Politique Internationale - La Revue n°111 - PRINTEMPS - 2006

DU TERRORISME └ LA N╔GOCIATIONá?



La victoire du Hamas aux élections législatives palestiniennes du 25 janvier 2006 est-elle de mauvais augure pour la démocratie et la paix dans la région ? Les islamistes peuvent-ils gouverner sans remettre en cause des libertés fondamentales ? Est-il envisageable que le Mouvement de la résistance islamique (1) suive la voie de l'Armée républicaine irlandaise (IRA), qu'il renonce à la lutte armée et aux actions terroristes pour devenir un parti politique fréquentable et un partenaire fiable en vue d'éventuelles négociations ? Certaines déclarations rassurantes laisseraient penser que le Hamas a finalement choisi la voie du pragmatisme :  « Nous sommes dans une période de longue trêve. Celui qui, aujourd'hui, parle de libérer toute la Palestine n'est pas sain d'esprit », expliquait il y a peu Mohamed Touta, numéro un sur la liste de Jérusalem (2). Mais si l'on s'en tient aux propos de Khaled Meshal, chef du bureau politique à Damas, ou à ceux de Mahmoud Zahar (médecin à Gaza, l'un des fondateurs du mouvement et membre de sa direction collégiale), qui excluent de renoncer à la lutte armée, il semble bien que rien n'ait changé chez les radicaux palestiniens. Au-delà des signes et des déclarations contradictoires, une analyse prospective de l'avenir du pouvoir palestinien exige que l'on mette en perspective le programme politique du Hamas, ses objectifs à court et long terme, sa marge de manoeuvre par rapport à son électorat et à son opposition, ainsi que les contraintes que lui imposeront Israël et la communauté internationale et, surtout, l'attitude qu'adopteront ses partenaires et ses adversaires politiques sur la scène palestinienne et israélienne. Pour la formation islamiste et pour les Palestiniens, l'urgence consiste à préserver l'unité nationale. Et c'est sans doute là que réside la contradiction centrale que le Hamas devra résoudre : comment rester fidèle à sa base tout en suscitant un consensus parmi la population palestinienne ?



Le Hamas, compétiteur nationaliste



L'irruption du Hamas sur la scène palestinienne
Contrairement à la plupart des mouvements islamistes qui se sont constitués en opposition aux partis nationalistes au pouvoir depuis l'indépendance, le Hamas opère une synthèse entre islamisme et nationalisme. Les Frères musulmans, implantés en Palestine dès les années 1970, avaient pour objectif principal l'islamisation de la société. Ils se déployaient alors sur le terrain social et éducatif, construisant patiemment des institutions et des réseaux capables de former les générations futures. Une fois islamisées, celles-ci seraient suffisamment solides pour s'atteler à la libération de la terre sacrée. Dans les années 1970 et 1980, le développement des Frères musulmans est perçu plutôt favorablement par Israël qui leur reconnaît le mérite d'occuper le terrain en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, de détourner les Palestiniens de la politique et d'endiguer ainsi l'influence des nationalistes de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP).



L'éclatement de l'Intifada en décembre 1987 provoque un électrochoc au sein de l'Association des Frères musulmans. Ses membres réalisent que, s'ils se tiennent à l'écart de la révolte, ils perdront tout crédit. Rompant nettement avec le quiétisme qui les caractérisait jusqu'alors, ils créent le Hamas en janvier 1988. La charte du mouvement fusionne les dimensions religieuse et nationale : « La terre de Palestine, peut-on y lire, est un waqf (3) islamique consacré pour les générations musulmanes futures jusqu'au jour du jugement dernier. Aucune pièce de cette terre ne peut être cédée, aucun pays ou aucune organisation - arabe ou palestinienne - n'en a le droit. » C'est un véritable tournant : les islamistes (4) basculent dans la confrontation et la lutte anti-israélienne, qui était jusque-là l'apanage de l'OLP (notamment du Fath). En refusant de rejoindre le Commandement national unifié, structure qui oriente et coordonne l'Intifada (5), le Hamas rejette la coopération avec l'OLP. À plusieurs reprises, ses militants se heurtent, sur le terrain, aux activistes de Yasser Arafat. De plus, il n'est pas question, pour le mouvement islamiste, d'envisager la création d'un État palestinien dans les frontières de 1967 - solution qui a les faveurs du Fath. En 1991, il propose de rejoindre l'OLP à condition que la centrale lui cède 40 % des sièges au sein de l'organisation et consente un certain nombre de concessions. En plaçant aussi haut le niveau de ses exigences, le MRI affiche clairement ses ambitions : s'imposer comme un acteur incontournable de la scène palestinienne.



