Politique Internationale - La Revue n°115 - PRINTEMPS - 2007

sommaire du n° 115
MEXIQUE: UNE DEMOCRATIE CONVALESCENTE
Article de Joelle STOLZ
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Que s'est-il passé au Mexique le 2 juillet 2006, alors que soixante et onze millions d'électeurs étaient appelés à choisir leur président et à renouveler le Congrès fédéral ? Une simple crise de l'alternance politique, la gauche n'ayant pas accepté sa défaite d'à peine un demi-point contre la droite ? Ou une fêlure, plus profonde et plus grave, de l'idée même que les Mexicains se font de la démocratie ?Année terrible : depuis 1994 - qui avait débuté par le spectaculaire soulèvement armé des révolutionnaires zapatistes, déclenché le jour de l'entrée en vigueur de l'Accord de libre-échange avec les États-Unis, et qui se poursuivit avec l'assassinat, resté mystérieux, du principal prétendant à la présidence de la république, Luis Donaldo Colosio -, le pays n'avait plus connu de telles turbulences.
Selon un sondage réalisé en septembre 2006, 39 % des personnes interrogées croyaient que la victoire à la présidentielle du candidat de la droite, Felipe Calderon, qui venait d'être confirmée par le Tribunal électoral, était due à une fraude. Nettement supérieur au pourcentage de voix recueilli par la gauche (35,33 %), ce chiffre révèle l'ampleur de la défiance qui s'est creusée, en peu de temps, à l'égard des institutions.
Aujourd'hui, M. Calderon gouverne et le calme est revenu dans la rue. Mais la tourmente est loin d'être apaisée. Elle perturbera encore longtemps les relations entre les partis, elle infléchira les stratégies des élites, elle marquera la mémoire collective. Dans un climat passionnel, trop souvent chargé d'invectives et de calomnies, acteurs et observateurs s'efforcent de décrypter le processus électoral, voire de reconstituer heure par heure la journée fatidique (1).
On a parfois écrit que le tremblement de terre meurtrier qui a frappé le centre de Mexico, en septembre 1985, avait eu un rôle cathartique. En mettant à nu les failles d'un système présidentialiste autoritaire mais incapable de répondre à l'urgence de la situation, et en réveillant une société civile jusqu'alors tétanisée par la répression ou endormie par les prébendes de l'État-providence, ce séisme avait ouvert la voie au changement. Deux décennies plus tard, l'élection du 2 juillet 2006 est vécue comme une catastrophe qui fragilise le pays dans un moment critique de son histoire et encourage de dangereuses régressions.
Désormais convaincue que la gauche mènerait le pays à l'abîme, la droite peut être tentée, pour pérenniser sa présence au pouvoir, de revenir à des pratiques hégémoniques qu'elle avait elle-même combattues autrefois, notamment à un contrôle plus étroit de l'information, à la manipulation des programmes sociaux à des fins électorales ou encore à la répression brutale de toute contestation. Pour sa part, la gauche, qui se pose en victime d'une conjuration des privilégiés, risque de faire l'économie d'une autocritique pourtant indispensable si elle veut convaincre un jour une majorité d'électeurs. Enfin, privés de perspectives politiques et économiques, certains mouvements sociaux - dont la « Commune d'Oaxaca » fut, en 2006, la figure emblématique - tendraient à se radicaliser, quitte à reprendre le chemin, que l'on croyait révolu, d'un affrontement violent avec l'État.
Une transition inachevée
Personne n'avait prévu pareille crise. On attendait une rude bataille, mais peu ou prou dans le respect des règles. Le Mexique n'avait-il pas - du moins en apparence - réussi sa transition démocratique, couronnée en juillet 2000 par l'arrivée au pouvoir d'un président acquis aux principes libéraux, Vicente Fox ? Porté par 43 % des suffrages (le Mexique ne connaissant que des scrutins à un tour), celui-ci avait mis fin, sans effusion de sang, au régime le plus fossilisé d'Amérique latine, celui du vieux Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), héritier de la révolution de 1910 et resté sans interruption aux commandes du pays depuis 1929.
Sympathique et populaire, cultivant avec panache le style inusité d'une « présidence plébiscitaire » - selon la formule de l'universitaire Soledad Loaeza (2) -, M. Fox avait beaucoup promis : la transparence des comptes ; la promotion des droits de l'homme ; des réformes économiques cruciales ; une croissance de 7 % ; et l'efficacité gouvernementale. Durant la majeure partie de son mandat, la presse a joui d'une liberté d'expression appréciable et l'indépendance de l'Institut fédéral électoral (l'IFE, créé en 1990, mais complètement séparé de l'exécutif seulement en 1996) a été renforcée. Le tableau n'était pas mauvais, non plus, dans le domaine des droits de l'homme, malgré quelques dérapages violents - en 2004 lors du sommet Europe-Amérique latine à Guadalajara ; puis en 2006 contre des grévistes au Michoacan ; enfin, cette même année, contre des mouvements contestataires à Atenco et à Oaxaca, durement réprimés par les gouverneurs des États concernés (3).
Mais les tensions croissantes de la campagne électorale ont fait voler en éclats la façade du « foxisme ». « On avait surestimé le degré de consolidation démocratique du pays et, surtout, la culture démocratique des principaux acteurs, aussi bien de droite que de gauche : ils ont continué de se comporter comme si rien n'avait changé depuis quinze ans », relève le politologue d'origine canadienne Jean-François Prud'homme, du Colegio de Mexico (4). Même s'il a gardé jusqu'au bout une cote personnelle que lui envieraient bien des chefs d'État européens, M. Fox a échoué - faute de majorité au Congrès et, sans doute, de réelle volonté politique - à résoudre les problèmes les plus urgents de l'économie et de la société mexicaines : l'ouverture du secteur énergétique, la diminution du pouvoir des monopoles, une répartition plus équitable de la richesse. Les grands équilibres financiers ont été préservés, mais le sentiment d'injustice s'est accru. La croissance n'a pas dépassé 2 % en moyenne, tandis que le pays chutait de la 31e à la 55e place en matière de compétitivité, un bilan peu glorieux pour un partisan du libéralisme.
