Politique Internationale - La Revue n° - AUTOMNE -


Monténégro-Russie : David et Goliath
Entretien avec Milo Djukanovic
Premier ministre du Monténégro depuis janvier 2003
conduit par
Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
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Isabelle Lasserre - Monsieur le Président, que vous inspirent les divisions et les états d'âme des pays européens, vous qui rêvez de rejoindre l'UE ?



Milo Djukanovic - J'aimerais que l'Europe soit plus ferme, plus courageuse et plus fidèle à ses principes. Pas seulement à l'égard des pays des Balkans mais aussi vis-à-vis du reste du monde. Les traditions politiques sont en train d'évoluer rapidement sur la scène régionale, où des courants d'un genre nouveau secouent les démocraties. Les Européens devraient, selon moi, affirmer davantage leurs convictions afin d'empêcher l'émergence de ces mouvements populistes qui visent davantage à manipuler les peuples qu'à essayer de résoudre leurs problèmes. Je trouve l'Europe, dans ce domaine en tout cas, un peu molle.



I. L. - Qui sont vos alliés en Europe ?



M. D. - Le Monténégro ne se connaît pas, aujourd'hui, d'amis très proches. Nous n'avons pas d'ennemis non plus. Je travaille avec Bruxelles et avec tous les États de l'Union.



I. L. - Mais entre un Viktor Orban, un Matteo Salvini, une Angela Merkel et un Emmanuel Macron, quelles sont vos préférences ? Ce n'est pas la même chose...



M. D. - Cela ne nous avait pas échappé ! Mais le Monténégro n'est pas un État suffisamment grand et puissant pour exercer la moindre influence sur ces pays et sur la manière dont ils sont gouvernés. Nous essayons de ne pas attirer l'attention sur nous, contrairement à ce que font habituellement les pays des Balkans. Nous préférons rester à notre place, nous comporter avec humilité et discrétion tout en participant à la vie du continent. Pas seulement sur les sujets qui concernent le Monténégro et les Balkans, mais également sur toutes les questions liées à l'Union européenne. Nous n'en sommes pas membres, mais nous aspirons à le devenir. Avant de pouvoir intégrer l'UE, il faut que nous la considérions comme un modèle, un fil conducteur. Il ne nous appartient pas de juger les uns et les autres, mais nous devons nous mettre en conformité avec les exigences de l'UE. Nous voulons rester le bon élève de la région.



I. L. - Quelles sont les principales menaces qui pèsent, selon vous, sur l'Europe ? La crise migratoire, le contraste entre l'est et l'ouest du continent, les influences extérieures ?



M. D. - Certaines puissances, comme la Russie, tentent d'exploiter le manque d'unité de l'Europe et d'aggraver ses divergences. Le calcul, vu de Moscou, est simple : plus l'Europe sera divisée, moins elle comptera sur la scène internationale. L'autre évolution qui risque de fragiliser l'Europe et de jouer contre ses intérêts, c'est l'immigration. L'Union européenne, pour se protéger contre cette menace, va devoir se doter d'une réelle stratégie. Il faut aussi trouver un moyen de préserver le partenariat euro-atlantique qui a tant compté pour nous après la Seconde Guerre mondiale. Les pays qui se trouvent au coeur de l'Union ne le comprennent pas toujours, mais l'Europe doit aussi tenir compte de la géographie. Nous qui sommes à la périphérie du continent, nous devons cohabiter pacifiquement avec des voisins qui vivent dans un système politique différent du nôtre. Il faut mener une politique à la fois subtile et déterminée afin de favoriser cette cohabitation. C'est plus facile à dire qu'à faire, je vous l'accorde...



I. L. - Depuis la tentative de coup d'État contre vous en 2016, où en est la menace russe ? A-t-elle augmenté ou diminué ?



M. D. - Il est clair pour tout le monde que cette tentative de putsch n'était pas un incident isolé et improvisé, mais qu'elle faisait partie d'une stratégie. Cette stratégie ne prend pas seulement pour cible le Monténégro, qui n'est qu'une pièce d'un jeu plus global, ni même les Balkans, mais l'Europe en tant que telle. Lorsque la Russie soutient les populismes sur le continent, son objectif est d'accentuer la désunion entre les pays de l'UE et de détruire le système de valeurs européen. La réponse à votre question est donc simple : non seulement la Russie n'a pas changé de stratégie depuis la tentative de coup d'État, mais elle n'a aucune intention d'en changer. Simplement, la menace russe revêt de nouvelles formes.