Le refus d'Oslo ou la surenchère nationaliste



Au moment où l'OLP signe avec Israël la déclaration de principes en septembre 1993, le Hamas appelle ses militants à radicaliser la lutte et à réagir au « bradage » des droits palestiniens. Quelques mois plus tard, le 6 avril 1994, il innove en perpétrant le premier attentat suicide palestinien dans une petite ville israélienne. Cet attentat, comme ceux qui allaient suivre, est présenté comme une riposte à la violence de l'occupation, notamment contre les civils palestiniens. Le massacre de la mosquée d'Hébron en février 1994 (6) est l'un de ces actes que le Hamas a promis de venger. Par sa rhétorique, le mouvement islamiste entend prouver qu'il assure la relève du nationalisme. Il poursuit l'Intifada contre l'ennemi israélien par de nouveaux moyens. Le Hamas ainsi que le Jihad islamique refusent de reconnaître à l'Autorité palestinienne qui s'installe à Gaza, puis en Cisjordanie, le monopole de la violence légitime. Alors que les sondages montrent que la société palestinienne, dans sa grande majorité, soutient le processus de paix, les deux formations islamistes multiplient les attentats contre les civils israéliens et freinent l'avancée des pourparlers. Par surcroît, leurs cadres et leurs militants s'exposent à la répression dont les services de sécurité créés par Yasser Arafat ont désormais la charge. Les jeunes policiers palestiniens, qui ont participé à l'Intifada, se mettent à traquer et à interroger les activistes du Hamas. En laissant entendre que l'Autorité palestinienne se comporte en « collaborateur » et en affirmant son droit à la résistance, le Hamas brise le mythe de l'unanimisme palestinien. Dans les territoires, la population est désorientée par les arrestations des islamistes palestiniens auxquelles procèdent les recrues de l'Autorité nationale, ainsi que par les escalades verbales entre le pouvoir et certains représentants du Hamas. Elle est souvent partagée entre la colère contre un gouvernement israélien qui ne tient pas ses promesses de paix et l'exaspération face à la surenchère violente des islamistes. Dans la bande de Gaza, surtout, la population paie le prix des attentats. Régulièrement, les territoires sont bouclés, ouvriers et marchandises interdits de circulation, avec des conséquences désastreuses pour l'économie palestinienne.



À la suite de l'assassinat, en janvier 1996, d'un artificier du mouvement, Yahya Ayache, par les services de renseignement israéliens, une branche armée se réclamant du Hamas (7) déclenche une série d'attentats extrêmement meurtriers aux mois de février et mars 1996. Le modus vivendi patiemment élaboré entre les forces de sécurité palestiniennes et le Hamas vole en éclats. Les négociations et les tentatives de cooptation des réseaux islamistes cèdent la place à la répression. Les habitants de Gaza subissent un bouclage d'une durée sans précédent. En Israël, le parti travailliste perd les élections et Benyamin Netanyahou, qui considère Oslo comme une erreur, arrive au pouvoir.



Au terme de cette première phase, le bilan n'est guère brillant : le Hamas n'est pas parvenu à devenir un acteur politique à part entière et à briser la relation exclusive qui unit le gouvernement israélien à l'OLP. Soucieux d'éviter la confrontation directe avec l'Autorité palestinienne tout en maintenant l'escalade de la violence, il n'apparaît pas non plus comme une alternative crédible au Fath et à son chef (8). En outre, il a contribué au désarroi et à la déception des Palestiniens face aux tensions et aux divisions qui traversent la classe politique. Il s'est néanmoins imposé comme le seul parti d'opposition d'envergure et a éclipsé les partis de la gauche palestinienne (9).
Lorsque l'Intifada al-Aqsa éclate, le Hamas se tient d'abord en retrait. Ce n'est qu'en 2001 qu'il revient sur le devant de la scène et renoue avec la pratique des attentats suicides. Il se dote alors d'un arsenal qui lui permet de tirer des roquettes sur les villes israéliennes à partir de la bande de Gaza.