Cet échec autorisait la gauche mexicaine à présenter un projet alternatif et à briguer, à son tour, la responsabilité gouvernementale, dans un contexte qui paraissait favorable à l'échelle du continent. Fort de 105 millions d'habitants, de l'économie la plus riche d'Amérique latine et de ses trois mille kilomètres de frontières avec les États-Unis - où il compte une importante communauté émigrée -, le Mexique pouvait basculer. Il aurait alors rejoint (après le Venezuela, l'Argentine, le Brésil, l'Uruguay, le Chili et la Bolivie, et avant l'Équateur et le Nicaragua, tombés depuis dans l'escarcelle de la gauche) la cohorte des pays susceptibles, à un degré ou à un autre, de contrarier la volonté de Washington. Il pouvait, à l'inverse, rester dans le camp libéral.
L'enjeu était considérable. Même la chaîne de télévision arabe Al-Jazira a envoyé une équipe à Mexico dans l'espoir d'interviewer le champion de la « Coalition pour le bien de tous », Andres Manuel Lopez Obrador, dit AMLO, du Parti de la révolution démocratique (PRD, un parti de gauche né en 1989 d'une scission du PRI et de la fusion avec d'autres groupes de gauche), en qui beaucoup voyaient déjà le futur vainqueur. Bien peu, en revanche, pariaient au départ sur celui qui allait s'affirmer comme son principal adversaire, Felipe Calderon, du Parti d'action nationale (PAN, conservateur), un homme pratiquement inconnu du public six mois avant le scrutin.
Un pacte tacite
En définitive, l'élection présidentielle fut bien plus qu'un simple référendum sur un modèle de société. Elle a provoqué la cassure du « pacte démocratique » qu'avaient conclu la droite et la gauche, vingt ans plus tôt, afin de desserrer l'étau priiste.
Pendant des décennies - rappelle Sergio Aguayo, professeur au Colegio de Mexico et éditorialiste du quotidien libéral Reforma (5) -, une bonne partie de la gauche d'obédience marxiste n'a pas cru dans les élections. Il a fallu attendre la légalisation, en 1976, du Parti communiste mexicain (il avait été interdit en 1946 mais s'est rallié très tôt aux thèses réformistes de l'eurocommunisme), pour que cette voie apparaisse comme praticable. Et que les différents courants qui n'avaient pas fait le choix suicidaire de la lutte armée, au tournant des années 1970, rejoignent la droite catholique, incarnée par le PAN, dans son combat en faveur de la démocratie.
« Il n'y a jamais eu d'alliance formelle avec la droite, souligne M. Aguayo, mais un accord tacite qui s'est exprimé à plusieurs reprises au cours des années 1980. Par exemple en 1986, lors de la grève de la faim d'un candidat paniste après la fraude électorale dans l'État de Chihuahua. Ou encore en 1988, quand trois candidats à l'élection présidentielle - Manuel Clouthier du PAN, Cuauhtémoc Cardenas [qui rassemblait la gauche classique] et Rosario Ibarra, soutenue par un petit parti trotskiste - se sont unis pour dénoncer la victoire falsifiée du priiste Carlos Salinas. » L'épisode est gravé dans les mémoires, et a pesé lourd durant la crise de l'été 2006 : en 1988, alors que les premiers résultats donnaient M. Cardenas largement en tête, le système informatique chargé de comptabiliser les voix était soudain tombé en panne, le soir du scrutin - avant d'accorder, une fois « réparé », le triomphe à M. Salinas.
Ce front commun contre les manipulations du PRI a permis à Vicente Fox, en 2000, de récupérer le « vote utile » de cinq millions d'électeurs de gauche qui, en dernière instance, ont préféré miser sur lui plutôt que sur M. Cardenas, le fondateur du PRD, pour donner l'estocade à l'ancien régime. Gauche et droite avaient même envisagé, à l'automne 1999, de mettre sur pied une candidature unique. Cette tentative n'a pas abouti - le fils du général Lazaro Cardenas, figure historique du nationalisme de gauche dans les années 1930, ayant refusé de s'effacer devant Vicente Fox, un rustique ranchero devenu cadre de Coca-Cola.
Pour M. Aguayo, le président Fox, sous ses airs de « fermier naïf » dont l'inculture faisait ricaner les intellectuels, s'est révélé à l'usage un « Machiavel en bottes de cow-boy », habile à exploiter l'appui que lui offrait la gauche, mais fermement décidé à lui barrer ensuite la route du pouvoir : « Il considérait sans doute AMLO comme un mauvais démocrate. Pourtant, si l'on observe les comportements à plus long terme, c'est lui qui a trahi la démocratie, au moins à partir de 2003. » L'évolution du « foxisme » permet, en effet, d'éclairer l'ingérence du président dans la campagne de 2006, au mépris des règles fixées par la loi, et de mieux comprendre les griefs que la gauche nourrit à son égard.
AMLO, un « danger pour le Mexique » ?
Les législatives de 2003, à mi-chemin de son mandat, ont affaibli le PAN, qui a perdu plus de cinquante sièges au Parlement (la plupart au profit du PRI). Incapable de passer avec l'opposition des compromis qui lui auraient permis de faire adopter certaines réformes, frustré dans ses relations avec les États-Unis - qui lui ont fait miroiter, en vain, une réforme migratoire mais n'avaient plus d'yeux que pour le Moyen-Orient après le 11 Septembre -, le président mexicain s'est surtout employé à contrecarrer l'irrésistible ascension de M. Lopez Obrador dans les sondages.
Son intervention dans la campagne a pris des formes extrêmes : du 15 janvier au 15 mai 2006, il a diffusé aux frais du contribuable près de un demi-million de spots publicitaires (soit 3 800 par jour !) sur les chaînes nationales de radio et de télévision, utilisant sa voix et son image pour vanter les succès de son administration et inciter les électeurs à « rester dans le même chemin » ou, de façon plus transparente encore, à « changer de cavalier sans changer de monture » - c'est-à-dire à voter pour Felipe Calderon, la Constitution mexicaine interdisant à M. Fox de se représenter. Ce soutien illégal au candidat du PAN lui a valu un blâme de l'Institut fédéral électoral... qui a attendu quatre mois avant de réagir.
Dans son verdict, rendu public le 5 septembre, le Tribunal fédéral électoral (l'autorité suprême qui proclame le résultat officiel et tranche d'éventuels litiges, alors que l'IFE est chargé d'organiser les scrutins) reconnaît que les interventions excessives du chef de l'État « ont mis en danger la validité des élections », sans toutefois y voir un motif suffisant pour annuler le scrutin : M. Calderon a été déclaré vainqueur en dépit de multiples irrégularités. Selon Porfirio Muñoz Ledo, ancien ambassadeur du Mexique auprès des Nations unies et de l'Union européenne, qui a rejoint l'équipe d'AMLO, le président Fox a exercé de fortes pressions sur les magistrats du Tribunal électoral, n'hésitant pas à affirmer qu'une annulation du scrutin risquait de plonger le pays dans un véritable marasme politique et économique.
