Politique Internationale - La Revue n°113 - AUTOMNE - 2006

sommaire du n° 113
ALLEMAGNE : LA VOIX DE L'OPPOSITION
Entretien avec Guido WESTERWELLE
Président du Parti libéral allemand (FDP) et du groupe parlementaire libéral au Bundestag.
conduit par
Jean-Paul Picaper
Responsable du bureau allemand de Politique Internationale. Professeur de sciences politiques ŕ Berl
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Jean-Paul Picaper - Aimez-vous encore Angela Merkel ? Celle qui fut votre partenaire dans la campagne électorale 2005 est désormais devenue votre adversaire (1).

Guido Westerwelle - Rien n'a changé, j'éprouve toujours de la sympathie pour Angela Merkel. Je suis content que la communauté internationale lui voue tant d'attention et l'apprécie tellement. Cela dit, je suis convaincu que ce que nous avons déclaré tous les deux avant les élections de l'année dernière reste valable aujourd'hui : l'Allemagne a besoin de moins de bureaucratie et de plus d'économie sociale de marché. Malheureusement, le gouvernement de la chancelière Merkel a pris le chemin inverse : au lieu de libérer la société de ses pesanteurs, il s'oriente vers un alourdissement des charges fiscales et un endettement record.

J.-P. P. - Mme Merkel voulait encourager l'initiative privée, mais son partenaire à la tête du SPD, le social-démocrate Kurt Beck, a plaidé en faveur d'un renforcement de l'État. Pensez-vous qu'une telle politique peut apporter une solution à la crise alors que l'économie allemande croule sous le poids des fonctionnaires, des chômeurs et des retraités ?

G. W. - Nous sommes engagés dans une compétition mondiale pour l'attribution des sites de production : ceux qui remporteront la mise sont ceux qui ont le moins d'impôts, les charges patronales les moins lourdes et les procédures d'autorisation les plus rapides. Puisque nous sommes plus chers que nos concurrents, en Asie par exemple - et notre objectif ne doit évidemment pas être de nous battre sur ce terrain-là -, alors il nous faut être meilleurs qu'eux. L'Allemagne est le pays des penseurs et des poètes, paraît-il, mais c'est aussi celui des techniciens. L'intelligence est notre matière première, et on l'encourage trop peu. Nous vendons à l'étranger des nouvelles technologies sans prendre la peine de les implanter chez nous.

J.-P. P. - Supposons que votre parti ait formé une coalition gouvernementale avec Mme Merkel. Qu'auriez-vous fait ?

G. W. - La première chose que nous aurions décidée aurait été de voter un régime fiscal plus léger, plus simple et plus juste - comme l'a fait, il n'y a pas si longtemps, l'Autriche avec des résultats impressionnants sur le marché du travail, les finances publiques et la croissance économique. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur nos voisins européens qui ont adopté des réformes libérales. Ces réformes leur ont permis de réduire de moitié leur chômage. Le sous-emploi n'est pas une malédiction divine ; ce n'est pas non plus une loi naturelle dans les pays hautement développés ; c'est, pour une grande part, le résultat d'une mauvaise politique.

J.-P. P. - Quand avez-vous rencontré Mme Merkel pour la dernière fois ?

G. W. - Il n'y a pas plus d'une heure. Nous nous entretenons régulièrement. Nous avons de bonnes conversations ensemble et nous ne nous voyons pas seulement lors des débats au Bundestag.

J.-P. P. - L'actuelle coalition gouvernementale ne sera pas éternelle. Seriez-vous prêt à partager le pouvoir dans une constellation incluant l'Union chrétienne-démocrate (CDU) et les Verts ?

G. W. - Si le gouvernement actuel venait à éclater - et il est très probable que cet événement se produira avant la date officielle des prochaines législatives, en septembre 2009 -, je serais favorable à ce qu'on rappelle les électeurs aux urnes. Je préférerais que notre peuple fasse une coupure claire et nette et qu'on lui donne la chance d'opter pour un changement de politique. Je regrette que ce changement n'ait pas pu avoir lieu la dernière fois. La faute en incombe aux partis de l'Union chrétienne-démocrate et sociale (CDU/CSU). Le FDP, quant à lui, a obtenu l'un des meilleurs résultats de son histoire. Beaucoup s'imaginaient qu'une grande coalition CDU/CSU-SPD serait la bonne solution, qu'elle remettrait de l'ordre et qu'elle donnerait une impulsion au char de l'État. Ces citoyens sont déçus, c'est évident. Jusqu'à présent, le gouvernement noir et rouge n'excelle que dans l'augmentation des impôts. Si jamais l'effondrement de l'actuel gouvernement n'entraînait pas d'élections anticipées, contrairement à ce que nous souhaitons, alors il faudrait rechercher une nouvelle majorité au sein du Bundestag tel qu'il est. Je serais prêt à participer à cette recherche.

