POLITIQUE INTERNATIONALE N° 106 - HIVER 2005

Les faiseurs de révolutions

Entretien avec Aleksandar Maric
Formateur au Centre de la résistance non violente de l\'ONG Otpor (Belgrade, Serbie)
conduit par
Milos Krivokapic
Journaliste à Radio France Internationale


Milos Krivokapic - Comment vous définiriez-vous ?
Aleksandar Maric - Je suis Aleksandar Maric, activiste de l'organisation Otpor, déclaré persona non grata dans plusieurs pays du monde, l'Ukraine étant le dernier en date (4). Je suis quelqu'un qui voyage beaucoup et il arrive que, " par hasard ", le régime dictatorial du pays que je visite tombe après mon passage.
M. K. - En quoi votre travail consiste-t-il exactement ?
A. M. - Je me considère comme un " éducateur ". En quelques mots, mon travail consiste à transmettre l'expérience qu'Otpor a acquise en Serbie à des organisations d'autres pays qui s'adressent à nous pour mettre fin à une dictature dite " souple " comme celles qui étaient en place en Serbie, en Géorgie ou encore en Ukraine. Nous essayons de promouvoir l'esprit d'Otpor et d'exporter la détermination dont nous avons fait preuve en Serbie, au tournant du siècle, lors de notre lutte contre le pouvoir de Slobodan Milosevic. Concrètement, nous expliquons d'abord à nos interlocuteurs comment créer une organisation semblable à la nôtre. Nous répondons ensuite à un certain nombre de questions que ces organisations se posent : comment mettre en place un réseau ; comment développer les services de presse et de logistique ; comment mobiliser les militants ; comment agir dans les campagnes ; comment se protéger des services secrets et de la police ; comment négocier avec les services d'ordre... Enfin, nous aidons ces organisations à inscrire leurs activités dans un cadre légal. Une fois les réponses à toutes ces questions trouvées, une fois l'adhésion de la population acquise, l'organisation qui nous a sollicités peut devenir un facteur décisif dans le processus politique ou électoral de son pays.
M. K. - Plus concrètement, que conseillez-vous à ceux qui mèneront le combat dans leur pays ?
A. M. - La réussite d'une telle entreprise nécessite plusieurs éléments. D'une manière générale, les messages doivent être courts et clairs, de manière que le pouvoir ne puisse pas les retourner contre nous. Deuxièmement, les activistes doivent être désintéressés et sincèrement convaincus du bien-fondé de leurs actions : dans ce combat, il n'y a pas de place pour les ambitions personnelles. Il ne doit être question que de promouvoir le système démocratique, les droits civiques et les droits de l'homme. De même, il faut préserver l'image de jeunes gens beaux, capables et ambitieux qui se battent pour l'avenir du pays. C'est cette ligne de conduite qu'il faut garder en permanence tout en flirtant légèrement avec certains accents " révolutionnaires ", au sens de " passionnés " : notre attitude doit dégager de l'émotion, du dynamisme, mais sans agressivité. Toute la communication de l'organisation découle de ces caractéristiques. Enfin, il s'agit de se présenter comme des personnes ayant conscience des problèmes et capables d'y remédier. En Serbie, nous n'aurions jamais réussi si nous avions passé notre temps à répéter que Slobodan Milosevic était mauvais ; il fallait impérativement avancer une politique alternative à la sienne. La solution que nous proposions consistait dans la prise de pouvoir du DOS (l'opposition démocratique de Serbie (5)). Nous ne présentions pas le DOS comme la panacée ; nous nous contentions de dire qu'il s'agissait d'un parti bien meilleur que celui de Milosevic.
M. K. - À quand remonte la création d'Otpor ?
A. M. - D'après les données de la police serbe, Otpor est né le 16 octobre 1998. J'ignore si c'était bien le 16 ; en tout cas, le mois et l'année sont corrects. À vrai dire, à titre individuel, nous avons commencé à manifester contre Milosevic dès 1991 (6). Entre 1991 et 1998, nous avons ainsi pu acquérir une certaine expérience - une expérience dont les organisations créées par la suite dans d'autres pays d'Europe de l'Est ne disposaient pas au moment de leur naissance. En Serbie, certains de nos sympathisants avaient des connaissances dans le domaine de la stratégie : ils ont mis cette science au service d'Otpor. Ce n'est que par la suite que nous avons acquis des connaissances théoriques, à travers divers séminaires organisés par des ONG internationales - International Republican Institute (IRI), National Democratic Institute (NDI) ou Fondation Friedrich Ebert (7). De la fin de l'année 1999 au second semestre 2000, nous avons suivi des entraînements portant sur la résistance non violente. La session la plus médiatisée reste celle de mars 2000, tenue à Budapest et organisée par Robert Helvy, un colonel américain à la retraite auquel les médias attribuent la création d'Otpor. Ce en quoi ils ont tort : s'il est vrai que M. Helvy est un ami qui nous a aidés par son expérience, au moment de ce séminaire Otpor existait déjà officiellement depuis un an. La structure était en place, elle était de notre fait. La " marque ", les slogans, toute la partie identitaire existaient déjà. D'autres séminaires ont été organisés en Bosnie-Herzégovine et en Roumanie, mais les médias ont surtout parlé du séminaire de Budapest, à cause de l'appartenance supposée de M. Helvy à la CIA - un élément dont j'ignore s'il est vrai et qui, de toute manière, n'a aucune importance à mes yeux. Hormis ce qui touche aux régimes dictatoriaux, nous avons également été formés à l'activisme dans les pays en transition : au cours d'un séminaire organisé par l'IRI au printemps 2002, nous avons étudié les méthodes de lobbying, de négociation et de communication.
