Politique Internationale - La Revue n°113 - AUTOMNE - 2006

sommaire du n° 113
CUBA, UNE DICTATURE AU QUOTIDIEN
Entretien avec Jesus ZUNIGA
Sociologue, journaliste indépendant cubain exilé à Paris depuis juin 2006.
conduit par
Pierre Rigoulot
Directeur de l'Institut d'histoire sociale. Auteur, entre autres nombreuses publications, de : Des
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Pierre Rigoulot - Jesus Zuñiga, vous êtes cubain, journaliste indépendant, et vous avez quitté votre pays il y a quelques mois. Qu'est-ce qui vous amène en France ?

Jesus Zuñiga - J'ai dû fuir mon pays en raison de mes activités de journaliste. On a aussi voulu me faire payer ma participation au livre de Jacobo Machover, Cuba, totalitarisme tropical, dont une version espagnole sous forme de cassette a commencé à circuler à Cuba. Mon départ est l'aboutissement d'une longue série de persécutions qui s'est terminée par un séjour de quelques semaines derrière les barreaux. Apparemment, mes reportages sur les aspects les moins reluisants de la réalité cubaine, comme la corruption, la drogue, la prostitution, les atteintes aux droits de l'homme ou la torture en milieu carcéral, avaient exaspéré le pouvoir. La drogue et la corruption, en particulier, sont des sujets tabous.

P. R. - Vous a-t-on signifié une expulsion en bonne et due forme ?

J. Z. - Un officier supérieur de la Sécurité d'État, « s'exprimant au nom de la plus haute autorité du pays », selon ses propres termes, m'a rappelé qu'il existait une loi n° 88 sur l'indépendance et la souveraineté de Cuba - loi connue parmi les journalistes et les opposants cubains comme la « loi bâillon ». Le choix était clair : soit j'allais croupir en prison pour une vingtaine d'années, soit je partais pour l'exil. Il ne plaisantait pas. D'ailleurs, il m'a fait dire, au moment même où je prenais l'avion, que je n'avais pas intérêt à revenir. La Sécurité s'imaginait peut-être qu'une fois arrivé en France j'allais me taire. C'était un mauvais calcul : j'ai continué à dénoncer la dictature et je continuerai à le faire tant qu'elle restera debout. Les circonstances m'ont probablement servi : le 11 septembre 2006 s'est ouvert à La Havane le sommet des non-alignés et les autorités ne voulaient pas de témoins « désagréables »  susceptibles de faire passer à l'extérieur des informations « mettant en danger la sécurité du pays » et pouvant salir l'image de la révolution. Il ne faut surtout pas toucher à la virginité sacrée de la patrie  !

P. R. - Cette réunion n'a pas eu autant d'importance que le gouvernement cubain l'a prétendu...

J. Z. - C'est vrai que les non-alignés ont beaucoup moins de poids politique qu'il y a quelques années. Le mouvement n'a plus rien à voir avec ce qu'il était du temps de Tito. Mais il devait y avoir sur place 1 000 ou 1 500 journalistes étrangers. Dans une situation délicate comme celle d'aujourd'hui, avec un Fidel Castro mourant et une crise sociale latente, le pouvoir s'est chargé de faire comprendre à l'opposition qu'elle devait rester tranquille. Deux dissidents ont disparu pendant quelques jours, et les autres ont été fermement priés de ne pas bouger de chez eux. Dans ces conditions, on ne peut que regretter l'attitude de Kofi Annan qui a cru bon de faire le déplacement et de cautionner cette réunion par sa présence, alors qu'il sait pertinemment à quoi s'en tenir sur Cuba et sur ses amis (parmi les invités, il y avait le dirigeant iranien, un représentant de la Corée du Nord, etc.). Sa venue est d'autant plus regrettable que, compte tenu de la santé de Castro, elle a été médiatisée dans le monde entier. Kofi Annan a désespéré onze millions de Cubains. Il aurait pu, à la rigueur, plaider pour plus de démocratie. Mais il ne l'avait pas fait auparavant et il ne l'a pas fait davantage ce jour-là.

P. R. - Êtes-vous surpris par l'accueil qui vous a été réservé en France ? Vous attendiez-vous à un tel élan de solidarité ?

J. Z. - L'aide que j'ai reçue en arrivant ici dépasse toutes mes espérances. Le dévouement des associations me touche beaucoup. Rien qu'à la Maison des journalistes, qui m'a pris en charge, se trouvent quatorze personnes de toutes nationalités qui ont été persécutées, parfois torturées, dont les proches ont été assassinés. Chacun a une histoire particulière, mais ils ont un point en commun : tous ont été réprimés pour avoir voulu dire la vérité. Et puis - vous ne vous en rendez pas compte parce que vous êtes habitué - quand j'entends parler toutes ces langues dans le métro, je reçois l'écho d'une coexistence apaisée entre gens différents, de cultures différentes. Pour moi, c'est de la solidarité en actes...

P. R. - Avez-vous l'impression qu'en France les gens sont informés sur Cuba ?

J. Z. - Non, pas du tout. Le régime cubain, grâce à sa propagande, a réussi à donner une image fausse de mon pays. Un grand nombre de Français, y compris des journalistes, ignorent ce qui se passe à Cuba. Ils ouvrent de grands yeux quand on leur raconte que les Cubains ne peuvent ni changer de logement, ni circuler librement dans leur pays (les gens de l'Oriente - la partie orientale et la plus pauvre de l'île, où se trouve la Sierra Maestra et dont la capitale est Santiago de Cuba - ont le droit de passer une semaine à La Havane, après quoi ils sont dans l'illégalité), qu'ils n'ont accès ni au téléphone portable ni à la télévision par satellite ni, naturellement, à Internet... Leur ignorance confirme la nécessité de dire la vérité sur le régime de Fidel Castro. Il sera peut-être plus facile de dénoncer le régime depuis Paris que sur place. Car les touristes ne veulent rien entendre : leur Cuba, c'est la mer, la vieille Havane, les visites guidées. Ils voient dans la Cabaña une vieille citadelle espagnole. Pour nous, c'est aussi l'endroit où 1 200 Cubains (1), surtout des jeunes, ont été fusillés sur ordre de Che Guevara.