J.-P. P. - En France, Nicolas Sarkozy prône la rupture par rapport aux pratiques politiques actuelles. Vous-même parlez d'une « coupure » dans la politique allemande. À quoi ressemble ce changement que vous appelez de vos voeux ?

G. W. - L'Allemagne doit prendre un nouveau départ. C'est à la fois nécessaire et possible. La politique des dernières années, voire des dernières décennies, a été dominée par le recours à l'État. Sur chaque nouveau problème on a plaqué un nouveau texte de loi, une nouvelle subvention ou un nouvel impôt sans faire suffisamment confiance à la société civile. Pourtant, le secteur privé doit avoir la priorité sur le secteur public. L'État ne devrait intervenir que là où la société civile n'est pas capable de le faire. C'est pourquoi je suis pour un État fort, mais dont la force résiderait dans le fait qu'il se concentre sur les tâches qui sont les siennes. Cet État doit créer un cadre au lieu de s'immiscer dans la vie privée de ses citoyens.

J.-P. P. - Cet État idéal n'est-il pas celui que vous avez en Allemagne ?

G. W. - Malheureusement non. La part de l'État dans notre économie est d'environ 50 %. Un euro sur deux que l'on dépense en Allemagne passe par les mains de l'État. Or, les gens ne feront l'effort de produire ce dont on a besoin pour instaurer une vraie justice sociale que s'ils y trouvent leur compte.

J.-P. P. - Si vous aviez la possibilité de vous associer aux Verts dans une coalition « jamaïcaine » (2), comme on l'appelle ici, quels éléments de votre programme seraient incompatibles avec le leur ?

G. W. - Nous ne sommes pas en pourparlers avec les Verts, car dans l'opposition il n'y a pas de coalition. Cette question se posera après les prochaines législatives, quelle que soit leur date. Les Verts sont et restent un adversaire politique du FDP et non un partenaire stratégique.

J.-P. P. - Lorsqu'on pense à l'hostilité que les Verts vouent à l'énergie nucléaire, il est clair qu'un abîme vous sépare...

G. W. - Malgré les nombreuses divergences qui nous opposent, sur certains points nous aboutissons aux mêmes conclusions avec des motivations différentes. Par exemple, nous sommes comme eux, mais pour d'autres raisons, pour la transformation de notre armée de conscrits en une armée de professionnels. Mais, je le répète, le moment n'est pas venu de confronter nos programmes et d'examiner nos points d'accord et de désaccord.

J.-P. P. - À quel poste serviriez-vous le mieux l'Allemagne si votre parti entrait dans une coalition gouvernementale ?

G. W. - La question n'est pas de savoir ce qu'il adviendra de moi, mais de savoir ce qu'il adviendra de notre pays. Au FDP, nous voyons tout cela de façon très décontractée. Après les dernières législatives, nous aurions pu gouverner si nous avions accepté de rompre nos engagements électoraux. Gerhard Schröder et Franz Müntefering nous ont invités à un entretien dès le soir de l'élection. Mais nous avions promis à nos électeurs de mettre un terme au gouvernement SPD-Verts et nous entendions tenir parole. Notre loyauté envers eux est notre première préoccupation.

J.-P. P. - Vous excluez donc une coalition avec le SPD ?

G. W. - En ce moment, le SPD s'interroge sur son avenir. Se déplacera-t-il vers le centre comme le préconise son actuel président Kurt Beck, ou bien va-t-il s'atteler à la formation d'une coalition de gauche comme le souhaite le bourgmestre de Berlin Klaus Wowereit ? La ligne politique du SPD est absolument imprévisible. Je suis depuis cinq ans président des Libéraux. Dans ce laps de temps, j'ai vu défiler quatre présidents des sociaux-démocrates. Je ne me risquerai donc pas à émettre un pronostic sur l'avenir de ce parti.

