POLITIQUE INTERNATIONALE N° 119 - PRINTEMPS 2008

LA SLOVENIE AU COEUR DE L'EUROPE

Entretien avec Danilo TURK
conduit par
Sylvie MATTON


Sylvie Matton - M. Türk, quelle est l'origine de votre nom ?


Danilo Türk - Le nom Türk est assez courant en Slovénie ainsi que dans d'autres pays d'Europe centrale comme l'Autriche, l'Allemagne, la Hongrie ou la Croatie. Ce patronyme a souvent été donné à des personnes originaires de l'Est, donc de pays ayant été sous la domination de l'Empire ottoman. Ces gens s'habillaient différemment, et leur nom évoquait plus une idée de l'Orient qu'une réelle appartenance ethnique. Durant les nombreuses guerres qui ont mis aux prises l'Empire ottoman et l'Occident, ce surnom a également pu être donné à des soldats chrétiens de retour de captivité. Il y a sans doute d'autres explications, mais une chose est sûre : elles sont toutes liées aux relations entre l'Orient et l'Occident...


S. M. - Durant la présidence slovène de l'Union européenne, quelle image de votre pays voulez-vous donner au monde ?


D. T. - L'expérience historique de la Slovénie est bien plus ancienne et plus riche qu'on l'imagine à l'étranger. Je souhaite présenter l'image d'un pays ouvert - car nous avons toujours vécu dans un environnement multiculturel - et porteur d'une immense expérience - puisque nous avons connu de nombreux systèmes politiques, de l'empire des Habsbourg à la Slovénie démocratique actuelle en passant par le royaume de Yougoslavie et la Yougoslavie de Tito. Comme tant d'autres, nous avons également beaucoup souffert pendant la Seconde Guerre mondiale. De nombreux Slovènes ont été internés dans les camps de l'Italie fasciste et de l'Allemagne nazie. Toute cette histoire, nous l'avons en quelque sorte dans le sang, et l'une de mes tâches est de la mettre à profit aujourd'hui. Sans jamais en abuser, bien sûr, car l'utilisation excessive de l'Histoire la banalise.


S. M. - Justement, adhérez-vous au devoir de mémoire que le président Sarkozy prône à propos de la Seconde Guerre mondiale et de l'Holocauste ?


D. T. - Non. Comme je viens de vous le dire, je pense que le passé devient trivial quand on en abuse. À côté de la « banalité du Mal » décrite par Hannah Arendt, il y a aussi la banalité due à la répétition. Si l'on rebat les oreilles aux jeunes écoliers de cette tragédie de l'Holocauste, ils risquent tout simplement de ne plus entendre le message. Je m'en réfère à ma propre expérience, ainsi qu'à celle de mes amis d'université : dans notre jeunesse, on nous a tellement parlé de la lutte héroïque du peuple slovène contre l'occupant allemand que nous avons fini par devenir, si je puis dire, « imperméables » à ce sujet.


S. M. - Inconnu du grand public six mois avant l'élection présidentielle, vous avez été élu avec plus de 68 % des voix. Qu'est-ce qui explique ce véritable plébiscite ? Est-ce votre CV, tout à fait atypique pour un homme politique ?


D. T. - L'électorat slovène avait, semble-t-il, envie de nouveauté ; et, avec mon passé de diplomate et d'expert en droit international et en droits humains, j'incarnais en quelque sorte cette nouveauté. D'ailleurs, depuis que j'ai pris mes fonctions, je m'occupe surtout des affaires internationales. Jusqu'en juillet, la Slovénie préside l'Union européenne ; il était donc utile d'avoir aux affaires un président qui soit un spécialiste des relations internationales. Je crois que mes électeurs avaient conscience de cette donnée, plus encore que moi. Il est vrai que je suis un politicien atypique ; mais la fonction de président, dans notre pays, l'est également. Comme vous le savez, en Slovénie le président ne dispose que d'un faible pouvoir exécutif. Mon rôle est davantage celui d'un arbitre moral. On attend de moi que je m'exprime surtout sur des sujets politiques internationaux et sur les grandes questions d'éthique. On peut dire que c'est un job plutôt difficile, mais il représente un véritable défi.


S. M. - Avez-vous des modèles en politique ?


D. T. - Il y a trois leaders, de trois pays différents, dont j'aimerais beaucoup réussir à combiner les qualités : l'ancien président de la Slovénie, Milan Kucan - qui n'a pas hésité à s'opposer à Slobodan Milosevic pour conduire notre pays à l'indépendance ; l'ex-président tchèque Vaclav Havel, un dirigeant d'une immense stature morale - même si ses choix n'ont pas tous été des succès politiques, il a été, par son courage et son intégrité, un exemple que j'aimerais suivre. Et puis Charles de Gaulle, qui a montré combien la fermeté peut être cruciale quand l'Histoire l'exige. En toutes circonstances, il s'est montré clair et ferme. C'est une qualité rare et appréciable.


S. M. - Homme politique indépendant, vous représentez néanmoins un courant opposé à celui du gouvernement : on considère en général que vous incarnez les Démocrates sociaux (centre gauche) alors que le gouvernement est principalement formé de membres du Parti démocratique (centre droit). En attendant les élections législatives de l'automne prochain, comment cette cohabitation forcée se passe-t-elle ?


