ne pas communiquer...
Par l'intermédiaire du Centre de commandement de la sécurité, le Guoanbu dirige l'autre branche du Comité de coordination : le Centre de renseignement (Qingbao Zhongxin). Cet organisme a, lui aussi, été créé en juin 2006, sans tambour ni trompette. Il collecte les informations sur les dangers qui guettent les JO. Pour cela, il s'appuie sur les postes de renseignement du Guoanbu à l'étranger, notamment dans les représentations diplomatiques, mais il n'hésite pas à solliciter également les centrales de renseignement étrangères. C'est ainsi que le patron du FBI s'est rendu, début 2008, à Pékin pour discuter avec ses collègues chinois de la sécurité des JO (alors que, au même moment, ses services annonçaient le démantèlement de deux réseaux d'espionnage chinois aux États-Unis !).
Mais le Centre de renseignement des JO s'est vu confier une autre mission : selon des sources émanant des services occidentaux, il est chargé de détecter les membres de services étrangers susceptibles de s'introduire à Pékin, sous couverture sportive, à des fins d'espionnage. C'est lui qui pilote le fichage des journalistes (un nouveau coordinateur de la surveillance des correspondants de presse étrangers a été nommé au printemps 2007), des athlètes et de leurs entraîneurs. Sans oublier les supporters venus en touristes, plus difficiles à cadrer, même si les billets numérisés vendus pour assister aux épreuves sportives permettent de suivre leurs déplacements. 
En outre, comme on l'a vu, parmi les étonnantes prérogatives de ce service, figure aussi la protection de la flamme olympique. Un véritable casse-tête : après avoir été allumée à Olympie le 25 mars et transportée au stade Panathinaikos, la flamme devait parvenir en Chine sans encombre. De là, elle devait entamer le plus long parcours de son histoire sur fond de slogans évocateurs : « Voyage de l'harmonie » (référence aux slogans politiques de Hu Jintao) ou « Allume le feu sacré, propage notre rêve » (qui fait écho au mot d'ordre du Parti communiste « Un monde, un rêve »). En 130 jours, près de 20 000 relayeurs auront parcouru 137 000 kilomètres à travers toute la Chine, non sans avoir effectué un crochet très « diplomatique » chez les camarades de Corée du Nord... 
Mais, une fois en Chine, la flamme ne risque-t-elle pas d'être détournée, volée, voire utilisée à des fins de propagande par quelque groupe tibétain, ouïghour ou amateur de gymnastique qigong, affilié à la secte Falungong ? Pour conjurer ce terrible péril, chaque province est sur le qui-vive. Des escouades de policiers et de soldats, jugés plus sûrs, ont été sélectionnées pour assurer le transfert du symbole lumineux qui, rappelons-le, fut inventé non par Pierre de Coubertin mais par Carl Diem, le responsable nazi des Jeux de Berlin de 1936... 
L'action de Reporters sans frontières, le refus des moines bouddhistes de Nagano d'héberger la flamme olympique dans leur temple, la crise du Tibet, le séisme du Sichuan, entre autres, ont obligé les dirigeants chinois et les publicitaires - comme l'entreprise d'informatique Lenovo - à reconsidérer l'usage qui pouvait être fait de la flamme et des idéaux olympiques vus de Chine. Les services spéciaux et les organismes de propagande ont alors eu recours à l'arme - à double tranchant - du nationalisme.
Aux quatre coins du globe, le Guoanbu et les secteurs Éducation présents au sein de chaque ambassade ont galvanisé les associations d'étudiants et de Chinois d'outre-mer pour qu'elles manifestent contre la « xénophobie » dont la Chine serait victime, elle qui, de toute éternité, prône l'« amitié entre les peuples »...
Autre exemple : pendant les opérations de sauvetage qui ont suivi le tremblement de terre du Sichuan, les médias chinois ont mis en exergue le comportement exemplaire de l'Unité 8740, une unité spéciale de la Police armée populaire, qui a brillé par son courage et son efficacité. L'objectif ne fait pas de doute : il s'agissait de redorer le blason des hommes en survêtement bleu et blanc et aux lunettes noires, dont les méthodes musclées avaient fait sensation lors du passage de la flamme à Londres et à Paris. 