J.-P. P. - Alors qu'au début de la campagne il était donné largement battu par Angela Merkel, Schröder a terminé la course au coude à coude. Comment expliquez-vous cette remontée spectaculaire ?

G. W. - La CDU/CSU a commencé à décrocher dans les sondages quand elle s'est emmêlée dans ses projets fiscaux et que le président de la CSU s'est mis à insulter les électeurs est-allemands (3). Ces fautes graves ont permis au SPD de reprendre pied. Ensuite, les sociaux-démocrates s'étaient engagés, à la différence de la CDU, à ne pas relever le taux de la TVA, l'« impôt Merkel » comme ils l'avaient surnommée. Cette promesse leur a apporté des suffrages. Le problème, c'est qu'ils n'ont pas tenu parole. C'est la plus grande duperie électorale des dernières décennies.

J.-P. P. - Que vous inspire l'attitude de Joschka Fischer qui a déserté son poste chez les Verts et abandonné son mandat de député pour devenir maître de conférences aux États-Unis ?

G. W. - Ce que M. Fischer fait dans sa vie est son affaire. Le bourgmestre de la ville de Fribourg, dans le Bade, est maintenant de facto le personnage le plus important des Verts (4). Les Verts ne sont plus au pouvoir, ni au niveau national ni dans aucun des seize Länder. Et je vous prédis que, sans Fischer et sans visibilité politique, ils vont au-devant de grandes difficultés. Ce qui me fascine, c'est que M. Fischer, qui s'est battu avec les Verts en tant qu'ancien soixante-huitard et représentant de la vieille gauche pour la gratuité des études universitaires, enseigne maintenant comme professeur dans une université où l'on ne peut pas s'inscrire à moins de 20 000 dollars par an !

J.-P. P. - À propos du nouveau job de Schröder à Gazprom (5), vous avez déclaré : « Il est rarement arrivé qu'un chancelier abîme aussi vite sa propre réputation et celle de la politique dans son ensemble après avoir quitté son poste. » Vous avez dit également que Schröder avait préparé sa sortie auprès des Russes alors qu'il était encore chancelier et qu'il avait ainsi commis un abus de pouvoir. Ces propos vous ont valu une assignation en justice sur plainte de l'ancien chancelier et vous avez en partie perdu ce procès...

G. W. - Mais, aux yeux de l'opinion publique, j'ai gagné ce procès car l'immense majorité des Allemands partage mon avis. Les fonctions que l'ex-chancelier a assumées après son départ de la chancellerie et la vitesse extraordinaire avec laquelle il a changé son fusil d'épaule sont tout simplement douteuses, choquantes et dégoûtantes.

J.-P. P. - Le juge vous a interdit de dire que Schröder avait préparé sa nomination à Gazprom alors qu'il était encore chancelier...

G. W. - Le tribunal m'a, en effet, interdit d'exprimer ce que je pense et, en citoyen respectueux des décisions de justice, je m'en tiens à ce verdict. Mais personne ne m'empêchera de critiquer le comportement de M. Schröder après son départ de la chancellerie. J'en ai le droit.

J.-P. P. - Pensez-vous que Schröder a organisé des élections anticipées en 2005 parce qu'il était certain, s'il les perdait, de bénéficier d'un « golden parachute » ?

G. W. - Chacun de nous peut se faire son opinion. N'attendez pas de moi que je me lance dans des spéculations à ce sujet. Je ne veux pas d'un second procès.

J.-P. P. - La dépendance de l'Allemagne à l'égard du pétrole et du gaz russes vous inquiète-t-elle ?

G. W. - La politique énergétique de l'Allemagne, dans son ensemble, m'inquiète. L'abandon prématuré de la technologie nucléaire (6) - alors que nous avons les meilleurs scientifiques et la meilleure sécurité au monde dans ce domaine - accroît notre dépendance vis-à-vis des fournitures extérieures de courant. Résultat : une fois que nous aurons débranché nos centrales nucléaires, il nous faudra acheter du courant à des centrales étrangères qui seront beaucoup moins sécurisées que les nôtres. C'est une absurdité économique et écologique.

J.-P. P. - Parlons maintenant de vos voisins sur les bancs de l'opposition. Des Verts d'abord, dont la figure de proue, Claudia Roth (7), freine tout rapprochement - que ce soit avec votre FDP ou avec les chrétiens-démocrates...