D. T. - Il est encore trop tôt pour émettre des conclusions définitives mais, pour l'instant, je travaille plutôt en harmonie avec le premier ministre, Janes Jansa. Nous avons des centres d'intérêt communs concernant la présidence de l'UE et de nombreux sujets internationaux prioritaires. Et même si nos vues diffèrent sur certains sujets, ces divergences n'ont pas entamé mes bonnes relations avec le gouvernement.


S. M. - Même quand votre ministre des Affaires étrangères, Dimitri Rupel, convie activement ses homologues de l'UE à ouvrir - sans plus de conditions - la porte de l'Union à la Serbie ?


D. T. - Sur ce dossier, j'ai clairement fait connaître mon point de vue : pas de signature de l'Accord de stabilisation et d'association (la première étape en vue de l'adhésion à l'Union européenne) avec la Serbie avant que Mladic soit dans un avion pour La Haye. On ne peut oublier le rôle de Mladic à Srebrenica - un rôle que le jugement de la Cour internationale de justice a confirmé le 26 février 2007 (1). Mais vous savez sans doute que le choix politique du gouvernement, sur ce sujet, avait été déterminé avant mon élection...


S. M. - Quand on voit les sujets des thèses que vous avez soutenues en tant qu'étudiant en droit international puis comme jeune diplomate, on se demande si vous n'avez pas souhaité devenir président pour mettre enfin en pratique certaines de vos convictions. À moins que, formé à la règle du compromis diplomatique, vous ne soyez condamné, par votre mandat, à la schizophrénie ?


D. T. - Je ne pense pas être schizophrène. Je me suis engagé sur le sujet des droits de l'homme longtemps avant de devenir diplomate. Et je sais combien il est parfois difficile de réconcilier un jugement moral ou légal avec les réalités politiques.


S. M. - Prenons le droit des minorités. De 1984 à 1992, vous avez participé, en tant qu'expert indépendant, à la sous-commission de l'ONU chargée de la prévention de la discrimination et de la protection des minorités. Ce domaine fait-il toujours partie de vos priorités ?


D. T. - Sans aucun doute, mais le sujet est devenu beaucoup plus complexe. Il y a une trentaine d'années, le droit des minorités entrait dans un cadre classique : les ressortissants des minorités vivaient dans des pays voisins de leur pays d'origine, protégés par des traités internationaux. Or, à présent, si l'on prend l'exemple des émigrés maghrébins à Paris ou celui des Kurdes en Irak, en Iran, en Syrie et en Turquie, on constate que ces communautés dépendent plus de la situation politique en vigueur dans le pays d'accueil que de règles internationales prenant en compte les droits de l'homme.
De plus, la Slovénie doit protéger et garantir les droits constitutionnels de ses propres minorités, qui représentent 17 % de sa population. Je suis en contact avec de nombreuses organisations qui défendent les droits des Roms, ainsi que ceux de nos minorités hongroise et italienne.
Nous devons, aussi, nous occuper de l'aberration des « effacés ». Il s'agit pour la plupart d'immigrés des années 1980, originaires d'autres républiques de la Fédération yougoslave, qui résidaient depuis longtemps en Slovénie. Mais quand la république slovène a proclamé son indépendance, plus de 18 000 résidents n'ont pas pris la peine de remplir le formulaire d'acquisition de la citoyenneté slovène dans les six mois accordés par le gouvernement d'alors.


S. M. - Et le 26 février 1992, ils étaient rayés du registre national. Déchus de leur droit de résidence, ils l'étaient aussi de leurs autres droits, sociaux et médicaux, ainsi que du droit de travailler ou de scolariser leurs enfants...


D. T. - En effet. La Cour constitutionnelle a récemment statué sur ce dossier. Une loi leur restituant ces droits sera bientôt soumise au Parlement. Il est plus que temps de remédier à cette absurdité.


S. M. - Autre lien entre vos thèmes de prédilection d'hier et vos préoccupations actuelles : à l'ONU, à la fin des années 1980, alors que vous étiez en poste à Genève, vous avez établi trois rapports traitant des libertés d'opinion et d'expression. À l'automne 2007, une pétition signée par 570 journalistes slovènes reproche au gouvernement d'utiliser les parts détenues par l'État dans les groupes de presse pour exercer des pressions intolérables sur les médias. Ces journalistes réclament une enquête indépendante depuis des mois, mais rien n'a encore été mis en oeuvre. Les soutenez-vous dans leur requête ?


D. T. - Dans les rapports auxquels vous faites référence, que j'ai établis avec Louis Jouannet (2), nous avions étudié les atteintes à la liberté d'expression, en particulier en URSS alors que l'ère de la guerre froide touchait à sa fin. Je dois reconnaître que notre interprétation du droit de liberté d'expression était restrictive au vu de la magnitude des changements qui ont eu lieu depuis. Quant à la pétition de 2007, il est indéniable qu'elle révèle un problème réel : elle a tout de même été signée par un quart des journalistes du pays ! Après l'indépendance de la Slovénie, les médias ont été privatisés. Or, il n'est pas rare que les propriétaires essaient de faire pression sur « leurs » médias. Pourtant, je ne suis pas certain qu'une enquête indépendante soit la bonne réponse. Qui sont les gens qui conduiront cette enquête ? Leur indépendance sera-t-elle réelle ? C'est pourquoi je propose une autre piste : organiser un vrai débat, ouvert à un large panel de la société civile, sur la liberté d'expression dans notre pays. À l'image de celui que vous avez connu en France dans les années 1980 (3). Si la société civile se mobilise pour protéger les journalistes, alors nous pourrons combattre les pressions inacceptables et la censure. C'est une bataille intellectuelle que nous devons livrer. Le pays y gagnera en maturité.