P. R. - Vous vous présentez comme journaliste indépendant. Pouvez-vous préciser en quoi consiste votre travail ?

J. Z. - Nous sommes quelques dizaines, peut-être plus. Les premiers « journalistes indépendants » sont apparus en 1992 et se sont organisés trois ans plus tard. Ils ont des amis ou des connaissances à l'étranger, ou bien ils se trouvent en contact avec des sites Internet qui publient leurs interviews, analyses et reportages sur la vie à Cuba. Ils transmettent en général leurs articles par téléphone, plus rarement par fax, car l'accès à Internet pour les simples citoyens, et en particulier pour les dissidents est, je le répète, très difficile. Seuls les organismes officiels en disposent, et encore pas tous ! Une partie de leurs écrits circule aussi sous le manteau à Cuba même. Ils vivent des piges que leur font parvenir plus ou moins irrégulièrement les sites auxquels ils s'adressent. C'est souvent peu de chose et les journalistes indépendants vivent comme la majorité des Cubains. Cette presse indépendante permet de corriger l'information officielle diffusée par le régime et par les grandes agences qui, même si elles sont relativement libres, restent étroitement contrôlées. Un système de filtre qui fonctionne à l'aide de mots-clés permet de vérifier tout ce qui entre à Cuba et tout ce qui en sort. C'est une société argentine, Columbus, qui a fourni la technologie nécessaire. Les responsables des grandes agences officielles peuvent être convoqués et se voir reprocher le contenu de telle ou telle dépêche. On leur applique le même système que pour le permis de conduire : une convocation correspond à un certain nombre de points en moins. Et s'il y a trop de points en moins, on vous retire le permis ! S'il est souvent interpellé, le journaliste finit par être expulsé. C'est ce qui est arrivé à plusieurs correspondants de l'AFP ou de Reuters...

P. R. - Pour faire votre travail, vous avez besoin d'un minimum de matériel...

J. Z. - Oui, et, sur ce plan, contrairement à ce que prétend le gouvernement, nous sommes assez démunis. Heureusement, on peut tout se procurer au marché noir, y compris un ordinateur. Mais, au fond, nous n'avons besoin que de quelques feuilles de papier, d'un stylo et d'un vélo pour nous déplacer rapidement. Pour envoyer nos articles, nous avons recours au système D. Les hôtels pour touristes ont tous un accès à Internet. En graissant la patte à un employé, on peut se connecter pendant une heure ou une demi-heure. Certains de nos collègues ont aussi des amis qui les laissent utiliser le matériel de leur entreprise.

P. R. - La police vous surveille, je suppose...

J. Z. - Naturellement, et elle cherche à nous intimider. Elle se présente à votre domicile à n'importe quelle heure, perquisitionne en toute impunité alors que, légalement, elle doit avoir un mandat et ne peut opérer que de 6 heures du matin à 6 heures du soir. La parole indépendante est, par définition, une parole mauvaise ; mais c'est aussi une parole qui fait peur. Hélas, elle ne fait pas peur uniquement au gouvernement ! Tout le monde vit dans la terreur. Les gens craignent pour leur famille, pour leur emploi et pour leur propre sécurité. Ce climat malsain ne facilite pas notre travail. Lorsqu'on recueille une information auprès d'une source bien placée, qui généralement souhaite rester anonyme, il est rare de pouvoir la recouper. Dans ce cas, qui me garantit que je ne suis pas manipulé par un provocateur ? Par quelqu'un qui cherche à me discréditer ? N'oubliez pas que notre but est de dénoncer les mensonges. Il est donc d'autant plus important de ne pas se tromper...

P. R. - Qu'est-ce qui vous incite à choisir un sujet plutôt qu'un autre ?

J. Z. - Tout dépend de l'actualité. On peut avoir l'idée d'un reportage en regardant simplement autour de soi. Les pénuries, la nourriture, les transports, l'insalubrité, le manque de médicaments, la répression : tels sont quelques-uns des sujets que j'ai abordés. On connaît la répression contre les opposants au régime - on compte environ 350 « prisonniers de conscience » à Cuba. Mais la répression s'exerce aussi d'une autre manière. Par exemple, contre les Cubains qui viennent de l'est de l'île pour se rendre dans la capitale, sans autorisation, à la recherche d'une meilleure situation : depuis quatre ou cinq ans, cette migration de l'Oriente vers La Havane explose littéralement. Ils emportent avec eux leur libreta, leur carnet de rationnement, mais comme ce document n'est utilisable que sur leur lieu de résidence, il ne leur est pas d'une grande utilité. Alors ils achètent de quoi se nourrir sur le marché parallèle. La libreta est l'emblème d'un égalitarisme qui n'a jamais existé ! Ces pauvres gens s'installent dans les quartiers périphériques de La Havane. C'est parmi eux qu'on trouve le plus grand nombre de filles qui se prostituent pour cinq ou dix euros afin d'envoyer dans leur village d'origine un vêtement, de la nourriture ou de l'argent. Cuba est devenu un véritable paradis sexuel qui concurrence sérieusement la Thaïlande.