M. K. - Que signifie ce poing levé qui est le logo de votre organisation ?
A. M. - Ce symbole indique la force, la détermination et l'unité. Otpor est tout cela. Mais qu'on ne s'y trompe pas : ce poing serré n'est nullement synonyme d'agression.
M. K. - Pourquoi vous êtes-vous impliqué au sein d'Otpor ?
A. M. - L'histoire a commencé à la faculté de philosophie de l'université de Novi Sad (la deuxième ville de Serbie), haut lieu de contestation du régime de Milosevic. Même à l'époque où certains partis politiques démocratiques se compromettaient en négociant avec Milosevic, les étudiants de Novi Sad, eux, restaient mobilisés. Le pouvoir n'a jamais pu contrôler cette université. Dans un tel environnement, il est naturel que le mouvement d'Otpor, né à Belgrade, ait trouvé un terrain propice à son développement. Nebojsa Petrovic, Stanko Lazendic, Vladimir Pavlov (8) et moi-même avons dirigé le mouvement à Novi Sad.
M. K. - D'où venait votre détermination à combattre le régime de Slobodan Milosevic ?
A. M. - Sous le régime de Milosevic, la révolte allait de soi ! À mon sens, ceux qui se disaient indifférents au pouvoir en place étaient ou bien des menteurs ou bien des gens peu intelligents. La motivation de notre lutte était d'ordre existentiel. Contrairement aux partis politiques, nous ne nous battions pas pour le pouvoir, mais par principe. Nous vivions alors dans une sorte de cage ; il était, en particulier, impossible de voyager. Nous, les jeunes, craignions d'être mobilisés dans une nouvelle guerre provoquée par Milosevic. Par-dessus tout, nous ignorions si nous pourrions manger à notre faim le lendemain. Voilà d'où venaient nos motivations !
M. K. - Aujourd'hui, Milosevic est jugé par le Tribunal pénal international de La Haye et un régime démocratique est en place en Serbie. Dès lors, qu'est-ce qui vous incite à continuer de travailler pour Otpor ? Au fond, quelle est la raison d'être de cette organisation ?
A. M. - Certains d'entre nous se sont rassemblés au sein du Centre de résistance non violente, qui est une branche d'Otpor. Après avoir connu et combattu un régime dictatorial, nous avons souhaité faire bénéficier de notre expérience nos amis et collègues confrontés, ailleurs, à la même situation. Bien sûr, il existe d'autres motivations. Aujourd'hui, nous sommes rémunérés pour ce que nous faisons. En Serbie, nous avons travaillé bénévolement, car c'est notre pays. Mais l'argent est seulement un facteur de motivation parmi d'autres. Je le répète : notre premier objectif est de partager notre expérience.
M. K. - Pour faire fonctionner un réseau tel qu'Otpor, d'importants moyens financiers doivent être nécessaires...
A. M. - En effet, comme vous pouvez l'imaginer, les premiers problèmes apparus avec le développement de notre organisation furent de nature financière. Pendant les bombardements de l'Otan sur la Serbie, nous ne pouvions évidemment rien faire, le pays se trouvant en état de guerre. Nous avons donc repris nos activités en octobre 1999, tout en cherchant des financements étrangers. En Serbie, nous souhaitions investir tout le territoire ; nous ne voulions pas nous contenter des grandes villes. Partant de cet impératif, nous avons rédigé des projets visant à lever des fonds auprès de fondations étrangères. Et dès que nos partenaires se sont assurés de la réalité de l'impact politique que nous avions en Serbie, l'argent a commencé à nous parvenir. C'est alors que nos projets de campagne ont pu être mis en œuvre.
M. K. - D'où précisément provient le financement de vos campagnes ?
A. M. - L'USAID (9) y a contribué pour une bonne part. Tout l'argent qui nous a été envoyé a été filtré par le système bancaire : ce financement est donc légal et transparent.
M. K. - Avez-vous des contacts à Washington ?
A. M. - Il est vrai que nous avons de bons contacts aux États-Unis, où Otpor est bien connu. Des relations ont été nouées dès l'époque du combat contre Milosevic, particulièrement avec le Département d'État, le Congrès ou encore la Maison-Blanche. Ces institutions se sont montrées très compréhensives ; elles ont largement aidé le peuple serbe à se débarrasser de l'avant-dernier dictateur en Europe - le dernier étant le président biélorusse, Alexandre Loukachenko. Grâce aux Américains, nous avons pu vivre mieux que sous Milosevic. Nous avons eu de bons rapports avec Richard Holbrooke (10) et Madeleine Albright (11), qui ont d'ailleurs toujours soutenu l'opposition politique serbe. L'administration américaine s'est réellement intéressée à notre travail. Elle voulait savoir si nous étions sincères dans notre démarche et s'assurer que nous n'étions pas des extrémistes. Aujourd'hui encore, elle suit nos activités.
M. K. - Vous avez travaillé en Géorgie, en Biélorussie et en Ukraine en étant rémunérés. Vous devez certainement rendre des comptes à ceux qui vous financent...