Atouts et faiblesses du Hamas




Aujourd'hui, tout comme le Fath, le Hamas a perdu son chef charismatique, le cheikh Ahmed Yassine, tué par l'armée israélienne en mars 2004. Réfugié de 1948 résidant à Gaza, le vieil homme paraplégique et presque aveugle imposait le respect au-delà des militants ou des sympathisants du mouvement. Son influence constituait un gage d'unité et contribuait à renforcer le camp des modérés. Depuis sa disparition, aucune personnalité ne se détache réellement.



Ismail Haniyé tire sa légitimité des liens étroits qu'il a entretenus avec Ahmed Yassine ; il incarne la frange la plus modérée de sa formation, celle qui prône depuis des années la participation au jeu politique dans le cadre de l'autonomie (10). Sa posture explique sa nomination au poste de premier ministre. Néanmoins, en raison de son jeune âge - 43 ans - et de sa médiocre stature, il aura probablement du mal à faire triompher ses idées au sein de son parti. L'absence de leader incontesté représente un frein à une évolution du mouvement vers le pragmatisme ou à une initiative de paix audacieuse. Les décisions de la direction collégiale restent tributaires du rapport des forces internes.



Si Israël persiste à empêcher les membres du gouvernement proches du Hamas et vivant dans les territoires de se déplacer librement, c'est un homme décrit comme un radical qui pourrait devenir l'unique interlocuteur possible de la communauté internationale : Khaled Meshal, installé à Damas et, de ce fait, placé sous la « protection » du régime syrien. En 1994, l'aile dure l'avait déjà emporté : c'était l'époque où le Hamas optait pour le jihad plutôt que pour les règles du jeu de l'autonomie palestinienne. Et pourtant, Moussa Abou Marzouk avait alors déclaré qu'un traité de paix serait envisageable si Israël se retirait des territoires de 1967 (11). Jamil Hammami à Jérusalem et Ismail Haniyé à Gaza partageaient également ce point de vue, le second s'étant prononcé en faveur d'une participation aux élections du Conseil législatif palestinien (12).
Malgré ses divergences, le Hamas est une formation disciplinée, capable de tenir ses troupes et de gérer ses divisions. Depuis que la direction s'est engagée auprès de Mahmoud Abbas à observer une trêve en février 2005, ses militants respectent la consigne et se révèlent plus respectueux de la hiérarchie que leurs homologues du Fath. En décidant de participer au scrutin législatif et d'accéder aux commandes de l'Autorité, le Hamas reconnaît implicitement le cadre juridique issu des accords de paix.



Par ailleurs, l'effondrement de l'Autorité palestinienne et la destruction de ses institutions ont considérablement réduit sa capacité à fournir à la population les services de base. Dans un contexte de paupérisation inédite, les réseaux sociaux et caritatifs du Hamas constituent un palliatif efficace. En 1999, l'Association des Frères musulmans contrôlait 65 % des écoles primaires et maternelles dans les territoires palestiniens. Elle assumait un rôle décisif auprès des orphelins, des handicapés, ainsi que dans le domaine de la santé et celui de l'aide professionnelle aux femmes (13). L'aide dispensée aux plus démunis est devenue d'autant plus précieuse que la population souffre de l'aggravation des conditions de vie. Le gouvernement américain estime le budget annuel des institutions islamiques contrôlées par l'Association des Frères musulmans à 50 millions de dollars (14). Les islamistes fournissent ainsi la preuve de leur professionnalisme, de leur efficacité et de leur désintéressement.



Le Hamas à l'épreuve du pouvoir



Le résultat des élections palestiniennes, amplifié par le mode de scrutin, a été une surprise pour tout le monde, y compris pour le Hamas lui-même. Son objectif n'était pas d'accéder au pouvoir, mais de s'imposer comme une force incontournable qui aurait été associée à toutes les grandes décisions engageant le destin de la nation. Contraint d'assumer les responsabilités du gouvernement dans le cadre de l'autonomie palestinienne, le vainqueur doit désormais faire ses preuves dans trois domaines essentiels : tout d'abord, assurer le fonctionnement de l'administration et des institutions de la manière la plus efficace possible, au service des habitants de Cisjordanie et de la bande de Gaza ; maintenir l'ordre et la sécurité dans les territoires ; et enfin, promouvoir la souveraineté nationale. Sur ces trois dossiers, la formation islamiste entend faire mieux que le Fath.



