Politique Internationale - La Revue n°113 - AUTOMNE - 2006

sommaire du n° 113
LENDEMAINS DE GUERRE A BEYROUTH
Entretien avec Amine GEMAYEL
Ancien président de la République libanaise (1982-1988).
conduit par
Sibylle RIZK
Correspondante du Figaro au Liban et responsable de la page économique du quotidien libanais francop
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Président de la République pendant l'une des phases les plus sombres de la guerre civile libanaise (1982-1988), Amine Gemayel est rentré au Liban en juillet 2000, après une période d'exil de douze ans, en Europe et aux États-Unis. Il a immédiatement repris le flambeau de sa famille politique, les Kataëb (phalanges), fondées par son père Pierre Gemayel dans les années 1930 et rendues célèbres par son frère, Béchir Gemayel, élu président en 1982 et victime, peu après, d'un attentat attribué à Damas. Son expérience de chef d'État le positionne naturellement comme l'un des leaders des chrétiens, même si ses prises de position dépassent largement le cadre de sa communauté.Depuis son retour, il dirige à nouveau le parti Kataëb, qui avait été noyauté par la Syrie pendant plus d'une décennie ; mais il a chargé l'un de ses deux fils, Pierre, de briguer les mandats électoraux. Ce dernier a été élu (en 2000 puis en 2005) député du Metn, au Mont-Liban, et il a en charge le portefeuille de l'Industrie au sein du gouvernement formé au printemps 2005, après le départ des troupes syriennes. Le clan Gemayel appartient en effet à la coalition anti-syrienne - baptisée Forces du 14 Mars (1) - qui souhaite tourner définitivement la page de la tutelle de Damas sur le « pays du Cèdre ». Une tutelle qui a formellement pris fin en avril 2005, sous la pression de la rue libanaise et de la communauté internationale.
L'ex-président a participé, aux côtés de treize autres dirigeants représentant les principales forces politiques du Liban, à la Conférence dite de « dialogue national » lancée le 2 mars 2006. Cette Conférence était destinée à jeter les bases d'une nouvelle entente inter-libanaise. Mais le processus a été brutalement interrompu au lendemain de la capture de deux soldats israéliens par le Hezbollah, le 12 juillet dernier, événement déclencheur d'une offensive israélienne contre le « parti de Dieu » qui s'est transformée en guerre contre le Liban tout entier.
Amine Gemayel a, d'emblée, condamné ce rapt. Pour lui, il s'agit d'un acte de guerre unilatéral du Hezbollah qui a engagé tout le Liban, à son corps défendant, dans une guerre meurtrière. L'ancien président de la République plaide aujourd'hui pour un retour à l'armistice de 1949 avec Israël, conclu à l'issue de la première guerre israélo-arabe - c'est-à-dire une trêve qui pourrait devenir une paix définitive une fois que les autres conflits impliquant l'État hébreu seront réglés. Dans le même temps, il réclame le désarmement de la milice chiite.

Notes :