M. Fox l'a d'ailleurs admis en février 2007, lors d'une conférence à Washington : s'il a « perdu » la bataille juridique menée par la droite pour éliminer M. Lopez Obrador de la course présidentielle, début 2005 « dix-huit mois plus tard, a-t-il dit avec un sourire, j'ai pris ma revanche, quand mon candidat a gagné ». Cette petite phrase a fait scandale au Mexique, où elle a ravivé toutes les blessures de la crise post-électorale, juste au moment où M. Calderon s'évertuait à calmer les esprits. Elle confirme que les deux dernières années du mandat de M. Fox ont été dominées par son antagonisme, personnel autant qu'idéologique, avec le maire de Mexico.
Dès son élection à la tête du gouvernement de la capitale, en 2000, celui-ci s'était rendu populaire en instaurant des allocations pour les mères célibataires et les personnes âgées, en lançant de grands travaux pourvoyeurs d'emplois (dont un très discutable « deuxième étage » du périphérique) et en captant l'attention des médias par son style de vie résolument austère... et des conférences de presse quotidiennes organisées à six heures du matin.
Fox, de son côté, était la vedette des sondages et avait poussé la mise en scène permanente de sa vie familiale - notamment sa romance avec son ancienne porte-parole, Marta Sahagun, épousée un an jour pour jour après sa victoire électorale - à un degré « sans précédent de la part d'aucun président mexicain », souligne Soledad Loaeza (6).
Cette dernière affirme également qu'AMLO a monté de toutes pièces, peu de temps après son arrivée à la mairie de Mexico, une dérisoire polémique au sujet de la date de l'heure d'été adoptée par la Fédération, dans le seul but de se démarquer du président. Dès cette époque, la droite s'inquiète des tendances « populistes » de M. Lopez Obrador et perçoit dans sa carrière comme dans ses méthodes de gouvernement des raisons légitimes de s'alarmer. L'historien Enrique Krauze - qui préfère de loin les acquis apportés par la Réforme libérale mexicaine du XIXe siècle aux convulsions révolutionnaires du XXe - a tracé en juin 2006 dans la revue qu'il dirige, Letras libres, un portrait fouillé d'AMLO en « messie tropical » : un leader social imprégné de mysticisme, toujours prêt à soulever les foules et à contester dans la rue le résultat des urnes, passionné par le Mexique mais peu au fait de ce qui se passe sur le reste de la planète (7). Bref, le représentant d'une gauche archaïque et anti-démocratique, incapable d'affronter les défis de la mondialisation.
Quand débute officiellement la campagne, en janvier 2006, le candidat de la « Coalition pour le bien de tous » - à laquelle participe le PRD, la formation d'AMLO, aux côtés du Parti des travailleurs et de Convergence - dispose de dix points d'avance sur ses deux rivaux les plus sérieux, Felipe Calderon et Roberto Madrazo, du PRI. Il a survécu jusqu'alors à toutes les attaques destinées à démolir sa réputation ou à lui fermer la route de la présidence. En 2004, des vidéos largement diffusées par les grandes chaînes de télévision privées avaient impliqué son secrétaire particulier dans un scandale de collecte d'argent pour les campagnes du PRD. AMLO crie à la machination - thèse étayée, depuis, par le témoignage d'un acteur clé de ce feuilleton rocambolesque (8).
Un an plus tard, il essuie une offensive beaucoup plus sérieuse, le desafuero (la bataille juridique évoquée un peu plus haut) : une majorité de députés du PAN et du PRI le déclare inéligible pour avoir traité par le mépris une décision de justice qui lui interdisait de construire sur un terrain privé une voie d'accès à un hôpital. L'affaire se termine par une cuisante défaite pour le président Fox et ses alliés, contraints de faire machine arrière. C'est un triomphe pour M. Lopez Obrador. Un million de personnes l'acclament dans le centre de Mexico (9).
L'émergence de Calderon
Cette apothéose aura pourtant des conséquences fatales pour AMLO. Convaincu d'être « indestructible » - comme il le proclame dans ses meetings -, persuadé que son charisme et son lien viscéral avec les masses sont ses meilleurs atouts, il négligera les conseils de son équipe de campagne et refusera de tenir compte des sondages lorsque, à partir du mois de mars 2006, ils lui deviennent moins favorables.
Or, si en septembre 2005 Felipe Calderon ne recueillait que 2 % des intentions de vote, une enquête publiée fin avril par le quotidien Reforma lui en accorde 38 %, contre 35 % à AMLO, et 23 % à Madrazo. L'écart va se resserrer entre les deux premiers, mais cette photographie est déjà proche du résultat final. Calderon doit son impressionnante percée à trois facteurs : sa capacité à séduire les couches moyennes et les jeunes ; l'agressivité inédite de sa campagne contre Lopez Obrador ; et les erreurs commises par ce dernier, trop figé dans ses certitudes pour réagir à temps (10).
Calderon n'est ni le candidat qu'aurait préféré M. Fox, ni celui du bouillant chef du parti, Manuel Espino, plus radicalement à droite que lui. Mais ce juriste de 43 ans connaît à fond les coulisses du PAN, dont son père a été un militant infatigable dans l'État central du Michoacan. Plus que son passage dans le cabinet de Fox au poste de ministre de l'Énergie, c'est son expérience de coordinateur du groupe parlementaire qui lui permettra de gagner la bataille interne de la candidature, puis de rassembler derrière lui le camp de la droite. Un camp dont certains membres craignaient au départ que le « petit chauve à lunettes » - comme l'a aimablement qualifié M. Espino (11) - ne fasse pas le poids devant le « messie tropical ».
L'homme appartient à un courant minoritaire au sein du PAN : celui qui s'identifie à une démocratie-chrétienne d'inspiration française ou allemande. Quoique fort catholique, il maintient ses distances avec l'aile d'extrême droite, suspectée de travailler au sein d'une organisation secrète, le Yunque (l'Enclume). Partisan de politiques publiques vigoureuses, il n'est pas, non plus, issu du monde des grands entrepreneurs mexicains, champions de l'évasion fiscale et des marges bénéficiaires à 40 %. « C'est plutôt un petit-bourgeois », observe Soledad Loaeza, l'une des premières universitaires à s'intéresser au Parti d'action nationale et à décrire sa trajectoire, qui le vit passer d'« opposition loyale » au PRI, dès la fin des années 1930, au statut de « parti protestataire », quarante ans plus tard (12).