Sauver l'unité nationale



À court et moyen terme, la stratégie du Hamas au pouvoir ne vise pas à instaurer un système politique, économique et social islamique. Les islamistes n'ignorent pas les motivations des électeurs qui les ont hissés au Conseil législatif et au gouvernement. La plupart d'entre eux n'ont voté ni pour l'instauration de la chari'a, ni pour le jihad, ni pour la reconquête de la Palestine « du fleuve (Jourdain) à la mer ». Ils ont simplement voulu sanctionner le Fath pour sa gestion catastrophique des institutions et du processus de paix. Selon deux sondages récents, entre 75 % et 84 % des Palestiniens, ainsi qu'entre 60 % et 77 % des électeurs du Hamas, soutiennent le principe d'une solution négociée avec l'État hébreu. À cet égard, les Palestiniens se comportent de la même manière que les électeurs israéliens : les uns comme les autres, dans leur grande majorité, sont favorables à la solution de deux États, mais votent à droite pour des raisons de sécurité ou de fermeté politique. Le Hamas est confronté à un dilemme classique pour les gouvernants : il lui faut concilier le plus habilement possible le soutien actif mais restreint de ses militants avec celui, plus large et plus incertain, de ses électeurs.



La mission prioritaire du nouveau gouvernement consistera à assurer, voire à restaurer l'unité nationale. En faisant le choix du terrorisme pendant les années du processus de paix (1994-2000), le Hamas a contribué à l'aggravation des tensions au sein de la société palestinienne. La répression menée par les services de sécurité palestiniens à l'encontre des islamistes a également produit des fractures. Les cadres du Hamas dans la bande de Gaza et en Cisjordanie ont toujours cherché à calmer le jeu ; mais au moment de l'évacuation de la bande de Gaza par l'armée israélienne, les luttes de pouvoir entre le Fath et le Hamas ont parfois dégénéré en affrontements armés. En juillet 2005, des heurts entre forces de police et membres du Hamas ont provoqué la mort de deux personnes et plusieurs blessés. L'alternative politique et sociale que représentait déjà le Hamas, ainsi que son poids militaire, nourrissaient les inquiétudes de certains responsables du Fath.



Ismail Haniyé, désormais premier ministre, doit non seulement éviter qu'un conflit ne dégénère avec le parti de Yasser Arafat, mais tâcher de retisser des liens et de rétablir la confiance. Pour cela, il faut que le Fath, en position hégémonique depuis plusieurs décennies, accepte sa défaite. Officiellement parce que le Hamas ne reprend pas à son compte les accords conclus par le passé avec Israël, il a refusé de rejoindre un gouvernement d'unité nationale - pourtant souhaité par 81 % des Palestiniens (15). Il doit donc jouer pleinement son rôle de parti d'opposition. Or les tensions restent vives dans la bande de Gaza, et le spectre d'une guerre civile rôde à nouveau. Le départ des soldats et des colons israéliens a condamné les groupes armés à l'inactivité. Dans ce contexte, il n'est pas impossible que des cellules des Brigades des Martyrs d'al-Aqsa (16) reprennent du service, d'autant que certains responsables politiques et sécuritaires ne cachent pas leur volonté de déstabiliser le gouvernement sorti des urnes en janvier. Quelques groupes ont d'ailleurs annoncé leur intention de mettre fin à la trêve. Un attentat suicide, revendiqué par les Brigades des Martyrs d'al-Aqsa, a été perpétré le 30 mars dernier près de la colonie de Kedoumim dans le Nord de la Cisjordanie et a causé la mort de quatre Israéliens. La loyauté des services de sécurité - presque tous des fidèles du Fath - envers les nouveaux maîtres de l'Autorité n'est pas assurée non plus. Le chef de la Shabiba (17) à Gaza a déclaré que « le Hamas était un général sans armée » et que les membres des services de sécurité ne se soumettraient pas à un ministre de l'Intérieur appartenant au Hamas (18). Même si, officiellement, les forces de l'ordre sont placées sous l'autorité de Mahmoud Abbas, à terme le gouvernement dominé par le Hamas est censé orienter leur action. Un conflit entre ces deux sources de pouvoir présenterait un risque très élevé pour la paix civile dans les territoires.