A. M. - Bien sûr. Nous sommes payés pour notre travail, ce qui implique naturellement que nous ayons des comptes à rendre. Mais attention : nous ne sommes pas des mercenaires, nous avons des principes. Nous choisissons nos partenaires ; par exemple, nous ne nous mettrions jamais au service de candidats qui, une fois arrivés au pouvoir, pourraient se muer en dictateurs. En Géorgie, j'ai collaboré avec Kmara, Freedom House (12) et l'Open Society Foundation (13). En Biélorussie, j'ai travaillé pour le Fonds de l'éducation européenne (la fondation polonaise que j'ai mentionnée tout à l'heure). En Ukraine, je me suis mis au service de la fondation Ukraine-États-Unis (USUF) (14) et j'ai à nouveau travaillé pour Freedom House.
M. K. - Puisque vous êtes financés par des organisations américaines liées au Congrès ou à certains groupes politiques américains, votre travail sert des intérêts bien particuliers. D'un point de vue moral, en éprouvez-vous une certaine gêne ?
A. M. - Nous ne vivons pas dans l'illusion que notre travail ne servira pas les objectifs de certaines grandes puissances. Mais il ne me semble pas gênant que mes principes, mes valeurs personnelles ou mes opinions soient partagés par d'autres - qu'il s'agisse de services secrets ou d'hommes politiques -, aussi longtemps que je suis convaincu que ce que je fais relève d'impératifs moraux, aussi longtemps que je sais que mon action aide la démocratie à s'imposer. À vrai dire, je n'ai pas du tout l'impression d'être au service de telle ou telle personne ou organisation. En d'autres termes : nous sommes conscients que notre engagement bénéficie à d'autres pays, d'autres gouvernements, d'autres individus ; mais ce n'est pas notre problème. Je sais bien que l'on nous qualifie de chiens de guerre, de révolutionnaires, de mercenaires... Peut-être sommes-nous tout cela dans une certaine mesure, puisqu'il est vrai qu'un pays étranger peut avoir intérêt à changer un régime que nous aidons à renverser. Mais nous n'y pouvons rien si nos idées et nos buts sont identiques à ceux de telles ou telles grandes puissances ! Et, de fait, nous devenons alors des alliés.
M. K. - Comment choisissez-vous vos " clients " ?
A. M. - Tout d'abord, nous nous renseignons sur les individus et sur les organisations qui nous invitent. En Ukraine par exemple, nous avons suivi pendant six mois le travail de ceux qui voulaient fonder " Pora ", en vérifiant que ces personnes correspondaient bien à ce qu'elles prétendaient être. Les premières informations sur nos futurs partenaires, nous les trouvons sur Internet, tout en nous mettant en contact avec des organisations de confiance telles que Freedom House, l'IRI ou le NDI, qui nous communiquent les données qu'elles ont en leur possession. S'ensuit une période de préparatifs, comprise entre quelques jours et six mois, pendant laquelle nous essayons d'adapter nos méthodes au pays concerné.
M. K. - Combien coûtent vos services ?
A. M. - Cette information relève du secret professionnel. Tout ce que je peux vous révéler, c'est qu'il ne s'agit ni de sommes modiques ni de chiffres astronomiques ; je dirais que la rémunération est en adéquation avec le travail fourni et le temps passé sur place. C'est le Centre de résistance non violente de Belgrade qui rédige les contrats et négocie les dossiers au cas par cas. Le prix facturé dépend des services qui nous sont demandés : travail d'entraînement, consulting ou les deux.
M. K. - Pouvez-vous quand même nous dire combien, globalement, ont coûté les campagnes que vous avez conduites ?
A. M. - En Ukraine, ces campagnes ont coûté autour de deux millions de dollars, tout compris, ce qui n'est pas énorme en considération de la taille du pays. En Serbie, le travail d'Otpor a coûté environ 500 000 euros. En Géorgie, c'était moins cher car l'organisation a été mise sur pied rapidement.
M. K. - Quelles sont les méthodes que vous préconisez en période pré-électorale ?
A. M. - Au cours de cette période, nous recommandons à nos interlocuteurs de mener deux campagnes distinctes : une campagne positive et une campagne négative. La campagne positive sert à informer la population sur le droit de vote et sur la nécessité et l'importance de ce vote. Nous responsabilisons les électeurs en nous adressant directement à eux. Nous leur disons : " Sortez de chez vous, allez voter, c'est votre pays, et c'est vous seuls qui décidez de votre avenir ; rien ne doit être décidé à votre place ! " La campagne négative, quant à elle, est destinée à mettre en avant les mauvais côtés d'un régime ou de ses représentants. Nous y recourons surtout dans les régions où il s'agit de libérer la population de la peur du pouvoir. Une fois les citoyens affranchis de cette peur, vous pouvez commencer la campagne positive. En effet, il ne sert à rien d'engager une campagne positive, c'est-à-dire d'appeler la population à voter, si les gens sont paralysés par la peur. Nous servons à sortir les individus de la léthargie, à les encourager à se rebeller. Ces campagnes se différencient de celles des partis politiques par un trait essentiel : l'humour. Nous utilisons beaucoup la satire, que nous considérons comme la meilleure manière de faire passer notre message. En Serbie, nous avons conduit une campagne intitulée " obscurcissement des médias " : elle avait pour but de montrer de manière satirique que les médias se trouvaient sous la tutelle du pouvoir. Nous avons également fait appel à cette méthode en Géorgie, en Biélorussie et en Ukraine. Mais notre travail s'arrête là ; il appartient ensuite aux activistes locaux de prendre le relais en trouvant la manière la plus adéquate de toucher la population. En Ukraine, la campagne positive a été dominante, avec une part minime de campagne négative - une part bien plus faible qu'en Serbie et en Géorgie, dont les régimes inspiraient davantage de crainte aux habitants.