P. R. - On est vraiment très loin du discours officiel !

J. Z. - Oui, et c'est un point qu'il faut dénoncer sans relâche. La propagande ne cesse de célébrer la prétendue réussite du régime sur le plan social. À entendre nos dirigeants, personne n'est abandonné par un État qui prend soin de chaque Cubain. Or il n'y a qu'à se promener dans les rues de La Havane pour voir des gens souvent âgés qui dorment sous les porches ou mendient auprès des touristes. Même le « capital humain » dont pouvait s'enorgueillir le régime est en train de se perdre. Les médecins et les enseignants ont trop de travail, trop de responsabilités et gagnent trop peu d'argent. Ils préfèrent se mettre à leur compte, devenir jardiniers, chauffeurs, monter un paladar (un restaurant privé) ou travailler dans un bureau. D'où la politique officielle qui consiste, dans le domaine de l'éducation, à former des maîtres à toute vitesse : après le bac, ils ont six mois pour se familiariser avec leur futur métier - ce qui entraîne, vous l'imaginez bien, une baisse spectaculaire de la qualité de l'enseignement. Je connais des femmes qui sont professeurs d'université le jour et jineteras (prostituées pour touristes) la nuit ! Des architectes qui montent des entreprises de livraison de pizzas. Et j'en passe...

P. R. - Y a-t-il de fortes disparités sociales ?

J. Z. - Il y a trois Cuba : celle des touristes et de ceux qui sont en contact avec eux (chauffeurs de taxi, personnels des hôtels, des restaurants, etc.) ; celle des nomenklaturistes, qui gagnent bien leur vie ; et celle des Cubains ordinaires qui sont à l'affût d'un euro ou d'un peso convertible tout simplement pour se nourrir. Ils louent clandestinement une pièce à un touriste, conduisent un taxi sans permis, vendent quelques bricoles sur la route sans y être autorisés. Voilà comment ils survivent. Certaines catégories mènent une vie encore plus difficile. Les Noirs, par exemple, qui sont la cible préférée des contrôles policiers. Nous, les journalistes indépendants, devons en parler aussi, comme de tous ces malheureux qui vendent des babioles à la sauvette et que les forces de l'ordre s'ingénient à pourchasser. Castro n'aime pas ces gens. Il est persuadé que c'est un milieu où se développent les idées réactionnaires ; des petits espaces non contrôlés où peut s'exercer la corruption. C'est la raison pour laquelle il est revenu sur les autorisations qu'il avait accordées dans les années 1990, au moment de la période spéciale (2).

P. R. - Certains seront étonnés d'apprendre que le racisme sévit toujours à Cuba, près de cinquante ans après la révolution...

J. Z. - La contradiction entre les discours et la réalité est la règle à Cuba. Le gouvernement prétend défendre le peuple et son bien-être, mais partout s'étalent la prostitution, les petits trafics, la drogue, la délinquance, les maisons délabrées. Il se targue de refléter la volonté de la population, mais il réprime la liberté d'expression et bafoue les droits de l'homme. Il n'a que les idéaux révolutionnaires à la bouche, mais la corruption est partout. Il se vante d'avoir aboli toutes les formes de discrimination, mais la police harcèle les Noirs. Je le répète : il y a un problème racial à Cuba. L'immense majorité des quelque 100 000 Cubains actuellement sous les verrous pour des motifs de droit commun (un nombre énorme pour un pays de onze millions d'habitants) est composée de Noirs et de jeunes. On est loin de l'homme nouveau tant glorifié par le discours révolutionnaire !

P. R. - En ce qui concerne la drogue, on se souvient de la présence à Cuba du narco-trafiquant Robert Vesco, et de ce qui a été dit pendant le procès Ochoa sur la connivence entre les sphères du pouvoir et le fameux Pablo Escobar (3). Ce que l'on sait moins, c'est que la consommation locale progresse à grands pas...

J. Z. - Les deux phénomènes sont liés. La presse officielle montre des policiers en train de brûler des paquets de drogue échoués sur les côtes cubaines - drogue que les trafiquants jettent par-dessus bord lorsque leur vedette est sur le point d'être contrôlée par les autorités. En fait, toute la drogue n'est pas brûlée, loin de là... Il y a trois ans, le gouvernement a lancé une grande campagne anti-drogue et incarcéré des centaines de jeunes. Dans un premier temps, la consommation a baissé, puis elle est remontée, en particulier dans la capitale. La drogue vient de l'est du pays, via la province de Las Tunas. Ce sont les policiers qui servent de « mules », de passeurs. Beaucoup sont originaires de la province déshéritée de l'Oriente. Pour eux, s'engager sous l'uniforme, c'est d'abord un moyen de vivre à La Havane, avec un bon salaire et d'être correctement alimentés. Mais, parfois, cela ne leur suffit pas : contre paiement, ils acheminent à La Havane la drogue qu'ils sont censés avoir fait disparaître. Ils ne transportent pas que de la drogue d'ailleurs. Toutes sortes de denrées empruntent ce circuit : le fromage, les langoustes, le café, la viande. Les policiers et les militaires échappent évidemment à tout contrôle puisque ce sont eux qui sont chargés de l'exercer ! Il est vrai que les gardes-frontières n'ont pas d'argent, ne peuvent pas sortir avec des filles, n'ont pas de quoi s'acheter des vêtements convenables. L'argent facile, c'est toujours tentant... J'ai fait un reportage sur ces trafics, que j'ai intitulé « La drogue envahit la société cubaine ». C'est précisément cet article qui m'a valu trois semaines de cachot à la Villa Marista, le siège de la police politique.