(1) En référence à la manifestation monstre qui a rassemblé plus de un million de Libanais dans les rues de Beyrouth, le 14 mars 2005, un mois jour pour jour après l'assassinat de l'ancien premier ministre Rafic Hariri, pour réclamer le départ des troupes syriennes.
(2) Conclu en 1989 dans la ville saoudienne de Taëf, cet accord était destiné à mettre fin à la guerre civile libanaise.
(3) Le 30 juillet, à l'occasion d'une conférence sur le Moyen-Orient tenue à Rome, Fouad Siniora a présenté à la communauté internationale un plan en sept points, base selon lui d'un cessez-le-feu durable. Ce plan prévoyait la libération des prisonniers libanais et israéliens par le canal du Comité international de la Croix-Rouge ; le retrait de l'armée israélienne et le retour des déplacés ; un engagement du Conseil de sécurité à placer le secteur des fermes de Chebaa sous juridiction des Nations unies ; le déploiement de l'autorité du gouvernement libanais sur son territoire au moyen de ses propres forces armées légitimes ; le renforcement des forces internationales des Nations unies opérant dans le sud du Liban ; un retour à l'armistice de 1949 ; et un soutien international au Liban.
(4) Adoptée le 11 août 2006 après plusieurs semaines de négociations, la résolution 1701 a mis fin à 33 jours d'offensive israélienne contre le Liban. Le texte prévoit notamment le déploiement de l'armée libanaise à la frontière avec Israël et l'appui d'une Force internationale. Qualifiée de « triomphe de la diplomatie » par le premier ministre Fouad Siniora, la résolution est acceptée par le gouvernement libanais tandis que le chef du Hezbollah annonce à la télévision que le parti de Dieu « ne fera pas obstacle » à la volonté du Liban.
(5) Le bilan officiel est de 1 200 morts, mais Amine Gemayel ajoute à ce chiffre les personnes portées disparues ainsi que, probablement, les victimes dans les rangs du Hezbollah, dont le nombre n'a pas été annoncé. En ce qui concerne le bilan économique, les dégâts matériels ont été estimés officiellement à 3,6 milliards de dollars et les pertes indirectes n'ont pas fait l'objet d'estimations exactes. Le chiffre de 15 milliards de dollars correspond à une évaluation non officielle. Il est probablement exagéré, comme l'a souligné le gouverneur de la Banque centrale libanaise.
(6) Les fermes de Chebaa ont été prises par Israël à la Syrie en 1967. Elles sont aujourd'hui revendiquées par le Liban, qui considère que le retrait israélien du sud du Liban n'est pas complet. La libération de ces fermes justifie aux yeux du Hezbollah la poursuite de la résistance armée.
(7) Pour la Syrie, c'est la résolution 242 du Conseil de sécurité adoptée en 1967 pour réclamer le retrait israélien des territoires occupés cette année-là qui s'applique dans le cas de Chebaa. La résolution 425 a, quant à elle, été adoptée en 1978 à la suite de la première invasion israélienne du « pays du Cèdre » pour demander le retrait immédiat des troupes israéliennes et le respect de l'intégrité territoriale, de la souveraineté et de l'indépendance politique du Liban à l'intérieur de ses frontières internationalement reconnues. La « ligne bleue » tracée par l'ONU pour constater le retrait israélien en mai 2000 n'inclut pas les fermes de Chebaa.
(8) Le soldat Gilad Shalit a été capturé le 25 juin par trois groupes palestiniens dont une branche armée du Hamas.
(9) Ce parti créé par l'inspirateur du Mouvement des déshérités, l'imam Moussa Sadr, est aujourd'hui dirigé par le président du Parlement Nabih Berri.
(10) Ces appellations font référence aux deux manifestations qui se sont succédé dans le centre-ville de Beyrouth en mars 2005, l'une animée par les alliés de la Syrie et l'autre par les partis et les mouvements qui ont réclamé son retrait.
(11) Amine Gemayel a développé ses propositions dans un livre : Le Liban, construire l'Avenir, Hachette, 1992. Il propose, tout d'abord, d'en finir avec la distribution communautaire figée des hautes charges de l'État. Le système politique libanais est, en effet, imprégné de confessionnalisme. La répartition des postes aux plus hautes fonctions se fait suivant des critères confessionnels : le président de la République est maronite ; le président de la Chambre est chiite ; le président du Conseil est sunnite. On retrouve également la règle des quotas à tous les échelons de l'administration, ce qui a pour conséquence d'entretenir partout des systèmes clientélistes. Pour Amine Gemayel, si cette répartition rigide a été indispensable à un moment de l'histoire libanaise, elle a été fortement érodée par le temps et la pratique. Selon lui, il est indispensable de moderniser le système politique.
Il propose la réforme suivante : le président de la République doit être élu au suffrage universel alors qu'il est aujourd'hui désigné par les députés, pour un mandat unique dont la durée reste à définir. Cette élection serait assortie d'une double sécurité visant à éviter toute dérive personnelle ou communautaire : pour être élu, le candidat devrait non seulement obtenir une majorité absolue des voix sur le plan national, mais aussi avoir franchi des seuils - de 25 % à 30 % - dans chaque « unité régionale ». Ces unités régionales - limitées géographiquement pour assurer une représentativité plus équitable - constitueraient également les circonscriptions pour les élections législatives non confessionnelles (actuellement, le Parlement est constitué d'une seule Chambre de 128 députés, pour moitié chrétiens et pour moitié musulmans). Amine Gemayel prône également l'instauration  d'un Sénat, garant du respect de la Constitution et des droits des citoyens et des communautés, qui refléterait davantage la mosaïque communautaire nationale.
Le président du Conseil des ministres serait nommé par le président de la République après consultation obligatoire et déterminante du Parlement. Par souci d'équité, les principales communautés nationales devraient nécessairement être représentées au niveau des institutions constitutionnelles et des hautes charges de l'État, mais la répartition des fonctions devrait être moins stricte qu'aujourd'hui : c'est-à-dire que si le président élu au suffrage universel est un sunnite, alors le premier ministre devrait appartenir à une autre communauté, de même que le président du Parlement. Il faudrait également décentraliser l'administration et permettre aux collectivités locales de participer activement à la gestion des affaires publiques régionales.
Enfin, l'ex-président explique qu'il est indispensable de développer les organismes de contrôle pour garantir une plus grande transparence des actions du pouvoir, à tous les niveaux.
(12) Rafic Hariri a été assassiné le 14 février 2005 dans un attentat à la voiture piégée en plein coeur de Beyrouth. Une commission internationale a été chargée de l'enquête. D'abord présidée par l'Allemand Detlev Mehlis, puis par le Belge Serge Brammertz, elle devrait ouvrir la voie à la formation d'un tribunal pénal international dont le principe a été approuvé. La commission n'a toujours pas rendu ses conclusions, mais dans ses premiers rapports elle a fait état de sa conviction de l'implication des services syriens et libanais. Quatre généraux libanais alliés de la Syrie sont d'ailleurs sous les verrous, à sa demande.
(13) L'auteur de l'attentat - commis en plein coeur de Beyrouth -, Habib Chartouni, était un membre du PSNS (parti libanais pro-syrien). Repéré à la suite d'une conversation téléphonique avec sa soeur, qui se trouvait dans l'immeuble où a explosé la bombe, il a rapidement été arrêté. Il a alors été incarcéré à la prison de Roumié, dans l'attente d'un procès qui n'est jamais venu. Finalement, des partisans du PSNS l'ont libéré, dans la foulée de l'éviction du général Michel Aoun du palais présidentiel de Baabda par l'armée syrienne, le 13 octobre 1990.
(14) Père de Walid Joumblatt, l'un des leaders actuels des Forces du 14 Mars, le dirigeant druze Kamal Joumblatt a été assassiné en mars 1977 dans un attentat attribué à la Syrie.
(15) Premier président élu par les députés qui avaient voté l'accord de Taëf, René Moawad a été assassiné 17 jours plus tard, le 22 novembre 1989.
(16) Assassiné dans un attentat à la voiture piégée le 12 décembre 2005, ce patron de presse et député de Beyrouth s'était distingué par ses positions anti-syriennes.
(17) Occupé en 1967 puis annexé par Israël.
(18) Accord de paix israélo-égyptien de 1978.
(19) Accord de paix israélo-jordanien de 1994.
(20) Conclu entre Israël et l'OLP de Yasser Arafat en 1993, cet accord était censé poser les premières pierres d'une résolution du conflit israélo-palestinien.