G. W. - Claudia Roth est une femme qui, de toute évidence, aime les bonnes choses de l'existence, mais on ne sait pas si c'est elle qui dirige les Verts ou si c'est M. Bütikofer, Mme Künast, M. Kuhn, M. Trittin ou Mme Höhn (8). Il règne chez les Verts un méli-mélo total. On ne sait jamais à qui s'adresser. Quand on s'est entendu avec l'un d'eux, quatre autres prennent la parole pour exiger le contraire.

J.-P. P. - Que pensez-vous de l'autre force d'opposition, La Gauche (9) de Gregor Gysi et d'Oskar Lafontaine ?

G. W. - Attendons de voir combien de temps encore M. Lafontaine s'infligera le supplice de diriger un groupe parlementaire composé d'une majorité de sectaires. Je connais M. Lafontaine depuis pas mal d'années et j'imagine qu'un jour ou l'autre il finira par redécouvrir les joies de la vie. Ce jour-là sera levé le dernier obstacle à une coopération entre le SPD, les Verts et La Gauche. Le danger d'alliances roses-rouges-vertes ne peut donc être définitivement écarté, et pas seulement à Berlin (10).

J.-P. P. - Les grands partis allemands sont en perte de vitesse. En revanche, les petits partis comme le FDP ont le vent en poupe...

G. W. - C'est exact. Le FDP est un parti du centre classique. Nous avons exercé des responsabilités nationales pendant des décennies, entre autres avec le premier président de la République fédérale, Theodor Heuss, avec le président Walter Scheel, mais aussi avec des personnalités comme le comte Otto Lambsdorff, le ministre des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher et son successeur Klaus Kinkel. Le nom de Genscher éveillera à coup sûr en France de bons souvenirs. Dans les sondages, nous sommes au top comme jamais dans notre histoire et notre score de 2005 est le meilleur que nous ayons obtenu depuis la réunification. Nous voyons avec plaisir nos effectifs s'étoffer. Après les dernières législatives, 5 000 nouveaux adhérents sont venus nous rejoindre. Nous comptons à présent plus de 65 000 membres (11).

J.-P. P. - Mais, partout, la réputation des hommes politiques se dégrade. Cette désaffection est-elle liée en Allemagne à des affaires de corruption, comme c'est souvent le cas ?

G. W. - Des affaires, il y en a partout. Que les humains soient faillibles et qu'ils se laissent séduire par le pouvoir et l'argent, ce n'est pas nouveau. Ce n'est pas, non plus, une spécificité française ou allemande. Il faut plutôt se réjouir des cas de corruption : le fait qu'ils soient découverts prouve que les contrôles fonctionnent bien. C'est, au contraire, si rien ne sort jamais au grand jour qu'il faut se faire du souci ! Ce n'est pas uniquement à cause du chômage de masse que les grands partis perdent du terrain. C'est aussi parce que, une fois au pouvoir, ils manipulent avec beaucoup de cynisme les programmes électoraux sur lesquels ils se sont fait élire. Lorsque le vice-chancelier social-démocrate, Franz Müntefering, déclare qu'il est « déloyal » de juger les partis gouvernementaux à l'aune de leurs promesses, c'est exactement ce genre de comportement qui met les citoyens hors d'eux. Nous, au FDP, nous nous efforçons de récupérer toute la force de cohésion que les grands partis sont en train de perdre. La moitié de l'Allemagne démontre que des coalitions à deux, CDU et FDP, sont possibles en dehors d'une grande coalition CDU-SPD (12). Les Länder de Bade-Wurtemberg, de Basse-Saxe et de Rhénanie-Westphalie sont gouvernés efficacement par l'Union chrétienne-démocrate associée aux libéraux.

J.-P. P. - Mais d'aucuns affirment que la CDU devient sociale-démocrate...

G. W. - Elle l'est déjà en partie. Nous assistons actuellement à la « resocialdémocratisation » de la CDU, si vous me permettez l'expression. Il n'y a pas que ma modeste personne à le penser ; un conservateur de premier plan comme Friedrich Merz (13) le dit aussi.

J.-P. P. - Votre parti, le FDP, a été associé pendant de longues années à la définition de la politique étrangère allemande (14). S'il revenait au pouvoir, vers quelle direction tenterait-il de faire évoluer la construction européenne ? Faut-il, selon vous, poursuivre le projet de Constitution malgré son rejet par les Français et les Néerlandais, ou faut-il l'abandonner ?