S. M. - Il y a deux mois, votre ministre des Sports a prié les athlètes slovènes de ne pas évoquer les droits de l'homme quand ils se rendront en Chine à l'occasion des Jeux olympiques, arguant que le sport ne pouvait être un instrument politique. De nombreuses ONG ont aussitôt réagi. Avez-vous désavoué votre ministre ?


D. T. - J'estime que, dans le contexte olympique, on devrait se référer aux seuls principes olympiques : il n'est guère positif de se servir des Jeux pour défendre les droits de l'homme. Souvenez-vous du boycott des Jeux olympiques de Moscou par une cinquantaine de nations en 1980, après l'invasion de l'Afghanistan. Ce geste n'a pas servi à grand-chose. Pourtant, c'était en pleine guerre froide, et les défenseurs des droits de l'homme étaient à l'époque plus nombreux et plus puissants qu'aujourd'hui. Quand la communauté olympique a choisi la Chine comme hôte des prochains Jeux, les violations des droits de l'homme commises par le régime de Pékin étaient connues de tous - même si, à l'époque, la répression du Tibet ou la tragédie du Darfour, dans laquelle la Chine joue un rôle important puisqu'elle soutient en toutes circonstances le pouvoir de Khartoum, ne faisaient pas encore la « une » des médias. Se mettre à protester contre la politique chinoise à quelques mois du début des Jeux relève, à mes yeux, d'une grande incohérence.


S. M. - Et quand votre ministre prétend imposer le silence aux athlètes slovènes...


D. T. - Je suis, bien sûr, en désaccord avec lui. J'ai toujours défendu la liberté d'expression. C'est un droit inaliénable qui s'applique à tous les êtres humains, y compris, naturellement, aux athlètes qui se rendront à Pékin.


S. M. - En 1982, votre thèse de doctorat portait sur le principe de non-ingérence. Estimez-vous toujours qu'un État n'a pas à se mêler des affaires des autres ?


D. T. - En 1982, je défendais le concept de souveraineté comme un droit des États dans un contexte quasi westphalien. À l'époque, j'étais plutôt sceptique sur le bien-fondé des interventions humanitaires. Mais la situation a évolué. Les années 1990 ont vu survenir d'immenses désastres humanitaires. Ces tragédies m'ont fait changer d'avis. Elles requéraient d'autres engagements et davantage de forces que ce que j'anticipais en 1982. La souveraineté de l'État implique l'obligation de protéger son peuple, notamment contre toute forme de génocide. S'il ne le fait pas, il doit désormais s'attendre à une réaction de la communauté internationale. Cette évolution est nécessaire, non seulement dans le cadre de la défense des droits de l'homme, mais aussi pour préserver la paix et la sécurité dans le monde.


S. M. - La Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (4) obligeait déjà les États à défendre les nations victimes d'un génocide, même si cette obligation était rarement accompagnée d'actes militaires. En septembre 2005, l'ONU a officiellement « reconnu l'obligation collective de protection des populations face à des génocides, nettoyages ethniques et crimes contre l'humanité à venir ». Quand passerons-nous du droit d'ingérence à un réel devoir d'ingérence ?


D. T. - Je travaillais encore avec Kofi Annan en 2005, et j'ai soutenu cette thèse : si des États se comportent de manière irresponsable vis-à-vis de leur peuple, alors la communauté internationale a un rôle à jouer, comme au Darfour. Le problème, c'est que l'ONU n'a pas à sa disposition un instrument effectif, une force militaire qu'elle pourrait envoyer rapidement sur le lieu d'un génocide - à supposer que les États qui la composent parviennent à un accord politique. Et, malheureusement, je n'ose espérer qu'elle en disposera dans un futur proche. Bref, la « responsabilité de protéger » démontre qu'il y a une évolution des consciences mais pas, pour l'instant, de retombées concrètes.


S. M. - La Slovénie préside l'Union européenne jusqu'au 30 juin, date à laquelle la France la relaiera. Au Quai d'Orsay, certains prétendent que la présidence slovène serait, en fait, une « première présidence française » dans la mesure où les Français tiendraient déjà les rênes de l'UE aux côtés des Slovènes...


D. T. - Il est compréhensible que la France se prépare activement à présider l'UE dans la seconde moitié de 2008. Le président français en parle depuis novembre 2007 : son approche visionnaire en a surpris plus d'un ! Il est vrai que la Slovénie est soutenue par la France, parce que nous sommes un petit pays qui n'a pas la possibilité d'entretenir une représentation diplomatique dans chacun des pays de la planète. Cela dit, la Slovénie est un État souverain, tout à fait capable de présider l'UE. Il ne faudrait pas prendre notre esprit coopératif pour un aveu d'incompétence ! Et nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire d'avoir des ambassades dans tous les coins du globe pour mener à bien cette tâche, puisque presque tout le travail se fait à Bruxelles. De toute façon, comme vous le savez, les priorités sont inscrites à l'avance dans l'agenda européen pour assurer une forme de continuité dans la conduite des affaires - et cela, quel que soit le pays assurant la présidence tournante...