M. K. - Comment fonctionnent les organisations que vous mettez en place ?
A. M. - Le principe fondamental sur lequel repose toute l'organisation, c'est qu'elle doit être dénuée de leader : c'est ce qui fait sa force. En Serbie, la police ne comprenait pas que nous puissions nous passer de leader ; notre structure les rendait fous. En revanche, un noyau est nécessaire. Ce noyau doit être constitué d'une vingtaine de personnes réunies dans une sorte de comité central. Ce comité peut se réunir tous les jours s'il le faut, pour prendre des décisions de grande ampleur, de type stratégique. Par ailleurs, le pays est divisé en régions dotées de comités locaux. Chacun de ces comités est autonome, à condition de respecter les grandes lignes en vigueur au niveau national : le logo, le marketing, etc. Nous définissons des projets qui doivent être réalisés dans l'ensemble du pays, chaque comité local se chargeant de sa zone. Avant d'être lancés, ces projets sont soumis aux donateurs étrangers et aux organisations concernées sur place. Une fois l'accord des uns et des autres obtenu, les branches locales exécutent des projets de campagne, tout en les adaptant au mieux aux contraintes qui sont propres à leurs régions. Telle est la recette du fonctionnement de nos organisations.
M. K. - Une organisation militante qui n'a pas de leader, qui ne montre pas de préférence pour un candidat (puisque votre but premier est d'obtenir du régime qu'il fasse procéder à des élections libres) et qui n'aspire pas à gouverner a forcément plus de crédibilité qu'un parti politique...
A. M. - Exactement. C'est pour cette raison que nous travaillons avec les ONG et les organisations étudiantes, qui sont les structures les plus adaptées aux conseils que nous pouvons fournir. C'est notamment le cas de Kmara en Géorgie, de Zubr (15) en Biélorussie ou de Pora en Ukraine. Ces groupes ont mené à bien des actions politiques qui ne se voulaient pas partisanes, sous la forme de campagnes destinées aux jeunes. Il s'agissait de les motiver pour participer aux élections, de leur expliquer pourquoi il était important de voter.
M. K. - Avez-vous déjà travaillé avec des partis politiques ?
A. M. - Jusqu'à présent nous n'avons jamais travaillé avec des partis politiques ailleurs qu'en Serbie, car ce serait une trop grande immixtion dans la politique intérieure des pays concernés. Pour autant, nous n'excluons pas cette éventualité, ne serait-ce que parce qu'il existe des agences de communication qui font un travail semblable au nôtre ; il n'y aurait donc, à nos yeux, rien d'immoral ni d'illégal dans le fait de collaborer avec des partis politiques.
M. K. - Vu l'âge moyen des militants d'Otpor en Serbie, de Kmara en Géorgie et de Pora en Ukraine, il apparaît que les jeunes constituent les acteurs privilégiés de la contestation...
A. M. - C'est exact, mais il ne faut pas perdre de vue que les jeunes se retrouvent dans plusieurs catégories : les employés, les chefs de famille, les chômeurs ou encore les étudiants. C'est généralement avec ces derniers que nous arrivons à établir les meilleurs rapports, tout simplement parce qu'il se trouve qu'ils sont les plus à même de comprendre nos messages. Ils sont également plus faciles à approcher. Nous communiquons avec eux comme avec des partenaires à part entière. Les étudiants ont constitué une sorte d'axe fédérant tous les mouvements, hier en Serbie et en Géorgie, aujourd'hui en Biélorussie et en Ukraine. Ce sont les étudiants qui portent le regard le plus lucide sur le régime sous lequel ils vivent. Le problème, c'est qu'ils sont aussi les électeurs les moins disciplinés ! Paradoxe : ils rechignent à participer aux élections, alors qu'ils sont les plus révoltés.
M. K. - Je suppose que votre plus grande appréhension, c'est le contact avec la police qui, dans ces pays, est nécessairement au service du pouvoir !
A. M. - Exact. En Serbie par exemple, la police n'était pas au service du peuple, mais de Milosevic. L'expérience nous a appris comment nous comporter face aux séides du régime dans toutes les situations envisageables - que ce soit dans la rue, devant un cordon de police, en cas de vérification de nos papiers, lors d'une descente dans nos appartements privés ou nos locaux, voire en cas d'arrestation. Au cours de ces dernières années, nous avons transmis notre savoir-faire à nos partenaires pour leur éviter autant que possible d'entrer en conflit direct avec les services d'ordre et leur apprendre comment se conduire s'ils subissent des perquisitions ou des gardes à vue. Il est très important de former les jeunes au contact avec la police. C'est ce que nous avons fait en Ukraine, par exemple. Chaque police sait user de méthodes de provocation particulièrement perfides et n'hésite pas à recourir à différentes tactiques pour obtenir les réponses aux questions qui l'intéressent ; dans un tel contexte, des personnes inexpérimentées peuvent facilement perdre leurs moyens. Notre devoir, et notre défi, est de leur donner la connaissance nécessaire pour éviter les pièges, en les formant à donner des réponses inexploitables par la police.