P. R. - Dans quelles conditions avez-vous passé ces trois semaines ?

J. Z. - J'étais enfermé au sous-sol, dans une pièce de 2 mètres sur 2, avec la lumière allumée 24 heures sur 24. On m'avait donné une sorte de combinaison semblable à celle des mécaniciens. Elle portait un numéro. Et je devais répondre lorsque ce numéro était appelé pour l'interrogatoire - la « conversation », comme ils disent. Celle-ci peut avoir lieu à n'importe quelle heure. De toute façon, comme on ne voit pas la lumière du jour et que l'électricité est allumée en permanence, on perd la notion du temps. On ne voit personne. Si jamais on croise quelqu'un, lors d'un transfert, on vous force à vous retourner vers le mur.

P. R. - Ces méthodes ont été bien rodées dans les geôles soviétiques...

J. Z. - Ils font brusquement monter la température dans la cellule jusqu'à ce que vous étouffiez ou, au contraire, la baissent pour que vous grelottiez. À d'autres moments, ils diffusent de la musique à tue-tête, à la limite du supportable. On ne peut pas vraiment parler de torture physique. Les pressions sont surtout d'ordre psychologique. Exemple : les visites sont autorisées, mais elles ne durent que cinq minutes, toujours en présence d'un gardien. Régulièrement, ils vous menacent de vous garder pendant de longues années à l'isolement, à moins que vous ne coopériez. Si vous livrez vos sources, vous pourrez sortir immédiatement, promettent-ils. Pourquoi n'acceptais-je pas leur marché, me demandaient-ils sans cesse ? Le pire, c'est de se rendre compte que l'on n'est rien pour eux, pas un être humain en tout cas.

P. R. - Avez-vous été soutenu pendant votre détention ?

J. Z. - Absolument. Reporters sans frontières à Paris et le Comité de soutien aux journalistes de New York ont publié un communiqué qui a circulé et qui a été envoyé aux autorités de La Havane. Naturellement, moi, je ne savais pas ce qui se passait à l'extérieur. En prison, la grande satisfaction, c'est de tenir ; c'est, aussi, de penser que nos « sources » peuvent compter sur nous, qu'elles n'auront pas de problèmes, ni elles ni leur famille. Dans cet univers si dévalorisant pour soi, c'est quelque chose qui vous redonne courage et qui vous aide à supporter le quotidien.

P. R. - Vous considérez-vous comme un dissident ?

J. Z. - D'une certaine façon, oui. Un dissident qui tente de soulever un coin du voile pour révéler la vérité. La dissidence tout entière lutte contre le mensonge d'État. Je suis partie prenante de ce combat...

P. R. - Mais peut-on parler d'une dissidence à Cuba ?

J. Z. - Il y a, à Cuba, des gens qui partagent un même idéal. Ils polémiquent entre eux, se séparent parfois, mais ils se retrouvent et serrent les rangs aux heures les plus graves, comme lors du fameux « mardi noir » de 2003 qui s'est soldé par l'arrestation de 75 opposants et journalistes indépendants, dont 26 ont été jetés en prison. Au fil des années, ils ont acquis une certaine crédibilité. Et ils ont une manière commune de mettre en cause le système dictatorial. Tous veulent une Cuba libre, pluraliste et démocratique. Il est vrai que nous ne sommes pas parvenus à nous mettre d'accord sur un programme unique qui soit reconnu sur le plan international. En ce sens, je dirais qu'il y a des dissidences. Mais toutes les dissidences ne sont-elles pas de la dissidence ?

P. R. - Quels sont les principaux groupes de la dissidence ?

J. Z. - Il y a aujourd'hui trois groupes majeurs. 1) L'Assemblée pour la promotion de la société civile, un mouvement de droite qui a toujours envisagé la transition sans Fidel Castro. Sa présidente est Marta Beatriz Roque. Parmi les autres figures, on trouve Bonne Carcassé ou encore René Gomez Manzano. Cette assemblée regroupe près de deux cents organisations. 2) La coalition Todos unidos d'Oswaldo Paya, qui veut rénover une Constitution qu'elle tient pour légitime et au nom de laquelle elle a lancé le projet Varela (4). 3) L'Arc progressiste, une coalition de type social-démocrate dont l'un des principaux porte-parole est Manuel Cuesta Morua, le président du Corriente socialista democratica (le Courant socialiste démocratique). J'ajouterai à cette liste deux ou trois organisations qui font un travail important : le Corriente Martiana (le Courant martien), par exemple, qui se réfère à José Marti (5), travaille au plus près des citoyens cubains ordinaires et cherche à leur faire connaître leurs droits. Il faut également mentionner le « Mouvement pour les droits de l'homme 24 février » (le 24 février étant la date du début de la lutte pour l'indépendance de Maceo (6)). Son président est Leonardo Miguel Bruzon Avila, qui a été emprisonné de 2002 à 2004. Il prône la désobéissance civile. N'oublions pas, enfin, le Parti social-démocrate de Vladimiro Roca (7). Il existe de nombreux autres mouvements qui ne dépassent pas les quelques dizaines de membres, voire quelques individus seulement pour certains d'entre eux.