I. L. - Lesquelles ?



M. D. - Vous avez sans doute remarqué que les pressions russes sur la Macédoine ont été moins intenses que sur le Monténégro. Eh bien, je suis convaincu que c'est le résultat de la résistance menée par notre pays et de notre décision de rendre publiques les manoeuvres du Kremlin. Moscou a visiblement découvert les vertus du soft power. J'en veux pour preuve la visite glamour qu'a effectuée Vladimir Poutine en Serbie début 2019. La guerre psychologique et la guerre hybride sont aujourd'hui des armes plus efficaces que les conflits classiques aux yeux des Russes. Résultat : les pressions peuvent désormais venir de tous les côtés. La diversification des moyens d'action permet à la Russie d'atteindre plus facilement son objectif de déstabilisation de la région.



I. L. - À l'époque, la Russie tentait de s'opposer à l'entrée de votre pays dans l'Otan. Mise devant le fait accompli, a-t-elle fini par s'y résigner ?



M. D. - La Russie s'oppose à l'intégration des Balkans occidentaux dans l'Otan de manière générale. Comme nous étions le seul candidat, cette opposition s'est naturellement tournée contre nous... Notre objectif est de rejoindre la famille occidentale, dont nous partageons les valeurs. Historiquement et culturellement, nous avons toujours été proches de Moscou. Mais depuis quelques années, nos relations se sont considérablement dégradées. Je dirais même qu'elles n'ont jamais été aussi mauvaises. Après l'annexion de la Crimée, le Monténégro a soutenu la politique de sanctions européennes contre la Russie - laquelle s'est empressée, en représailles, de nous imposer ses propres sanctions. L'entrée dans l'Otan, le 5 juin 2017, a consolidé la stabilité du Monténégro et accru le prestige international du pays. Que le Kremlin le veuille ou non, ce processus a commencé par l'entrée dans l'Otan et il se terminera, je l'espère, par l'intégration dans l'Union européenne. Le jour où l'UE décidera de poursuivre sa politique d'ouverture, nous serons les premiers à rejoindre ses rangs.



I. L. - La Serbie est-elle l'objectif principal de la Russie dans les Balkans ?



M. D. - C'est en Serbie, en tout cas, que le Kremlin pousse le plus facilement et le plus naturellement ses pions. Mais l'influence grandissante de la Russie en Serbie vise aussi à envoyer un message au Monténégro et aux autres pays des Balkans : « Ne vous rapprochez ni de l'Otan ni de l'Union européenne ! »



I. L. - La Chine n'est-elle pas en train de supplanter la Russie en matière d'influence ?



M. D. - Cette influence se traduit d'abord par de très importants investissements. C'est la politique officielle de la Chine depuis qu'elle a lancé le Format « 16 + 1 » - un partenariat avec seize pays d'Europe centrale et orientale, dont le Monténégro fait partie. Mais on peut s'interroger : pourquoi les Européens ne réalisent-ils pas eux-mêmes ces investissements à la place des Chinois ? Chaque fois que la question de l'influence chinoise m'est posée par mes partenaires de l'Union européenne, je leur donne la même réponse : « Ils font ce que vous ne faites pas ! »



I. L. - La Russie, la Chine, mais aussi la Turquie qui renforce sa présence au Kosovo et en Bosnie : les agissements de ces trois grands pays non démocratiques dans les Balkans vous inquiètent-ils ?



M. D. - Le problème fondamental, c'est le manque d'enthousiasme de l'UE à notre égard. Cette indifférence crée un appel d'air qui favorise l'implication de pays tiers. Que se passera-t-il dans les années qui viennent ? Tout dépendra de l'Union européenne. L'Europe orientale appartient naturellement au continent. Si l'UE comprend que son intérêt stratégique est de stabiliser les Balkans, les influences étrangères pourront être contenues. Mais seule une Europe plus active pourra empêcher que la région ne tombe sous la coupe des États non démocratiques de la région. Il ne suffit plus de répéter que la porte est ouverte. Cette politique du verbe est devenue insuffisante. Cela fait trop longtemps que nous attendons derrière le rideau. Nous avons besoin de plus d'engagement.