M. K. - Quels sont les segments de la population que vous souhaitez prioritairement toucher lors de vos campagnes ?
A. M. - Tout dépend de la situation ; nous pouvons cibler les jeunes, certaines villes ou encore des régions spécifiques. Le corps électoral se divise en trois catégories : ceux qui vont voter pour le candidat que nous soutenons ; ceux qui vont voter contre lui ; et les indécis. C'est cette troisième catégorie que nous ciblons. Il serait évidemment très coûteux, en temps comme en argent, de viser une population hostile à notre candidat et qui, de toute façon, ne changera probablement pas d'avis.
M. K. - Comment cette méthode de ciblage a-t-elle été appliquée en Ukraine ?
A. M. - D'un point de vue électoral, l'Ukraine est divisée en trois parties : est, ouest et centre-sud. L'est est une région pro-russe où même les jeunes sont profondément acquis au pouvoir en place. Notre campagne n'aurait donc pas eu de sens là-bas. Quant à la partie ouest, l'électorat était déjà favorable à Iouchtchenko. C'est au centre et au sud que se trouvaient les indécis : nous avons donc focalisé nos moyens sur ces régions, en y menant une campagne positive.
M. K. - Que feriez-vous si l'adversaire de votre candidat finissait tout de même par emporter les élections ?
A. M. - Rien. Un tel résultat signifierait seulement que la population n'est pas prête pour des changements démocratiques, ni pour une intégration internationale. Il indiquerait également, tout simplement, que les citoyens du pays en question ne sont pas prêts à changer de régime... et personne n'a le droit de s'opposer à cela.
M. K. - Voulez-vous dire que, dans un tel cas, vous cesseriez vos activités dans ce pays ?
A. M. - Nullement. Nous continuerions alors notre travail dans le pays, tout en respectant le choix des citoyens.
M. K. - Que se passe-t-il lorsque les résultats d'un scrutin sont extrêmement serrés et que vous estimez que des fraudes ont été commises ?
A. M. - C'est une situation difficile. Il est déjà arrivé que les deux candidats proclament avoir gagné, mais notre travail s'arrête au jour des élections : nous ne donnons plus de conseils par la suite ; c'est au peuple et aux partis d'opposition de décider. Néanmoins, nous rappelons à nos interlocuteurs le scénario serbe (16), c'est-à-dire la manière dont nous avions réagi en étant confrontés à la même situation. Nous refusons de les aider à organiser la contestation des résultats des élections, car une telle attitude constituerait une ingérence trop forte, à la limite de l'immoralité. Ce sont généralement les partis politiques qui prennent la relève à de tels moments, mais nous ne travaillons pas avec eux : nous nous contentons de les informer. C'était le cas, et en Géorgie, et en Ukraine. Ces partis peuvent demander au peuple de descendre dans la rue, s'ils sont certains que celui-ci suivra leur appel. Il arrive que le peuple tienne à confirmer sa victoire dans la rue - c'est ce qui s'est passé à Belgrade, à Tbilissi et à Kiev. En face, le pouvoir peut également se défendre, c'est son droit légitime.
M. K. - Avez-vous déjà été, les uns et les autres, entraînés sur une pente dangereuse ?
A. M. - Je comprends que ceux qui considèrent que la politique peut être une chose très sale estiment que nous nous abaissons parfois à des méthodes indignes lors de ces campagnes négatives dont je vous ai parlé. Mais laissez-moi vous dire une chose : s'il est vrai que nous conduisons des campagnes de dénigrement destinées à noircir l'image de notre adversaire, nous mettons un point d'honneur à ne révéler que des faits attestés et relatifs à la vie publique. Et nous n'utilisons jamais les aléas de la vie privée de nos rivaux pour les vilipender.
M. K. - Votre méthode peut-elle être qualifiée de " révolution contemporaine " ?
A. M. - Je crois que le modèle de la révolution violente, tel que nous l'avons connu jusqu'à la fin du XXe siècle, ne peut plus être appliqué dans les pays vivant sous des " dictatures souples ", où le peuple connaît un certain degré de démocratie. Je pense qu'il sera difficile, à l'avenir, de renverser ce type de régimes dans un bain de sang. Dès lors, on peut effectivement considérer que nos activités constituent le début des révolutions contemporaines. Nous souhaitons renverser des régimes, certes, mais par la voie démocratique et légale, non dans la violence et l'illégalité.
M. K. - Où réside la frontière, selon vous, entre la légalité et l'illégalité ?
A. M. - La voie légale est une notion élastique. Je l'entends comme le respect des lois nationales ou supranationales. Cela dit, j'admets que nous sommes fréquemment à la recherche de vides juridiques dans la législation des pays où nous agissons !
M. K. - Après la Serbie, qui vous a proposé votre premier contrat ?
A. M. - La Fondation polonaise pour l'éducation européenne a été la première à faire appel à nous, en septembre 2002 ; il s'agissait d'un programme pour la Biélorussie. Nous étions alors déjà assez connus en raison du travail que nous avions accompli en Serbie. Cette fondation polonaise est venue à nous dans l'idée de nous engager pour aider les Biélorusses à s'organiser. Après nous être rendus sur place en septembre 2002 et janvier 2003, nous avons été officiellement déclarés personae non gratae en mars 2003. Néanmoins, nous avons réussi à organiser quelques séminaires. Aujourd'hui, si nous ne sommes plus présents physiquement en Biélorussie, nous restons en contact avec nos amis du Zubr.