S. M. - Quelles sont les priorités de la présidence slovène ?


D. T. - Le traité de Lisbonne doit être ratifié par le plus grand nombre de pays membres de l'UE afin que les dispositions de ce traité soient mises en place dès janvier 2009. Nous devrons, bien sûr, attendre le référendum irlandais (5) pour être sûrs de la ratification unanime des Vingt-Sept, mais je suis optimiste : je pense que le gouvernement de Dublin saura convaincre ses électeurs. Par ailleurs, nous travaillons aussi sur l'environnement et l'énergie, ainsi que sur le dialogue interculturel. Nos opinions publiques s'intéressent réellement au réchauffement global. Je sais que l'électorat slovène attend de son président qu'il agisse sur ce dossier. D'autres thèmes encore sont à l'ordre du jour lors de notre présidence, comme l'intégration future de la Turquie, que je soutiens. J'aimerais pouvoir attirer l'attention des autres membres sur l'importance stratégique de ce grand pays.


S. M. - Un autre dossier brûlant : les Balkans. La Slovénie, par son histoire, est amenée à jour un rôle essentiel à l'heure où les pays de l'ex-Yougoslavie frappent à la porte de l'Europe...


D. T. - Il est vrai que, par notre situation géographique et par notre histoire commune, nous connaissons admirablement le sujet ! Au début des années 1990, nous avons été les premiers à essuyer le feu serbe, et les premiers à nous libérer de l'hégémonie de Belgrade.


S. M. - Si la guerre en Slovénie n'a duré que dix jours, c'est parce que Milosevic ne pouvait prétendre y défendre une minorité serbe.


D. T. - Non, c'est parce que les forces slovènes étaient meilleures militairement. L'élément de surprise a sans doute joué, indépendamment du fait que la Serbie n'avait pas grand intérêt à continuer la guerre en Slovénie. Mais Belgrade aurait très probablement prolongé son agression si sa défaite n'avait pas été aussi rapide et sans appel.


S. M. - Votre gouvernement a attendu le 6 mars dernier pour reconnaître, après une vingtaine d'autres pays, l'indépendance du Kosovo. Pourquoi ? Parce que vous n'étiez pas entièrement d'accord avec cette proclamation ? Par crainte de représailles serbes ? Ou bien pour montrer que, contrairement à certaines rumeurs, vous étiez insensibles aux pressions américaines ?


D. T. - Nous avons reconnu le Kosovo indépendant après un certain nombre de pays... mais avant beaucoup d'autres ! D'abord, je veux souligner que l'indépendance du Kosovo était irréversible. Le mouvement s'est engagé dès la mort de Tito en 1980 ; et le conflit de 1998/99, qui s'est soldé par l'expulsion de plus d'un demi-million d'Albanais du Kosovo, a rendu l'issue inévitable. Pour ce qui est de l'aspect légal, je rappelle que la résolution 1244 adoptée en 1999 n'interdisait en aucune façon la proclamation de l'indépendance. Elle ne définissait pas le statut définitif de ce territoire et laissait toutes les options ouvertes. Depuis 1999, le statut du Kosovo avait provoqué des débats très vifs, notamment en 2000, à l'occasion des premières élections locales. Bernard Kouchner, qui était alors le haut représentant de l'ONU pour le Kosovo, avait eu le courage de convaincre les différentes parties de laisser le scrutin avoir lieu, et la consultation s'est passée dans le calme.
À propos des représailles : sachez que nous en avons subi dès le 17 février, le soir même de la proclamation de l'indépendance ! En effet, notre ambassade à Belgrade, qui symbolisait l'Union européenne, a été vandalisée, de même que l'ambassade américaine. D'après les lois internationales, la Serbie est responsable de ces attaques commises sur son territoire. Légalement, elle doit nous présenter des excuses et réparer les dommages subis.
Enfin, quant aux pressions américaines, il est vrai que la presse slovène a publié un document prouvant qu'un fonctionnaire du secrétariat d'État américain avait vivement conseillé à notre ministère des Affaires étrangères de reconnaître au plus tôt le Kosovo indépendant. Mais je vais vous faire une confidence : en matière de diplomatie, les suggestions américaines sont souvent prévisibles et plutôt banales ! Celles-ci, en l'occurrence, n'ont rien eu de surprenant. En tout cas, cet épisode a très peu affecté notre image. À vrai dire, c'est un non-événement.


S. M. - En 1992, alors que le Kosovo subissait une situation d'apartheid (6), vous étiez ambassadeur de votre pays auprès de l'ONU. Quelle était votre marge de manoeuvre ?


D. T. - Depuis 1989 et la perte de son autonomie, le Kosovo avait choisi l'option de la résistance pacifique. La région était plongée dans une sorte de statu quo qui ne pouvait pas durer éternellement. Je n'ai jamais rencontré les représentants du Kosovo. À cette époque, nous étions tous tellement concernés par ce qui se passait en Bosnie que nous avons un peu laissé le Kosovo de côté. D'autant que la politique d'Ibrahim Rugova pouvait se réduire à la formule : « Allons-y doucement, évitons de connaître le même sort que la Bosnie. Soyons patients et non violents. »


S. M. - Et en 1998 et 1999, alors que vous siégiez au Conseil de sécurité ?


D. T. - L'urgence en 1998 était de trouver un consensus au sein du Conseil de sécurité sur le fait que la situation au Kosovo représentait une menace pour la paix. Cela a pris plus de six mois...