Désormais métamorphosé en parti de gouvernement, le PAN n'a pas hésité, pour s'y maintenir, à employer des méthodes qui auraient fait frémir Manuel Gomez Morin, son fondateur, admirateur de Charles Maurras et de Jacques Maritain. Sans oser le dire officiellement - car la Constitution mexicaine prohibe toute intrusion d'un étranger dans la vie politique nationale -, l'équipe calderoniste a eu recours aux « conseils » de spécialistes de la propagande négative : l'Espagnol Antonio José Sola, lié à l'ancien premier ministre conservateur José Maria Aznar, et l'Américain Dick Morris, qui avait travaillé pour le président démocrate Bill Clinton, avant d'être recruté par la chaîne pro-républicaine Fox. Dans un article publié le 3 avril 2006 par le New York Post, M. Morris faisait état de « rumeurs » suivant lesquelles « la campagne de Lopez Obrador a été financée par le président vénézuélien Hugo Chavez » et dénonçait une « menace pour le Mexique » : « Vous croyez que nous avons des problèmes de sécurité avec [Vicente] Fox ? Attendez seulement d'avoir à notre frontière un petit copain de Chavez et de Castro » (13).
Il reste qu'aucune preuve d'un tel financement n'a été apportée, et rien n'indique que Washington était particulièrement inquiet d'une éventuelle victoire de M. Lopez Obrador. Trop consciente du nationalisme sourcilleux de ses voisins mexicains, et sans doute avertie par son expérience au Venezuela, l'administration Bush s'est tenue à une stricte neutralité tout au long de la campagne. Elle avait, d'ailleurs, reçu des assurances de la part du candidat de la gauche, même si ce dernier avait l'intention de rediscuter certains chapitres agricoles de l'Accord de libre-échange afin de protéger les producteurs mexicains de maïs, de sucre et de haricots. « Nous travaillerons avec le vainqueur, quel qu'il soit », avait annoncé la secrétaire d'État Condoleezza Rice.
Il n'empêche que, à l'intérieur, l'assimilation « AMLO = Chavez », son et image à l'appui, sera l'un des axes les plus efficaces de la batterie de spots télévisés dirigée contre l'ancien maire de Mexico, l'autre étant le déficit vertigineux qu'il aurait légué aux habitants de la capitale à cause de sa gestion populiste. « Lopez Obrador, un danger pour le Mexique », martèle inlassablement le message. C'est seulement en juin que le « Chavez mexicain » parvient à riposter avec une brutalité similaire : il expose, à la télévision, des documents qui indiquent qu'un beau-frère de M. Calderon, patron d'une entreprise d'informatique, aurait bénéficié de contrats avec la Société nationale du pétrole (quand le futur candidat du PAN était ministre de l'Énergie) puis avec l'IFE. À ce titre, l'homme aurait eu accès à des informations confidentielles sur les électeurs. M. Calderon nie catégoriquement. Mais d'autres acteurs entrent en scène : le Conseil de coordination des entreprises mexicaines (lui aussi épinglé par le Tribunal électoral) finance à son tour une série de spots avec Chavez en guise de repoussoir pour inciter les gens à « voter avec courage » (14).
Les zones d'ombre du 2 juillet
Bien que la journée du scrutin se soit déroulée sans incident majeur, avec près de 60 % de participation - dont, pour la première fois, celle des ressortissants vivant à l'étranger -, la crédibilité de l'Institut fédéral électoral, rouage essentiel et fort coûteux d'une démocratie encore fragile, en est sortie gravement atteinte. Techniquement, tout a bien fonctionné, ou presque. Politiquement, c'est un désastre.
Son refus initial d'annoncer un vainqueur de l'élection présidentielle (les premiers résultats étant trop serrés) et son retard à expliquer pourquoi 2,5 millions de bulletins avaient été écartés, sans toutefois être éliminés, du calcul rapide (à cause d'irrégularités mineures, mais en vertu d'accords signés au préalable par tous les partis) ont immédiatement rendu l'IFE suspect aux yeux d'une opposition qui lui reprochait déjà sa mollesse devant les excès de la campagne.
Pour la première fois, le Mexique ne connaît pas le nom de son président au soir du scrutin. Un étrange suspense s'installe, qui va durer jusqu'au 6 juillet : assez pour creuser un gouffre de méfiance, de colère et de haine. Chacun des deux principaux candidats affirme avoir gagné, devant des foules de partisans qui n'osent pas vraiment festoyer. Le pays est entré dans l'ère de l'incertitude démocratique sans quitter celle du soupçon.
Le temps est déjà loin où le président, toujours membre du PRI, désignait lui-même son successeur (on appelait ce rituel le « dedazo », de dedo : doigt), les électeurs étant priés de ratifier le choix du père de la nation. Mais le traumatisme de 1988 est encore trop présent dans les mémoires, et chacun sait qu'en province le PRI n'a pas perdu l'habitude de bourrer les urnes - comme à Oaxaca, en 2004, où la gauche a essayé en vain de faire annuler l'élection du gouverneur. La droite catholique et libérale a-t-elle eu, à son tour, recours à de telles méthodes après les avoir si longtemps stigmatisées ?
Tous les regards sont tournés vers le président de l'IFE, Luis Carlos Ugalde, proche de la dirigeante du syndicat des enseignants, Elba Esther Gordillo. Par haine de M. Madrazo, dont elle affirme qu'il l'a menacée de mort, et faute d'avoir pu s'accorder avec AMLO, qui a refusé toute discussion avec un personnage aussi controversé, cette dissidente du PRI a proposé ses services à M. Calderon (15). « Or, historiquement, le syndicat national des enseignants avait toujours été l'ennemi du PAN », rappelle Soledad Loaeza. Pourtant, les analyses de l'Institut Mitofsky indiquent que, même si une majorité d'enseignants a encore voté à gauche, la redoutable maestra (« maîtresse ») est parvenue à faire bouger près de un demi-million de voix, soit le tiers de ses troupes, au profit du candidat de la droite. Par surcroît, elle a pu constituer un groupe parlementaire d'une dizaine de députés, bien utile pour marchander son appui au gouvernement.