M. K. - Comment êtes-vous entrés en contact avec les Géorgiens ?
A. M. - Tout a commencé sur Internet, en mai 2003. Des activistes issus d'organisations de jeunesse géorgiennes avaient trouvé des similitudes entre leur régime et celui de Milosevic - des similitudes ayant essentiellement trait à la corruption qui rongeait les pouvoirs serbe et géorgien. Sous Chevardnadze, le népotisme et la criminalité régnaient en maîtres en Géorgie. En réaction, les plus grandes organisations de ce pays ont fusionné en une seule entité, appelée Kmara, fondée sur le modèle d'Otpor. Des militants géorgiens sont arrivés en Serbie pour la première fois en juin 2003. Ils ont notamment rencontré le premier ministre serbe, Zoran Zivkovic. Cet été-là, à Otpor, nous avons organisé des entraînements pour nos invités. En octobre 2003, une délégation dont je faisais partie s'est rendue sur place pour les aider à se structurer, puisqu'ils manquaient cruellement d'expérience. Nous sommes restés en Géorgie jusqu'à dix jours avant les élections, qui ont eu lieu le 2 novembre.
M. K. - Avez-vous rencontré Mikhaïl Saakachvili ?
A. M. - Je l'ai brièvement rencontré à deux reprises, ce qui m'a permis de lui remettre notre matériel de présentation. C'est un homme capable et courageux.
M. K. - Vous n'êtes pas vraiment populaires dans les pays de l'ex-URSS. Certains dirigeants se montrent des plus menaçants à la simple évocation du nom d'Otpor...
A. M. - L'ancien président géorgien, Édouard Chevardnadze, a déclaré après sa chute que sa plus grande erreur politique avait été de " laisser des jeunes gens de Serbie se balader " dans son pays. Le président turkmène, Saparmurad Niazov, a également eu des déclarations peu sympathiques à notre égard. Fin 2003, à la question de savoir comment il réagirait si une organisation turkmène invitait de jeunes Serbes, il a répondu : " Je les fusillerais à l'aéroport. " Voilà qui montre on ne peut plus clairement que nous sommes indésirables là-bas !
M. K. - Votre organisation s'engage-t-elle en dehors de l'Europe de l'Est et des anciennes républiques soviétiques ?
A. M. - Pour l'instant, nous ne travaillons activement que dans ces régions. Mais nous sommes très sollicités ailleurs, en particulier par des organisations du continent latino-américain et du Proche-Orient. Nous avons déjà établi des contacts au Venezuela et au Liban, même si rien n'est encore décidé. Avant de nous engager, nous devons prendre en considération deux points principaux : la garantie de notre propre sécurité et notre capacité à répondre à la demande. Sur le fond, notre mission serait semblable à celles que nous avons remplies dans les pays de l'ex-URSS, mais avec de nouveaux éléments : une autre civilisation, une autre culture, d'autres mentalités. Pour l'instant, nous devons évaluer la situation politique et le degré de développement des systèmes de communication dans les pays concernés. Une fois tous ces éléments pris en compte, nous prendrons notre décision. Nous avons également été contactés par des immigrés cubains, mais nous ne pourrions pas travailler dans ce pays, tant il s'avère qu'il est impossible d'y créer une structure adéquate. Nous avons donc refusé, en dépit des immenses pressions de l'opposition cubaine que nous avons subies. Encore une fois, notre méthode ne peut fonctionner que dans les pays dont le régime relève de la " dictature souple ". Une appréciation à laquelle le régime castriste ne saurait prétendre !
M. K. - Malgré votre pacifisme, avez-vous des idoles parmi les révolutionnaires de l'Histoire ?
A. M. - Non, car je suis opposé aux révolutionnaires, même si l'on nous qualifie parfois de " Che Guevara modernes ". Cette comparaison ne me plaît guère. Je préférerais que l'on nous voie comme des héritiers de Gandhi, car nous sommes plus proches de cet homme et de ses méthodes que du guérillero argentin. En ce qui concerne les hommes politiques, c'est Zoran Djindjic qui m'a le plus marqué par son courage politique. Henry Kissinger, François Mitterrand et Charles de Gaulle sont également, pour des raisons différentes, des hommes que j'admire.
M. K. - Quelle est la place de l'idéologie dans votre travail ?
A. M. - Dans notre travail, l'idéologie se trouve toujours au second plan. Et c'est précisément l'absence d'idéologie qui nous permet de collaborer avec le plus grand nombre d'organisations démocratiques. En fait, notre idéologie peut se résumer à une seule chose : combattre pour l'avènement de la démocratie. Une fois la société devenue démocratique, ce sont les partis politiques qui introduisent l'idéologie, je vous l'ai dit. L'idéologie est un élément avec lequel on ne peut pas travailler.
M. K. - Qu'en est-il sur le plan personnel ?
A. M. - Personnellement, je suis social-démocrate. Je crois que ce modèle de société représente une solution équilibrée qui garantit la paix sociale, le pouvoir démocratique et la libre circulation des capitaux.
M. K. - Êtes-vous conscient de l'impact de votre travail sur la géopolitique globale ?
A. M. - Je ne vois pas les choses de cette manière. Mais il se peut que notre travail, tel qu'il est perçu à l'extérieur, donne l'impression d'influencer les données géopolitiques. Par exemple, il est indéniable que l'Ukraine est un véritable champ de bataille qui voit s'affronter la Russie et l'Occident. Pour ces deux camps, l'importance de l'Ukraine est énorme.
