Politique Internationale - La Revue n°97 - AUTOMNE - 2002

sommaire du n° 97
QUAND LA CHINE EXPLOSERA ...
Article de William J. Holstein
Journaliste
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QUAND LA CHINE EXPLOSERA ...

 

Depuis la chute du mur de Berlin et l'effondrement du bloc soviétique, les dirigeants chinois appréhendent plus que tout l'émergence d'un syndicat autonome, de type Solidarnosc, qui parviendrait à canaliser les exigences de la classe ouvrière. Particulièrement attentif à une évolution de ce genre, le régime a toujours veillé à contrôler étroitement le syndicat officiel, à empêcher l'émergence de centrales autonomes et à calmer les revendications les plus bruyantes. Au cours du printemps et de l'été 2002, pourtant, les mouvements de protestation, en particulier dans le nord de la Chine, ont pris une ampleur inconnue depuis les grandes manifestations démocratiques de la place Tian'anmen en 1989. Faut-il en conclure que la Chine est au bord de l'explosion sociale et que les coups de boutoir donnés par les dizaines de milliers d'ouvriers rassemblés devant les portes des usines désaffectées finiront par déstabiliser le pays dans son ensemble? Il semble que, cette fois encore, Pékin ait réussi à sauver la mise. L'équilibre, de plus en plus précaire, entre la Chine des nantis (150 millions de personnes) et la Chine des laissés-pour-compte (au bas mot un milliard de paysans et d'ouvriers) se maintient tant bien que mal. Mais pour combien de temps?

Par son ampleur, sa durée, la réaction des autorités, le contenu des revendications et l'abondance des informations qui ont filtré jusqu'en Occident, le mouvement ouvrier du printemps 2002 a joué le rôle de révélateur de la crise sociale.

Les premières manifestations ont eu lieu au mois de mars dans deux villes industrielles de l'ancienne Mandchourie: Liaoyang (au Liaoning) et Daqing (au Heilongjiang). Une fois n'est pas coutume, les observateurs étrangers ont été tenus informés au jour le jour de l'évolution de la situation. Pourtant, au même moment, de nombreuses personnes interrogées à Pékin, à quelques centaines de kilomètres plus au sud, ont affirmé ne rien savoir de ce qui se déroulait dans les provinces voisines. Ce phénomène surprenant confirme le poids de la censure sur la presse officielle; il montre aussi à quel point les nouvelles technologies — Internet et la téléphonie mobile — ont bouleversé les relations entre les citoyens chinois et le reste du monde.

L'une des personnalités qui a le plus contribué à lever la chape de silence qui entoure habituellement ce genre d'événement est Han Dongfang. Basé depuis près de dix ans à Hong Kong, il est l'animateur, avec Cai Chongguo, qui vit à Paris, du China Labour Bulletin. Ce bulletin est envoyé clandestinement en Chine, mais il est surtout diffusé massivement en chinois sur Internet. C'est grâce au travail infatigable de Han Dongfang, qui reste en contact téléphonique avec des milliers d'ouvriers, de chômeurs, de retraités, de cadres et de représentants du syndicat officiel comme de la police, à travers l'ensemble du pays, que nous avons pu reconstituer ici la chronologie des faits.

 

La Terre Sainte du maoïsme

 

Tout est donc parti des provinces du nord-est de la Chine — cette région que les journalistes anglophones ont baptisée, fort à propos, la «rust belt». Cette «ceinture rouillée» est composée d'une série de centres industriels qui ont fait les belles heures du maoïsme des années 1950 et 1960: les puits pétrolifères du Heilongjiang, les complexes sidérurgiques du Liaoning, et plusieurs sites de construction d'avions, de locomotives, de machines-outils et d'industrie textile. A l'époque, ces immenses danwei, ou unités de travail, qui regroupaient plusieurs milliers voire plusieurs dizaines de milliers d'ouvriers, étaient considérés comme des modèles. Le plus célèbre était l'exploitation pétrolière de Daqing. Tous les Chinois ont encore en tête ce slogan martelé quotidiennement: «En industrie, le pays s'inspire de Daqing.» L'inspiration en question était d'ordre moral: il s'agissait de tout sacrifier à l'édification du socialisme, d'offrir sa force, son intelligence et son temps pour rattraper au plus vite les pays industrialisés. Il s'agissait également pour l'Etat de garantir à ceux qu'il employait aussi bien le travail à vie que le logement, la protection sociale, la retraite, des écoles, des terrains de sport, des crèches et des cantines... Bref, l'ouvrier se donnait tout entier et était totalement pris en charge, libéré de tout souci matériel afin de se consacrer efficacement à sa tâche.