P. R. - Au-delà d'une protestation formelle, que peut faire la dissidence ?

J. Z. - Le système totalitaire ne tombera pas tout seul. Pour qu'il tombe, il faut qu'émerge un espace dans lequel un groupe social puisse se renforcer et proposer des projets. Le pouvoir laisse faire un certain temps - c'est une spécificité cubaine - mais, dès que le groupe qui occupe cet espace commence à brandir un projet et à revendiquer des droits, le régime fait comme il a toujours fait : il réprime et il élimine. C'est ce qui explique que les Cubains n'aient toujours pas réussi à signer un pacte commun pour un changement et une transition dans l'île. Il y a des plans qui naissent dans les différents secteurs de la société civile, mais ces plans ne sont pas largement discutés et ne peuvent donc pas être transmis à l'opinion publique. Dans ces conditions, un front uni contre le pouvoir, doté d'un projet commun, relève malheureusement d'un voeu pieux. C'est l'un des gros problèmes de la dissidence à Cuba.

P. R. - Hormis la répression, quels sont les autres obstacles que rencontre la dissidence ?

J. Z. - Je ne sais pas si c'est une conséquence de ce dont je viens de vous parler mais, en tout cas, c'est l'un de nos soucis majeurs : il n'y a pas de leader unique de l'opposition à Cuba. Dans le passé, des projets sérieux d'alternative sociale ont été avancés par des dissidents connus, parfois avec un retentissement international. Hélas, ces gens ont fini par se retrouver en prison, où ils ont purgé de lourdes peines. Certains d'entre eux y sont même morts. D'autres ont été forcés de s'exiler et ont refait leur vie aux États-Unis. Le résultat, c'est que personne ne se détache, personne ne peut réunir le pays sous la bannière de la transition ou du soulèvement. Aucun individu ou organisation ne dispose de la base sociale nécessaire pour y parvenir. Ne perdez pas de vue que nous autres, les dissidents, sommes plus connus à l'extérieur qu'à l'intérieur de Cuba. Nous sommes une minorité. Cette minorité - qui représente quelques centaines ou quelques milliers de Cubains - milite pour le droit de dire non. Elle fait valoir ses droits dans l'opposition et dans la presse indépendante qui circule à l'étranger (il n'y a rien à Cuba qui soit comparable au samizdat soviétique) mais elle a du mal à aller plus loin. Chacun dans son coin dénonce auprès des instances internationales le manque de liberté à Cuba, mais cela ne suffit pas pour que le monde estime que la situation chez nous est insupportable. Cuba ne s'est pratiquement jamais retrouvée à la « une » de la presse internationale pour cause d'étouffement des libertés. Certes, depuis le transfert temporaire du pouvoir à Raul, notre île est enfin à la « une » des principaux journaux européens... mais c'est seulement parce que le régime peut vaciller et non parce qu'il y a des dissidents qui agissent ou parce que les droits de l'homme sont systématiquement bafoués. P. R. - Beaucoup de gens se demandent pourquoi les Cubains ne se sont pas rebellés...

J. Z. - Les Cubains sont des gens créatifs qui font preuve d'une grande imagination dans les situations les plus difficiles. C'est tout simplement indispensable s'ils veulent manger et survivre. Ils inventent tous les jours de nouvelles astuces pour s'en sortir. Naturellement, leur principale méthode consiste à voler l'État (desangrar). On peut se demander pourquoi, dans ces conditions, les gens ne se révoltent pas. Eh bien, pour la même raison que les Coréens du Nord : ils ne le peuvent pas ! Le système de contrôle est si puissant que la rébellion est quasiment impossible. C'est pourquoi il faut reconnaître la vaillance des quelques milliers de Cubains qui parlent au nom des autres, qui sont la voix des sans voix, malgré le coût que leur courage peut avoir : les pressions, la prison, la folie parfois. Le nombre de ceux qui ont été frappés par la répression a d'ailleurs augmenté. L'année dernière, ils étaient 294 prisonniers de conscience. Le dernier calcul précis pour cette année donne 333 et les choses ne sont pas sur le point de s'améliorer.

P. R. - Hormis la peur, y a-t-il d'autres raisons qui expliquent la faible audience de la dissidence ?

J. Z. - Il ne faut pas sous-estimer le rôle de la propagande. De nombreux Cubains redoutent, en cas de chute du régime, de perdre leurs maigres acquis, comme la gratuité du système de santé ou de l'éducation, etc. On leur dit aussi que si le régime s'effondrait, un gouvernement ouvertement raciste arriverait au pouvoir. Dans une population à grande majorité noire ou métissée, cette menace est prise au sérieux. Ces craintes font plus pour séparer la dissidence de la population que l'accusation selon laquelle nous travaillerions pour les Américains. L'argent américain ? Les gens nous voient vivre au quotidien et savent bien que nous ne roulons pas sur l'or. Cet aspect de la propagande ne joue pas beaucoup. N'oublions pas, non plus, que la plupart des citoyens ignorent ce qu'était Cuba avant 1959. Il nous est difficile de contrecarrer près de cinquante ans de propagande : pensez aux enfants que l'on forme dès leur plus jeune âge à scander des slogans, à marteler « Seremos como el Che » (nous serons comme le Che), etc. Les Cubains sont bien éduqués politiquement : Mesa redonda (La table ronde, une émission politique hebdomadaire à la télévision), presse officielle, propagande et désinformation... ça laisse des traces !