M. K. - Dans quelle direction pensez-vous développer votre carrière ?
A. M. - Une chose est sûre : je ne pourrai pas continuer à faire ce travail toute ma vie, même s'il est indéniable que ce que j'ai vécu au cours de ces dernières années m'a beaucoup cultivé et enrichi. Je continue d'ailleurs à apprendre énormément au cours de mes missions à l'étranger. Pour répondre à votre question, je dirais que, étant donné le carnet d'adresses que nous nous sommes constitué, j'imagine que nous nous orienterons à l'avenir vers des activités de lobbying. Tôt ou tard, les gens que nous rencontrons parviennent à des postes haut placés dans leur pays. Un jour, je compte utiliser ces relations non seulement dans le cadre d'activités de lobbying politique, mais, également, au niveau commercial.
M. K. - Une dernière question : en tant que spécialiste dans le domaine des campagnes politiques, pourriez-vous travailler pour Vladimir Poutine ?
A. M. - Absolument. Je travaillerais pour lui s'il m'engageait dans le cadre des campagnes pour les élections présidentielles ou législatives. Je le respecte. C'est un très grand challenge que de diriger la Russie, vu l'état dans lequel elle se trouvait au moment où Poutine en a pris les rênes. Ce n'est pas un dictateur, contrairement à Chevardnadze ou Loukachenko. Poutine est sur la bonne voie pour faire de son pays ruiné une nouvelle puissance. Chevardnadze, comme Milosevic, ont détruit leurs pays au sens économique, politique et moral. Si, en Ukraine, Poutine a soutenu le candidat du pouvoir contre celui en faveur duquel nous avons travaillé, il l'a fait dans l'intérêt de la Russie. À sa place, j'aurais fait la même chose ! Si certains voient Poutine comme un dictateur, je ne partage pas cette opinion. En tout cas, pas pour l'instant. (1) Après plusieurs semaines de contestation populaire, les régimes en place à Tbilissi et à Belgrade sont tombés. Fait remarquable : dans les deux pays, la police et l'armée ont refusé d'obéir aux ordres et de disperser la foule. (2) L'Institut Albert Einstein, fondé en 1983 et installé à Boston, a pour but la promotion et l'utilisation stratégique de l'action non violente dans les conflits à travers le monde. De Gene Sharp, lire : There Are Realistic Alternatives, Albert Einstein Institution, Boston, 2003 ; et From Dictatorship to Democracy, Albert Einstein Institution, Boston, 2003. (3) On peut qualifier de ce terme les régimes autocratiques et corrompus qui tolèrent un minimum de liberté pour la presse, l'opposition et le secteur non gouvernemental. Il n'est possible d'appliquer les méthodes de la résistance non violente que dans des pays de ce type, où la création d'une ONG est juridiquement possible. (4) Aleksandar Maric a été conduit de force à la frontière ukrainienne le 13 octobre 2004, alors que son visa était en règle. Le lendemain, il a été expulsé vers la Hongrie. (5) Le sigle DOS signifie " Opposition démocratique de Serbie ". Il s'agit d'une coalition de 17 partis d'opposition de différentes sensibilités, représentée à l'élection présidentielle du 24 septembre 2000 par Vojislav Kostunica. (6) Aujourd'hui, Stanko Lazendic est également formateur au Centre de la résistance non violente ; Nebojsa Petrovic et Vladimir Pavlov ne sont plus membres actifs d'Otpor : M. Petrovic a été le troisième secrétaire de l'ambassade de Serbie-et-Monténégro au Canada et M. Pavlov a été adjoint du directeur du " centre étudiant " d'Otpor. Les trois hommes sont toujours en relation entre eux et avec Aleksandar Maric. (7) Le 9 mars 1991, les premières manifestations massives contre le régime de Slobodan Milosevic ont éclaté à Belgrade. D'autres manifestations de même ampleur ont eu lieu en 1996 et 1997. (8) Les organisations américaines International Republican Institute (IRI) et National Democratic Institute (NDI), tout comme la Fondation Friedrich Ebert, en Allemagne, se donnent pour objectif de promouvoir la démocratie dans le monde. (9) L'USAID (United States Agency for International Development) est une agence du gouvernement américain qui gère l'aide internationale non militaire. Indépendante en principe, l'agence reçoit certaines consignes du secrétaire d'État (State Department). L'agence soutient les projets destinés, entre autres, à améliorer la démocratie et la prévention des conflits dans le monde. L'USAID a financé la plupart des programmes des ONG actives dans la campagne pré-électorale en Ukraine. (10) Sous-secrétaire d'État et envoyé spécial américain dans les Balkans pendant la présidence de Bill Clinton. (11) Secrétaire d'État de 1993 à 2001. (12) La Freedom House est une organisation non gouvernementale qui se donne pour buts la protection des droits de l'homme et le développement de la démocratie. (13) L'Open Society Foundation est la fondation du financier George Soros. Elle soutient le développement de la société civile partout dans le monde. (14) La United States-Ukrainian Foundation est une organisation non gouvernementale ukraino-américaine créée en 1991, qui soutient le développement démocratique, les réformes économiques et l'application des droits de l'homme en Ukraine. L'organisation développe différents programmes destinés à forger des liens entre les États-Unis et l'Ukraine, notamment dans les domaines de l'économie et de l'éducation. (15) Zubr (bison) est une organisation étudiante biélorusse inspirée d'Otpor, qui peine à se développer sous le régime d'Alexandre Loukachenko. (16) Alors que les résultats des sondages " sortie des urnes " avaient indiqué que le leader de l'opposition, Vojislav Kostunica, était élu dès le premier tour, la Commission électorale serbe annonça, elle, la tenue prochaine d'un deuxième tour. L'opposition appela la population à descendre dans la rue pour défendre sa victoire. Plusieurs centaines de milliers de personnes venues de toute la Serbie se rassemblèrent le 5 octobre 2000 devant le Parlement fédéral, qui fut envahi par la foule. L'immeuble de la télévision nationale fut également occupé par les sympathisants de l'opposition. Les forces spéciales refusèrent d'intervenir, après avoir tout de même tiré quelques bombes lacrymogènes. Le président Slobodan Milosevic, mis devant le fait accompli, finit par reconnaître la victoire du candidat de l'opposition.