Mme Gordillo en avait les moyens financiers et logistiques. L'un de ses anciens proches collaborateurs, Noé Rivera, a révélé fin 2006 qu'elle disposait d'un réseau national de 372 « opérateurs politiques » rémunérés, grâce aux cotisations syndicales, entre 35 000 et 80 000 pesos par mois (quand le salaire d'un instituteur, primes comprises, se situe autour de 6 000 pesos) et capables d'influencer localement le cours des scrutins. Le PRD a également diffusé le contenu de conversations téléphoniques entre la maestra et certains gouverneurs priistes du nord du Mexique, enregistrées dans l'après-midi du 2 juillet, dans lesquelles elle les incite à faire allégeance à M. Calderon, présenté d'avance comme le vainqueur.
Peut-on parler, pour autant, de « fraude électorale » ? L'état-major du PRD lance très vite cette grave accusation, l'IFE ayant déclaré le 6 juillet la victoire de Felipe Calderon (avec une maigre avance de 0,56 %, soit 233 000 voix) après avoir tout recompté sur la base des procès-verbaux. Le champion du PAN a obtenu 35,89 % des suffrages et M. Lopez Obrador 35,33 %. Quant à leur adversaire du PRI, Roberto Madrazo, il se contente de 22,23 % : c'est une humiliante défaite car, six ans plus tôt, le précédent candidat priiste avait encore rallié sur son nom 38 % des votants. Mais l'opposition exige un nouveau décompte, manuel cette fois, des 41,7 millions de bulletins enregistrés. Fraude « cybernétique », où l'on aurait manipulé de façon indécelable des marges infimes de résultats, une à deux voix par bureau de vote suffisant pour faire basculer l'élection ? Ou fraude « à l'ancienne », en trafiquant les urnes ? La gauche s'enferre dans des argumentations successives sans fournir de preuves convaincantes. Elle éprouve d'autant plus de difficultés à faire valoir son point de vue que, en raison de lacunes dans l'organisation de sa campagne - M. Lopez Obrador ayant préféré ses propres réseaux de sympathisants à l'appareil plus aguerri du PRD -, la Coalition avait envoyé des représentants dans moins de 60 % des bureaux de vote à l'échelle nationale, voire 30% dans les bastions de la droite.
Mais la « fraude » devient un article de foi, le cri de colère de millions d'électeurs qui se sentent floués. Ils en oublieraient presque que le PRD est devenu, le 2 juillet, la deuxième force parlementaire - derrière le PAN et, pour la première fois, devant le PRI (16). Dans ce climat tendu à l'extrême, le satisfecit délivré par la mission d'observation de l'Union européenne apparaît comme biaisé. Dès le 7 juillet, alors même qu'Obrador vient de saisir le Tribunal fédéral électoral (qui devra annuler plus de 150 000 votes, l'écart entre les deux principaux rivaux se resserrant légèrement dans le résultat définitif), les observateurs de l'UE croient pouvoir affirmer que le scrutin présidentiel n'a donné lieu « à aucune irrégularité qui pourrait entacher la transparence du processus de dépouillement ou affecter les résultats ». La gauche s'empresse de souligner que le chef de la mission, l'Espagnol Ignacio Salafranca, est membre du Parti populaire de José Maria Aznar, lequel était venu au Mexique apporter son appui à M. Calderon durant la campagne.
Les erreurs d'AMLO
Hors de toute théorie du complot, une combinaison de facteurs politiques explique la défaite d'Andres Manuel Lopez Obrador. Celui-ci a commis une erreur stratégique en articulant sa campagne autour de ce slogan en apparence fédérateur : « Pour le bien de tous, les pauvres d'abord. » Les études de la Banque mondiale confirment que 50 % de la population vivent dans la pauvreté, et 15 % dans une pauvreté extrême - avec des revenus inférieurs à 1 dollar par jour. Mais la « Coalition pour le bien de tous » a, du coup, négligé de s'adresser aux couches moyennes urbaines : même si - principalement à cause de l'inégalité croissante de la répartition des revenus, alors que les années 1970 avaient été celles du « miracle mexicain » et d'une croissance continue du pouvoir d'achat - le niveau de vie des Mexicains atteint à peine 23,18 % de ce qu'il était en 1975, comme le montrent les études de l'économiste Arnulfo Gomez (de l'université catholique Anahuac), ces dernières années des centaines de milliers d'entre eux ont retrouvé un accès au crédit et réussi à acheter un logement ou une voiture. Ils veulent, avant tout, préserver la stabilité monétaire conquise après les ruineuses crises financières des années 1980. Au-delà de la « propagande de la peur » déchaînée par la droite, qui a créé une véritable psychose dans les quartiers aisés, ces classes moyennes ont été rassurées par le discours de M. Calderon, qui a avancé des propositions de réformes concrètes - par exemple en matière de sécurité, un thème méprisé par AMLO lorsqu'il était maire de la capitale.
Ironie de l'Histoire : les résultats du scrutin prouvent que les dix municipalités les plus misérables du pays (d'après les indices du Programme des Nations unies pour le développement) ont persisté à voter pour le vieux Parti révolutionnaire institutionnel, comme les serfs russes, autrefois, gardaient fidélité au tsar.
En revanche, une partie de la gauche urbaine n'a pas hésité à donner ses voix (2,7 %, soit plus de 1,128 million de suffrages) à la candidate féministe Patricia Mercado, du petit parti Alternative social-démocrate, seule à défendre les droits des minorités sexuelles, la dépénalisation de l'avortement et même de la marijuana. Les stratèges du PRD ont sciemment ignoré cet électorat. À l'automne 2005, l'un d'entre eux, Manuel Camacho, avait proposé à Mme Mercado de s'effacer devant AMLO en échange de panneaux d'affichage gratuits faisant la promotion de son parti. Mais il n'était pas question d'intégrer dans le programme de la Coalition les revendications d'Alternative - M. Lopez Obrador, qui entretenait alors de bonnes relations avec la hiérarchie catholique, étant notoirement hostile à l'avortement comme à la reconnaissance des unions homosexuelles.
Une autre erreur lourde de conséquences fut sans doute l'intégration, dans la garde rapprochée d'AMLO comme sur les listes de la Coalition aux législatives, de personnalités issues du PRI qui étaient totalement discréditées aux yeux de l'électorat de gauche (17). Selon une étude publiée en août 2006 par Maria de las Heras (une analyste respectée dont l'institut de sondages avait été le premier, en 2000, à prédire la victoire de M. Fox), ce « pragmatisme » a coûté à M. Lopez Obrador environ 700 000 voix. Dans leur récit La Victoire qui n'a pas eu lieu, les journalistes Oscar Camacho et Alejandro Almazan soulignent l'incohérence d'AMLO : quitte à accueillir des figures à la moralité douteuse, il aurait été électoralement plus rentable de négocier l'appui de la maestra. Mais ils tracent le portrait d'un homme obsédé par le désir de ne devoir sa légitimité qu'au suffrage populaire - et rien, ou le moins possible, aux lobbies économiques qui afferment le Mexique (18).