Dans les années 1950, la nationalisation des biens de production a représenté pour le peuple chinois, ainsi privé du droit de propriété, une «première spoliation». Aujourd'hui, souligne le politologue Yu Haocheng, «la “réforme des entreprises d'Etat” signifie pour les ouvriers “mis à pied” que l'argent de leurs retraites et de leur assurance-maladie a été prélevé pendant des dizaines d'années pour rien. Autrement dit, ils ont l'impression d'être spoliés pour la deuxième fois et, cette fois-ci, on leur retire cette fameuse “sécurité” pour laquelle ils avaient renoncé à la liberté depuis si longtemps.»

Cette sensation de «spoliation» est sans doute perçue de façon plus aiguë dans le Dongbei (nord-est) qu'ailleurs, en raison de la forte concentration d'ouvriers au chômage — que ce chômage soit réel ou déguisé — et du ralentissement de l'activité économique. Avec 100 millions d'habitants pour une superficie d'environ 800000 km2, la région a une densité relativement faible pour la Chine. L'explication tient en partie à la rudesse du climat qui maintient la température autour de -10° à -20° C pendant plusieurs mois d'hiver. Cette particularité a son importance: lorsque les ouvriers sont licenciés, ils perdent non seulement leur salaire, mais leurs indemnités de chauffage, à moins qu'ils ne soient logés dans des immeubles appartenant à leur entreprise — et chauffés par elle.

 

Une étincelle met le feu à la plaine

 

C'est précisément la décision du Bureau de l'administration du pétrole de Daqing (BAPD) — qui gère les exploitations locales de Petro China — de supprimer les primes de chauffage et d'augmenter les cotisations obligatoires pour les retraites et la protection sociale qui a mis le feu aux poudres. Pendant plusieurs semaines, de 10 à 50000 ouvriers, en poste ou licenciés, ont fait le siège du BAPD; et lorsque, par deux fois, le gouvernement a envoyé un régiment de blindés pour effrayer les manifestants, les véhicules ont dû se frayer un chemin à travers la foule qui refusait de bouger.

L'impact catastrophique de la répression de Tian'anmen, en 1989, sur les relations de la Chine avec le reste du monde a sans doute évité un nouveau bain de sang. Ce n'est pas le seul facteur. Une bonne partie des dirigeants chinois ont fait leurs classes dans les différentes succursales de Petro China et se sentent toujours sentimentalement attachés aux ouvriers de la région. Ils savent qu'en s'attaquant à l'ancienne élite ouvrière de la Chine, ils perdraient le peu de légitimité politique qui leur reste. De plus, les soldats et les policiers dépêchés sur les lieux ne semblent pas avoir le cœur à la tâche: eux aussi sont démotivés. Ils sont de plus en plus mal payés; leurs frères, pères, ou parents proches sont au chômage, partiel ou définitif; et ils ne comprennent que trop bien les revendications de ceux qu'ils sont censés réprimer.