S. M. - En 1992, au moment où les forces de Milosevic dévastaient la Croatie et la Bosnie, définissiez-vous clairement le conflit comme un génocide ?


D. T. - Il était évident que le nettoyage ethnique en cours était un génocide et je le répétais à mes collègues aux Nations unies. Nous étions mécontents des résolutions onusiennes, qui revenaient à apporter une aide logistique aux forces serbes (7). J'ai soutenu dès mai 1992, à Bruxelles, l'idée consistant à instaurer des « zones de sécurité » car la nature des événements ne faisait aucun doute : il s'agissait d'une guerre livrée contre des civils. Et leur protection était notre objectif premier. Mais le secrétaire général Boutros Boutros-Ghali était très réservé sur ce sujet. Bien entendu, il est toujours compliqué de coordonner l'action d'un nombre important de pays, et les considérations d'ordre pragmatique étaient infinies... Les membres de l'UE voulaient éviter de recevoir un trop grand nombre de réfugiés. Ils étaient toujours tentés de proposer des compromis à Milosevic. À leurs yeux, c'était la seule tactique qui pouvait conduire à la paix.


S. M. - Depuis, la justice internationale a-t-elle fait des progrès ?


D. T. - Elle s'est renforcée, c'est certain. Mais l'édifice est toujours en construction. Il faudra encore bien des luttes pour bâtir une vraie justice internationale. Ce qui est sûr, c'est que les avocats auront un rôle de plus en plus important à jouer. Quoi qu'il en soit, je suis heureux de voir une activité légale se mettre en place au sujet du Darfour (8). Tout repose sur la volonté des opinions publiques. Car, de tout temps, la justice a dérangé la classe politique. En tant que professeur de droit, j'étais sceptique sur la création du Tribunal pénal international sur l'ex-Yougoslavie (TPIY). J'aurais préféré une action militaire sur le terrain ; le Tribunal n'était qu'une arme de substitution. De même, je ne pouvais admettre que le Tribunal ne juge que des seconds couteaux, et pas les hauts responsables, comme c'était prévu au départ. Mais ceux qui soutenaient le TPIY pour de mauvaises raisons sous-estimaient le pouvoir des hommes de loi. Ce sont ces derniers qui ont pris le Tribunal au sérieux. Sans eux, rien n'aurait été possible. Je me souviens de l'Américaine Gabrielle McDonald, un excellent juge qui a présidé le TPIY quelque temps. Devant le Conseil de sécurité, elle s'est entendu dire : « Vous devez comprendre : la paix réclame parfois des compromis. » Elle a répondu : « Je suis désolée, je suis un juge, et il n'y aura pas de compromis. »


S. M. - Le rapport officiel de l'ONU intitulé « La chute de Srebrenica », rédigé par David Harland et rendu accessible au public à l'automne 1999, demeure un élément important dans les procès du TPIY concernant les massacres de Srebrenica. Vous êtes l'un de ceux qui ont activement réclamé la rédaction de ce rapport, demande acceptée par l'ONU en novembre 1998, plus de trois ans après le génocide...


D. T. - J'étais heureux que le rapport existe enfin. Je l'ai réclamé début 1997, dès que Kofi Annan a été nommé secrétaire général. C'était comme un changement d'ère après la période de Boutros Boutros-Ghali. Kofi Annan était un homme ouvert. Naturellement, il a fallu du temps et du lobbying, mais le rapport n'aurait pas existé sans l'appui du secrétaire général. Selon les normes onusiennes, ce rapport est plein de vérités et tout à fait décent. Même le jugement de la Cour internationale de justice reconnaît qu'il y a eu un génocide à Srebrenica ; or je pense que cette conclusion aurait été difficile à entériner si ce rapport n'avait jamais vu le jour.


S. M. - En avez-vous vu la première version ?


 D. T. - J'en ai vu plusieurs ; il y a eu beaucoup de discussions.


S. M. - On se souvient de vous à l'ONU, réclamant sans cesse que, sur le sujet de Srebrenica, toute la vérité soit faite...


D. T. - Absolument. C'est encore ce que je désire.


S. M. - Avez-vous, en novembre 1995, participé aux Accords de Dayton qui ont mis fin à la guerre en Bosnie par un compromis passé entre Milosevic et la communauté internationale ?


D. T. - Pas du tout. Je n'ai été ni consulté ni impliqué dans les discussions concernant les Accords de Dayton. Sur ce dossier, les Nations unies avaient été progressivement mises sur la touche. Tout se passait entre les capitales occidentales et Richard Holbrooke (9), qui était sur le terrain.
Dayton peut apparaître comme un exemple de diplomatie « retirée du monde ». Les responsables de ces accords ont choisi de se retrouver sur la base militaire de Dayton, dans l'Ohio, c'est-à-dire loin de tout. Il reste que Dayton a mis fin à la guerre. Dès mai 1995, il semblait évident que la situation militaire allait changer. Le fait que Jacques Chirac ait succédé à François Mitterrand à l'Élysée allait marquer l'évolution de l'implication française (10)...


S. M. - Le premier ministre serbe Vojislav Kostunica affirme que la vérité sur les dernières guerres des Balkans doit être révélée. Partagez-vous ce sentiment ?