Le syndrome du président mal élu
Felipe Calderon, quant à lui, ne peut guère oublier qu'il est redevable de sa victoire à une série de « bienfaiteurs » qui vont très vite lui présenter leurs créances. La maestra a déjà réussi à placer quatre de ses fidèles à des postes clés de l'administration, en particulier de l'Éducation nationale, où elle pourra contrôler une part importante du budget fédéral. Elle s'est vu, aussi, confier la gestion du fonds de retraites de la fonction publique, en échange d'une réforme qui allonge progressivement la durée des cotisations. Approuvée par le PRI comme par le PAN, avec lesquels se constitue une majorité parlementaire au gré des besoins, cette loi est le premier véritable succès du mandat de M. Calderon.
Comme Carlos Salinas en 1988, celui-ci souffre du syndrome du président mal élu et doit asseoir sa légitimité en frappant l'opinion. Encore faut-il exercer le pouvoir : l'interminable phase de transition prévue par la Constitution mexicaine - entre l'élection, début juillet, et la prestation de serment, début décembre - a été un calvaire pour le vainqueur officiel, pourchassé par l'opposition chaque fois qu'il apparaissait en public et assiégé par ses alliés politiques quand il s'efforçait de composer son futur cabinet.
L'occupation jour et nuit du centre de Mexico par des milliers de partisans d'AMLO (de fin juillet jusqu'à la mi-septembre), ainsi que les innombrables marches et manifestations organisées dans le pays, ont donné le sentiment que le Mexique glissait vers le chaos. Le président Fox n'a pas été en mesure de prononcer son discours annuel devant le Congrès, le 1er septembre, tout comme il a dû renoncer à lancer, depuis le balcon du palais national, le 16 septembre, le cri rituel : « Que vive le Mexique ! » qui marque les festivités de l'Indépendance. Cette phase de confrontation aiguë a culminé le 1er décembre, dans une enceinte parlementaire transformée en arène quand,sous les sifflets de la gauche et les regards effarés des invités étrangers, M. Calderon est parvenu de justesse à prêter serment devant le Congrès, épargnant au pays une crise constitutionnelle.
Le président se trouve, dès lors, placé devant un dilemme : comment construire un projet auquel adhère la majorité dans le climat de polarisation entre les classes sociales qu'il a lui-même contribué à créer ? « Cela a fonctionné magnifiquement comme stratégie électorale, mais définir l'autre comme un "danger pour le Mexique" l'exclut potentiellement d'un projet commun », relève le politologue Lorenzo Meyer, qui se demande si l'on verra s'affirmer « une droite dure, comme aux États-Unis », ou une droite « incluante » qui cherchera la conciliation.
Le nouveau chef de l'État semble vouloir jouer sur les deux tableaux. Après avoir annoncé qu'il allait « doubler l'opposition sur sa gauche » - et reprendre certaines des propositions d'AMLO (par exemple en créant une couverture-maladie universelle pour tous les enfants nés à partir du 1er décembre 2006) -, il lance, dès décembre, dans plusieurs régions, une vaste offensive contre les narcotrafiquants, appuyée sur l'armée, dont les soldes et le budget ont été fortement augmentés. En quelques semaines, cette guerre de reconquête des territoires perdus par l'État lui vaut l'assentiment de 70 % de la population, même si les résultats sont mitigés. Barrages routiers, perquisitions et extradition d'une quinzaine de chefs des différents cartels vers les États-Unis - lesquels ont également obtenu le droit d'élargir au territoire mexicain la présence de leur brigade anti-drogue, la DEA - ont désorganisé le trafic de drogue.
Mais ces opérations militarisées ont aussi révélé la vraie dimension du problème : trente des trente-deux États de la Fédération sont désormais contaminés par la violence des « narcos », qui atteint aussi bien les zones industrielles du nord, comme Monterrey, que les régions méridionales proches de la frontière avec le Guatemala, comme le Tabasco, où un ancien général chargé de la sécurité publique a échappé de peu à un attentat. Loin de diminuer, les règlements de comptes entre cartels et les « exécutions » de policiers qui refusent de coopérer redoublent de brutalité : on comptabilisait déjà 627 meurtres au premier trimestre de 2007. D'atroces décapitations sont exhibées sur Internet, suivant les méthodes utilisées par les groupes terroristes au Moyen-Orient. La saisie, en mars 2007, de plus de 205 millions de dollars en liquide, cachés dans une villa d'un quartier riche de Mexico où vivait une famille chinoise impliquée dans le trafic de pseudo-éphédrine - un précurseur chimique des amphétamines - montre l'ampleur des moyens financiers dont disposent ces bandes criminelles (19).
La gauche affaiblie
Au moment où il affronte l'un des plus graves défis de son histoire - un défi comparable à ce qu'a pu vivre la Colombie il y a quinze ans (20) -, le Mexique a rarement été aussi divisé. Dès qu'il n'est plus devant un public trié sur le volet, M. Calderon doit essuyer les quolibets de ceux qui considèrent AMLO comme le « président légitime », un titre symbolique que lui a octroyé une assemblée de 100 000 personnes, réunie le 20 novembre sur la place historique de la capitale, le Zocalo. Le principal écueil pour le PRD, lors de son congrès prévu pour l'été 2007, sera de faire son autocritique tout en résistant à l'éclatement, et de préserver le leadership social de M. Lopez Obrador tout en favorisant l'émergence de personnalités « électoralement moins radioactives », selon la formule de l'éditorialiste Denise Dresser.
Encore capable de mobiliser son « noyau dur », le PRD cherche une stratégie qui lui permettrait de sauver, au lieu de le dilapider, son capital politique : les quelque 15 millions de voix obtenues par son candidat le 2 juillet 2006. Or, si le scrutin avait lieu en 2007, il n'en recueillerait plus que la moitié. En grand danger de perdre bientôt les postes de gouverneur dans deux États « historiques » - le Michoacan et le Zacatecas -, la gauche essaie d'apparaître comme une force de proposition, pas seulement d'obstruction. Elle parie à court terme sur le fait que M. Calderon ne parviendra pas à créer assez d'emplois : il lui faudrait pour cela débloquer la croissance en s'attaquant avec vigueur aux monopoles publics et, surtout, privés (télécommunications, télévision, énergie, ciment, alimentation) qui entravent depuis longtemps l'économie mexicaine, mais qui ont appuyé son arrivée au pouvoir.
