Politique Internationale - La Revue n°115 - PRINTEMPS - 2007

sommaire du n° 115
ASIE CENTRALE: LE RETOUR DE LA RUSSIE
Article de Marlène LARUELLE
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Pressée de reconquérir son statut de grande puissance, la Russie de Vladimir Poutine cherche à réaffirmer sa présence dans l'espace post-soviétique. L'Asie centrale se trouve au coeur de cette nouvelle stratégie : disposant de marges de manoeuvre bien plus étroites que l'Ukraine, la Moldavie et le Caucase, les États centre-asiatiques sont favorables - parfois à contrecoeur - à ce nouveau leadership régional. Un leadership qui s'affirme tant sur le plan politique (soutien du Kremlin aux régimes en place, y compris les plus dictatoriaux) que stratégique (Organisation du traité de sécurité collective et Organisation de coopération de Shanghai) et économique (prise de contrôle des richesses du sous-sol par des firmes russes). Visiblement, Moscou entend rester maître des anciennes républiques et continuer à peser sur leur évolution. Après plusieurs années de rapprochement avec les États-Unis, la région retourne donc partiellement dans le giron russe et s'insère sur la scène internationale au sein d'un bloc « continental » centré sur le nouveau partenariat Russie-Chine.Le retour politique de la Russie : soutenir des États peu démocratiques
Dans les années 1990, l'Asie centrale ne fait pas partie des priorités politiques de la Russie. Moscou ne cherche guère, par exemple, à défendre l'importante minorité russe dans la région (près de 10 millions de personnes en 1989) et investit peu dans les structures de la « russophonie » (écoles, universités, médias, etc.), gage d'une certaine influence culturelle (1). Par le décret du 14 septembre 1995, la CEI est néanmoins déclarée « espace d'intérêt vital » pour la Russie, qui affirme disposer d'un droit de regard sur les frontières méridionales de l'ancienne Union soviétique. Sur le plan économique aussi, la Russie de Boris Eltsine s'efface progressivement et laisse émerger un espace dans lequel s'engouffrent les firmes occidentales, notamment américaines, ainsi que les nouveaux partenaires asiatiques et moyen-orientaux de l'Asie centrale (Turquie, Iran, Chine, etc.) (2). La Fédération se contente de rester présente sur le plan stratégique : location du site de la base spatiale de Baïkonour au Kazakhstan ; maintien de troupes russes au Kirghizstan et au Turkménistan le long des frontières avec la Chine, l'Afghanistan et l'Iran ; engagement militaire au Tadjikistan durant la guerre civile (1992-1997) et après les accords de paix de 1997 ; pression politique sur les nouveaux États afin qu'ils adhèrent au Traité de sécurité collective (TSC) de la CEI.
L'arrivée de Vladimir Poutine au poste de premier ministre à l'été 1999, puis de président en mars 2000, marque un tournant. Après le relâchement des années eltsiniennes, la « reprise en main » poutinienne annonce un rapprochement politique entre la Russie et l'Asie centrale. En novembre et décembre 1999, le nouvel homme fort du Kremlin se rend au Tadjikistan et en Ouzbékistan, puis visite de nouveau l'Ouzbékistan et le Turkménistan en mai 2000. Le 28 juin 2000, Vladimir Poutine définit les grandes lignes de sa politique étrangère. Priorité est donnée aux États de la CEI et au développement d'une diplomatie active vis-à-vis de partenaires asiatiques majeurs comme l'Inde, l'Iran et la Chine. Les relations avec les deux États les plus réticents à l'influence russe - le Turkménistan et l'Ouzbékistan - s'améliorent lentement, et la visite de Poutine dans les deux capitales est considérée comme un succès diplomatique. Les trois autres États, qui cherchent à mener une politique plus équilibrée entre Occident et Russie, se montrent eux aussi sensibles au message de redressement diffusé par le Kremlin (3).
Le durcissement des régimes centre-asiatiques tout au long des années 1990 a, en effet, contribué à distendre le lien avec les pays occidentaux, tout spécialement avec les États-Unis, ainsi qu'avec les organismes internationaux. Les pouvoirs locaux sont régulièrement épinglés pour leurs piètres résultats en matière de démocratisation, de société civile, de bonne gouvernance et de droits de l'homme (4). Ce qui n'empêche pas les observateurs venus de Russie et de la CEI pour surveiller les divers scrutins centre-asiatiques de valider sans sourciller les processus électoraux en cours. Il est vrai que la lutte contre la menace islamiste constitue un puissant ciment. Les États centre-asiatiques soutiennent la Russie dans sa guerre en Tchétchénie en échange de l'appui du Kremlin dans leur lutte contre le Mouvement islamique d'Ouzbékistan, le Hizb ut-Tahrir ou l'opposition en général. Après le 11 septembre 2001, le discours américain autour de la « guerre contre la terreur » permet de tisser de nouveaux liens entre cercles dirigeants et d'affirmer que les États centre-asiatiques et la Russie sont, eux aussi, victimes de l'islamisme internationalisé.
