Politique Internationale - La Revue n°111 - PRINTEMPS - 2006

BOLIVIE : LE PEUPLE AU POUVOIR
Evo MORALES
Président de la République de Bolivie depuis le 22 janvier 2006.



Sergio Caceres - D'Orinoca, votre village natal, au palais présidentiel, que de chemin parcouru ! À quoi ressemblait votre village quand vous étiez petit garçon ? A-t-il changé depuis ?

Evo Morales - Le seul changement, c'est qu'aujourd'hui tout le monde parle d'Orinoca ! Je ne dirais pas que le lieu est triste, car la fierté des gens l'empêche de l'être ; et, malgré des conditions de vie très dures, l'espoir ne meurt pas. Il y a dix ans, personne ne me posait de questions sur mon village. Les gens ne savaient même pas qu'il existait. Depuis quelques mois, il est envahi par des hordes de journalistes et de curieux qui veulent fouiller dans mon passé. J'aurai au moins contribué à faire connaître cet endroit et c'est un peu grâce à moi que les touristes viennent y dépenser leurs dollars !

S. C. - Quels souvenirs d'enfance vous reste-t-il ?

E. M. - Ce serait trop long à raconter ! Je viens d'une famille très pauvre. À cause de la misère, quatre de mes frères sont morts prématurément, et nous avons souvent dû déménager pour trouver de meilleures conditions de vie. Il m'est arrivé plusieurs fois de dormir à la belle étoile. Quand je regarde autour de moi, quand je vois tout ce luxe, je me dis que vraiment les choses ont bien changé ! Il y a un souvenir qui me hante et que je raconte souvent pour qu'on comprenne bien d'où je viens : c'est ce jour fatidique de 1971 où Hugo Banzer s'est emparé du pouvoir par un coup d'État. Nous nous dirigions vers Cochabamba, à pied, en guidant nos lamas, lorsque nous avons appris la nouvelle par la radio. De ce voyage, je me rappelle aussi les grands autocars qui circulaient sur la route, remplis de gens qui jetaient leurs épluchures d'orange et de banane par la fenêtre. Mes frères et moi les ramassions pour les manger. C'était pour nous un véritable festin ! Un de mes plus grands rêves, c'était de monter un jour dans un de ces splendides autocars.

S. C. - Rêviez-vous alors de devenir président de la Bolivie ?

E. M. - J'ai encore du mal à y croire aujourd'hui ; alors vous imaginez à l'époque ! Mais il est vrai que j'ai toujours aimé organiser des choses, motiver mes camarades pour aller de l'avant, et je suppose que j'avais aussi un certain sens de la patrie. La première année où je suis allé à l'école, le maître nous a demandé de dessiner un âne. Moi, je l'ai colorié en rouge, jaune et vert, les couleurs du drapeau national. C'est devenu la blague de l'année ! Quand j'avais treize ou quatorze ans, j'ai fondé une équipe de foot dans ma communauté. On participait à tous les championnats. Je faisais office à la fois de capitaine, de manager et d'arbitre. Je me souviens que, pour que l'équipe survive, je devais tondre des lamas et des moutons : avec la vente de la laine j'achetais des ballons et des maillots. Quand j'ai eu seize ans, les trois ayllus (2) de la communauté et les différents délégués m'ont élu directeur technique de la province.

S. C. - Et pourtant j'ai lu que, quand vous étiez adolescent, vous aviez dit à vos amis qu'un jour vous deviendriez président. Il paraît que vous aviez même composé un gouvernement avec vos copains...

E. M. - C'est exact, mais ça relevait d'une sorte de plaisanterie de potaches. J'avais quinze ans et nous étions partis en voyage avec l'école pour visiter le palais présidentiel. Nous voulions être reçus par le président, mais cela n'a pas été possible parce qu'il était trop occupé. J'ai été déçu et c'est là que j'ai dit à mes compagnons qu'un jour je deviendrais président et qu'eux seraient mes ministres. J'ai dit aussi que, moi, j'aurais toujours le temps de recevoir les gens.