Le 11 mars, les ouvriers de Liaoyang ont rejoint leurs camarades de Daqing dans la rue. Ce jour-là, et les suivants, environ 10000 personnes, licenciées des dix entreprises d'Etat de la ville, ont réclamé le versement des salaires impayés, une assurance-maladie, des allocations de chômage minimales et la comparution devant les tribunaux des dirigeants corrompus de l'usine de métallurgie Ferro Alloy. Liaoyang se trouve à plus de 500 km au nord de Pékin, dans la province du Liaoning, l'une des zones industrielles les plus touchées par les restructurations et les fermetures d'entreprises d'Etat. 540000 suppressions de postes y ont été annoncées en 2002, soit un tiers des effectifs. Le 12 mars, une réunion eut lieu qui rassembla treize délégués du personnel élus ainsi que l'ensemble de l'équipe municipale. D'autres réunions étaient prévues mais, le 17 mars, un des délégués, Yao Fuxin, fut capturé par la police. Le 18 mars, plus de 30000 licenciés et travailleurs de vingt entreprises d'Etat de la ville ont fait le siège du gouvernement et de la police, exigeant la libération de Yao Fuxin, le paiement des arriérés de salaires et des allocations de chômage. Le lendemain, malgré le bouclage des forces de l'ordre, ils étaient encore 10000. Le China Labour Bulletin de Han Dongfang cite des témoignages saisis au vol: «Je dirais que sur les 20000 personnes qui étaient dans la rue, la moitié étaient des manifestants et les autres des spectateurs, mais beaucoup de ces spectateurs étaient aussi des chômeurs.» Un autre: «Ici il y a des gens qui n'ont pas reçu leurs allocations de chômage depuis deux ans et plus.»

De retour de Pékin où il venait d'assister à la session annuelle de l'Assemblée nationale populaire, le président du Parlement local, Gong Shangwu, fit alors une déclaration malheureuse. Il affirma à la télévision qu'il n'y avait pas de chômeurs dans sa ville, et qu'une excellente politique de protection sociale y avait été mise en place. Un tel mensonge provoqua la fureur des manifestants qui dénoncèrent sa politique de fermeture et de mise en faillite des entreprises d'Etat et exigèrent sa démission.

 

L'arrestation des leaders

 

Les manifestations se soldèrent par l'arrestation de trois autres délégués: Pang Qingxiang, 58 ans; Xiao Yunliang, 57 ans; et Wang Zhaoming, 39 ans. Le 29 mars, les quatre hommes furent formellement accusés d'avoir «rassemblé une foule pour perturber l'ordre social», un crime passible de prison aux termes de l'article 290 du Code pénal chinois. Fait étrange, la femme de Yao Fuxin ne fut autorisée à rendre visite à son mari que le 11 avril, après qu'il eut été transféré de l'hôpital à la prison de Tieling. Il semblerait qu'il ait été victime d'une attaque cérébrale ayant provoqué une légère paralysie du côté droit. Elle soupçonne que la crise a été provoquée par des coups ou autres mauvais traitements, car son mari n'avait jamais souffert de maux de ce genre auparavant.

Pendant ce temps, à Daqing, à 500 kilomètres plus au nord, on suivait avec intérêt l'évolution de la situation. Instruits par l'expérience de leurs camarades de Liaoyang, les manifestants refusèrent d'élire leurs propres représentants, comme le leur avaient pourtant suggéré les autorités locales. A Daqing, qui abritait autrefois les ouvriers les mieux payés de Chine, avec des salaires allant jusqu'à 6000 yuan par mois (l'équivalent de près de 1000 euros), 80000 d'entre eux ont été licenciés depuis l'an 2000 sur un total de 300000. Ils ont à l'époque touché une prime unique de départ correspondant à environ 13000 euros, mais ils ont dû renoncer du même coup à leur retraite et aux droits sociaux. Comme l'a reconnu un cadre du syndicat officiel de Daqing à Han Dongfang, le BAPD s'est bien gardé de leur expliquer les termes du contrat. En fait, ils se sont retrouvés avec un papier entre les mains et les directeurs leur ont dit: «C'est à prendre ou à laisser, vous êtes congédiés de toute façon. Et ne comptez pas sur nous pour vous aider plus tard.» Ces ouvriers, qui avaient tous vingt ou trente ans d'expérience professionnelle, ont été renvoyés dans leurs foyers avec quelques milliers de yuan en poche en guise de remerciement! Or, au BAPD, tout le monde n'est pas logé à la même enseigne: un chef de département peut toucher plus de 100000 yuan par mois, un chef de section 50000, les petits cadres de 10 à 20000 yuan, sans compter les primes de fin d'année. Les ouvriers, dont le salaire moyen tourne autour de 4-5000 yuan, ont vite fait le calcul: il leur faut travailler pendant vingt ans pour percevoir l'équivalent du revenu annuel de leur supérieur. Et voilà qu'on leur demande de payer plus de 10000 yuan pour couvrir leurs frais d'assurance. Au moindre pépin de santé, les voilà ruinés.