La coopération russo-américaine est de courte durée : la guerre en Irak et des divergences de vues sur plusieurs dossiers internationaux, en particulier sur l'Iran, la Corée du Nord et le Kosovo, conduisent à durcir les positions. Les « révolutions de couleur » en Géorgie en 2003, en Ukraine en 2004 et au Kirghizstan en 2005 accélèrent le rapprochement entre les États centre-asiatiques et leur ancien tuteur. La hantise de Moscou est de voir des pays voisins aussi stratégiques tomber aux mains de régimes « occidentalistes ». Quant aux présidents kazakh Nursultan Nazarbaev, ouzbek Islam Karimov et tadjik Emomali Rakhmonov, qui se sentent indirectement visés par ces révolutions, ils cherchent un appui du côté du Kremlin.
L'alliance russo-centre-asiatique connaît son apogée lors de l'insurrection d'Andijan du 13 mai 2005 et sa répression violente par les autorités ouzbèkes. Alors que les pays occidentaux condamnent le régime pour son utilisation immodérée de la force et récusent la théorie officielle d'un coup d'État islamiste, la Russie, tout comme la Chine, se porte sans hésiter au secours d'Islam Karimov. En novembre 2005, les États-Unis sont contraints d'évacuer la base de Karchi-Khanabad (5) - un départ qui symbolise la volte-face de Tachkent en faveur de Moscou et de Pékin. Les dirigeants centre-asiatiques ne retournent pas par plaisir dans le giron du « grand frère » russe mais apprécient la position pragmatique du Kremlin. Sa volonté de prôner une coopération stratégique et un développement économique commun sans droit de regard sur les situations intérieures ne peut que plaire à des régimes qui souhaitent maintenir le principe poutinien de la « verticale du pouvoir » et se refusent à envisager la moindre alternance politique.
La réorganisation régionale : le renforcement multilatéral des liens Asie centrale-Russie
Le retour de la Russie en Asie centrale n'est pas uniquement politique. Il s'accompagne d'un resserrement des liens stratégiques et militaires sous deux formes : la mise en place d'une coopération bilatérale et la relance de la coopération régionale. La politique étrangère de la Russie poutinienne s'est désormais convertie au réalisme. Il est clair que la Fédération ne peut plus gérer seule les pays d'Asie centrale : elle n'en a ni la volonté ni les moyens, et doit donc trouver des partenaires avec lesquels partager cette responsabilité. Parmi les alliés asiatiques, la Chine se voit accorder la préférence ainsi que, dans une bien moindre mesure, l'Iran. C'est également par réalisme que Moscou accepte la présence militaire américaine en Asie centrale dans le cadre de l'opération Enduring freedom en Afghanistan. L'ouverture de deux bases américaines, à Manas au Kirghizstan et à Karchi-Khanabad en Ouzbékistan, après les attentats du 11 Septembre, a donné à la communauté internationale l'impression d'un « grand jeu » russo-américain pacifié. Mais, à partir de 2003, la Russie s'est ressaisie et a profité de la détérioration des relations entre les régimes centre-asiatiques et Washington pour élaborer des stratégies de containment de l'influence occidentale en Asie centrale.
La coopération militaire bilatérale et multilatérale
La Russie a commencé par reprendre en main la coopération militaire. Ce secteur nécessite d'autant plus l'aide de Moscou que les armées centre-asiatiques sont en piteux état : mal entraînées, mal équipées, minées par la corruption, elles disposent d'un personnel peu nombreux et démotivé par la dureté de ses conditions de vie (6). Si Moscou souhaite réinvestir le terrain militaire, c'est aussi pour faire contrepoids à l'Otan (les cinq pays de la région ont adhéré au Partenariat pour la paix en 1994) et à l'aide américaine en matière de formation et de matériel dont profitent les États centre-asiatiques. Dès 1999, Vladimir Poutine propose donc aux régimes centre-asiatiques une série d'initiatives multilatérales visant à contrer la « menace terroriste ». Bien que les liens militaires soient étroits avec le Kazakhstan (opérations communes, achat de matériel militaire russe par Astana, etc.), Moscou concentre son effort sur les maillons les plus faibles que sont le Tadjikistan et le Kirghizstan, tous deux favorables à une présence russe stabilisatrice.
