Politique Internationale - La Revue n°113 - AUTOMNE - 2006

sommaire du n° 113
SUCCESS STORY A L'INDIENNE
Entretien avec Azim PREMJI
Première fortune indienne. Président de WIPRO, l'un des géants mondiaux des hautes technologies.
conduit par
Vaiju NARAVANE
Correspondante pour l'Europe de The Hindu, l'un des principaux quotidiens indiens (centre gauche).
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Bangalore, capitale indienne des hautes technologies. Cette élégante ancienne ville de garnison du sud du pays vit une véritable métamorphose : en moins de quinze ans, sa population est passée de 4 à 6,5 millions d'habitants. De gigantesques panneaux publicitaires vantent toutes sortes de produits, des villas de luxe équipées de services de sécurité privés aux saris de créateurs à la mode. Quant aux boutiques occidentales dernier cri, elles s'alignent le long de rues embouteillées et enfumées par les gaz d'échappement. Réplique indienne de la Silicon Valley, Bangalore abrite un grand nombre de ces gourous de l'informatique dont la fortune se compte en millions de dollars - voire en dizaines ou en centaines de millions. Les hôtels affichent complet, tandis que les kilomètres de routes en construction et l'activité frénétique de l'industrie du bâtiment attestent cette nouvelle prospérité. Loin de l'agitation du monde extérieur, le vaste siège social de WIPRO, le géant indien des nouvelles technologies, est un havre d'ordre et de tranquillité, à l'image de son président, Azim Premji, 61 ans.
Avec un chiffre d'affaires de 2,6 milliards de dollars par an, WIPRO est devenue cette année la première entreprise indienne de technologies de l'information et arrive septième au palmarès mondial dressé par le magazine Fortune. Les six premières sont IBM, Sodexho, Accenture, Hewlett-Packard, Capgemini et Aramark.
Des bâtiments en pierre de quelques étages se pressent les uns contre les autres, en petits groupes, à l'ombre légère d'arbres majestueux. Il n'y a rien d'ostentatoire dans tout cela. Quelques allées serpentent à travers la verdure : elles relient l'aile consacrée à la recherche, la cantine du personnel et la zone de détente, la maison d'hôtes pour les visiteurs et les locaux de la direction. Azim Premji ne me reçoit pas dans son bureau personnel, mais dans une salle de réunions inondée de lumière décorée de meubles à la fois élégants et fonctionnels.
Avec sa tignasse blanche et son nez légèrement crochu, Premji a l'allure d'un hibou affable et quelque peu distant. Mais sa courtoisie et le charme suranné de ses manières exquises ne parviennent pas tout à fait à masquer l'ambition féroce et la détermination opiniâtre qui animent l'homme le plus riche de l'Inde - un homme dont la fortune est estimée à plus de 13,3 milliards de dollars. Premji se classe au 23e rang mondial et au 6e parmi les poids lourds des nouvelles technologies, juste devant les fondateurs de Google, Sergy Brin et Larry Page. Rien que l'an dernier, il a empoché plus de 200 millions de dollars de dividendes (il possède plus de 84 % de WIPRO).
En 1966, la mort subite de son père l'oblige à interrompre ses études d'ingénieur à l'université de Stanford. Il reprend alors l'affaire familiale, une fabrique d'huile végétale dont le chiffre d'affaires s'élève à 2 millions de dollars. Il a souvent décrit cet événement comme « le moment le plus déterminant » de sa vie. Au cours des trente années suivantes, il n'a eu de cesse qu'il ne transforme la PME de son père en l'une des plus grandes entreprises mondiales dédiées aux technologies de l'information. WIPRO compte aujourd'hui quelque 500 clients, dont Sony, Fiat, Microsoft, Dell, Allianz et le groupe Aberdeen. Avec plus de 56 000 employés sur les cinq continents et un profit en hausse de 45 % au troisième trimestre de 2006, WIPRO est le premier fournisseur de services en R&D et sa branche BPO est la première société d'outsourcing d'Inde.
Le premier fait d'armes de Premji remonte à 1977. Cette année-là, IBM, qui refusait d'indianiser son capital, fut contraint de quitter le pays. Il eut alors la bonne idée de racheter la technologie de Sentinel Corporation, une firme américaine en faillite, et de commencer à commercialiser des mini-ordinateurs, s'engouffrant ainsi dans la brèche ouverte par IBM.
Azim Premji a toujours affirmé qu'il avait bâti son empire autour d'un ensemble de valeurs et qu'il plaçait l'intégrité au centre même de sa philosophie. Depuis 2001, il verse quelque 5 millions de dollars par an à la Fondation Premji, qui travaille en étroite coopération avec les gouvernements des États de la Fédération indienne afin d'améliorer la qualité de l'enseignement dans les écoles publiques. Cette Fondation élabore des programmes informatiques destinés à former les professeurs, à évaluer le niveau des enfants, et à aider ceux qui en ont besoin. À ce jour, environ trois millions d'élèves ont pu bénéficier de ces programmes, répartis dans 15 000 écoles.
Lors de la partition de 1947, la plupart des élites musulmanes s'installèrent au Pakistan. La communauté musulmane indienne, forte de 140 millions d'âmes, se caractérise surtout par sa pauvreté, son faible niveau d'instruction et son infériorité sociale. Pourtant, un nombre croissant de musulmans se distinguent dans le domaine du sport, du spectacle, de la politique ou des affaires. Le parcours d'Azim Premji, musulman de Bombay, en est l'un des exemples les plus éclatants.
En tant que musulman, Premji a parfois été en butte à des tracasseries. « Lors de mon dernier séjour aux États-Unis, j'ai pris l'avion quatre fois et, quatre fois, j'ai été contrôlé parce que mon nom a une consonance musulmane », raconte-t-il. Mais son ascétisme - l'une de ses idoles est le Mahatma Gandhi - lui interdit de s'offrir un jet privé. Il conduit toujours sa vieille Ford Escort même s'il a récemment « ajouté une Toyota Corolla » à la liste de ses biens...
Premji est connu pour être un bourreau de travail. Sa journée commence chez lui - à deux pas du siège de WIPRO - bien avant le lever du soleil. À l'heure du déjeuner, après sept heures de labeur bien remplies, il a déjà envoyé d'innombrables mails à ses clients et à ses employés...
Dans cet entretien de fond accordé à Politique Internationale, Azim Premji évoque ses projets d'avenir et propose une lecture très personnelle de quelques-uns des problèmes auxquels l'Inde est confrontée.

Notes :

(1) Le SEI (Software Engineering Institute) a mis au point un certain nombre de normes et de modèles destinés à mesurer et à vérifier l'efficacité. Six Sigma est une norme zéro défaut centrée sur la qualité du service rendu au client. Lean Manufacturing est une philosophie du management qui repose sur la réduction des gaspillages.
(2) ISO : International Standards Organisation. CMM : Capability Maturity Model.
(3) Le ministère de la Justice des États-Unis, ainsi que vingt États fédérés, ont intenté, en 1998, une action contre Microsoft qu'ils accusaient de position monopolistique sur le marché des systèmes d'exploitation et des moteurs de recherche sur Internet.
(4) Cette commission a été mise en place par le gouvernement afin d'étudier les moyens de faire bénéficier les populations les plus pauvres des bienfaits de la technologie.
(5) De nationalité indienne, Lakshmi Mittal est le deuxième homme le plus riche du monde. Propriétaire de Mittal Steel, il a récemment pris le contrôle d'Arcelor au terme d'une longue bataille financière et médiatique.