D. T. - Bien sûr... même si je ne suis pas certain que lui et moi parlons de la même vérité ! Je ne pense pas qu'il apprécie à sa juste mesure l'effet dévastateur qu'a eu le nationalisme serbe. Depuis la chute de Milosevic, en 2000, la Serbie s'est certes quelque peu démocratisée ; mais le gouvernement de Belgrade refuse toujours de reconnaître la responsabilité du nationalisme serbe dans l'implosion de la Yougoslavie, ainsi que le fait que la plupart des crimes ont été commis en son nom. Aussi longtemps que les Serbes n'auront pas endossé la responsabilité de ce qui s'est produit à Srebrenica, la démocratisation de ce pays sera superficielle.


S. M. - Je reviens à un sujet que nous avons évoqué au début de notre entretien : pensez-vous que la Serbie puisse bientôt adhérer à l'Union européenne ?


D. T. - Tous les pays candidats doivent remplir les critères d'adhésion. Or, en février 2007, la Cour internationale de justice a considéré que la Serbie continuera de violer la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide tant qu'elle n'aura pas arrêté et transféré à La Haye les fugitifs qu'elle protège. Si l'UE choisissait d'ignorer ce verdict, elle saperait ses principes fondateurs : les règles de la loi, de la justice et des droits de l'homme. Ces valeurs ne sont pas négociables : la Serbie doit remplir les critères comme tous les autres pays membres de l'UE. Les responsables du génocide de Srebrenica doivent être traduits en justice. La Serbie doit livrer Karadzic et Mladic avant de pouvoir négocier son adhésion à l'UE.


S. M. - Mais, en janvier, vingt-cinq pays sur les vingt-sept membres de l'UE étaient sur le point de signer un accord de partenariat avec la Serbie en oubliant ces principes fondamentaux. Seule l'opposition des Pays-Bas et de la Belgique a fait capoter l'accord (11)...


D. T. - Il est vrai que l'implication de ces deux pays a été cruciale. Mais qui sait si, sans eux, d'autres pays n'auraient pas choisi de défendre cette position ? Reste que, en tout état de cause, l'UE doit être reconnaissante aux Pays-Bas et à la Belgique, qui ont apporté un peu de clarté morale dans le débat et ont sauvé l'Union d'une erreur conséquente.


S. M. - La date annoncée de la fermeture du TPIY est 2008 pour les procès en première instance, 2010 pour les procès en appel. Et cela, même si Karadzic et Mladic ne sont pas arrêtés et jugés entre-temps. Soutenez-vous cette décision ?


D. T. - Certainement pas. Je suis contre les dead lines artificielles. Le Conseil de sécurité devrait étudier le problème de plus près, ainsi que les conséquences de sa décision définitive. S'il y a de bonnes raisons de ne pas fermer le Tribunal, alors il doit continuer à exister pendant encore quelques années. Tout n'a pas encore été mis en oeuvre pour que justice soit faite dans l'enceinte de cette Cour. Ici encore, ce sont les opinions publiques, ainsi que le secrétaire général de l'ONU, qui peuvent poser les bonnes questions et demander que le Tribunal ne ferme pas artificiellement. Le Tribunal a-t-il tenu ses promesses ? A-t-il rempli sa mission de justice mais, aussi, de stabilité et de paix ? Il faut une vraie discussion et je pense que le secrétaire Ban Ki-moon doit se prononcer sur ce sujet. S'il se déclare favorable à une prolongation de l'activité du Tribunal, et s'il y a dans le même temps une forte pression internationale, alors le TPIY ne fermera pas ses portes avant d'avoir rendu justice.


S. M. - Est-ce le conseil que vous donnerez à Ban Ki-moon ?


D. T. - Oui.


S. M. - La vérité est-elle toujours bonne à dire ?


D. T. - On ne peut jamais empêcher la vérité d'être révélée. C'est parfois une simple question de temps. Il faut absolument que notre génération ne soit pas complice d'un déni. Il en va de la responsabilité de la classe politique entière. Les responsables d'un génocide doivent être jugés.


S. M. - Même si l'implication de certains gouvernements occidentaux dans la politique de Milosevic devait être révélée dans l'enceinte d'un tribunal ?