Un test important sera offert par la future réforme fiscale, indispensable pour compenser le déclin des revenus pétroliers dû au manque d'investissements dans l'exploration de nouveaux gisements. Alors que la gauche propose de prélever au moins 20 % des bénéfices des grandes entreprises (contre 5 % à 10 % aujourd'hui), qui échappent jusqu'à présent à l'impôt grâce à un régime d'exemption d'une rare complaisance, il semble que le projet gouvernemental s'oriente plutôt vers une taxation de l'économie informelle qui a fourni, ces dernières années, les trois quarts des nouveaux emplois.
Le PRD ne se prive pas, non plus, de souligner les contradictions du PAN, qui prétendait « moraliser » la vie politique mais ferme à présent les yeux sur les abus des gouverneurs priistes les plus corrompus. Cas flagrant : celui d'Oaxaca, un État méridional marqué par la pauvreté et l'injustice, où une partie non négligeable de la population est entrée en rébellion, de juin à fin novembre 2006, contre le gouverneur Ulises Ruiz. Le gouvernement fédéral a fini par jeter en prison les rebelles de l'« Assemblée populaire des peuples d'Oaxaca », l'APPO, mais a renoncé à demander des comptes au gouverneur, soupçonné d'avoir détourné des fonds publics pour alimenter la campagne présidentielle de M. Madrazo - et, surtout, d'avoir fait abattre par ses hommes de main une dizaine de contestataires (21).
Depuis l'arrivée de M. Calderon au pouvoir, le conflit d'Oaxaca est resté une plaie ouverte qui menace d'enflammer cette région économiquement sinistrée, où circulent aussi des groupes de guérilla et des narcotrafiquants. Un mélange explosif pour un président qui a promis de lutter sans faiblesse contre l'impunité...
Notes :
(1) Le récit de Carlos Tello intitulé 2 de julio  (2 juillet), publié en février 2007 chez Planeta, a suscité une vive polémique. L'auteur affirme que le candidat de la gauche, Andres Manuel Lopez Obrador, a reconnu sa défaite devant ses proches au soir du scrutin, avant de se lancer dans une contestation tous azimuts du processus électoral. Les partisans d'AMLO ont empêché des débats publics lors de la présentation du livre, qu'ils qualifient de « ramassis de mensonges ».
(2) In « Vicente Fox's presidential style and the new Mexican presidency », publié dans la revue Mexican studies/Estudios mexicanos de l'Université de Californie, livraison de l'hiver 2006. Soledad Loaeza est professeur de sciences politiques au Colegio de Mexico, la plus prestigieuse institution universitaire du pays.
(3) À Guadalajara, le gouverneur conservateur de l'État de Jalisco, Francisco Ramirez, membre du Parti d'action nationale, avait ordonné des rafles de jeunes après des manifestations alter-mondialistes lors du sommet Europe-Amérique latine tenu dans cette ville en 2004. Ces arrestations furent suivies de nombreux abus commis par les policiers lors des gardes à vue. Il a été nommé ministre de l'Intérieur dans le cabinet de M. Calderon, dont il avait soutenu la candidature contre la volonté du président Fox. Début mai 2006, à Atenco, au nord-est de la capitale, le gouverneur priiste de l'État de Mexico, Enrique Peña, a violemment réprimé - il y eut deux morts et plusieurs dizaines de blessés - des militants d'un mouvement zapatiste qui s'étaient opposés, cinq ans plus tôt, à la construction d'un aéroport international et venaient de prendre des policiers en otages. À Oaxaca, fin novembre 2006, les forces fédérales et la police de l'État ont arrêté plusieurs centaines de personnes soupçonnées d'appartenir à l'Assemblée populaire des peuples d'Oaxaca. La plupart ont été libérées depuis, mais environ 250 restent inculpées de violences et de sédition. Au moins dix personnes ont été tuées depuis juin 2006 dans le cadre de ce conflit, dont le caméraman américain Brad Will, qui travaillait pour le site d'information alter-mondialiste Indymedia.
(4) Propos recueillis en septembre 2006.
(5) Ancien président de la Commission nationale des droits de l'homme, Sergio Aguayo est un représentant de la « gauche civique », soucieuse de nouer un dialogue avec la droite afin de démocratiser le Mexique. Il a participé, en 1999, aux contacts entre les « Amis de Fox » et le cercle de Cuauhtémoc Cardenas, trois fois candidat à l'élection présidentielle et fondateur, en 1989, du Parti de la révolution démocratique.
(6) In « Vicente Fox's presidential style... », art. cit.
(7) Dans une tribune publiée en pleine crise post-électorale par le quotidien Reforma, Enrique Krauze durcit encore son jugement. Selon lui, le Mexique n'a connu que vingt-deux années de régime démocratique depuis la fondation de l'empire aztèque, et « Lopez Obrador n'est pas un démocrate. C'est un révolutionnaire avec une mentalité totalitaire et des aspirations messianiques ».
(8) Le secrétaire d'AMLO a été, depuis, blanchi par les tribunaux. L'homme d'affaires dont il avait empoché les dollars a confessé, dans un enregistrement vidéo diffusé en août 2006 par la journaliste mexicaine Carmen Aristegui, que ce scandale visait à gêner le maire de Mexico, et qu'il avait tenté de négocier ces images compromettantes avec le gouvernement de M. Fox, en échange de sa protection contre des accusations de fraude. Rapporté par Oscar Camacho et Alejandro Almazan dans La Victoria que no fue (La victoire qui n'a pas eu lieu), Grijalbo, octobre 2006.
(9) L'historien Adolfo Gilly, vieux militant marxiste et collaborateur du quotidien de gauche La Jornada, a cru voir dans cette « chorégraphie et scénographie » chère à AMLO, où « le Chef marche seul vers la tribune », entouré de la multitude, une réminiscence des cérémonies organisées dans les années 1930 par Tomas Garrido, gouverneur de l'État de Tabasco, la patrie de M. Lopez Obrador. Puritain et farouchement anti-clérical, Garrido avait créé des bataillons de « chemises rouges » destinés à enrégimenter la société. Gilly a également analysé la gestuelle d'AMLO lors de son intronisation comme « président légitime », le 20 novembre 2006 sur la place du Zocalo - le bras droit levé, avec à l'arrière-plan l'aigle mexicain : une symbolique fasciste dont le leader du PRD n'était sans doute pas conscient.