I. L. - C'est-à-dire ?



M. D. - Ma conviction est qu'aujourd'hui il faut prendre les Balkans occidentaux par la main et les amener dans l'Europe. Attention ! Je ne dis surtout pas que l'UE doit intégrer en son sein un pays qui ne serait pas au niveau ! L'Europe doit être forte et compétitive, elle ne peut pas s'embarrasser de nouveaux venus qui ne pourraient pas suivre le rythme. Elle doit s'ouvrir uniquement à ceux qui sont prêts et qui ont réalisé les réformes nécessaires. Mais l'obstacle est toujours le même : comment développer les économies des Balkans s'il n'y a pas d'infrastructures ? S'il n'y a pas de transport ? Si nous sommes coupés du reste de l'Europe dans les domaines de l'énergie, de l'information, de la technologie ? Si l'on veut sauver cette partie de l'Europe, s'opposer aux pays non démocratiques qui s'y implantent de plus en plus franchement, bref, empêcher la Russie, la Chine et la Turquie de faire main basse sur les Balkans occidentaux, il faut un vrai plan ! Car les écarts sont encore énormes. Le Monténégro est le leader économique de la région. Eh bien, savez-vous ce que cela signifie ? Que le salaire moyen est équivalent à 510 euros ! Comment, dans un tel contexte, les peuples des Balkans occidentaux peuvent-ils trouver la motivation nécessaire pour respecter les standards européens ? Encore une fois, je ne demande pas que l'Europe distribue de l'argent aux gens. Mais je lui demande un soutien suffisant pour leur permettre de régler les problèmes qui ont condamné cette région à rester à la traîne pendant si longtemps !



I. L. - Quels sont les autres dangers qui pèsent sur les Balkans occidentaux ?



M. D. - Partout, les progrès réalisés au cours des dernières années sont remis en cause. J'y vois deux raisons principales. La première, ce sont les intérêts des puissances qui s'entrechoquent à nouveau dans la région, nous en avons déjà parlé. Rien de nouveau sous le soleil : dans l'histoire, nous avons toujours servi de monnaie d'échange pour régler les problèmes des « grands ». La deuxième raison, c'est que depuis les années 1990 trois problèmes empoisonnent la région : la Macédoine, qui est paralysée depuis 2008 ; le conflit entre la Serbie et le Kosovo, dont personne ne connaît l'issue ; et la Bosnie-Herzégovine, qui ne fonctionne pas.



I. L. - Quelle est le sens des manifestations qui, depuis plusieurs mois, se succèdent en Serbie pour contester le pouvoir du président Aleksandar Vucic ?



M. D. - C'est malheureusement un phénomène général qu'on observe partout en Europe. Le souffle des populismes se fait sentir jusque dans les Balkans occidentaux. Si les manifestations ne sont pas violentes, la situation restera sous contrôle. Il faut, en revanche, s'efforcer de comprendre les attentes des populistes. Or que demandent les manifestants en Serbie ? Ils réclament un retour au statu quo ante. Autrement dit, ils n'ont pas digéré l'indépendance du Monténégro et son entrée dans l'Otan en 2017. Le message est clair : ils veulent que le Monténégro réintègre une forme d'union avec la Serbie. Et tout cela se passe dans une zone d'influence traditionnelle de la Russie... Je crains que tous ces mouvements ne redonnent du poil de la bête aux partisans de la Grande Serbie. Ce genre de rhétorique, dans une période instable, est dangereuse, comme on l'a vu dans les années 1990.



I. L. - Que pensez-vous du projet d'Aleksandar Vucic et de Hashim Thaci d'échanger des territoires entre la Serbie et le Kosovo afin de favoriser leur rapprochement ?