Au Tadjikistan, dès le début de la guerre civile en 1992, les forces russes, sous drapeau de la CEI, se rangent aux côtés du président Emomali Rakhmonov. Aux termes d'un accord signé en 1999, les forces de paix de la CEI se retirent et sont remplacées par des troupes russes, dont la principale mission consiste à protéger les frontières (7). À partir de 2002, le Tadjikistan reprend progressivement le contrôle de ses frontières, à commencer par les 500 kilomètres qui le séparent de la Chine. En octobre 2005, Moscou cède le dernier point de contrôle avec l'Afghanistan à l'armée tadjike. Malgré ce retrait, la Russie reste militairement très présente au Tadjikistan. Ainsi, à la fin de l'année 2004, elle ouvre sa première base permanente dans le pays, la plus grande hors de la Fédération. Cette base est composée de plusieurs sites : le terrain d'aviation d'Aïni, non loin de Douchanbe ; le centre de surveillance spatial « Okno », près de Nurek, à la frontière avec la Chine ; et plusieurs autres installations près de Douchanbe et dans la région de Kouliab, dans le sud du pays. La base accueille un bataillon de la 201e division blindée, membre de la Force collective de déploiement rapide (8), et compte en tout près de 5 000 hommes. En février 2007, Moscou et New Delhi semblent s'accorder pour partager l'aérodrome d'Aïni, l'Inde inaugurant ainsi sa première base en Asie centrale.
Au Kirghizstan, après avoir déployé, de 1992 à 1999, près de 3 000 soldats à la frontière sino-kirghize, la Russie implante une base militaire à Kant en 2003. Celle-ci abrite une partie de la Force collective de déploiement rapide et soutient la présence russe au Tadjikistan voisin. Le Kirghizstan demeure donc le seul pays au monde disposant sur son territoire d'une base militaire russe (à Kant) et d'une base américaine (à Manas), distantes de 30 kilomètres (9). En 2005, Bichkek, particulièrement inquiète des soubresauts de son voisin ouzbek, entame des discussions avec Moscou pour l'ouverture d'une seconde base russe à Och, dans le sud du pays. Pour l'heure, rien n'a été signé. La Russie a annoncé, en 2006, que les troupes basées à Kant, fortes de 300 hommes, seraient portées à 750, et que des sommes importantes seraient investies dans l'équipement. Ce renforcement de la présence militaire russe s'inscrit dans le cadre des renégociations de Bichkek avec Washington. Le gouvernement kirghiz a, en effet, décidé de faire passer le prix de location de la base de Manas de 2,6 millions de dollars pour 2006 à 150 millions pour 2007. Dans ce bras de fer, la Russie paraît, pour le moment du moins, l'avoir emporté sur son concurrent américain.
Entre l'Ouzbékistan et la Russie, la coopération militaire est restée relativement faible jusqu'au retournement de Tachkent en faveur de Moscou en 2005. Les deux pays ont conclu en novembre 2005 un accord majeur de coopération stratégique aux termes duquel Moscou s'engage à soutenir le régime ouzbek en cas de troubles et à lui fournir diverses catégories d'équipements pour disperser les manifestants. En échange, l'Ouzbékistan est censé accorder aux troupes russes l'accès à une dizaine d'aéroports et leur permettre d'installer une base sur son territoire. Ce dernier point n'a pas encore été concrétisé mais il semble que, depuis février 2007, la Russie soit autorisée à utiliser l'aéroport de Navoï.
Le Turkménistan, quant à lui, a mené au sein de la CEI une politique de la « chaise vide » au nom de son statut de « neutralité perpétuelle ». Malgré la signature d'un accord global de sécurité en avril 2003, la coopération militaire avec la Russie estrestée embryonnaire. Le nouveau régime du présidentGurbangouly Berdymoukhammedov est cependant soumis à une forte pression de la part de Moscou, qui souhaiterait le voir intégrer les instances régionales.