D. T. - Éventuellement. La justice doit être rendue. Quel qu'en soit le prix.



 
Notes de :
(1) Jugeant, le 26 février 2007, la plainte pour génocide déposée dès 1993 par la Bosnie contre la Serbie, la  CIJ a reconnu la Serbie coupable de deux violations de la Convention pour la prévention et la répression du génocide : en n'ayant pas « empêché » le génocide de Srebrenica (ce qui implique la connaissance préalable de son organisation - soit une complicité par omission) et en n'arrêtant pas les responsables des massacres, protégés sur son territoire (Radovan Karadzic et Ratko Mladic, responsables politique et militaire bosno-serbes, inculpés pour génocide, entre autres lieux, à Srebrenica). Depuis ce jugement, des extraits de verbatim non expurgés du Conseil suprême de défense de Belgrade, remis au TPIY sous la condition qu'ils ne seraient ni rendus publics ni partagés avec une autre cour de justice (d'évidence la CIJ) ont été révélés au grand public dans le livre de Florence Hartmann, Paix et Châtiment, Flammarion, 2007. L'ex-porte-parole de Carla Del Ponte y rompt la loi du silence : paraphrasés ou résumés dans ce livre, ces extraits énoncent la culpabilité pénale de Milosevic dans le génocide de Srebrenica. À aucun moment durant la longue procédure de la CIJ, ces documents pourtant cruciaux n'ont été réclamés par la cour au gouvernement serbe.
(2) Louis Jouannet est aujourd'hui avocat honoraire à la Cour de cassation. Il a rejoint en 1980 la sous-commission des droits de l'homme des Nations unies. Il participe aux recherches sur la détention arbitraire et l'indépendance des juges dans le monde, ainsi que sur la liberté d'opinion et d'expression, notamment avec Danilo Türk et Antoine Bernard (FIDH). Conseiller juridique de François Mitterrand depuis 1981, il contribue en 1989 à l'adoption par l'ONU du seul texte condamnant la Chine pour ses violations des droits de l'homme (après la tuerie de la place Tienanmen). Parallèlement à ses fonctions officielles, Louis Jouannet n'a jamais cessé de collaborer aux travaux de réflexion et aux actions d'ONG telle la FIDH, qui l'amèneront notamment en Amérique latine et en ex-Yougoslavie.
(3) Notamment avec le débat sur les « radios libres », clandestines dans les années 1970 dans un contexte de monopole d'État, puis de plus en plus « libérées » après l'élection de François Mitterrand en 1981.
(4) La Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide a été ratifiée par l'Assemblée générale de l'ONU le 9 décembre 1948. Elle stipule que le génocide est un « crime du droit des gens » « que le monde civilisé condamne » et que les parties contractantes « s'engagent à prévenir et à punir ». Les crimes de génocide sont commis « dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Cette « intention » préalable, cette préméditation est l'une des spécificités du génocide. Lorsqu'un génocide est avéré, « toute partie contractante peut saisir les organes compétents de l'Organisation des Nations unies afin que ceux-ci prennent, conformément à la Charte des Nations unies, les mesures qu'ils jugent appropriées pour la prévention et la répression des actes de génocide (...) ». En d'autres termes, avant de « réprimer » (soit de juger les responsables d'un génocide), les pays membres des Nations unies ont obligation de prévenir, ou du moins de juguler un génocide en cours, fût-ce par l'emploi de la force, d'après le chapitre VII de la Charte de l'ONU. Voilà sans doute pourquoi les hommes politiques hésitent parfois, devant l'évidence, à employer le terme « génocide ».
(5) L'article 46 de la Constitution irlandaise exige que toute révision constitutionnelle fasse l'objet d'un référendum. Aussi l'Irlande est-elle le seul pays parmi les vingt-sept membres de l'Union européenne contrainte de demander la ratification du traité de Lisbonne par référendum à son électorat. La date n'en a pas encore été fixée, mais il aura nécessairement lieu en 2008.
(6) Depuis le traité de Londres de 1912 qui amputait l'Albanie d'un territoire nommé Kosovo pour l'offrir à la Serbie, les Albanais de cette « province serbe » ont souffert de nettoyages ethniques récurrents. Après la mort de Tito en 1980, les Albanais du Kosovo ont vécu huit années de répression jusqu'aux années de différenciation. Les différenciés étaient interdits d'études et de soins médicaux, licenciés, emprisonnés, torturés. Après la prise de pouvoir de Milosevic en 1987, les amendements votés à Belgrade licencient les Albanais des institutions telles la justice ou la police, et interdisent aux instituteurs et professeurs d'enseigner dans leur langue - qui est celle de 90 % de la population kosovare. Milosevic instaure l'état d'urgence en février 1989 et supprime l'autonomie accordée par Tito à la « province » en 1974, lors d'un vote mascarade dans le Parlement de Pristina. L'un des défenseurs les plus actifs des droits de l'homme au Kosovo, l'avocat Bajram Kelmendi, a consigné dans divers rapports les « violations systématiques, massives et flagrantes des droits de l'homme au Kosovo », soit l'emprisonnement, la torture ou la disparition d'Albanais, notamment dans les commissariats et les prisons. Il remettra ces rapports au TPIY avant d'être assassiné, avec ses deux fils, par la police spéciale de Milosevic, le 25 mars 1999, premier soir des frappes de l'Otan.