S. C. - Et vous tenez parole ?

E. M. - J'essaie, au besoin en prenant sur mon temps personnel !

S. C. - En plus du foot, vous aviez un goût prononcé pour la musique...

E. M. - Oui, je jouais de la trompette dans la Banda Real Imperial d'Oruro. C'était une véritable institution. Ce fut une expérience cruciale dans ma vie, car elle m'a permis de connaître les centres miniers et de m'approcher des diverses réalités de mon pays. Mais il y a un rêve que je n'ai pas pu réaliser : je voulais devenir journaliste. Je voyais les journalistes comme des personnages très importants, informés de tout, au coeur de l'actualité. J'aurais voulu être ce passeur qui permet aux gens d'entrer en contact avec un monde qu'ils n'auront jamais l'occasion de connaître. Même quand j'étais gamin, j'écoutais la radio, parce que dans mon village il n'y avait ni télévision ni journaux.

S. C. - Votre communauté était-elle vraiment aussi reculée que vous le dites ?

E. M. - Un jour, nous avons voulu fêter l'anniversaire de mon père. Celui-ci nous a dit : « Je ne sais pas quel jour c'est. » Étonnés, nous lui avons montré la date de naissance inscrite sur sa carte d'identité. Il nous a alors expliqué qu'il avait fallu qu'il invente une date pour obtenir une pièce d'identité. Vous pouvez imaginer le degré d'isolement de mon village ! L'État, d'ailleurs, n'a jamais cherché à arriver jusque-là. De nombreuses communautés sont dans le même cas en Bolivie, privées de tout, de médicaments, d'électricité...

S. C. - Sans ces expériences, parfois très rudes, seriez-vous devenu ce dirigeant syndical charismatique qui a cristallisé autour de lui l'espoir de tout un peuple ?

E. M. - Je suis de ceux qui se sont formés à l'école de la vie et de la lutte. La pauvreté est une source de connaissance ; elle m'a nourri. Le fait d'avoir vécu dans la souffrance m'a rendu plus fort. Un fait est resté gravé à jamais dans ma mémoire : en 1981, des militaires du dictateur Garcia Meza ont sauvagement assassiné un paysan « cocalero ». Ils l'ont battu parce qu'il refusait d'avouer qu'il se livrait au trafic de drogue; puis ils l'ont arrosé d'essence et, en présence de nombreux témoins, ils l'ont brûlé vif. Je me suis profondément interrogé. Comment un tel acte pouvait-il se produire dans un pays comme le nôtre ? Pouvait-on même appeler cela un pays ? La réponse m'est alors apparue dans toute son évidence : nous avions le devoir de changer les choses et, pour ce faire, il nous fallait renforcer nos organisations et redoubler d'efforts. Depuis ce jour, je me suis promis de lutter sans relâche pour le respect des droits de l'homme, pour la défense des ressources naturelles et de la souveraineté nationale, pour la dignité des Boliviens, pour la liberté, pour le droit de vivre en paix sur nos terres et de cultiver la feuille de coca.

S. C. - Comment le mouvement qui vous a porté à la présidence est-il né ?

E. M. - Le Mouvement vers le socialisme (MAS) est né de la nécessité que ressentaient les peuples indigènes et les organisations sociales de se doter d'une représentation politique autonome. Tous les partis politiques qui avaient promis de défendre nos intérêts ont fini par nous tromper. Dans les années 1990, nous avons fondé le IPSP (Instrument politique pour la souveraineté des peuples), qui est le véritable nom de notre mouvement. Le sigle MAS a été adopté par la suite pour des raison pratiques : chaque fois que nous voulions nous présenter à des élections, la Corte Electoral nous mettait des bâtons dans les roues sous des prétextes divers. Nous avons finalement repris le sigle d'un parti qui était en voie de dissolution. Grâce à ce stratagème, nous avons pu participer aux élections et entrer au Parlement. En 1997, j'ai été élu député pour la première fois. En 2002, je suis arrivé en deuxième position à l'élection présidentielle, avec moins de 1 % d'écart par rapport au vainqueur. Ce fut une surprise pour tout le monde. Certains ont parlé de trucage et ont prétendu qu'on nous avait volé la victoire. Peu importe, la justice finit toujours par triompher : quatre ans plus tard, j'ai été élu avec 54 % des voix, sans compter le million de personnes qui n'ont pas pu voter à cause d'une ultime manoeuvre de la Corte Electoral (3). Dans des conditions totalement loyales, nous aurions peut-être dépassé les 60 %. Rien ni personne ne peut s'opposer à la volonté du peuple.