 
Notes de :

(1) Après plusieurs semaines de contestation populaire, les régimes en place à Tbilissi et à Belgrade sont tombés. Fait remarquable : dans les deux pays, la police et l'armée ont refusé d'obéir aux ordres et de disperser la foule.
(2) L'Institut Albert Einstein, fondé en 1983 et installé à Boston, a pour but la promotion et l'utilisation stratégique de l'action non violente dans les conflits à travers le monde. De Gene Sharp, lire : There Are Realistic Alternatives, Albert Einstein Institution, Boston, 2003 ; et From Dictatorship to Democracy, Albert Einstein Institution, Boston, 2003.
(3) On peut qualifier de ce terme les régimes autocratiques et corrompus qui tolèrent un minimum de liberté pour la presse, l'opposition et le secteur non gouvernemental. Il n'est possible d'appliquer les méthodes de la résistance non violente que dans des pays de ce type, où la création d'une ONG est juridiquement possible.
(4) Aleksandar Maric a été conduit de force à la frontière ukrainienne le 13 octobre 2004, alors que son visa était en règle. Le lendemain, il a été expulsé vers la Hongrie.
(5) Le sigle DOS signifie " Opposition démocratique de Serbie ". Il s'agit d'une coalition de 17 partis d'opposition de différentes sensibilités, représentée à l'élection présidentielle du 24 septembre 2000 par Vojislav Kostunica.
(6) Aujourd'hui, Stanko Lazendic est également formateur au Centre de la résistance non violente ; Nebojsa Petrovic et Vladimir Pavlov ne sont plus membres actifs d'Otpor : M. Petrovic a été le troisième secrétaire de l'ambassade de Serbie-et-Monténégro au Canada et M. Pavlov a été adjoint du directeur du " centre étudiant " d'Otpor. Les trois hommes sont toujours en relation entre eux et avec Aleksandar Maric.
(7) Le 9 mars 1991, les premières manifestations massives contre le régime de Slobodan Milosevic ont éclaté à Belgrade. D'autres manifestations de même ampleur ont eu lieu en 1996 et 1997.
(8) Les organisations américaines International Republican Institute (IRI) et National Democratic Institute (NDI), tout comme la Fondation Friedrich Ebert, en Allemagne, se donnent pour objectif de promouvoir la démocratie dans le monde.
(9) L'USAID (United States Agency for International Development) est une agence du gouvernement américain qui gère l'aide internationale non militaire. Indépendante en principe, l'agence reçoit certaines consignes du secrétaire d'État (State Department). L'agence soutient les projets destinés, entre autres, à améliorer la démocratie et la prévention des conflits dans le monde. L'USAID a financé la plupart des programmes des ONG actives dans la campagne pré-électorale en Ukraine.
(10) Sous-secrétaire d'État et envoyé spécial américain dans les Balkans pendant la présidence de Bill Clinton.
(11) Secrétaire d'État de 1993 à 2001.
(12) La Freedom House est une organisation non gouvernementale qui se donne pour buts la protection des droits de l'homme et le développement de la démocratie.
(13) L'Open Society Foundation est la fondation du financier George Soros. Elle soutient le développement de la société civile partout dans le monde.
(14) La United States-Ukrainian Foundation est une organisation non gouvernementale ukraino-américaine créée en 1991, qui soutient le développement démocratique, les réformes économiques et l'application des droits de l'homme en Ukraine. L'organisation développe différents programmes destinés à forger des liens entre les États-Unis et l'Ukraine, notamment dans les domaines de l'économie et de l'éducation.
(15) Zubr (bison) est une organisation étudiante biélorusse inspirée d'Otpor, qui peine à se développer sous le régime d'Alexandre Loukachenko.
(16) Alors que les résultats des sondages " sortie des urnes " avaient indiqué que le leader de l'opposition, Vojislav Kostunica, était élu dès le premier tour, la Commission électorale serbe annonça, elle, la tenue prochaine d'un deuxième tour. L'opposition appela la population à descendre dans la rue pour défendre sa victoire. Plusieurs centaines de milliers de personnes venues de toute la Serbie se rassemblèrent le 5 octobre 2000 devant le Parlement fédéral, qui fut envahi par la foule. L'immeuble de la télévision nationale fut également occupé par les sympathisants de l'opposition. Les forces spéciales refusèrent d'intervenir, après avoir tout de même tiré quelques bombes lacrymogènes. Le président Slobodan Milosevic, mis devant le fait accompli, finit par reconnaître la victoire du candidat de l'opposition.