 

Chunghua Inc.

 

On sent bien, à travers ce saisissant constat, la dureté des rapports sociaux à l'œuvre dans la «Chunghua Inc.» («Chine Inc.»), comme Kenichi Ohmae a surnommé avec humour le système actuel. «La République populaire incarne maintenant deux systèmes: le gouvernement communiste, centralisé, autocratique, dominé par une idéologie dépassée et ses intérêts militaires, et un régime économique de marché décentralisé. Délibérément ou pas, la Chine se réorganise pour contrebalancer l'autorité centrale et le bien public par l'octroi de droits décentralisés, de la même façon que les entreprises contrebalancent le pouvoir du siège social par le contrôle des filiales. Cette transformation débouche sur un modèle géopolitique entièrement nouveau: la nation conçue comme une entreprise.» Une entreprise bien durement gérée, semble-t-il!

En réalité, le processus est en cours, mais il n'est pas encore achevé. A Liaoyang et Daqing, comme à Mianyang au Sichuan en 1997, lorsque quelques dizaines de milliers d'ouvriers ont manifesté pour réclamer les allocations de chômage qu'avait détournées un chef d'entreprise, et comme dans des centaines d'autres cas, la crise se résout toujours de la même manière: le gouvernement central se voit contraint, tôt ou tard, de dépêcher sur place quelques hauts responsables munis de valises bourrées de billets de banque pour payer une partie des arriérés. La stabilité du pays est à ce prix. Cai Chongguo, interrogé à Paris en septembre 2002, estimait que la moitié des salaires et des allocations impayés de Liaoyang et de Daqing avaient été versés. Autre gage donné aux agitateurs: le parlementaire honni Gong Shangwu a été arrêté. Mais les quatre délégués de Liaoyang sont toujours sous les verrous et leur condamnation n'était toujours pas tombée à la mi-septembre. Les manifestations se poursuivent, même si elles faiblissent en intensité. A Daqing, en revanche, où les ouvriers avaient refusé d'élire des délégués, arrestations, disparitions et persécutions diverses se multiplient dans un climat de terreur dont le journaliste Jiang Xueqin a rendu compte en des termes bouleversants peu après son expulsion de Chine, en juin dernier, alors qu'il tentait d'effectuer un reportage filmé sur les événements.

 

Les quatre grands maux de la Chine

 

La corruption

 

Les leitmotive lancinants de toutes les explosions de colère portent sur quatre thèmes: la corruption, le chômage, les retraites, la protection sociale. La corruption paraissant être en Chine la mère de tous les maux, c'est par elle que nous commencerons, par le biais d'un cas significatif. Il s'agit d'un journaliste chinois, Jiang Weiping, kidnappé à Dalian (Liaoning) le 4 décembre 2000 et condamné à neuf ans de prison le 5 septembre 2001. Son crime? Avoir dénoncé des faits de corruption dans un magazine de Hong Kong, Qianshao. Il avait osé écrire que le vice-maire de Shenyang, capitale du Liaoning, Ma Xiangdong, avait dilapidé 30 millions de yuan dans les casinos de Macao. Il avait également affirmé que Qian Dihua, vice-maire de Daqing (comme par hasard!) entretenait 29 maîtresses, auxquelles il avait offert appartements et voitures. Entre-temps, Ma Xiangdong a été exécuté, et Qian Dihua arrêté. Un esprit cartésien penserait que Jiang Weiping aurait donc été libéré, puisque ses informations ont été vérifiées. Le problème, c'est que ce courageux enquêteur avait laissé entendre que les deux lascars (et de nombreux autres compères) avaient été protégés par le maire de Dalian de l'époque, Bo Xilai, fils d'un vétéran de la Longue Marche, Bo Yibo. Durant l'incarcération de Jiang, Bo Xilai a été promu gouverneur de la province du Liaoning , et l'on murmure qu'il pourrait accéder au Comité central à l'occasion du XVIe Congrès du Parti. Autant dire qu'il n'a aucune envie de voir ce trublion de Jiang Weiping risquer de perturber sa belle ascension s'il se trouvait de nouveau en liberté.