S. C. - Pour cette élection, vous avez choisi comme candidat à la vice-présidence un intellectuel indépendant. Pour quelles raisons ?

E. M. - Ce n'est pas moi qui l'ai choisi ; il a été désigné par un certain nombre d'organisations. Il ne s'agit pas d'une candidature opportuniste. Le camarade Alvaro Garcia Linera (4) est l'un des rares, sinon le seul intellectuel à avoir risqué sa vie pour défendre la cause des dépossédés. Ce n'est pas un pur esprit plongé dans ses livres. Ce n'est pas non plus un habitué des salons littéraires. Son travail, il l'effectue aux côtés des « compañeros ».

S. C. - Quel est le premier homme politique que vous ayez admiré ?

E. M. - C'était plutôt un écrivain : le penseur aymara Fausto Reinaga (5). Ses textes comme La Révolution indienne ou La Thèse indienne m'ont permis de comprendre qui nous sommes en tant que Quechuas et Aymaras. J'admire aussi beaucoup le dirigeant socialiste Marcelo Quiroga Santa Cruz (6) qui a donné sa vie pour défendre nos ressources naturelles.

S. C. - Quels autres personnages ont influencé votre parcours ?

E. M. - J'ai un grand respect pour Rigoberta Menchu, ainsi que pour le Comité national des veuves du Guatemala. Après des années de répression, elles se sont organisées et elles ont accompli un travail politique, social et militant remarquable. Et bien sûr, je n'oublie pas l'impérissable Ernesto Che Guevara. Son combat contre l'injustice et l'exploitation reste un exemple pour nous tous. D'une certaine manière, notre lutte est le prolongement de la sienne et de celle du libertador' Simon Bolivar.

S. C. - Au fond, pour quoi vous battez-vous ?

E. M. - Pour une Bolivie digne et souveraine, où régneraient la justice et la liberté. Vous vous dites peut-être qu'il s'agit de mots creux, sans réelle signification ; mais pour ceux qui connaissent ce pays il est clair que c'est une nécessité primordiale. Nous devons réussir la décolonisation de la Bolivie.

S. C. - Qu'entendez-vous par « décolonisation de la Bolivie » ?

E. M. - J'entends par là que la Bolivie n'en a pas fini avec le colonialisme. Bien qu'ils soient majoritaires, les peuples indigènes continuent à vivre sous le joug colonial. Dès avant l'indépendance, nous avions obtenu le droit de nous administrer de façon autonome ; mais, par la suite, nous avons à nouveau été expropriés de nos terres, exploités, marginalisés. La colonisation ne s'est pas achevée avec l'indépendance ; elle se perpétue année après année. Les envahisseurs espagnols et leurs descendants ont formé les élites qui, depuis tout ce temps, se répartissent le pouvoir et les richesses. C'est pour mettre fin à toutes ces injustices que nous avons convoqué une Assemblée constituante.

S. C. - Les habitants de Santa Cruz réclament un statut d'autonomie pour leur province (7). Cette revendication est-elle compatible avec votre projet constitutionnel ?

E. M. - La demande d'autonomie des habitants de Santa Cruz n'a rien à voir, dans son esprit, avec le combat que nous menons : il s'agit d'une revendication égoïste exprimée par des oligarchies qui ne cherchent qu'à perpétuer leur mainmise sur les richesses du pays.