Forces spéciales et commandos de l'armée
C'est en octobre 2002 que ces unités d'élite, issues du corps des Polices armées populaires (PAP), ont été mises en place pour faire face, pendant la durée des JO, à d'éventuelles prises d'otages ou à des attentats. Rattaché à la région militaire de Pékin, un commando de 300 hommes, baptisé « Léopard des neiges », constitue le fer de lance du dispositif. Cette unité, également appelée Unité de police spéciale, se compose de quatre escadrons : deux sont chargés du contre-terrorisme proprement dit (les 9e et 10e) ; un troisième des colis piégés et autres engins explosifs (11e escadron) ; le dernier (le 12e) étant composé de tireurs d'élite.
Avec d'autres formations du même genre, constituées au sein de la Sécurité publique ou de l'Armée populaire de libération, ces unités se sont entraînées aux côtés de leurs homologues étrangères, y compris dans des pays démocratiques. Ainsi, le Groupement d'intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) ne se contentera pas d'accompagner le plus discrètement possible les athlètes français ; il a dispensé ses conseils aux unités chinoises. Il en va de même pour les SAS britanniques, le GSG9 allemand ou encore les forces spéciales israéliennes.
La collaboration avec les forces spéciales russes est celle qui aura fait couler le plus d'encre. Il est vrai qu'elle vise à souligner le renforcement de l'axe Moscou-Pékin dans ce domaine comme dans bien d'autres. En septembre 2007, l'unité « Léopard des neiges » s'est rendue en Russie pour se livrer à des exercices de simulation de prises d'otages, du type de celle de l'école de Beslan. L'APL n'est pas absente de cette grande chorégraphie sécuritaire. Au Comité de sécurité des JO est, en effet, relié un pôle militaire d'importance : l'« Équipe de commandement de sécurité APL pour les JO ». Dirigé par Tian Yixiang, ce commandement s'appuie sur le secteur renseignement (APL-2) du général Chen Xiaogong, mais aussi sur la Sécurité militaire, qui dépend du Département politique de l'APL. Ancien attaché militaire au Pakistan où il a aidé les moudjahidines afghans dans la guerre contre l'occupant soviétique, le général Chen était tout désigné pour dépêcher l'an passé une délégation d'officiers de renseignement auprès d'Al-Qaïda afin de sommer cette dernière de s'abstenir de toute attaque contre les JO. Rien n'indique, cependant, que l'organisation de Ben Laden avait l'intention de s'en prendre aux Chinois, même si, selon une déclaration du président d'Interpol en mai 2008, des Indonésiens proches de la Jemaah Islamiya auraient été trouvés en possession de plans de la cité olympique.
Quoi qu'il en soit, l'APL s'est vu assigner une série de missions en complément des opérations de sécurité « civile » : la protection aérienne de Pékin et des autres villes censées accueillir des épreuves sportives, comme Qingdao pour les sports nautiques ; la surveillance des points d'entrée maritimes dans les zones côtières ; la riposte à des attaques nucléaires, biologiques ou chimiques (certains bunkers de la ville souterraine de Pékin, bâtie du temps de Mao, ont été modernisés à cet effet, de même que le commandement souterrain de la Commission militaire centrale) ; le soutien tactique en cas d'attentats terroristes ou de prises d'otages. Dans cette optique, au cours de l'année 2007, l'APL a organisé 25 exercices grandeur nature reproduisant des situations de crise. 
Le Bureau 610 et la surveillance des médias
Le dispositif du Parti communiste chinois ne laisse planer aucun doute sur le fait que les médias sont solidement muselés. Tous ceux qui ont cru que les JO fourniraient l'occasion au régime de lâcher du lest en matière de liberté d'expression, conformément aux accords passés avec le Comité olympique international, en sont pour leurs frais. Le dissident Hu Jia, qui s'en était ouvertement ému, a été condamné à trois ans et demi de prison.