P. R. - Les exilés vous aident-ils ?

J. Z. - Oui. Il faut souligner le rôle de Cubanet, un réseau qui diffuse sur Internet des informations réunies par les journalistes indépendants. Nous signalons les cas de tortures, les « mitines de repudio » - des réunions de dénonciation d'un « ennemi du peuple » -, nous indiquons le nombre et le sort des prisonniers politiques et nous rédigeons des chroniques de la vie quotidienne cubaine. Ce mouvement va plutôt de l'intérieur vers l'extérieur. Mais il y a aussi un mouvement de l'extérieur vers l'intérieur. Radio Marti, qui émet depuis la Floride, joue un rôle important à Cuba. Moins à La Havane que dans le reste de l'île, parce qu'il y a un système de brouillage important dans la capitale : sur les toits des immeubles, du matériel que les gens appellent matraca empêche l'écoute. La répression contre les antennes paraboliques donnant accès aux chaînes étrangères est très active, spécialement depuis la maladie de Castro. Cela dit, le gouvernement ne peut éviter qu'il y ait dans sa répression des brèches qui s'agrandissent peu à peu du fait de la corruption ambiante. Des inspecteurs patrouillent dans les quartiers pour traquer les programmes interdits que l'on capte grâce à un système de cartes envoyées par des parents ou des amis depuis les États-Unis. On risque une forte amende (d'environ 1 000 euros)... mais on peut payer pour que les inspecteurs ne disent rien. Eux aussi ont des gosses à nourrir ! Le même système de bakchich fonctionne avec les paladares, les clandestins. Les deux formules les plus utilisées à Cuba sont « No es fácil » et « Vamos a ponernos de acuerdo » : la vie n'est pas facile... On va se mettre d'accord. Toi aussi, tu as une famille, il faut faire des efforts, etc. Tu es payé pour contrôler ? Nous aussi, nous pouvons te payer...

P. R. - La politique américaine actuelle aide-t-elle ou dessert-elle les dissidents ?

J. Z. - C'est le pays qui a le plus aidé les dissidents. Ces dernières années, l'Union européenne a apporté son appui moral aux dissidents contre la répression. Mais les États-Unis sont les premiers à l'avoir fait. La propagande castriste a évidemment assimilé cet appui moral et logistique à une pénétration de la CIA dans l'île pour la subvertir et les contestataires ont été dépeints comme des agents au service d'une puissance étrangère. On avait enfin une bonne raison de les enfermer : la sécurité de l'État, c'est important ! Depuis le débarquement de Playa Giron en 1961, c'est un thème récurrent. La vérité, c'est que, ces dernières années, les Américains nous ont aidés en nous fournissant non pas de l'argent mais, surtout, des informations, des livres (en particulier sur les institutions qui s'occupent des droits de l'homme), etc. C'est quelque chose dont on manque affreusement dans l'île ; mais grâce aux Américains, nous avons réussi à contourner un peu la censure. Quelques dissidents de gauche ou socialistes estiment que cette aide prête le flanc à l'accusation de « subversion venue de l'étranger ». Pour ma part, je pense que le régime nous réprimerait de toute façon ! La prétendue « atteinte à la sécurité de l'État » est un pur prétexte pour justifier qu'on empêche le fils ou la fille d'un dissident d'entrer à l'université ou pour faire des difficultés à son épouse dans le cadre de son travail. De toute façon, on n'est pas un « mercenaire » parce qu'on bénéficie de l'aide d'un autre État ! Dois-je rappeler que Castro et son Mouvement du 26 Juillet avaient reçu de l'argent des Cubains de Floride, du Venezuela et du Costa Rica ? Même José Marti recevait de l'aide de Tampa, en Floride.

P. R. - Et l'Europe ? Qu'en pense l'opposition ?

J. Z. - L'Europe n'a pu maintenir une position constante. Après les répressions de 2003 (8), elle a semblé s'orienter vers plus de fermeté à l'égard du régime. Mais elle a changé. Il y a sans doute eu des pressions pour que les investissements dans le tourisme, ainsi que dans le secteur minier et pétrolier, puissent continuer, ce qui supposait de bons rapports avec Castro. L'UE hésite à agir, de crainte de mettre en cause la souveraineté cubaine. Mais cet argument de la souveraineté n'est pas bon. La peur règne à Cuba, la répression fait rage et le peuple ne peut changer les choses lui-même. Si elle est capable de condamner le « blocus » économique auquel se livrent les États-Unis, l'Europe devrait bien trouver la force de critiquer l'étouffement des libertés ! Ce blocus-là ne mériterait-il pas, lui aussi, des protestations européennes ?

P. R. - Quels sont les chefs d'État qui vous comprennent le mieux ?

J. Z. - Les pays qui ont vécu le communisme et qui ont intégré l'UE sont sans doute les plus sensibles à notre combat. À l'ouest, la France, l'Italie, la Suède ou encore l'Allemagne maintiennent une certaine ambiguïté. Mais des pays comme les Pays-Bas ou la Norvège continuent de nous soutenir à fond. L'Espagne nous aidait beaucoup mais, après le départ de José Maria Aznar, la politique de Madrid s'est faite plus prudente. Les partisans de la prudence revendiquent certains résultats comme, par exemple, des libérations de prisonniers. Mais, en réalité, Castro n'en a libéré que neuf, du fait de leur mauvaise santé. Et puis, quelle mauvaise publicité pour le régime s'ils étaient morts en prison ! Par surcroît, c'était une invitation adressée à l'UE afin qu'elle se montre compréhensive à son égard, comme s'il lui avait dit : « Je libère. Je manifeste de la bonne volonté. À ton tour »... Pour résumer, nous bénéficions d'un soutien de l'Europe, mais certains pays européens se manifestent plus que d'autres. Les dissidents ont été aidés et invités par tous, y compris à des fêtes nationales en Allemagne et en Hollande l'an dernier. Les « dames en blanc » (les femmes, mères ou soeurs des dissidents emprisonnés) ont été invitées elles aussi.