(7) Diego Arria, l'ex-ambassadeur vénézuélien aux Nations unies, qui siégeait au Conseil de sécurité en 1992 et 1993, l'a clairement indiqué lors de son témoignage au TPIY dans le cadre du procès Milosevic : bien que toutes les premières résolutions onusiennes votées lors de l'agression en Bosnie-Herzégovine prônaient la neutralité, elles soutenaient en réalité l'agresseur. Ainsi, par exemple, l'embargo sur les armes de septembre 1991 ne gênait en rien le gouvernement de Belgrade, qui disposait de l'armement lourd de la JNA (l'armée prétendument fédérale, purgée depuis 1989 de ses officiers non serbes), ainsi que des usines de fabrication d'armements de l'ex-Fédération (en Serbie et au nord de la Bosnie, bientôt sous contrôle après le nettoyage ethnique), tandis que la Croatie possédait peu d'armes, et la Bosnie quasiment pas. De même, la résolution votée à l'ONU en mai 1992 prévoit la création d'une force, la Forpronu, en Croatie et en Bosnie-Herzégovine. Mais, déployés sur les lignes de front et non le long des frontières a priori intangibles des républiques agressées, les Casques bleus ne feront que confirmer les conquêtes territoriales des autorités serbes (secondées par leurs homologues bosno-serbes), tout en étant des otages potentiels.
(8) En octobre 2004, une Commission internationale d'enquête sur le Darfour, établie par le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, concluait qu'il y avait des raisons de croire que des crimes contre l'humanité et des crimes de guerre avaient été commis au Darfour. Le 1er avril 2005, le Conseil de sécurité déférait la situation au Darfour à la Cour pénale internationale. Le 7 juin 2005, le procureur de la CPI, Luis Moreno-Ocampo, ouvrait une enquête sur la situation au Darfour. Des mandats d'arrêt ont été délivrés, notamment contre le ministre d'État soudanais aux Affaires humanitaires, Ahmed Muhammad Harun. Mais, après avoir décidé de l'envoi d'une force de l'ONU au Darfour le 14 février 2006, le Conseil de sécurité des Nations unies y a mis un terme le 17 décembre 2007.
(9) Né en 1941, Richard Holbrooke est un diplomate et homme d'affaires américain. Il fut notamment ambassadeur des États-Unis auprès des Nations unies de 1999 à 2001 après avoir été sous-secrétaire d'État pour les affaires européennes et canadiennes de 1994 à 1996. C'est en 1995 qu'il est chargé par le président Clinton de mener les négociations de paix en Bosnie avec Milosevic en compagnie du médiateur européen Carl Bildt. Richard Holbrooke est reconnu pour être l'« artisan des Accords de paix de Dayton », préparés en mai, signés, à Dayton, en novembre 1995 et ratifiés à Paris en décembre 1995. Face à une chaîne de télévision de Sarajevo, il se souviendra en 2005, lors de la dixième commémoration de ces accords, quel fut le véritable prix de la paix : « J'avais reçu l'ordre de sacrifier Srebrenica, Goradze et Zepa » (les trois enclaves de l'est de la Bosnie). Dans une interview accordée à l'auteur de ces lignes pour Paris Match en octobre 1996, il confirmera que le donneur d'ordre était Tony Lake, numéro trois de la Maison-Blanche, et que le sacrifice imposé concernait à la fois le territoire et la population des enclaves.
(10) Dès 1991, Jacques Chirac a fait connaître, dans diverses  interviews, ses réactions aux agressions menées par le gouvernement de Milosevic en Croatie puis en Bosnie. Contrairement à François Mitterrand qui citait des « haines tribales » et affirmait : « Nous ne ferons jamais la guerre aux Serbes », ou encore « Nous n'ajouterons pas de la guerre à la guerre », Jacques Chirac affirmait sa volonté de mettre fin à la complicité française envers le régime de Milosevic - dont il dénonce clairement les crimes commis à Srebrenica dans un discours prononcé sur le site du Vel' d'Hiv', le 16 juillet 1995. Peu après son élection à la présidence de la République, le 17 mai 1995, Chirac donne son accord pour que la FRR (Force de réaction rapide) se déploie en Bosnie, prête à attaquer les positions serbes, se démarquant ainsi de la politique de son prédécesseur à l'Élysée. Mais afin de s'extraire du « bourbier bosniaque », les hommes politiques français accepteront néanmoins le prix de la paix, négocié par les médiateurs américain et européen avec Milosevic. Interrogé par l'auteur de ces lignes sur le génocide de Srebrenica, Alain Juppé, qui fut ministre des Affaires étrangères du 30 mars 1993 au 18 mai 1995 avant d'être nommé premier ministre par Jacques Chirac, l'a reconnu : « Nous savions que les Serbes ne feraient pas de prisonniers. »
(11) Ces dernières années, seuls la carotte et le bâton ont fait fléchir Vojislav Kostunica, l'incitant à contraindre un certain nombre de fugitifs, inculpés par le TPIY, à la reddition. La carotte : des aides providentielles versées au gouvernement serbe ; le bâton : la menace de fermer la porte de l'Union européenne à la Serbie. L'ASA (accord de stabilisation et d'association) est la première étape à franchir pour tout postulant à l'UE, la condition première étant qu'il adhère aux critères supposés être les valeurs fondamentales de l'Europe. Ne craignant pas de s'immiscer dans l'élection présidentielle d'un pays souverain, les membres de l'UE désiraient donner un coup de pouce entre les deux tours de l'élection présidentielle serbe au démocrate Tadic face au nationaliste Nikolic, en signant l'ASA avec le gouvernement de Kostunica. Mais un accord d'une telle importance au sein de l'UE nécessite une unanimité que la Belgique et les Pays-Bas ont refusée aux vingt-cinq autres, arguant que la Serbie ne pourrait prétendre adhérer à l'UE qu'après avoir transféré à La Haye les fugitifs Karadzic et Mladic, inculpés pour génocide. Un compromis a alors été accepté, un ersatz d'ASA dont on ne peut évaluer la portée exacte, après que Tadic eut gagné l'élection contre Nikolic, avec seulement 100 000 voix d'écart. Le même scénario s'est répété au printemps 2008, quand le premier ministre Vojislav Kostunica a décidé de provoquer des élections législatives anticipées, prévues pour le mois de mai. Une nouvelle fois, les Belges et les Néerlandais ont été pressés d'accepter que l'UE accorde l'ouverture de l'ASA à la Serbie, dans l'espoir de soutenir, par ce geste, les partis pro-européens en lice à Belgrade. Pour l'heure, les deux pays campent sur leur position.