(10) Proches du PRD, Camacho et Almazan font une chronique accablante de ces erreurs dans leur livre La Victoire qui n'a pas eu lieu, sous-titré Lopez Obrador : entre la guerre sale et l'orgueil, op. cit.
(11) Manuel Espino a employé ces termes dépréciatifs dans un entretien au quotidien de gauche La Jornada, publié en avril 2006. Depuis l'entrée en fonction de M. Calderon, la bataille fait rage entre les deux hommes et les deux courants qu'ils incarnent : l'extrême droite ultra-catholique et la tradition démocrate-chrétienne. Le président cherche à regagner le contrôle du PAN dans la perspective des élections législatives intermédiaires de 2009. Jusqu'à cette date, M. Espino préside aussi l'Organisation démocrate-chrétienne en Amérique latine, l'OCDA, qu'il considère comme le fer de lance d'une offensive anti-chaviste et anti-castriste.
(12) Dans El Partido Accion nacional : la larga marcha, 1939-1994 (Le parti d'Action nationale : la longue marche, 1939-1994), Fondo de cultura economica, Mexico, 1999.
(13) Le 10 juillet 2006, M. Morris se félicitait de l'issue de l'élection présidentielle mexicaine dans un article en ligne : « The defeat of the Latin Left » (http://www.realclearpolitics.com/articles/2006/07/mexico_election_the_defeat_of.html).
(14) Le PRD a dénoncé devant l'IFE les publicités « subliminales » utilisées durant la campagne électorale par des entreprises alimentaires telles que les jus de fruits Jumex ou les chips Sabritas, qui reprenaient les couleurs bleues et blanches du PAN ou le slogan de M. Calderon contre la corruption, vantant les « mains propres ». D'autres entreprises ont essayé d'influencer directement le vote de leurs employés.
(15) Selon Camacho et Almazan, la maestra avait d'abord contacté AMLO, issu lui aussi du PRI et farouche ennemi de M. Madrazo, qui l'avait supplanté par des méthodes frauduleuses lors de l'élection au poste de gouverneur de Tabasco.
(16) À la Chambre basse, le PAN obtient 206 sièges sur 500 (41,2 % des voix), le PRD 127 sièges (25,4 %) et le PRI 103 (20,6 %). Fidèle soutien du PAN, le parti Vert a 18 députés (3,8 %), tandis que Convergencia et le Parti du travail, qui ont prolongé en théorie leur alliance avec PRD, comptent respectivement 17 et 16 élus. Dissidence du PRI, le parti de Mme Gordillo, Nueva Alianza, a réussi du premier coup à faire élire 9 députés. La formation Alternativa social-democrata, de la féministe Patricia Mercado, entre au Parlement avec 4 députés. Au Sénat, le PRI reste la deuxième force avec 33 élus, derrière le PAN (52 élus) mais devant le PRD (29 élus), qui peut s'appuyer sur les 7 sénateurs de Convergence et du PT. Les Verts ont 6 sénateurs, Nueva Alianza un seul. Au total, il ne manque que 45 voix au PAN pour obtenir la majorité absolue, qu'il peut facilement trouver auprès des Verts, du PRI et des fidèles de la maestra : la situation est beaucoup plus confortable pour M. Calderon que pour son prédécesseur Vicente Fox, dont douze projets de réformes ont été ignorés par le Congrès.
(17) Il faut citer Manuel Camacho, auquel Cuauhtémoc Cardenas attribue la principale responsabilité de la fraude en faveur de Carlos Salinas, en juillet 1988. Mais aussi José Guadarrama, ex-« opérateur » de Roberto Madrazo, qui aurait fait tuer plusieurs militants pérédistes ; ou encore Victor Anchondo, dans l'État de Chihuahua, compromis, comme d'autres figures douteuses, avec les « narcos ».
(18) Selon les deux auteurs, M. Lopez Obrador a répété à son équipe, tout au long de la campagne, qu'il ne commettrait pas la même erreur que le Brésilien Lula, arrivé à la présidence « les mains déjà liées par toutes ses promesses aux entrepreneurs ». Durant son passage à la mairie de Mexico, il avait cependant noué des liens étroits avec Carlos Slim, aujourd'hui le troisième homme le plus riche du monde grâce à sa position dominante dans les télécommunications. Ce n'est qu'à partir de l'automne 2006 que le leader du PRD propose de limiter le pouvoir des monopoles qui entravent la croissance de l'économie mexicaine - sans aborder toutefois ceux de la Société nationale de pétrole, la Pemex, ni celui des syndicats, trop occupés à perpétuer leur rente grâce à des pratiques fort peu démocratiques.
(19) Dès décembre 2006, M. Calderon avait évoqué une « grave décomposition de la société, dans certains cas au sein même du gouvernement et des corps policiers, dans différentes régions du pays », sous l'influence corruptrice des cartels de drogue. Plus récemment, il a déclaré que sa famille et lui-même avaient reçu des menaces de mort.
(20) Grande productrice de cocaïne, la Colombie a été, à partir des années 1980, le théâtre d'un affrontement sans merci entre l'État, qui bénéficie d'une aide militaire des États-Unis, et les narcotrafiquants, souvent liés aux mouvements de guérilla. En janvier 2007, dans un entretien au quotidien espagnol El Pais, le président Calderon a admis que le nombre de meurtres liés au trafic de stupéfiants « était en train de dépasser les chiffres atteints en Colombie dans la période la plus critique ». Sur le marché nord-américain, où la demande de cocaïne a diminué au profit des amphétamines, les « capos » mexicains ont désormais supplanté les Colombiens.
(21) Début avril 2007, aucun suspect n'avait encore comparu devant un tribunal, pour aucun de ces homicides. Photographiés les armes à la main dans les secondes qui ont précédé le meurtre du caméraman américain Brad Will, atteint le 27 octobre d'une balle dans le sternum alors qu'il filmait des affrontements de rue, des « agents de sécurité » à la solde du PRI ont été vite remis en liberté, la justice d'Oaxaca n'ayant pas retenu de preuves contre eux. Officiellement, les États-Unis attendent les résultats d'une enquête du gouvernement fédéral mexicain. Fin mars, Washington a renouvelé sa mise en garde aux touristes désireux de visiter la région, soulignant que la violence était susceptible d'y éclater à tout moment.