L'Organisation du traité de sécurité collective de la CEI
Dès son arrivée au pouvoir, Vladimir Poutine a reconnu l'inefficacité de la CEI et l'incapacité de cette structure collective à encadrer les évolutions géopolitiques qui secouent l'espace post-soviétique depuis les années 1990 (10). Ce constat d'échec ne l'a pas empêché de relancer le Traité de sécurité collective (TSC), dans lequel Moscou place tous ses espoirs (11). En mai 2002, la Russie transforme le TSC, signé à Tachkent en 1992, en une Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), qui comprend, dans un premier temps, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan, l'Arménie et la Biélorussie. L'OTSC se dote d'un secrétaire général, le général Nikolaï Bordiouja, ancien responsable des gardes-frontières de Russie et ancien secrétaire du Conseil de sécurité. Sur décision des présidents des États membres, une Force collective de déploiement rapide (FCDR) en Asie centrale est créée en août 2001. Elle est constituée d'unités kazakhes, kirghizes, russes et tadjikes regroupées en dix bataillons. En avril 2003, réunis à Douchanbe, les États membres annoncent que les principales missions de l'OTSC seront de combattre le terrorisme et le narcotrafic en Asie centrale. Des exercices communs simulant des attaques terroristes ont été organisés, sous le nom de code « Rubezh », en 2004 au Kirghizstan, en 2005 au Tadjikistan et en 2006 au Kazakhstan.
En juin 2006, l'OTSC a accueilli dans ses rangs l'Ouzbékistan, membre fondateur du premier traité de 1992. Islam Karimov avait décidé de quitter l'organisation en 1999, officiellement à cause de son incapacité à enrayer les incursions du Mouvement islamique d'Ouzbékistan. Tachkent participera dorénavant à la Force collective de déploiement rapide. Du matériel russe sera également vendu à prix préférentiel aux États membres - une aubaine pour ces pays dont les dépenses militaires ont augmenté en moyenne de 50 % pour le budget 2007. Avec l'OTSC, que Moscou présente comme l'équivalent de l'Otan, la Russie espère affaiblir le partenariat militaire américain et devenir un intermédiaire incontournable entre l'Ouest et les régimes centre-asiatiques.
La Communauté économique eurasienne
Sur le plan économique, le retour de la Russie en Asie centrale s'effectue par un autre biais : celui de la Communauté économique eurasienne (CEEA). Créée en octobre 2000 à l'initiative du président kazakh N. Nazarbaev, elle remplace l'union douanière en vigueur jusque-là entre Russie, Biélorussie, Kazakhstan, Tadjikistan et Kirghizstan. La Russie a également tenté de renforcer son rôle en Asie centrale en adhérant, en octobre 2004, à l'Organisation de coopération centre-asiatique (OCCA), qui inclut le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan. Fondée en 1994 et réorganisée en 2001, celle-ci s'est révélée incapable d'unifier les politiques économiques de ses États membres. Par ce geste, la Russie espérait contribuer à fondre les deux institutions économiques et à faire revenir sous son aile le mauvais élève ouzbek, membre de l'OCCA mais non de la CEEA. Pari tenu : en octobre 2005, l'OCCA a annoncé sa dissolution au sein de la Communauté économique eurasienne.
La CEEA connaît alors un nouvel essor avec l'adhésion de l'Ouzbékistan, confirmée en janvier 2006. Cette nouvelle a été saluée comme une grande victoire de Moscou, qui ne pouvait se permettre de contourner l'État le plus peuplé de la région. Jusque-là, Tachkent avait donné sa préférence à l'organisation concurrente du GUAM, qu'il avait rejointe en 1999 avant de la quitter en 2002. Le GUAM - un bloc anti-russe constitué en 1997 par la Géorgie, l'Ukraine, l'Azerbaïdjan et la Moldavie - se proposait de préparer ses membres à une éventuelle adhésion à l'Otan. Dorénavant, les quatre pays d'Asie centrale (le Turkménistan restant isolé) constituent un espace économique en partie unifié avec la Russie et la Biélorussie. Vladimir Poutine n'a pas caché que son objectif final demeurait la mise en place d'une structure globale qui regrouperait l'OTSC et la CEEA, et se substituerait à la CEI moribonde. Nikolaï Bordiouja a lui-même annoncé que les deux organisations allaient à l'avenir disposer d'un agenda politique, économique et militaire commun.
L'Organisation de coopération de Shanghai
Troisième fer de lance de la Russie en Asie centrale : l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Née en 1996 sous le nom de Groupe de Shanghai (Russie, Chine, Kirghizstan, Tadjikistan et Kazakhstan), elle a pris sa forme définitive en juin 2001 lorsqu'elle a intégré en son sein un sixième membre jusque-là réticent : l'Ouzbékistan. Depuis quelques années, les activités de l'OCS se sont démultipliées. Dans un premier temps, l'organisation avait une fonction principalement stratégique de démilitarisation et de délimitation des frontières entre États membres. À partir de 2002, elle s'est fixé comme objectif la lutte contre le terrorisme, l'islamisme et le séparatisme. Un centre anti-terroriste régional, évoqué par le Kirghizstan dès 2000, a finalement ouvert ses portes à Tachkent en 2004.