G. W. - Je suis partisan d'une Constitution européenne. Je voudrais qu'elle ne se contente pas de codifier les droits des citoyens d'Europe, mais qu'elle permette de clarifier les processus de décision. Dans les détails, je peux parfaitement imaginer une Constitution différente de celle qui nous est proposée.

J.-P. P. - La Turquie doit-elle devenir membre de l'Union européenne ?

G. W. - Cette question ne se pose pas pour l'instant. Elle sera à l'ordre du jour au plus tôt dans dix ans. On vérifiera alors si la Turquie remplit ou non les critères d'adhésion. Aujourd'hui, il est clair qu'elle ne les remplit pas. Nul ne peut dire si ce sera encore le cas en 2016 et si, à ce moment-là, l'Union européenne sera en mesure d'accueillir Ankara.

J.-P. P. - Où se trouve la frontière extérieure de l'Europe ?

G. W. - En la matière, ce n'est pas la géographie qui compte. Sinon, ni l'Alaska ni Hawaï ne seraient des États américains. L'Europe n'est pas seulement une entité régionale ; c'est une communauté de valeurs, une communauté d'intérêts et, finalement, une alliance.

J.-P. P. - Pendant que les Européens font de beaux discours, les Américains, eux, agissent. Ce qui ne leur vaut pas que des amis en Europe. Comment expliquez-vous la vigueur des sentiments antiaméricains sur notre continent ?

G. W. - J'ai une grande sympathie pour le peuple américain. J'aime aller aux États-Unis. Il n'empêche que, sur de nombreux points, la politique étrangère du président Bush me semble erronée. Le FDP a toujours critiqué les Américains quand ils ont fait cavalier seul ; ce fut le cas une nouvelle fois lorsqu'ils sont intervenus en Irak au mépris du droit international et sans l'accord des Nations unies. Mais il ne faut pas tout confondre : on peut très bien critiquer le président Bush sans être antiaméricain.

J.-P. P. - L'armée allemande pourrait-elle participer à la Finul « élargie » sur la frontière israélo-libanaise ?

G. W. - L'imprécision de la résolution des Nations unies me gêne. Elle ne dit pas clairement qui doit désarmer le Hezbollah...

J.-P. P. - Il paraît que c'est l'armée libanaise qui doit le faire...

G. W. - Ma confiance dans l'aptitude de l'armée libanaise à désarmer le Hezbollah est plus que limitée. Mais j'ai une raison bien plus fondamentale de ne pas vouloir que des soldats allemands soient déployés à cette frontière. Elle tient à certains épisodes de notre histoire. L'Allemagne ne pourrait être neutre au Moyen-Orient.

J.-P. P. - Parlons maintenant un peu de vous. Comment êtes-vous venu à la politique ?

G. W. - J'ai été plusieurs années durant avocat à mon compte à Bonn. C'était un travail qui me plaisait beaucoup. Je suis venu à la politique en allant humer l'air chez les Jeunes libéraux, notre organisation de jeunesse, et aussi parce que en tant qu'avocat j'éprouvais un certain intérêt pour l'élaboration des lois. Finalement, à la fin de l'année 1994, le ministre des Affaires étrangères de l'époque, Klaus Kinkel, m'a demandé si j'étais intéressé par le poste de secrétaire général du FDP. Aujourd'hui, je suis à la fois président du FDP et chef de son groupe parlementaire : c'est, pour moi, une grande source de satisfaction.

J.-P. P. - Concevez-vous la politique comme une profession ?

G. W. - Plutôt comme une vocation. Il est très réconfortant de savoir que l'on peut retourner à tout moment à son cabinet d'avocat. Mais je vous rassure : il n'en est pas question pour l'instant !

J.-P. P. - Quelle est, à votre avis, la vertu cardinale que doit posséder un homme politique ?

G. W. - Konrad Adenauer a dit un jour : c'est le courage qui importe. Je crois qu'il n'avait pas tort, mais reposez-moi la question à la fin de ma carrière politique !

J.-P. P. - Aimeriez-vous passer vos vacances avec Angela Merkel ?

G. W. - Je passe mes vacances avec la personne avec laquelle j'ai envie de les passer, et c'est mon compagnon.

J.-P. P. - Parmi les hommes politiques, il y a bien quelqu'un qui ferait un voisin de plage agréable !

G. W. - Si ce quelqu'un sait bien jouer au beach-volley, je pourrais étudier la question.

J.-P. P. - Connaissez-vous la France ? Parlez-vous français ?