La question de la corruption et des inégalités sociales en Chine est trop vaste pour être traitée en quelques lignes. Mais, pour s'en faire une idée, il suffit de rappeler que parmi les Chinois les plus riches, dont la fortune est évaluée à plusieurs dizaines de millions de dollars, seuls quatre ont payé des impôts en 2001. Relevés au mois d'août dernier dans la Far Eastern Economic Review (du 8 et du 22), les deux faits divers suivants n'ont rien d'exceptionnel: «Un ancien fonctionnaire de la Banque centrale a été exécuté pour avoir volé près de 1,9 million de dollars à l'aide de faux transferts d'argent et de faux reçus»; «Un employé de la Banque de la construction a volé 2,5 millions de dollars de sa filiale au Zhejiang et a tout perdu au jeu.» Et il ne s'agit là que de peccadilles comparé aux scandales qui ont secoué en leur temps la province de Hainan, la ville de Xiamen, et valu l'arrestation de l'ancien maire de Pékin, Chen Xitong, ou encore l'exécution du vice-gouverneur du Jiangxi...

 

Le chômage

 

Si les manifestations prennent un tour aussi systématique, c'est évidemment que le chômage ne cesse de croître. Le nombre officiel des ouvriers ayant perdu leur emploi, qui était de 3 millions en 1993, est passé à 17,24 millions en 1998. Selon le ministre de l'Economie Li Rongrong, qui s'est exprimé le 8 mars 2002 à l'Assemblée nationale, ils seraient 25 millions à avoir dû quitter les entreprises d'Etat depuis 1998. Il est vrai que certains ont retrouvé du travail, mais l'augmentation des conflits sociaux semble bien indiquer que la majorité des ouvriers licenciés vivent dans des conditions de grande précarité. Au niveau local, l'agglomération méridionale de Shenzhen a connu 209 conflits en 1993, contre 12000 en 2000 ! A l'échelle nationale, les chiffres les plus souvent cités sont 200000 en 1999 et 270000 en 2000...

Dans une étude très poussée publiée par l'INED en décembre 2001, François Gipouloux distingue entre chômage «visible» et chômage «caché». Pour le premier, il estime que la moyenne nationale en 1998 se situait à 9,58% de la population active. Quant au second, il l'évaluait à 18,35%, avec un pic de 31,22% pour la province du Liaoning (toujours elle!). Gipouloux entend par «chômage caché» les sureffectifs des entreprises d'Etat, c'est-à-dire les ouvriers qui ont été priés de xiagang comme on dit pudiquement, c'est-à-dire de «descendre de leur poste», et qui ne touchent pas nécessairement d'allocation. Jusqu'à l'entrée de la Chine dans l'OMC, à la fin de l'année 2001, les xiagang bénéficiaient encore d'une faible couverture sociale. Ce n'est plus le cas depuis le début de l'année 2002: le gouvernement a mis fin à leur statut particulier pour les transformer en simples «chômeurs»!

Un autre observateur attentif de la Chine, Michel de Grandi , constate que «les deux dernières décennies ont montré que la croissance soutenue a été peu créatrice d'emplois. Au cours des années 1980, le PIB a progressé en moyenne de 9,3%, l'emploi de 3%. Dans les années 1990, ce fut pire encore puisque, face à une croissance moyenne de 10,4%, l'emploi s'est contracté de 1,1%. Chaque année, 12 millions de personnes ont quitté le secteur peu rentable dans lequel elles travaillaient.» Le gouvernement n'ayant pas pris soin, durant les années de forte croissance, de mettre de l'argent de côté pour alimenter des caisses destinées à verser des allocations de chômage, on voit mal comment les conflits sociaux pourraient se résorber à court et moyen terme.