L'OCS a tenu ses engagements : des opérations antiterroristes conjointes sont régulièrement organisées dans les différents pays, et les États membres s'épaulent mutuellement sur le plan politique. Ainsi, la Chine approuve le Kremlin dans sa guerre en Tchétchénie ; la Russie et les États centre-asiatiques soutiennent la politique chinoise envers le Xinjiang et Taiwan ; tandis que Moscou et Pékin apportent leur savoir-faire militaire et technologique aux régimes centre-asiatiques pour les aider à museler leurs oppositions. Les réunions de l'OCS sont régulièrement l'occasion de dénoncer l'ingérence occidentale et de réclamer le démantèlement des bases américaines en Asie centrale. Depuis 2005, l'OCS a pris une orientation nettement plus économique : la Chine envisage de développer non seulement le commerce, mais aussi les services bancaires en direction des pays d'Asie centrale. Ces derniers s'apprêtent donc à profiter de la manne chinoise et espèrent que Moscou saura « neutraliser » le grand voisin si celui-ci devient soudain trop envahissant. Les ambitions régionales de l'OCS en Asie et sa volonté d'apparaître comme le chantier d'un nouveau monde multipolaire ont été confirmées par l'adhésion, en 2005, en tant qu'observateurs, de l'Inde, de l'Iran et du Pakistan (12).
La mainmise russe sur les ressources centre-asiatiques
Les ressources économiques constituent, bien évidemment, l'un des principaux enjeux de la présence russe en Asie centrale. Dans les années 1990, les grandes firmes russes menaient sur le terrain des stratégies indépendantes, parfois en contradiction avec la ligne du Kremlin. Ce n'est plus le cas aujourd'hui : le gouvernement de Vladimir Poutine soutient l'expansion de ses firmes d'État dans l'espace post-soviétique tandis que celles-ci acceptent, en échange, de conforter les logiques politiques de Moscou dans la région. Bien que le secteur pétrolier soit privatisé et concurrentiel, il est, lui aussi, un instrument de la politique étrangère russe au même titre que les monopoles publics du gaz et de l'électricité. Malgré l'entrée en scène de nouveaux voisins comme la Chine, la Russie reste, aujourd'hui encore, le principal partenaire commercial de l'Asie centrale.
Le contrôle des hydrocarbures et de leur exportation
La construction du pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) a infligé un sérieux camouflet à la diplomatie russe. Au lieu d'essayer de freiner le développement de nouvelles routes d'exportation des hydrocarbures, le Kremlin a depuis lors décidé d'encadrer le processus à son avantage. En 2001, les trois principales compagnies russes - Ioukos, Lukoil et Gazprom - se sont regroupées au sein d'un condominium baptisé « Compagnie pétrolière de la Caspienne ». À partir de 2003, les firmes occidentales qui avaient investi la région dans les années 1990 ont été en partie doublées par leurs concurrentes russes, qui ont réussi à signer des accords préférentiels de long terme leur permettant de conserver un quasi-monopole sur l'exploitation, la prospection et/ou l'exportation des ressources énergétiques centre-asiatiques (13).
Moscou cherche avant tout à garder le contrôle sur l'exportation des hydrocarbures : le Kazakhstan dépend encore à 95 % de la Russie pour l'exportation de son pétrole ; le Turkménistan à plus de 90 % pour son gaz. La question du statut de la mer Caspienne, qui avait constitué l'une des pommes de discorde majeures entre Russie et pays riverains d'Asie centrale, est en voie de règlement : en 2002 et 2003, la Russie, le Kazakhstan et l'Azerbaïdjan ont avalisé de facto une partition des réserves de la Caspienne en fonction de la longueur de leurs côtes respectives (14). L'Iran et le Turkménistan continuent toutefois à s'opposer à ce partage dont ils s'estiment les perdants, bien qu'Achkhabad soit de plus en plus nettement invitée, sous pression russe et azérie, à se rallier à l'opinion majoritaire.