S. C. - Que doit-on attendre de l'Assemblée constituante ?

E. M. - La refondation du pays, une nouvelle indépendance, pour qu'enfin les opprimés prennent leur destinée en main. Sa mission consistera à changer les structures de l'État, à se réapproprier les ressources naturelles et à rompre avec une histoire faite de discrimination, de pillage et d'asservissement. C'est dans ce but que nous avons mené cette révolution.

S. C. - N'est-il pas exagéré de parler de révolution ? Vous êtes finalement parvenu à la présidence par la voie démocratique...

E. M. - Mais la révolution n'est pas incompatible avec la démocratie ! C'est une révolution culturelle qui est à l'oeuvre, par des moyens démocratiques. En ce sens, il s'agit bien d'une refondation de la Bolivie, d'un changement total. Un changement que les oligarchies au pouvoir depuis des lustres n'ont eu ni la possibilité ni la volonté de conduire.

S. C. - Pourquoi vous et votre gouvernement pourriez-vous réussir là où d'autres ont échoué ?

E. M. - Parce que ce gouvernement est l'expression des peuples indigènes et que, dans la culture indigène, l'exclusion n'existe pas. Qui d'autre que nous pourrait changer les structures d'un État qui a exclu la majorité de son peuple ? Je ne veux pas dire par là que l'heure de la vengeance a sonné. Nous avons pardonné les affronts ; nous voulons à présent orienter notre histoire dans un sens positif et défendre la vie de chacun. Quant à la corruption, n'oubliez pas qu'elle est le fait des élites dirigeantes. Vous connaissez le dicton de notre peuple : Ama sua, ama llula, ama kella (ne sois pas paresseux, ne sois pas voleur, ne sois pas menteur). Vous avez pu vérifier par vous-même le premier commandement : nous commençons nos séances de travail à cinq heures du matin. Il y a beaucoup à faire et les journées sont toujours trop courtes.

S. C. - Quel bilan tirez-vous de votre action après quelques mois de gouvernement ?

E. M. - Il est encore trop tôt pour prétendre avoir accompli quelque chose, mais nous commençons à tenir nos promesses. La campagne d'alphabétisation a démarré il y a quelques semaines, avec l'aide du gouvernement cubain qui a mis sur pied un programme ambitieux. C'est la première fois qu'on apprend à lire aux enfants dans des manuels qui parlent de la Bolivie et non à l'aide de textes venus d'Europe où la réalité est perçue, comme chacun sait, à travers le prisme d'une vision purement occidentale. C'est un grand pas. En convoquant une Assemblée constituante, nous avons également concrétisé une partie importante de notre programme. En ce qui concerne les hydrocarbures, nous tenons parole. Notre principe, comme vous le voyez, est bien celui que nous avions annoncé : nationalisation sans expropriation ; et révision de tous nos contrats avec les compagnies pétrolières étrangères dans un sens enfin favorable aux Boliviens.

S. C. - Ne pensez-vous pas que la nationalisation des hydrocarbures représente un signal négatif adressé aux investisseurs étrangers ? Êtes-vous prêt à prendre ce risque ?

E. M. - Nous sommes conscients de nos besoins en investissements. Contrairement à ce que l'on entend ici ou là, nous ne voulons pas les freiner, mais les orienter dans une direction conforme à la loi. Comme je l'ai dit, il n'est pas question d'exproprier ceux qui travaillent honnêtement et qui participent au développement du pays. Reste que certains contrats étaient illégaux et qu'il y avait des problèmes de corruption ; sur ce point, nous étions décidés à ne rien céder. Nous voulons établir avec les multinationales des relations d'associés : nous nous porterons garants de la sécurité de leurs investissements et de leurs bénéfices, mais il faudra désormais partager sur des bases équitables, étant entendu que le peuple bolivien devra être le premier bénéficiaire de ses richesses.

S. C. - Dans votre discours, vous faites constamment référence aux ressources naturelles. Peut-on dire qu'elles constituent le coeur de votre idéologie ?