M. D. - Toutes les initiatives dont le but est de trouver une solution au différend entre la Serbie et le Kosovo sont les bienvenues. Je soutiens personnellement Belgrade et Pristina dans leurs tentatives de rapprochement, car la paix est dans l'intérêt du Monténégro et de la région. Mais l'idée d'un éventuel échange de territoires est une nouveauté absolue. Le sujet a longtemps été tabou, tant il rappelait les expériences négatives des années 1990. Depuis la guerre, les maîtres mots sont le multiculturalisme et la démocratie interethnique. Il est vrai que certaines capitales occidentales ont changé d'avis à ce sujet et parfois même de manière très explicite. Les temps ont donc changé. Mais il faut prendre garde à ne pas créer un précédent qui provoquerait un effet domino. Si un tel accord était conclu, comment peut-on s'imaginer qu'il ne concernerait que le Kosovo et la Serbie et qu'il n'aurait aucune incidence sur le reste de l'Europe ? Un échange de territoires entre la Serbie et le Kosovo porterait des germes de division ailleurs sur le continent au-delà des Balkans. Comment les Européens comptent-ils s'en prémunir ? Une question plus fondamentale se pose : l'avenir de l'Europe est-il multiethnique ou passe-t-il par la création d'États ethniquement homogènes, quitte à modifier les frontières ?



I. L. - Votre réponse ?



M. D. - Sans hésiter, je milite pour des États multiethniques. L'idée d'établir en Europe des territoires homogènes me laisse sceptique...



I. L. - C'est pourtant dans cette direction que se dirige une partie des peuples européens, en tout cas là où les populistes gagnent du terrain...



M. D. - Parce que les pays européens n'ont pas su résister aux idées populistes et qu'ils les ont laissées avancer sans s'opposer à elles... L'unité de l'Europe n'a pas été suffisamment défendue. Elle n'a pas été non plus étendue aux Balkans occidentaux. J'entends toujours les mêmes arguments dans la bouche des responsables européens : « Nous parlerons de l'élargissement et des sujets qui fâchent plus tard car, pour l'heure, nous avons des élections. » Ont-ils peur d'expliquer à leurs peuples que l'unité de l'Europe est dans leur intérêt ? C'est l'inaction et la paralysie politique des Européens, notamment vis-à-vis des Balkans, qui nourrissent les mécontentements. Dans dix ans on comprendra sans doute que c'était une erreur, qu'aucun pays ne peut plus prétendre être compétitif s'il est isolé ; et que l'Europe, faute d'avoir pu réaliser son unité, est reléguée au second plan. Les démagogues qui sont au pouvoir dans l'Union européenne sont en train de céder la place aux populistes. Je remarque qu'aujourd'hui les europhiles les plus fervents se trouvent souvent en dehors de l'Union. Je ne me fais pas d'illusions : je sais que les opinions européennes ne sont pas prêtes à intégrer les Balkans occidentaux et je sais que le chemin vers l'UE sera long. Mais intégration et consolidation peuvent aller de pair. Je pense même que la poursuite du processus d'élargissement est dans l'intérêt de l'Europe. Quelle est l'alternative ? Attendre qu'une nouvelle grande crise se déclenche ?



I. L. - Quels sont les derniers leaders qui ont été, selon vous, au niveau des enjeux et des défis européens ?



M. D. - Churchill et de Gaulle, bien sûr. Les fondateurs de l'UE. François Mitterrand et Helmut Kohl. L'Europe a toujours des ressources. Le problème, c'est qu'elle n'est pas capable d'analyser les raisons qui la poussent à faire les mauvais choix.



I. L. - Le Monténégro a obtenu son indépendance sans faire la guerre. Il est entré assez facilement dans l'Otan. Il vit en paix et enregistre une croissance économique soutenue. Au regard de ces bons résultats, votre pays fait un peu figure d'exception dans les Balkans. Comment l'expliquez-vous ?



M. D. - J'y vois deux raisons. La première, c'est que nous avons toujours eu une vision extrêmement claire de l'avenir du Monténégro, que nous voulons ramener dans le giron européen. La seconde raison, c'est que nous avons fait évoluer les mentalités. Les Monténégrins, comme tous les Balkaniques, ont tendance à tout vouloir tout de suite. Ils sont fiers de leur tradition guerrière et mettent volontiers en avant leurs actes de bravoure. Nous avons appris à modérer ces traits de caractère. Nous avons appris la patience et savons désormais comment saisir le bon moment. Quand les bombes de l'Otan pleuvaient sur la Serbie, certains nous poussaient à déclarer notre indépendance sans attendre. Nous avons d'abord voulu gagner la confiance de l'UE en jouant le jeu du rapprochement avec Belgrade. Une leçon à méditer pour l'avenir...

 


Notes :