Mais c'est évidemment la gestion des médias étrangers qui pose les problèmes les plus délicats pour Pékin. Les débats sur la retransmission en faux direct des épreuves sportives ne sont que la pointe émergée de l'iceberg. Pour limiter les risques de reportages intempestifs, les services spéciaux ont reçu la consigne de cibler les journalistes venus du monde entier.
Jamais un pays n'aura déployé autant de moyens pour surveiller la communauté journalistique. Et, en sens inverse, jamais un régime quasi totalitaire n'aura dû accueillir, à son corps défendant, un nombre aussi impressionnant de représentants des médias démocratiques.
Dans toutes les ambassades chinoises, des équipes ont été constituées pour identifier les journalistes sportifs et généralistes, cerner la nature des médias, déterminer leur attitude - « antagoniste » ou « amicale » - à l'égard de la Chine... Ces fonctionnaires travaillent main dans la main avec les autres services de renseignement : Département information des affaires étrangères ; Bureau 610 ; Guoanbu ; Département chargé du travail de front uni ; Département des liaisons internationales du PCC ; Bureau d'investigation politique du parti, le poste des attachés de police chargés de liaison avec la police du pays hôte ; Département de liaison de l'APL ; 2e Département (APL-2) du poste des attachés de défense, etc. 
Parmi tous ces services, le Bureau 610 émerge du lot. Depuis sa création le 10 juin 1999 (d'où son appellation 6-10), il joue un rôle de coordination dans la surveillance des éléments hostiles. À l'origine, il avait pour vocation de combattre Falungong, ce mouvement d'expression gymnique - qigong - et d'inspiration bouddhisto-taoïste qui avait paralysé trois mois plus tôt le centre de Pékin et assiégé pacifiquement Zhongnanhai, la résidence des dirigeants où habitait le président Jiang Zemin. Mais au cours de la décennie suivante, le Bureau 610 a élargi la gamme de ses attributions, notamment au fichage des journalistes.
Ce travail a naturellement pour objectif d'assurer la sécurité au sens chinois du terme : il s'agit d'éviter que des journalistes venus sous prétexte de couvrir les épreuves sportives ne réalisent des reportages sur des sujets tendancieux. Les Chinois, qui utilisent systématiquement leurs médias d'État comme « couverture » pour mener des activités de renseignement, sont persuadés que la CIA, le BND allemand ou la DGSE française s'apprêtent à envoyer chez eux des bataillons d'« honorables correspondants ». 
Ainsi, selon le professeur Richard Baum de l'Université de Californie, les services spéciaux chinois auraient rédigé plus de 8 000 biographies de journalistes, n'omettant aucun détail (4). Leurs « confrères » chinois en poste à l'étranger, en particulier ceux de l'agence Chine nouvelle, du Quotidien de la Jeunesse ou encore du journal Clarté, se sont révélés dans cette vaste entreprise de précieux auxiliaires.
Au-delà des « espions-journalistes », les services de sécurité se concentrent surtout sur les militants étrangers des droits de l'homme qu'ils soupçonnent de vouloir perturber la bonne marche des joutes sportives. Une banderole portant l'inscription « Vive le Tibet libre ! » déployée pendant une épreuve d'escrime est tout aussi inacceptable aux yeux des « chiens à poil bleu » du Gonganbu qu'un attentat imputé aux Ouïghours (du genre de celui qui a noirci, avec un cocktail Molotov, le portrait de Mao Zedong sur la place Tiananmen en mai 2007)... 
D'où le fichage, par le Bureau 610, des groupes bouddhistes, associations de qigong et autres fédérations d'arts martiaux, non seulement en Chine mais aussi dans des pays (France, RFA, Australie, Canada) considérés comme des viviers de Falungong. Les autorités de Pékin craignent que des membres ou de simples sympathisants de la secte s'infiltrent sur le territoire chinois sous prétexte d'assister à des compétitions sportives et provoquent des incidents. À moins qu'ils n'improvisent des conférences de presse, comme celle organisée à l'automne 2007 par Robert Ménard et l'équipe de Reporters sans frontières non loin du centre de presse des JO, à Pékin... 