E. M. - Pas seulement de mon idéologie personnelle. Le respect de la vie a toujours été la valeur suprême de mon peuple. C'est la raison pour laquelle je répète souvent que notre culture est une culture de vie, par opposition à l'Occident qui possède une culture de mort. Lorsque nous luttons pour notre autonomie et notre terre, nous défendons nos ressources naturelles. Nous avons toujours vécu en harmonie avec la nature. On parle beaucoup désormais d'écologie ; nous, nous sommes écologistes depuis notre naissance. C'est l'Occident qui est venu rompre les équilibres, raser nos forêts, piller notre biodiversité et, pis encore, transformer la nature en marchandise. Nous avons créé le premier ministère de l'Eau d'Amérique latine. Cette initiative, révolutionnaire à bien des égards, prouve que la nation bolivienne porte un intérêt vital à cette ressource naturelle. Nous veillerons à ce qu'elle ne soit jamais privatisée. Auparavant, la gestion de l'eau relevait de différents organismes, comme si elle revêtait une importance variable suivant l'utilisation qu'on en faisait. Mais rien n'est plus faux : l'eau est importante parce qu'elle est la vie. Nous l'avons toujours su. Même les Européens commencent à s'en rendre compte : ils ont tellement exploité leurs réserves qu'ils risquent à présent d'en manquer.

S. C. - En Bolivie, la durée du mandat présidentiel est de cinq ans, non renouvelable immédiatement. Aurez-vous le temps de mener à bien votre révolution ?

E. M. - Il est clair que nous n'effacerons pas cinq cents ans d'oppression et d'injustice en cinq ans. Cela n'est pas possible. Mais vous savez, Evo n'est pas irremplaçable. Les dirigeants passent, le mouvement reste. Vous mettez néanmoins le doigt sur un point qui mérite réflexion et qui sera très certainement abordé lors des débats sur la nouvelle Constitution.

S. C. - Sur quelles forces vous appuyez-vous ?

E. M. - Ce gouvernement est issu des luttes sociales. Sans la participation des organisations et des mouvements indigènes, nous ne ferions rien.

S. C. - Et l'armée ?

E. M. - Il y a, parmi les militaires, beaucoup de gens honorables qui sont partisans d'un changement dans la dignité. Nous avons purgé le haut commandement de ses éléments corrompus, de tous ceux qui avaient dirigé la répression au cours des dernières années.

S. C. - Avez-vous fait l'objet de tentatives de déstabilisation ?

E. M. - Vous vous doutez bien que les multinationales du pétrole et les oligarchies qui dépendent d'elles ne voient pas le processus en marche d'un très bon oeil. Elles cherchent le moyen de nous piéger, que ce soit au Parlement ou dans les médias. Mais, pour nous défendre, nous pouvons compter sur la loyauté des forces de l'ordre qui nous tiennent informés de chaque irrégularité. On peut toujours essayer de nous freiner : nous représentons la majorité du peuple et rien ne nous arrêtera !

S. C. - Quelques jours avant votre prestation de serment, les principales organisations indiennes du continent sont venues vous rendre hommage et ont salué en vous leur leader. Vous reconnaissez-vous dans ce rôle ?

E. M. - Ce n'est pas à moi d'en décider. Ce qui est vrai, c'est que souffle en ce moment sur le continent latino-américain un vent de changement : chaque pays, chaque peuple peut le ressentir. La Bolivie participe à ce mouvement, mais ni plus ni moins que ses voisins. Nous ne revendiquons, en tout cas, aucun rôle de leader.

S. C. - Quels sont vos rapports avec les gouvernements de la région ?

E. M. - Les meilleurs. Nous avons entamé un dialogue avec chacun d'entre eux et, jusqu'à présent, je dois dire que leurs réactions ont été très positives. Nous avons, par exemple, obtenu de la Colombie qu'elle continue à nous acheter du soja pendant cinq ans. Je me suis également rendu, début mars, à la prise de fonctions de Michelle Bachelet, la nouvelle présidente du Chili, ce qui était pour moi un honneur. Plusieurs organisations avaient préparé un hommage spécial à Evo et à la révolution culturelle bolivienne. C'est dire à quel point nous sommes reconnus.