La population jugera également le Hamas sur sa capacité à améliorer le quotidien des Palestiniens. Dans quelle mesure le mode de fonctionnement de ses réseaux caritatifs est-il transposable au niveau de l'administration centrale ? Certaines institutions, désorganisées par l'Intifada et la répression, exigent d'être remises sur pied. En fin de compte, la possibilité pour le nouveau gouvernement de satisfaire les aspirations sociales et économiques de la société dépendra aussi et surtout de son accès aux financements internationaux.



Le Hamas sur la scène internationale : un interlocuteur viable ?



Inscrit sur la liste des organisations terroristes par les États-Unis et l'Union européenne, le Hamas doit faire ses preuves auprès de la communauté internationale, dont l'aide économique maintient sous perfusion la Cisjordanie et la bande de Gaza. L'Autorité palestinienne est au bord de la faillite : en 2005, elle a accumulé un déficit mensuel de 57 millions de dollars. Le problème est délicat à résoudre pour le Hamas qui cherche à la fois à tenir ses positions nationalistes, à éviter les concessions unilatérales et à amadouer les parrains du processus de paix ainsi que les pays donateurs. La méfiance des États-Unis et de l'Union européenne s'est affichée clairement dès les résultats des élections connus. Les Européens ont décidé de suspendre provisoirement leur assistance financière, après avoir accordé aux nouveaux dirigeants un délai de grâce pour se conformer à leurs deux exigences : renoncer à la violence et reconnaître Israël. Ils réfléchissent à un dispositif qui permettrait de verser une aide à la population sans transiter par les canaux du gouvernement Hamas. De son côté, l'administration américaine a suggéré que seule l'aide humanitaire continue d'être versée via les Nations unies et a stoppé son aide directe. L'ONU a décidé de restreindre les contacts avec le gouvernement palestinien, et d'en étudier la possibilité au cas par cas. Seule la Russie défend l'idée que le dialogue doit être maintenu avec les nouveaux dirigeants, sous peine qu'ils se radicalisent davantage. Pour le moment, les islamistes ne se sont pas encore pliés aux injonctions du Quartet pour le Proche-Orient (19). Ils ont néanmoins choisi de constituer un gouvernement composé de technocrates afin d'éviter de heurter les sensibilités aussi bien locales qu'étrangères. Les dirigeants du Hamas s'efforcent également de tenir un langage conforme aux normes de la communauté internationale : ils laissent de côté les envolées lyriques marquées par l'idéologie islamiste, appellent au respect des normes juridiques en matière de droits de l'homme et soulignent la nécessité de respecter les éléments de la « feuille de route » (20). Leur objectif est clair : ils veulent montrer que le véritable obstacle à la paix n'est pas le vainqueur des élections palestiniennes mais l'occupant israélien. Trois mois après la victoire, le gouvernement palestinien apparaît plus isolé que jamais.



Kadima/Hamas, un partenariat impossible ?



Au soir du 25 janvier, la victoire des islamistes a provoqué en Israël une réaction de méfiance. Ehoud Olmert, premier ministre par intérim, a sommé le Hamas de démanteler son aile militaire ainsi que les autres groupes armés, d'amender sa charte (qui prévoit la liquidation de l'État hébreu) et de reconnaître tous les accords signés entre l'OLP et Israël. Joignant le geste à la parole, les autorités israéliennes ont bloqué le versement de 50 millions de dollars, montant du produit des taxes qui devait être rétrocédé à l'Autorité palestinienne. Certains responsables israéliens ont fait savoir qu'il était exclu de négocier avec des « terroristes ». D'autres, au contraire, semblaient ne pas écarter cette hypothèse. Leur posture peut surprendre aujourd'hui. Mais, qui aurait imaginé en 1990, qu'un premier ministre israélien accepterait de négocier avec les « terroristes » de l'OLP ? La paix ne peut se conclure qu'entre ennemis. Depuis des années, les Israéliens craignaient que l'Autorité palestinienne, par incompétence ou par malveillance, laissât les « extrémistes » agir à leur guise ou - pis encore - qu'elle se dissimulât derrière eux. Avec les « extrémistes » au pouvoir dans les territoires, le jeu devient clair. En ce sens, Israël n'aura plus à redouter la faiblesse ou la duplicité d'un partenaire dépassé par son opposition.