Le « Projet 119 » du renseignement sportif
119 : tel est le nombre de médailles que compte obtenir la Chine, tous métaux confondus, or, argent, bronze. D'où le « Projet 119 » élaboré dès les Jeux de Sydney, en l'an 2000, et destiné à faire mordre la poussière aux États-Unis et à la Fédération de Russie.
Pour ce faire, l'Administration générale des sports d'État a mis sur pied une véritable machine de guerre dirigée par Liu Peng, également patron de la fédération sportive de Chine et président du  Comité olympique chinois.
La première expérience remonte à 1987 : cette année-là, le « Département des sports de masse » avait été chargé de repérer, parmi plus de 300 millions d'enfants pratiquant le ping-pong, les jeunes talents capables de porter les espoirs de la Chine dans les compétitions internationales. Depuis, la méthode a été généralisée. Les services compétents ont identifié des « niches » où les athlètes chinois ont des chances de se distinguer : tir, tir à l'arc, cyclisme, aviron, lutte féminine, etc. Des milliers d'agents de renseignement technique, rattachés au département « Sports de compétition » (dirigé par Xiao Tian) ou aux « liaisons étrangères » (que dirige Song Luzeng depuis l'été 2007), ont passé leur temps à écumer les stades, scruter les athlètes, observer leur style, leur tactique, débusquer la moindre de leurs faiblesses physiques ou de leurs failles psychologiques. Des secteurs entiers des services spéciaux civils et de l'Armée populaire de libération leur ont prêté main-forte.
Déjà, aux Jeux olympiques d'Athènes, la Chine ne s'était pas contentée de remporter 31 médailles d'or (contre 35 aux États-Unis) ; elle a introduit du sang neuf dans toutes les disciplines, y compris celles qu'elle avait totalement ignorées jusque-là. Jamais Pékin n'avait envoyé autant de jeunes athlètes (pas moins de 407) défendre ses couleurs. Nombre d'entre eux ont rompu leurs premières lances à cette occasion avec, en ligne de mire, les Jeux de Pékin. Il a suffi, par exemple, d'un peu moins de 13 secondes à Liu Xiang, médaille d'or du 110 mètres haies, pour devenir un héros national.
Le Projet 119 comporte évidemment sa part d'ombre (achat d'entraîneurs étrangers, infiltration d'équipes rivales, manipulations génétiques - dans la grande tradition des « camarades de l'ex-RDA » - visant à rendre le dopage biochimique indétectable (5)) ; mais force est de constater qu'il a porté ses fruits, du moins dans sa première phase... Il est vrai que les agences traditionnelles du renseignement ont contribué à son succès. Ainsi, plusieurs fédérations sportives européennes, telles celles de canoë-kayak ou de boxe en Grande-Bretagne, se sont aperçues que leurs échanges de courriels - entre athlètes et entraîneurs - avaient été détournés grâce aux gigantesques moyens de l'infoguerre déployés par les 3e et 4e départements de l'Armée populaire de libération...
Une chose est sûre, en tout cas : à défaut de lui garantir la victoire sur les pistes cendrées ou dans les piscines, cette formidable mobilisation permettra à la Chine de décrocher la médaille d'or de l'espionnage !
Notes :
(1) Liang Lijuan, He Zhenliang and China's Olympic Dream, Foreign Languages Press, Pékin, 2007.
(2) On lira avec bonheur le thriller du spécialiste de la Défense Daniel Hervouët, Jeux de Chine, 2008, Nouveau Monde Éditions, qui présente une simulation de tels risques pendant les JO.
(3) Voir Intelligence Online, n° 569, 24 avril 2008 : Pékin, réorganisation du renseignement sur la France.
(4) Richard Baum, « Beijing Recoils Under the Global Spotlight », The Far East Economic Review, avril 2008.
(5) La télévision allemande ZDF a révélé, le 27 mai 2008, que l'entraîneur de l'équipe de lutte chinoise aux JO, Wolfgang Nitschke, est non seulement un ancien athlète de RDA mais qu'il participait avant la chute du Mur de Berlin au système du « tout-dopage » est-allemand sous l'égide de la Sûreté de l'État, la STASI...