S. C. - Un très ancien contentieux oppose la Bolivie au Chili : depuis la guerre de 1879, La Paz a perdu son unique accès à la mer. Croyez-vous que l'arrivée au pouvoir de Michelle Bachelet permettra de régler définitivement ce différend  ?

E. M. - Comme l'a affirmé le président Lagos - le prédécesseur de Mme Bachelet -, la question de l'accès à la mer reste ouverte. Le peuple chilien n'est pas seulement notre voisin ; il est aussi notre frère, et nous ne pouvons pas cultiver l'hostilité indéfiniment. Nous avons déjà réalisé des avancées positives, et j'espère que ce dialogue fraternel aboutira bientôt à une solution satisfaisante.

S. C. - Fidel Castro et Hugo Chavez vous soutiennent ouvertement. De votre côté, vous n'avez jamais caché votre sympathie à leur égard...

E. M. - Fidel est, pour nous, comme un grand-père bienveillant et la résistance du peuple cubain une source d'inspiration toujours renouvelée. Quant au gouvernement bolivarien de Hugo Chavez, la manière dont il lutte contre la pauvreté doit nous servir d'exemple. Je considère personnellement Fidel et Chavez comme les commandants des forces libératrices de l'Amérique !

S. C. - Vous avez récemment déclaré avoir pardonné aux États-Unis. Que vouliez-vous dire par là ?

E. M. - Le problème que j'ai avec les États-Unis, c'est qu'ils nous ont toujours traités de narcotrafiquants et de terroristes, moi et le mouvement auquel j'appartiens. Malgré la gravité de ces accusations, nous avons décidé d'effacer l'ardoise et de repartir d'un bon pied. Parce que nous croyons aux vertus du dialogue, et que nous pensons qu'il vaut mieux avoir de bonnes relations avec les gens. Mais nous avons aussi notre honneur et notre dignité : nous ne tolérerons aucune atteinte à nos droits inaliénables sur les terres aymaras, quechuas et chiquitanas. Que les choses soient claires : nous souhaitons maintenir des relations commerciales et diplomatiques normales avec les États-Unis, mais que ceux-ci se gardent bien de toute ingérence et a fortiori de toute tentative de domination. C'est à nous de résoudre nos problèmes.

S. C. - Quels signes le gouvernement Bush vous a-t-il adressés ?

E. M. - J'ai parlé au président Bush et j'ai rencontré Condoleezza Rice. Disons que les signes sont assez contradictoires. D'un côté, les Américains nous tendent la main et, de l'autre, ils ne perdent pas leurs vieilles manies. Ils ont récemment supprimé le visa de la sénatrice Leonilda Zurita, qui est la principale dirigeante de notre mouvement. C'est une agression caractérisée. Ils nous font également du chantage au sujet des remaniements à la tête de l'état-major : ils voudraient décider eux-mêmes des nominations et nous menacent de ne pas nous verser la moindre aide économique si nous n'obtempérons pas. Si les États-Unis souhaitent vraiment un dialogue, il faudra qu'ils nous respectent.

S. C. - À leurs yeux, votre passé de « cocalero » ne plaide pas en votre faveur...

E. M. - Nous avons dit clairement aux Américains que, s'ils veulent réellement lutter contre le trafic de drogue, nous nous associerons à leurs efforts. Mais nous ne parlons pas de la même chose : la feuille de coca fait partie intégrante de notre culture et de notre vie. Nous sommes, naturellement, contre la transformation de la feuille en cocaïne ; et nous ferons tout pour empêcher le trafic de drogue. Mais pas à la manière des Américains, en criminalisant les paysans, en interdisant les cultures et en semant la violence dans notre pays. Nous proposons une rationalisation de la culture de la coca. Plusieurs études, notamment celle de l'université Harvard, ont mis en valeur ses remarquables propriétés nutritives et médicinales. Nous estimons avoir le droit de bénéficier de ses bienfaits tout comme nous avons le droit de l'exploiter à des fins industrielles.