G. W. - Je parle un tout petit peu français (ndlr : en français dans le texte). J'adore séjourner en France, surtout au bord de la Méditerranée comme tous les Allemands assoiffés de soleil ! Quand j'étais jeune, je suis souvent allé camper en Normandie et en Bretagne. À l'époque, on pouvait passer là des vacances très bon marché. J'ai entendu dire que les choses ont un peu changé...

J.-P. P. - Quel écrivain aimez-vous lire ? Certainement pas Günter Grass (15) !

G. W. - Günter Grass m'a beaucoup déçu. D'autant que je l'admirais énormément quand j'étais écolier. J'ai lu récemment un livre formidable de Daniel Kehlmann : Vermessung der Welt (L'arpentage du monde). C'est le récit d'une rencontre imaginaire entre le mathématicien Carl Friedrich Gauss et l'explorateur Alexandre de Humboldt, deux personnalités exceptionnelles qui avaient des visions du monde très différentes.

J.-P. P. - Aimez-vous les voyages lointains ?

G. W. - En fait, l'Allemagne suffit à me rendre heureux. La mer du Nord et la Baltique me comblent et je trouve les montagnes bavaroises magnifiques. Je suis très attaché au terroir. Mais quand je pars vraiment en vacances et que je recherche le soleil, alors je vais à Majorque.

J.-P. P. - Une destination typiquement allemande ! Y a-t-il un homme politique ou un écrivain que vous détestez ?

G. W. - En démocratie, il n'y a pas de place pour la haine. En politique, je n'ai pas d'ennemis : que des adversaires. Je ne suis pas non plus jaloux de qui que ce soit. Ce sont des traits de caractère qui me sont étrangers. L'histoire allemande a naturellement produit des criminels que j'abomine. Il serait superflu de les nommer.

J.-P. P. - Quel est, à votre avis, l'homme politique français qui comprend le mieux les problèmes de l'Allemagne ?

G. W. - Il serait très maladroit de ma part de porter un jugement sur un homme politique étranger. Je viens de parler de nos grands leaders libéraux. Ils sont devenus grands, justement, parce qu'ils étaient de bons diplomates. C'est pourquoi je préfère rester sur ma réserve.

J.-P. P. - Vous avez dit du bien de l'Autriche. Quel pays pourrait être un modèle pour l'Allemagne ?

G. W. - On peut tout comparer, mais les recettes ne sont guère transposables d'un pays à un autre. En tout cas, une chose est sûre : les pays qui ont réformé leur économie dans le sens du libéralisme sont aujourd'hui en meilleure forme que ceux qui ont préféré l'économie bureaucratique d'État. Le résultat se voit à l'oeil nu.

J.-P. P. - Avez-vous entendu le discours sur l'Europe que Nicolas Sarkozy a prononcé en février dernier à Berlin ?

G. W. - Je ne l'ai pas entendu mais je l'ai lu.

J.-P. P. - Sera-t-il plus facile de faire l'Europe avec lui qu'avec Ségolène Royal ?

G. W. - Je n'ai pas l'intention de m'immiscer dans la campagne électorale ou préélectorale française. Les Français sont plus à même de juger des orientations de tel ou tel candidat que n'importe quel politicien allemand. Il me serait très désagréable, en tant que citoyen allemand, qu'un responsable français vienne faire des commentaires de ce genre sur mon pays.

J.-P. P. - Ne pensez-vous pas que, sur le plan philosophique, Sarkozy est plus proche des libéraux allemands ?

G. W. - La différence entre un journaliste intelligent et un politicien intelligent réside dans le fait que le premier pose certaines questions auxquelles le second se réserve le droit de ne pas répondre...