P. R. - Mais quelle est l'atmosphère quotidienne à Cuba ? Les gens travaillent-ils ? Une loi contre les « paresseux » avait été promulguée. Existe-t-elle toujours ?

J. Z. - Elle existe mais elle n'est pas utilisée. Pour une raison simple : il y a trop de gens qui ne travaillent pas ! Et bon nombre de ceux qui travaillent se retrouvent avec un emploi qu'ils n'ont pas souhaité. De toute façon, les gens sont mal rémunérés et la vie est difficile. Ils préfèrent donc le marché noir ou le vol ! Ou travailler à leur compte. Les Cubains sont surtout menacés par la loi sur la « dangerosité sociale ». C'est la formule qu'utilisent les procureurs, mais il n'existe pas une loi précise sur ce point et le concept de « dangerosité sociale » est employé de manière très élastique. Le juge a toujours le loisir d'évoquer les « convictions morales » de l'accusé s'il n'y pas de correspondance précise entre ce qui lui est reproché et un article du Code. Si malgré tout, on continue de travailler dans les règles, on trouve sur son lieu de travail la même atmosphère qu'au niveau social en général : chacun se méfie de son voisin. On craint qu'il soit capable de parler à la direction (on appelle ce genre d'indicateurs « chivato »). Le Parti communiste dispose, dans chaque entreprise, d'une cellule et d'un secrétaire qui sont là pour contrôler l'idéologie des travailleurs. S'y ajoute le syndicat, censé représenter les ouvriers mais qui, en fait, appuie le PC en tout. Quand il y a un conflit, c'est toujours du côté du parti qu'il se place...

P. R. - Quelles sont les pénuries les plus pénibles ?

J. Z. - Le manque de liberté et d'information. Ce manque est aggravé par les pénuries matérielles. Je pense que cette situation a été artificiellement créée par le pouvoir car la dépendance dans laquelle se trouvent les citoyens permet de justifier des contrôles incessants et des pressions accrues. On pourrait parler de beaucoup de choses en matière de pénurie : du manque d'hygiène dans les villes et des maladies qui en découlent ; des médicaments qui font défaut ; de la fatigue due aux pannes et aux transports insuffisants... Prenez la vie des femmes. Il y a une fatigue qui leur est propre : après avoir pris soin des enfants, il faut travailler et tenter de se nourrir. D'où un malaise général qui ne se traduit pas seulement par des problèmes bien précis mais par un vague sentiment de mal-être, une insatisfaction permanente...

P. R. - Les gens sont-ils nombreux à avoir recours au marché noir ?

J. Z. - Le marché noir est la seule manière de s'en sortir. Pour permettre à son enfant de se nourrir et de grandir, on doit passer par là. Pour trouver de la viande, des poissons, des fruits de mer, du lait, des vêtements et des chaussures ou encore des appareils électroménagers et des médicaments. Tous ces biens se trouvent très difficilement sans dollars sur le marché officiel. Mais quand on a les moyens, on peut avoir accès à tout ce que l'on trouve dans les magasins d'État destinés aux touristes et aux membres de la nomenklatura. Les médicaments, par exemple : quand ils ne partent pas à l'exportation, ils se trouvent dans ces magasins. Naturellement, la corruption joue à plein et, autour d'une pharmacie, il n'est pas rare de voir les prix des médicaments atteindre deux à trois fois le prix « normal ».

P. R. - Autre activité de survie : « jinetear », profiter des touristes. Comment les appelez-vous entre vous ?

J. Z. - On les appelle los pepes parce que les premiers à venir étaient des Espagnols. Les touristes, c'est le « frigo » ! Un touriste est synonyme de nourriture à venir. Se lier d'amitié avec un touriste, ou sortir avec lui, c'est la possibilité d'aller sur les plages, de bien manger, de passer la soirée dans un lieu agréable. Bien sûr, il y a la prostitution proprement dite. Castro a souvent tendance à prendre ce phénomène à la légère. En 1998, il a reconnu que Cuba avait des prostituées... mais il a immédiatement ajouté qu'elles étaient les prostituées les plus éduquées du monde !

P. R. - Quel rôle le président vénézuélien Hugo Chavez joue-t-il pour Cuba ?

J. Z. - Fidel l'a accueilli en décembre 1994 - après sa sortie de la prison où il avait été jeté à la suite de son coup d'État manqué deux auparavant - et l'a aidé pendant sa première campagne électorale, en 1998. Aujourd'hui, en retour, il reçoit une aide pétrolière de Caracas. Depuis la maladie de Castro, Chavez apparaît comme la première figure anti-impérialiste d'Amérique latine. Il se coule dans le moule du successeur du lider maximo jusque dans le détail de ses apparitions à la télévision : des émissions comme Allo presidente  sont calquées sur la Mesa redonda cubaine. Chavez s'est engagé à financer de nombreux programmes dans l'île et, notamment, des recherches pétrolières. Il a, également, investi dans le tourisme. En retour, des sportifs, des instituteurs - qui manquent à Cuba ! - et des médecins cubains sont envoyés au Venezuela. D'autres accords existent, moins connus. Par exemple, il est possible pour la police cubaine d'arrêter un citoyen cubain sur le territoire vénézuélien sans aucun problème. Avec Chavez, Castro a trouvé sa réincarnation. La vie est là, pour Castro : sa passion a toujours été le pouvoir politique. Et il a bien montré qu'il était capable de sacrifier un tas de gens pour ce pouvoir. Grâce à Chavez, il va mourir heureux : Chavez, c'est lui en plus jeune. Autrement dit, il va mourir avec un héritier. Encore un tyran qui mourra heureux dans son lit. Une forme d'immortalité, en quelque sorte ! Ce qui ne l'empêchera pas de tout faire pour empêcher Cuba de connaître une transition démocratique après sa mort, évidemment.