En juin 2002, Russie et Kazakhstan signent un accord qui assure au pétrole kazakh un volume d'exportation en hausse régulière et un prix de vente intéressant pour les quinze ans à venir. Astana souhaite, en effet, emprunter le Baltic Pipeline System, actuellement en construction, afin d'accéder au lucratif marché européen. Depuis plusieurs années, la Russie s'efforce d'augmenter la capacité du pipeline qui relie Tengiz au port de Novorossiisk, sur la mer Noire. En 2003, la Russie conclut avec la firme d'État KazMunaïGaz un accord portant sur l'exploitation conjointe de trois sites - Kurmangazy (Rosneft), Tsentralnoe (Gazprom) et Khvalinskoe (Lukoil) - dont les réserves sont estimées à 1,5 milliard de tonnes de pétrole et 800 milliards de m3 de gaz. En janvier 2004, Lukoil devance plusieurs grandes compagnies occidentales en signant avec KazMunaïGaz un contrat d'exploitation de la structure de Tiub-Karagan qui permet à la Russie de s'assurer une présence dans le secteur énergétique kazakh jusqu'en 2044 (15). En 2005, Gazprom et KazMunaïGaz mettent en place une joint-venture pour extraire le gaz de Iamshevskoe - un gisement situé au fond de la Caspienne, à la frontière entre les deux pays : Moscou cède au Kazakhstan la souveraineté sur le champ gazier en échange du droit de posséder 50 % de la compagnie qui l'exploitera.
Les firmes russes s'installent durablement dans les autres États centre-asiatiques. En 2002, Gazprom négocie avec Uzbekneftegaz un contrat d'achat de gaz ouzbek qui court jusqu'en 2012 (10 milliards de m3 pour la seule année 2005). Un an plus tard, il s'engage dans la réparation et l'aménagement du gazoduc Asie centrale-Centre qui traverse l'Ouzbékistan. En 2004, il met 16 millions de dollars sur la table pour participer au développement des ressources gazières du plateau de l'Oustiourt, dans la république autonome du Karakalpakistan, dans le nord-ouest du pays. Lukoil, de son côté, décroche un contrat de un milliard de dollars pour l'exploration pétrolière dans le pays. En février 2007, Uzbekneftegaz et la firme russe Soyuzneftegaz obtiennent l'exploitation conjointe, sur trente-cinq ans, de champs situés sur l'Oustiourt et dans la région de Gissar.
En 2003, Gazprom se voit garantir, à partir de 2007, une quasi-exclusivité sur l'achat du gaz turkmène (environ 80 milliards de m3 en 2008) et son exportation vers l'Europe. Grâce à cet accord, le géant russe devient l'intermédiaire obligé entre Achkhabad et son traditionnel client ukrainien. Comme la crise de l'hiver 2005-2006 l'a montré, Moscou peut dorénavant répercuter les augmentations de prix décidées par Gazprom ou par le Turkménistan et faire ainsi pression sur l'Ukraine, voire sur l'Europe occidentale.
En 2003 encore, Gazprom signe d'importants accords avec le Kirghizstan et le Tadjikistan qui prévoient sa participation à l'exploitation des ressources locales et à l'entretien des gazoducs pour les vingt-cinq prochaines années. En étendant sa mainmise sur les ressources énergétiques de ses voisins, la Russie poursuit plusieurs objectifs : préserver son influence politique ; continuer à encaisser les droits de transit que versent ces pays enclavés pour rejoindre les marchés européen et turc ; freiner l'émergence de routes d'exportation concurrentielles vers la Chine, l'Iran, l'Afghanistan ou la Turquie ; et répondre à la demande croissante de l'Occident. Plutôt que de procéder à des investissements coûteux en Sibérie, Moscou, qui doit faire face à une hausse importante de sa consommation intérieure, préfère réintégrer les réserves centre-asiatiques dans son dispositif énergétique.
La présence russe dans le secteur électrique
En Russie, l'électricité est aux mains de l'entreprise d'État Système d'énergie unifiée (RAO-EES), dirigée depuis 1998 par Anatoli Tchoubaïs. La firme cherche à créer un vaste « marché électrique eurasien » (16) afin d'abaisser ses coûts de production, d'exportation et de distribution, et d'accroître ainsi ses profits. Le projet de RAO-EES consiste à jeter un « pont » Nord-Sud entre la Russie et les cinq républiques centre-asiatiques (qui disposent de près de 80 centrales électriques pour une capacité totale de 92 milliards de kw/h), ce qui ouvrirait à Moscou le très prometteur marché asiatique. Le premier stade de ce « marché électrique eurasien » a été atteint en 2000 avec la reconstitution de l'intégrité du système électrique soviétique : en juin, le réseau électrique de la Russie et celui du nord du Kazakhstan ont été reconnectés, suivis, en août, par celui de l'Asie centrale méridionale.