 

Les retraites

 

Mais le pire est peut-être à venir! La population chinoise est en train de vieillir rapidement et la crise des retraites promet d'être plus dévastatrice encore que celle du chômage. Pour des raisons culturelles spécifiques, on constate contre toute attente que les manifestants les plus actifs ne sont pas les chômeurs mais les retraités. Comme l'ont très finement analysé William Hurst et Kevin O'Brien, les «retraités sont particulièrement prompts à descendre dans la rue parce que leurs souffrances sont intenses et qu'elles sont généralement perçues comme légitimes. Elles se justifient par la “biographie des acteurs”, souvent nostalgiques de certains aspects de la période maoïste. De plus, ils apportent un élément moral à la résistance économique.» Les deux chercheurs remarquent que, aux yeux des Chinois ordinaires, le non-paiement des retraites constitue une atteinte aux droits de la personne beaucoup plus grave que le non-paiement des salaires ou des allocations chômage. Les personnes âgées de plus de 50 ans ont, d'après les sources citées, en quelque sorte un droit «sacré» à ne pas fournir de trop gros efforts au travail. A l'appui de leur thèse, les deux auteurs s'appuient sur le concept de «disponibilité biographique»: chez les jeunes Américains, cette période s'étendrait entre le moment où ils se libèrent de la tutelle parentale et celui où ils deviennent parents à leur tour, alors qu'en Chine cette «disponibilité», qui encouragerait toutes les audaces, se situerait entre 50 et 65 ans! En effet, les personnes de 50 ans n'ont plus d'enfants à charge, et ne sont pas encore entrées dans le «grand âge». Elles estiment donc n'avoir rien à perdre en prenant le risque de se faire arrêter ou molester par la police. Il est d'ailleurs frappant de constater qu'à une exception près les quatre délégués arrêtés à Liaoyang en mars appartiennent à cette tranche d'âge.

Là non plus, l'avenir ne permet pas d'espérer une amélioration: alors que les plus de 60 ans représentaient 10% de la population totale en 2000, ils seront 13% en 2010. Comment les entreprises d'Etat, pour ne citer qu'elles, qui sont déjà en difficulté aujourd'hui, parviendront-elles à verser des pensions à ces dizaines de millions de retraités? L'économiste David Murphy affirme, pour sa part, que «le système des retraites chinois, qui reste pour le moment confiné aux centres urbains les plus importants, et qui n'a été établi qu'à partir de 1995, est sur le point de s'effondrer». D'ici à 2004, l'Etat devra verser 6 milliards de dollars pour maintenir les retraites urbaines à leur niveau actuel (rien n'est prévu pour les paysans qui représentent la moitié de la population) mais, compte tenu du vieillissement de la population, le déficit pourrait atteindre les 110 milliards de dollars d'ici à 2010.

 

La couverture sociale

 

Enfin, la dernière grande plaie dont souffre la population chinoise est l'absence de couverture maladie. De plus en plus orientés vers le profit, les hôpitaux exigent de leurs patients des cautions considérables avant d'accepter de les prendre en charge. Les personnes les plus touchées par cette situation sont bien sûr les plus pauvres, dont la santé est la plus fragile et qui se recrutent généralement dans une catégorie de la population dont nous avons peu parlé jusqu'à présent: les 900 millions de paysans. Lorsque, au début des années 1980, les réformes économiques ont été engagées, rien n'a été prévu pour doter les campagnes d'un minimum d'infrastructures médicales. La période précédente avait vu la mise en place d'un système rudimentaire mais efficace, fondé sur les fameux «médecins aux pieds nus». Rao Keqin, qui dirige le Centre d'informations statistiques du ministère de la Santé, affirme que le pourcentage des paysans couverts par un réseau de coopératives rurales médicales était passé de 90% en 1979 à 9,6% six ans plus tard . En 2001, Rao Keqin et Liu Yuanli, un professeur de la Harvard School of Public Health ont publié un rapport qui est censé avoir atterri sur le bureau de Jiang Zemin. Ce n'est donc qu'en 2002 que le secrétaire général du Parti du pays le plus peuplé du monde a donné l'ordre de mettre sur pied au plus vite un système d'assurance-maladie en faveur des paysans!