P. R. - Dans le contexte actuel, quels sont les dangers les plus importants à vos yeux ?

J. Z. - Le danger le plus important, c'est la continuité dynastique, c'est-à-dire le passage de témoin à Raul et une ouverture économique de type chinois. Cette inspiration chinoise est d'autant plus forte que, discrètement, les Chinois - qui n'étaient plus en odeur de sainteté depuis le milieu des années 1960 - sont de retour à Cuba. Ils sont présents sur les plans économique et militaire. On les trouve dans la base de Bejucal, à l'ouest de La Havane, où il y a un centre d'écoutes. Sur le plan économique, ils ont investi dans le nickel et quelques programmes industriels, touristiques et alimentaires. Dans les transports également. Un seul exemple de cette nouvelle importance chinoise : la campagne visant à économiser l'énergie que Castro a lancée il y a quelques mois s'est appuyée sur l'importation de millions d'autocuiseurs qui viennent de Chine. Cette transition dynastique a malheureusement déjà commencé, sans élection, sans réunion du Parti, sans consultation de l'Assemblée nationale du pouvoir populaire. Elle va même à l'encontre de la philosophie et de la tradition communistes que l'on nous a inculquées depuis 47 ans. On veut nous faire croire qu'il y a une direction collégiale, mais nous savons tous que ce sont les militaires qui gouvernent aujourd'hui ! Reste à savoir quel sera le comportement de la population à la mort de Castro. Même si, pour l'instant, le peuple se tient coi, il pourrait avoir des réactions vives après le décès de son chef historique. C'est justement cette éventualité qui a incité le pouvoir à rapidement procéder à la succession dynastique. La grande crainte des autorités, c'est un débordement social qui conduirait à la mise à l'écart de l'élite actuelle. Un scénario possible est donc une ouverture économique à la chinoise avec le maintien de ce que l'on appelle les « réussites de la révolution » et un relâchement de la discipline et du contrôle. Mais je ne crois pas que le pouvoir puisse procéder à un plus grand changement.

P. R. - Comment imaginez-vous les prochains mois ?

J. Z. - Nous, les dissidents, nous demandons la libération des prisonniers de conscience, le pluripartisme, la libre circulation. Impossible ? Non : on peut avoir de bonnes surprises. Avec son retrait de la scène, Castro montre que les tyrans meurent aussi. Par leur vie, les tyrans changent l'Histoire. Par leur mort également. Quand Fidel disparaîtra, les Cubains se rendront compte que c'est lui qui bloquait le développement. Quantité de gens vont comprendre, d'un coup, que l'avenir est ouvert. Mais, naturellement, ce n'est pas dans l'agenda de Raul Castro, comme l'indique la récente nomination de Ramiro Valdes au poste de ministre de l'Informatique et de la Communication. C'est le représentant d'une ligne dure, tous ceux qui n'ont pas oublié son passage sanglant au poste de ministre de l'Intérieur le savent bien. Ma conviction, pour le moment, est que les Cubains ne vont pas se libérer immédiatement après la mort de Castro. Nous avons raté le coche avec la mise en place réussie de Raul. Mais tôt ou tard, le régime finira par s'écrouler irréversiblement.

Notes :

(1) Il s'agit d'une estimation que donne Hugh Thomas, l'un des historiens les plus sérieux de la révolution cubaine.
(2) La « période spéciale en temps de paix »  est décrétée en 1992 pour remédier aux effets négatifs de la chute du système communiste en URSS et à la fin de l'aide qu'il apportait : sont décidées l'autorisation de la circulation du dollar, la possibilité de recevoir des dons en dollars de la diaspora cubaine à l'étranger et une ouverture accrue au tourisme.
(3) Trafiquant colombien de cocaïne, tué à Medellin en 1993.  Son nom a été prononcé lors du procès du général Ochoa en 1989. On pense que de hauts fonctionnaires cubains ont été en contact avec lui pour prélever sur sa drogue un « droit de passage » par Cuba ou ses eaux territoriales.
(4) Ce projet, qui porte le nom de l'une des figures du nationalisme cubain au XIXe siècle, le prêtre Felix Varela, fut lancé en 1998 par Oswaldo Paya. Il consistait, en prenant au mot la Constitution cubaine, à réunir les 11 000 signatures nécessaires pour demander l'organisation d'un référendum en faveur de changements constitutionnels (démocratiques, naturellement).
(5) José Marti (1853-1895), poète, écrivain, journaliste. Franc-maçon, il fut l'apôtre de l'indépendance cubaine. Il fonda le Parti révolutionnaire cubain aux États-Unis et réunit sous sa direction les indépendantistes qui luttaient contre  l'Espagne.
(6) Antonio Maceo fut l'un des généraux de l'insurrection indépendantiste cubaine. Il prit une part importante au soulèvement du 24 février 1895.
(7) Voir l'entretien que Vladimiro Roca nous a accordé : « Cuba, la veillée d'armes des dissidents », Politique Internationale, n° 107, printemps 2005. Roca et ses amis partagent une sensibilité de gauche modérée. Ils sont hostiles à l'embargo américain.
(8) En mars 2003 - M. Zuñiga l'évoque -, 75 opposants, en majorité des journalistes indépendants, furent arrêtés. De très fortes condamnations furent prononcées, certaines de 25  ans et plus. Quelques jours plus tard, trois jeunes gens qui tentaient de fuir Cuba en détournant un ferry furent exécutés.