S. C. - Faut-il opposer, comme vous l'avez fait, le mauvais capitalisme américain au bon capitalisme européen ?

E. M. - J'ai parfois l'impression d'être mal compris. J'essaie juste d'expliquer que l'Europe pose moins de conditions que les États-Unis quand il s'agit d'octroyer un crédit ou de développer un programme d'aide. Comme je viens de vous le dire, Washington utilise l'arme du chantage.

S. C. - À la veille de votre prise de fonctions officielle, vous avez entrepris une tournée en Europe. Quels soutiens avez-vous obtenus ?

E. M. - Je ne me suis pas rendu uniquement en Europe ; j'ai voyagé partout et de nombreux dirigeants m'ont accordé leur appui. Tous ceux qui prétendaient que si Evo devenait président la Bolivie se retrouverait isolée sur la scène internationale en sont pour leurs frais. Des pays comme la Chine ou l'Afrique du Sud se sont clairement engagés à coopérer avec notre gouvernement. De même, le président Jacques Chirac a exprimé son admiration pour les réformes que nous prévoyons de mettre en oeuvre et a indiqué que nous pourrions compter sur l'aide de la France. Je dois avouer que, d'une manière générale, j'ai été surpris par l'accueil chaleureux qui m'a été réservé.

S. C. - Une dernière question : vous nous avez expliqué, au début de cet entretien, que l'appellation « Mouvement vers le socialisme » était un nom d'emprunt. En quoi votre mouvement et la révolution que vous conduisez s'apparentent-ils au socialisme ?

E. M. - C'est évident : nous sommes en train de tracer une voie vers le socialisme, un socialisme communautaire. Dans le village où je suis né, la propriété privée n'existe pas. Les terres consacrées à l'élevage et à l'agriculture appartiennent à tout le monde. Il faut revenir aux principes de partage et de redistribution des richesses. Nous n'avons pas gagné ces élections pour occuper le pouvoir pendant cinq ans et en tirer profit. Nous avons entamé un processus historique qui prendra des années - des années pendant lesquelles il faudra construire, réfléchir et travailler...




Cet entretien a été conduit par :
Sergio CACERES
 
Notes :

(1) Présidente de la Fédération nationale des femmes paysannes de Bolivie. Elle est considérée, avec Evo Morales, comme l'un des deux principaux piliers du mouvement « cocalero » (mouvement qui regroupe les cultivateurs de coca).
(2) Forme d'organisation sociale du monde andin, basée sur les relations ethniques et la parentèle sociale. Chaque communauté est composée de plusieurs ayllus.
(3) Le jour du vote, de nombreux électeurs ont été étonnés de voir qu'ils avaient été éliminés des listes électorales sous des prétextes divers (et qui n'ont toujours pas été clarifiés).
(4) Universitaire et sociologue de 43 ans, Alvaro Garcia Linera est le principal intellectuel de gauche bolivien à avoir assumé et analysé les revendications de la communauté indienne. Son dernier ouvrage est L'État multinational (2004).
(5) Fausto Reinaga (1906-1994) : essayiste indien, initiateur de la pensée indianiste.
(6) Marcelo Quiroga Santa Cruz (1931-1980) : écrivain et homme politique, leader socialiste légendaire assassiné sous la dictature de Luis Garcia Meza (1980-1982).
(7) Santa Cruz est le deuxième département de Bolivie. Situé dans la région amazonienne, il recèle les plus grandes réserves d'hydrocarbures et de fer du pays. L'exploitation du pétrole a favorisé l'émergence d'une élite étroitement liée au pouvoir durant plus de quarante ans, et qui a soutenu le coup d'État de Hugo Banzer dans les années 1970. Cette élite a toujours encouragé des velléités séparatistes et a constamment agité la menace d'une sécession afin de pouvoir percevoir les royalties que versent les multinationales pour l'exploitation des gisements. Ces dernières années, son discours s'est durci, les attaques contre les mouvements sociaux et indigènes se faisant plus vives.