Notes :

(1)  Aux législatives du 27 septembre 2006, la CDU/CSU, dont la candidate était Angela Merkel, n'a obtenu que 35,2 % des suffrages (225 députés), soit un point de plus que le SPD social-démocrate de Gerhard Schröder, mais bien moins que les 40 % qu'elle escomptait. Le FDP s'est amélioré à 9,8 % (61 députés), passant devant les Verts, mais pas assez pour obtenir la majorité absolue des sièges au Bundestag en se coalisant avec le parti de Mme Merkel comme le projetait Guido Westerwelle. En effet, l'irruption au Parlement d'un cinquième parti, La Gauche, a rendu mathématiquement plus difficile la constitution d'un gouvernement majoritaire entre un grand et un petit parti. Pour obtenir une majorité stable, la CDU/CSU et le SPD ont dû former ensemble le gouvernement. Les deux autres coalitions possibles : CDU/CSU-FDP-Verts ou bien SPD-Verts-La Gauche se sont avérées irréalisables pour des questions de personnes et d'idéologies.
(2) Voir, dans ce même numéro de Politique Internationale, l'article de Jean-Paul Picaper, « Angela Merkel : l'épreuve de vérité » : il s'agit d'une coalition de la CDU/CSU dont la couleur symbolique est le noir, du FDP de couleur jaune et des Verts. Ce sont les couleurs du drapeau de la Jamaïque.
(3) Au cours de la campagne électorale de l'été 2005, le ministre-président bavarois et président de la CSU, Edmund Stoiber, avait déclaré ne pas accepter que « l'est de l'Allemagne décide à nouveau qui serait chancelier ; il ne faut pas que les frustrés décident du sort de l'Allemagne ». Sans doute se souvenait-il qu'il avait perdu les législatives de 2002 parce que le pacifisme et l'antiaméricanisme de Schröder avaient déclenché chez les Allemands de l'Est des réflexes inculqués par le régime communiste défunt. Mais le SPD et La Gauche exploitèrent à fond ces propos malencontreux de Stoiber, soulignant qu'il avait voulu insulter les électeurs de l'ex-RDA. Le président bavarois eut beau dire après coup qu'il n'avait voulu « insulter personne », rien n'y fit.
(4) Dieter Salomon, né en 1960 en Australie, a grandi en Bavière. Docteur en sciences politiques et membre du parti Vert, il est depuis 2002 maire de la ville de Fribourg en Brisgau (Bade-Wurtemberg). Il est actuellement le seul élu Vert de ce niveau en Allemagne.
(5) Peu après avoir perdu ses fonctions de chancelier, Gerhard Schröder a été désigné président du conseil de surveillance de la société germano-russe NEGP (North European Gas Pipeline), dont la maison mère est Gazprom, qui gère la construction du gazoduc germano-russe de la Baltique. Alexeï Miller, PDG russe de Gazprom, proche du Kremlin, avait désigné en décembre 2005 l'ex-chancelier à ce poste. Schröder a pris ses fonctions le 30 mars 2006. Maître d'oeuvre du futur gazoduc, le NEGP est chapeauté par Gazprom, qui détient 51 % de son capital. Son PDG est un autre Allemand, Matthias Warnig, ancien officier de l'espionnage est-allemand, spécialiste des technologies de pointe. Pour réaliser ce projet industriel, Gazprom a obtenu un crédit très important d'une banque publique allemande au cours de l'été 2005 alors que Schröder était encore en fonctions. La Deutsche Bank et la banque publique Kreditanstalt (KfW) lui ont accordé une avance de 1 milliard d'euros avec l'aval du gouvernement allemand, assorti d'une garantie publique. C'est-à-dire que l'Allemagne les remboursera si jamais Gazprom est insolvable. L'ancien ministre de l'Économie de Schröder, Wolfgang Clement, affirme n'avoir pas su, alors qu'il signait cet accord, que Schröder prendrait du service chez Gazprom. « Rien de plus normal que cet encouragement au commerce extérieur », assure-t-il. Son ancien secrétaire d'État, Bernd Pfaffenbach, clame que Schröder n'avait pas été mis au courant de cette largesse. Mais le parti libéral fait remarquer que les règles de fonctionnement du gouvernement obligent les ministères à informer la chancellerie des décisions de cette importance. « Si cela n'a pas été le cas, c'est que la boutique de Schröder était bien mal tenue », a estimé le leader des parlementaires bavarois CSU, Peter Ramsauer. Personne ne croit qu'un homme comme Schröder, qui était dans la confidence de Poutine, n'ait rien su de ces tractations.