Pour autant, il est fort improbable que le Hamas se plie aux exigences de l'État hébreu sans obtenir en échange un engagement clair de sa part à renoncer à l'occupation et à envisager la création d'un État palestinien. En d'autres termes, le Hamas ne fera pas de concessions « gratuites ». La leçon que les membres du Hamas tirent de l'expérience de l'OLP, c'est qu'il est indispensable de combiner pourparlers et résistance. Se limiter aux discussions et renoncer publiquement à l'usage de la force serait un aveu de faiblesse dont les Israéliens auraient jusqu'à présent tiré profit. Khaled Meshal l'a exprimé sans ambages : « Négocier sans résister revient à se rendre, mais négocier en résistant mène à la paix véritable » (21).



Que peut-on envisager pour l'avenir ?


La question palestinienne pourrait évoluer dans trois directions différentes. Le pire des scénarios serait celui d'une alliance entre le Fath et la communauté internationale en vue de déstabiliser le nouveau gouvernement. Une guerre civile pourrait alors gagner les territoires ou, du moins, des affrontements sanglants éclater entre Palestiniens, ce qui affecterait durablement leur capacité à réaliser un projet national. Il est probable que les divers acteurs politiques seront suffisamment raisonnables pour ne pas tenter un coup de force. Mais on ne doit pas écarter les risques de déstabilisation que ferait courir un gel des aides financières, ni les dérapages que pourrait entraîner la suspension des salaires versés aux 70 000 membres des services de sécurité. Une dégradation des relations entre le Hamas et le Fath serait également dommageable pour l'évolution politique locale et régionale.



L'option la plus réaliste est celle du modus vivendi entre un gouvernement israélien qui privilégierait une stratégie unilatérale (en évacuant des colonies isolées et en annexant d'autres parties de la Cisjordanie, sans concertation avec les Palestiniens) et un gouvernement islamiste qui miserait sur la satisfaction des besoins économiques et sociaux de la population tout en maintenant, sous une forme purement rhétorique, son idéal de « Palestine terre musulmane ». À nouveau, le Hamas parierait sur une islamisation de la société qui, à terme, deviendrait suffisamment forte pour affronter Israël. Cet horizon temporel non défini autoriserait les chefs du Hamas à gérer un statu quo non violent pendant leur législature.



Troisième hypothèse, la plus optimiste : les gouvernements élus en Israël et dans les territoires s'engagent dans un nouveau processus de paix. Bien qu'Israël n'ait jamais cessé de considérer le Hamas comme un mouvement terroriste irrémédiablement violent, des contacts informels avaient déjà été établis à l'époque du processus d'Oslo. Aujourd'hui, Atef Adwan, membre élu au Conseil législatif palestinien, membre du Hamas, a déclaré que si une offre comparable à celle de Camp David (22) était renouvelée, il conviendrait que la partie palestinienne l'examine (23). On le sait, les questions de Jérusalem et des réfugiés sont les plus épineuses et, sur ces chapitres, le Hamas ne pourrait renoncer à certains principes et symboles. Le Mouvement de la résistance islamique pourrait-il réussir là où l'OLP a échoué ? Peut-il se transformer en un parti réformiste à l'image de l'aile modérée du Mouvement islamique des Palestiniens d'Israël (24) - qui reconnaissent l'État dans lequel ils vivent et qui participent au jeu politique? Pour que le Hamas et le nouveau gouvernement israélien négocient et aboutissent à un accord final sur le statut des territoires, l'intervention d'un tiers extérieur serait sans doute nécessaire, ne serait-ce que pour proposer aux protagonistes un cadre de pourparlers secrets. Toutefois, la communauté internationale serait réticente à un tel accord de paix, qui conférerait au Hamas une légitimité sans précédent.



La paix et le règlement de la question palestinienne ne sont probablement pas pour demain. Néanmoins, l'accession au pouvoir du Hamas n'est pas un frein au processus de paix, moribond, voire inexistant depuis plusieurs années. Son insertion dans le jeu politique et son accès aux responsabilités faciliteront sa mutation. L'exclure du jeu politique serait le meilleur moyen de l'enfermer dans la logique du terrorisme. Sur le plan intérieur, sa victoire est un défi pour la démocratie palestinienne, celui de l'alternance.




Cet entretien a été conduit par :
LŠtitia BUCAILLE