Le Kazakhstan connaît un déficit électrique chronique depuis l'indépendance. Afin de régler ses dettes, estimées à 240 millions de dollars, la compagnie nationale kazakhe Kazakh Energy Grid Operating Company (KEGOC) a accepté, en 2000, de vendre plusieurs de ses installations à RAO-EES, mais elle a refusé de céder ses droits de transit, qui sont appelés à augmenter dans les années à venir. En 2006, A. Tchoubaïs a affirmé que la Russie était prête à investir 81 milliards de dollars en cinq ans afin d'augmenter la capacité de production électrique du Kazakhstan, en particulier en construisant de nouvelles centrales autour de la station hydroélectrique Ekibastuz-2.
RAO-EES a également des vues sur le Kirghizstan et le Tadjikistan. Deuxième pays producteur d'hydroélectricité de la CEI après la Russie, le Tadjikistan bénéficie des investissements (250 millions de dollars) de RAO-EES dans la station de Sangtuda-1, la deuxième plus grande du pays (capacité de 670 MW) tandis que Sangtuda-2, elle, a été partiellement cédée à l'Iran. C'est autour de la centrale et du barrage de Rogun que les tensions se sont cristallisées. En 2004, lors d'une visite de Vladimir Poutine à Douchanbe, les deux pays ont signé un accord selon lequel la compagnie russe RusAl, dirigée par l'oligarque Oleg Deripaska, s'engageait à investir plus de un milliard et demi de dollars dans l'entreprise d'aluminium tadjike Tadaz, le barrage de Rogun et la centrale hydroélectrique du même nom, situés sur le fleuve Vashkh. Toutefois, RusAl et le gouvernement tadjik ne sont pas parvenus à s'entendre sur la hauteur du barrage de Rogun (RusAl voulait le limiter à 285 mètres ; Douchanbe exigeait 335 mètres afin d'en accroître la capacité). Résultat : après le retrait de RusAl du projet en 2006, le Tadjikistan a annoncé qu'il financerait seul la première phase du barrage. Malgré cet échec, la Russie domine très largement la production hydroélectrique tadjike.
Au Kirghizstan, la Russie finance les deux plus grosses centrales du pays en cours de construction. En 2002, lors d'une visite de Vladimir Poutine à Bichkek, des contrats avec RAO-EES et RusAl ont été évoqués pour un coût global de plus de deux milliards de dollars. Ils ont été finalisés en 2004 : RAO-EES accepte de prendre en charge la construction de la centrale de Kambarata-2 et de s'acquitter d'un large investissement pour Kambarata-1. Mais cette dernière unité est principalement financée par RusAl, qui s'intéresse à l'usine d'aluminium installée à proximité. La puissance cumulée des deux centrales serait de 1 260 MW, soit 5 milliards de kw/h par an, destinés pour l'essentiel à alimenter le marché russe via le Kazakhstan. À l'été 2005, le président Kurmanbek Bakiev a même proposé de placer le secteur hydroélectrique kirghiz entièrement sous le contrôle de RAO-EES : cette décision a suscité l'inquiétude des milieux économiques et politiques locaux, qui soupçonnent le chef de l'État de tirer un profit personnel de cette opération.
Des ressources en minerais qui intéressent Moscou
Or, uranium, cuivre, zinc, plomb, tungstène, molybdène : l'Asie centrale regorge de minerais à haute valeur stratégique. C'est dans le domaine de l'uranium que la coopération est le plus étroite et, là encore, la Russie a récemment marqué des points. En 2006, Vladimir Poutine a annoncé son intention de constituer un « bloc nucléaire eurasien » qui unirait les pays de la région, en particulier l'Ouzbékistan, qui produisait autrefois une grande partie de l'uranium utilisé par le complexe militaro-industriel soviétique, et le Kazakhstan, qui ambitionne de se hisser aux tout premiers rangs mondiaux en portant sa production de 3 000 à 12 000 tonnes d'ici à 2015. En 2006, la Russie, le Kazakhstan et le Kirghizstan ont signé un accord d'exploitation de mines d'uranium en territoire kazakhstanais, notamment le site de Zaretchnoe, dans le sud du pays (réserves estimées à 19 000 tonnes ; production de 1 000 tonnes en 2009). Quant à l'Ouzbékistan, son retour dans la mouvance de Moscou est une chance pour l'industrie nucléaire russe, qui fonde de grands espoirs sur le combinat minier et métallurgique de Navoï et voit en Tachkent la principale tête de pont de son approvisionnement en uranium. Ces relations ne sont cependant pas exemptes de tensions : ainsi, la joint-venture conclue entre la firme russe Techsnabexport, le combinat de Navoï et le Comité ouzbek à la géologie et aux ressources minérales, destinée à mettre en valeur le gisement d'Aktau (réserves estimées à 4 500 tonnes), n'a pas pu voir le jour fin 2006 comme prévu. Les négociations finales ont été reportées à 2007.