(6) En juin 2000, le gouvernement Schröder a arraché aux industriels de l'électricité le « compromis nucléaire » qui décrète l'extinction de la dernière centrale atomique allemande en 2020, c'est-à-dire l'abandon du nucléaire. La Fédération allemande des Chambres de commerce et d'industrie (DIHK) a effectué, en mars 2006, un sondage auprès de 1 100 entreprises. Plus de 70 % d'entre elles ont déclaré que l'abandon de l'énergie nucléaire « n'était pas raisonnable » et qu'il faudrait « au minimum prolonger le maintien en service des centrales existantes ». Mais le problème a un nouveau nom : Sigmar Gabriel. L'actuel ministre de l'Environnement, membre du SPD, s'oppose à l'abrogation du « compromis » et même à la prolongation des délais de fonctionnement impartis aux centrales. Il invoque le risque d'accident majeur ou d'attentat et la non-résolution du problème du stockage des déchets. Ce n'est pas très convaincant, car on a des endroits où stocker les déchets sur une assez longue période sans aucun danger. 
(7) Née en 1955 à Ulm, après des études de théâtre à Munich et un travail de dramaturge, y compris comme dirigeante d'un groupe musical, Claudia Roth est devenue en 1985 porte-parole du parti Vert au Bundestag, députée européenne des Verts en 1989, puis chef de leur groupe parlementaire, députée au Bundestag en 1998 et enfin, en 2001-2002, présidente du parti Vert allemand, d'abord avec Fritz Kuhn, puis avec Reinhard Bütikofer.
(8) Jürgen Trittin, ancien ministre de l'Environnement du gouvernement Schröder. Bärbel Höhn, ancienne ministre de l'Environnement de Rhénanie-Westphalie. Tous deux sont députés des Verts au Bundestag.
(9) Voir, dans ce même numéro de Politique Internationale, l'article de Jean-Paul Picaper, « Angela Merkel : l'épreuve de vérité », note (5).
(10) Après les élections berlinoises du 17 septembre 2006, le bourgmestre social-démocrate (SPD), Klaus Wowereit, a reformé un gouvernement du Land de Berlin (qui est en même temps le conseil municipal de la capitale) de couleur rose et rouge, SPD-La Gauche-PDS. Or rien ne l'y contraignait, d'autant que le parti de Gysi et de Lafontaine (La Gauche ou Linkspartei) avait perdu une dizaine de points par rapport au dernier scrutin de 2001 et que les Verts avaient presque doublé leur score. Il aurait eu la même majorité d'une voix avec les Verts à la Chambre des députés de la ville-Land de Berlin. Le président du SPD, Kurt Beck, l'a félicité pour cette décision, déclarant qu'ainsi l'unité Est-Ouest de l'Allemagne était préservée (comme si La Gauche post-communiste incarnait l'ex-RDA !) et ajoutant qu'il n'était pas question de créer un alliance socialiste-communiste de ce type au niveau du gouvernement de l'Allemagne (c'est pourtant ce que souhaite Wowereit, et son alliance berlinoise est un modèle pour un gouvernement fédéral). Il faut retenir cette déclaration de Beck au cas où les actes de son parti le démentiraient sous peu. Le paradoxe est qu'en Mecklembourg-Poméranie (Schwerin-Rostock) où des élections régionales ont eu lieu le même jour, le SPD s'est allié à la CDU, alors que là, La Gauche s'était maintenue au même niveau qu'au scrutin précédent.
(11) À titre de comparaison, les Verts ont 40 000 adhérents et La Gauche 61 000.
(12) Une « grande coalition » de la CDU/CSU et du SPD comme au gouvernement fédéral à Berlin. Voir : « Angela Merkel : l'épreuve de vérité ».
(13) Ancien député européen, ancien député au Bundestag et ex-président du groupe parlementaire CDU, Friedrich Merz était l'un des rivaux d'Angela Merkel que cette dernière a réussi à mettre sur la touche. Il a pris une semi-retraite politique en retournant à son métier d'avocat dans sa Westphalie.
(14) Deux personnalités du parti libéral FDP, Hans-Dietrich Genscher puis Klaus Kinkel, ont été successivement ministres des Affaires étrangères  dans les gouvernements d'Helmut Schmidt et d'Helmut Kohl.
(15) Dans ses Mémoires intitulés La Pelure de l'oignon, parus en août 2006, l'écrivain Günter Grass, qui s'était fait une spécialité de pourfendre tous les hommes politiques qui avaient de près ou de loin pactisé avec le nazisme et qui s'était taillé une réputation de grande conscience de la gauche, a avoué avoir été membre des Waffen-SS à l'âge de 19 ans en 1944-1945. S'il l'avait avoué plus tôt, il n'aurait certainement pas bénéficié du soutien des socialistes allemands et européens pour obtenir le prix Nobel de littérature.