Dans le même ordre d'idées, un économiste de l'université Harvard, William Hsiao, estime que pour dix paysans qui parviennent à sortir de la pauvreté, douze autres y retombent à cause du fardeau des dépenses médicales. Il suffit qu'un vieux parent tombe malade pour que les enfants, conjoints et même petits-enfants se retrouvent dans le dénuement le plus total.

 

Vers l'explosion?

 

En zone rurale, le nombre de conflits sociaux a crû dans des proportions alarmantes au cours des années 1990: on ne compte plus les maisons de cadres attaquées, les bureaux de police ou les préfectures détruits. Les drames provoqués par les tragédies individuelles ne risquent-ils pas, à leur tour, de faire exploser le fragile consensus social? Il est difficile de l'affirmer: l'Histoire a maintes fois montré combien les capacités d'endurance du peuple chinois étaient immenses.

Ce qui est plus facile à mesurer, en revanche, c'est l'évolution récente des rapports sociaux. L'Etat chinois se retire à grande vitesse de ce qui reste des entreprises d'Etat, et laisse une marge de plus en plus importante aux acteurs économiques. Entreprises d'Etat ou privées peuvent aujourd'hui embaucher ou licencier à leur gré, avec pour seul souci la rentabilité à court terme. Mais la dictature est toujours en place et chaque conflit met aux prises les mêmes acteurs: d'un côté, les patrons administrateurs des entreprises d'Etat, en collusion étroite avec les autorités communistes et, de l'autre, les ouvriers (ou les paysans) lésés. Circonstance aggravante: le pouvoir contrôle les médias. Les individus qui essaient de se battre pour leurs droits se trouvent donc particulièrement démunis. Comme le répètent Cai Chongguo et Han Dongfang depuis des années, «en raison du grave déséquilibre des forces sociales provoqué par les profondes mutations économiques, le statut de la classe ouvrière est en chute libre». Le but du mouvement ouvrier autonome que suit et encourage Han Dongfang est de rétablir un dialogue entre les forces en présence et d'éviter que la Chine n'explose sous la pression de ses contradictions: sans syndicats indépendants, sans presse libre, sans liberté de manifester et de s'associer, comment peut-on espérer le retour à la raison dans les cercles politiques et l'entreprise?

Pourtant, si l'on s'aventurait à émettre un pronostic, force serait de reconnaître que les conflits sociaux en Chine ne mettront probablement pas en péril le pouvoir dans un avenir immédiat. De plus en plus livrés à eux-mêmes, les Chinois semblent devoir s'appliquer la consigne que tout émigré apprend dès son arrivée dans le Nouveau Monde: «Swim or sink!» («Tu nages ou tu coules!»).
Notes :

(1) Voir la revue éditée à New York en chinois Beijing Spring, no 108, mai 2002.
(2) Cet ancien conseiller de plusieurs gouvernements japonais s'exprimait ainsi dans un article du Figaro publié le 4 septembre 2002.
(3) De nationalité canadienne, Jiang Xueqin travaillait pour la Far Eastern Economic Review depuis deux ans lorsqu'il a été embarqué de force dans un avion le 5 juin 2002 et expulsé, obligé de laisser son épouse (chinoise) sur place. Son témoignage est paru dans cette même revue le 8 août 2002.
(4) Les campagnes d'Amnesty International, qui réclament la libération de Jiang Weiping, sont donc maintenant adressées à... Bo Xilai ! Action urgente, Londres, 5 avril 2002.
(5) Ces chiffres sont parus dans le China Quarterly de juin 2002, dans un article de Yongshun Cai. Celui-ci précise que les chiffres réels sont sûrement beaucoup plus importants et cite un autre article de Dorothy Solinger, publié également dans China Quarterly, paru dans cette même revue, no 167, 2001, intitulé « Why we cannot count the unemployed ».
(6) Chiffres cités par Martin Fackler, International Herald Tribune, 21 août 2002.
(7) Zhongguo Xinwen Zhoukan, novembre 2001.
(8) Les Échos, 15 décembre 2001.
(9) « China's Contentious pensioners », China Quarterly, no 170, juin 2002.
(10) Far Eastern Economic Review, 11 avril 2002.
(11) Cité par Susan Lawrence dans la Far Eastern Economic Review du 13 juin 2002.
(12) Idem.