En Asie centrale plus qu'ailleurs, la rente énergétique offre à la Russie un nouveau levier d'influence dont elle ne disposait pas auparavant. Dans cette perspective, la création d'une « Opep gazière » qui unirait les pays de la Communauté économique eurasienne, avec le soutien - voire la participation - de l'Iran, ne pourrait que renforcer la position de Moscou sur la scène internationale. Mais si la Russie semble avoir réussi son « retour » politique, stratégique et économique, les jeux, pour autant, sont loin d'être faits. En effet, la diplomatie européenne, secondée par Washington, entend bien profiter du changement politique au Turkménistan pour relancer les négociations autour du projet de gazoduc transcaspien, ce qui mettrait à mal la suprématie russe en matière d'approvisionnement. La Chine, quant à elle, s'est récemment inquiétée de ce monopole gazier russe contraire à ses intérêts économiques et accapare une part de plus en plus large du commerce centre-asiatique. Sans oublier l'Iran, l'Inde et le Pakistan qui semblent, eux aussi, décidés à s'implanter plus massivement dans la zone. Bref, bien que certains de ces projets soient élaborés dans le cadre de l'OCS et avec l'appui de Moscou, la Russie pourrait bien devoir, un jour ou l'autre, partager le contrôle de l'Asie centrale avec les nouvelles puissances régionales...

Notes :

(1) M. Laruelle, « La question des Russes du proche-étranger en Russie (1991-2006) », Étude du CERI, no 126, mai 2006.
(2) M. Laruelle et S. Peyrouse, « Les relations Russie-Asie centrale : du «Grand jeu» russo-américain à la montée d'influence chinoise », Géopolitique, 2007.
(3) T. Kellner, « Bouleversements et reconfigurations régionales en Asie centrale (1991-2004) », in The Illusion of Transition: which perspectives for Central Asia and the South Caucasus ?, Genève, CIMERA-Publications, 2004, pp. 36-71.
(4) M. Laruelle et S. Peyrouse, Asie centrale, la dérive autoritaire. Cinq républiques entre héritage soviétique, dictature et islam, Autrement, 2006.
(5) Dès le 16 septembre 2001, l'Ouzbékistan se déclare prêt à accueillir les Américains sur son sol en arguant de ses 137 kilomètres de frontière commune avec l'Afghanistan. Les États-Unis s'installent au sud de Karchi (Khanabad), ouvrant alors - fait historique majeur - leur première base militaire en ex-Union soviétique, avec près de 3 000 hommes. La base ferme en novembre 2005 après le refroidissement des relations ouzbéko-américaines.
(6) Les forces armées centre-asiatiques sont relativement faibles : 60 000 hommes au Kazakhstan et en Ouzbékistan ; 12 000 au Kirghizstan ; 6 000 au Tadjikistan ; et près de 20 000 au Turkménistan.
(7) R. Allison, « Strategic Reassertion in Russia's Central Asian Policy », International Affairs, vol. 80, no 2, 2004, pp. 277-293.
(8) La Force collective de déploiement rapide est créée en août 2001 dans le cadre du Traité de sécurité collective de la CEI. Elle accueille 4 000 hommes au total.
(9) L. Buszynski, « Russia's New Role in Central Asia », Asian Survey, vol. 45, no 4, 2005, pp. 546-565.
(10) T. Gomart, «Quelle influence russe dans l'espace post-soviétique ? », Le Courrier des Pays de l'Est, no 1055, mai-juin 2006, pp. 4-13.
(11) I. Facon, « Les enjeux de sécurité en Asie centrale : la politique de la Russie », Annuaire français de relations internationales, Bruylant, 2004, pp. 653-666.
(12) I. Facon, « L'organisation de coopération de Shanghai. Ambitions et intérêts russes », Le Courrier des Pays de l'Est, no 1055, mai-juin 2006, pp. 26-36.
(13) S. N. Cummings, « Happier Bedfellows? Russia and Central Asia under Putin », Asian Affairs, vol. 32, no 2, 2001, pp. 412-152.
(14) G. Raballand. « Les hydrocarbures du bassin Caspien : de la construction à l'affranchissement des interdépendances ? », La Revue internationale et stratégique, no 64, 2006, pp. 121-131.
(15) J. Perovic, « From Disengagement to Active Economic Competition: Russia's Return to the South Caucasus and Central Asia », Demokratizatsiya, no 1, 2005, pp. 61-85.
(16) G. Gleason, « Russia and the Politics of the Central Asian Electricity Grid », Problems of Post-Communism, vol. 50, no 3, 2003, pp. 42-52.