POLITIQUE INTERNATIONALE N° 116 - ÉtÉ 2007

GAZPROM, UN GEANT AU SERVICE DU KREMLIN

Article de Alain GUILLEMOLES
Journaliste à La Croix, spécialiste de l'ex-URSS.


Nul ne l'a oublié : le 1er janvier 2006, après un bras de fer de plusieurs mois, la Russie a mis ses menaces à exécution et coupé le gaz à l'Ukraine. S'ensuivit une chute de pression dans l'ensemble du système européen de gazoducs. Des baisses d'arrivée du gaz furent ressenties jusqu'en Italie et en France. D'un coup, les Européens ont pris conscience de leur dépendance vis-à-vis du géant Gazprom - une entreprise majoritairement contrôlée par l'État russe qui fournit 26 % du gaz consommé au sein de l'UE... mais jusqu'à 38 % du gaz allemand et plus de 70 % de la consommation de l'Autriche, de la Hongrie et de la République tchèque (1). Le choc a été d'autant plus rude qu'il est survenu au moment où plusieurs analystes mettaient en doute la capacité de Gazprom à honorer tous ses contrats à l'horizon des vingt ans à venir, faute d'investissements suffisants dans la production. La question de la fiabilité de Gazprom est, en effet, devenue récurrente. Les dirigeants de l'entreprise ont beau assurer que « Gazprom est un partenaire fiable et prévisible », rien n'y fait. Avec ses réactions brusques, son appétit sans limite et sa force impressionnante, le géant russe fait peur.
Par surcroît, la crise russo-ukrainienne a coïncidé avec une réorganisation du secteur de l'énergie au sein de l'UE : quelques champions nationaux ont entrepris de racheter toutes les entreprises qui pouvaient l'être, puis ont lancé des OPA d'un montant record en prévision de la libéralisation à venir. Une inquiétude d'un autre type a alors émergé : les entreprises européennes de taille moyenne allaient-elles être « gobées » d'une seule bouchée par le géant russe, doté d'une puissance financière sans égale ?
Il est donc devenu brusquement nécessaire de comprendre la stratégie, le fonctionnement interne et les logiques à l'oeuvre au sein de Gazprom. Le premier groupe de production gazière au monde, avec ses 550 milliards de mètres cubes extraits par an, est aussi la quatrième capitalisation boursière de la planète (2) et la plus grosse entreprise de Russie : elle pèse, à elle seule, près de 8 % du PIB du pays, emploie 400 000 salariés, gère 153 000 kilomètres de gazoducs principaux et est assise sur près de 30 % des réserves mondiales connues de gaz naturel. Pour le Kremlin, désireux de refaire de la Russie une grande puissance, c'est un atout sans équivalent. Si l'on souhaite décrypter la politique russe, il est indispensable de savoir où va Gazprom.
Un instrument inestimable
Près de dix-huit mois après l'affaire ukrainienne, force est de reconnaître que d'importantes zones d'ombre planent toujours sur le mode de prise de décision et les objectifs de l'entreprise. Une chose, cependant, ne fait aucun doute : la compagnie gazière apparaît comme l'instrument privilégié de l'État russe. Depuis son arrivée aux affaires, en 1999, Vladimir Poutine a largement utilisé Gazprom pour reprendre en main l'économie nationale et rendre à la Russie une influence qu'elle avait perdue hors de ses frontières. On peut même aller jusqu'à dire que la compagnie est la pierre angulaire de la relance du pays, en plein chaos après la tourmente des années Eltsine.
Les hommes du président
Cette stratégie se matérialise d'abord quatorze mois après le début du premier mandat de Vladimir Poutine, lorsque le locataire du Kremlin impose l'un de ses proches à la direction de la compagnie gazière. Le 31 mai 2001, le directeur général Rem Viakhirev, qui régnait sur Gazprom depuis plus de dix ans, est écarté. Cet ingénieur sexagénaire qui a toujours travaillé dans le secteur de l'énergie doit céder la place à un inconnu : Alexeï Miller. Âgé de seulement 39 ans au moment de sa désignation, Miller est diplômé de l'Institut de finance et d'économie de Saint-Pétersbourg et a fait toute sa carrière dans le sillage de Vladimir Poutine, auprès de qui il a travaillé au Comité des affaires extérieures de la mairie de la deuxième ville de Russie. Élu président, son protecteur l'avait nommé vice-ministre de l'Énergie avant de lui confier Gazprom.
Le choix d'attribuer le poste de directeur général à Miller est un geste fort ; mais le remaniement ne s'arrête pas là. Le 28 juin 2002, Dimitri Medvedev, chef de l'administration présidentielle, est bombardé à la tête du conseil d'administration de l'entreprise (3). Lui aussi est un fidèle parmi les fidèles du numéro un russe. Ce juriste natif de Saint-Pétersbourg est, comme Miller, passé par la mairie de l'ex-capitale impériale, où il a collaboré avec Vladimir Poutine. En novembre 2005, il est devenu vice-premier ministre chargé des « grandes priorités nationales » (agriculture, logement, enseignement et santé) - un poste qu'il occupe tout en continuant de diriger le conseil d'administration de Gazprom.
Les hommes du président - pour la plupart des Pétersbourgeois quadragénaires, dont certains sont passés par les services de sécurité - prennent petit à petit le contrôle de tous les leviers de commande de l'immense compagnie. Ils rétablissent de l'ordre dans les comptes, mettent fin aux abus les plus scandaleux et imposent une nouvelle philosophie.
Une énergique reprise en main
Auparavant, l'entreprise pouvait se conduire un peu comme elle le voulait dès lors qu'elle s'acquittait de sa seule mission : assurer une certaine paix sociale en fournissant aux Russes du gaz à bas prix. Dans les années 1990, Gazprom ne payait pas d'impôts, grâce à l'indulgence du premier ministre de l'ère Eltsine, Viktor Tchernomyrdine, lui aussi issu du secteur gazier et fondateur de l'entreprise. Acharnée à maintenir les avantages sociaux de ses employés - y compris tout un réseau de maisons de repos et de cliniques -, la direction délaissait l'exploration et le renouvellement des équipements, si bien que la production ne cessait de baisser : en 2001, elle avait chuté à 512 milliards de mètres cubes, soit le plus bas niveau jamais atteint. Rem Viakhirev regardait d'un oeil bonhomme ses subordonnés et ses proches siphonner une partie des richesses de Gazprom à leur profit. Des actifs de Gazprom valant plusieurs milliards de roubles avaient par exemple été transférés à une société sise à Budapest pour une bouchée de pain. Parmi les actionnaires de cette société figurait la propre fille de Rem Viakhirev... Dans le contexte de pillage généralisé que fut le second mandat de Boris Eltsine, le pouvoir politique ne s'en mêla jamais.
Mais avec l'arrivée des nouveaux dirigeants, tout change. Gazprom est réquisitionné au service du projet de Vladimir Poutine : renforcer l'autorité de l'État ; reconstruire l'économie autour de quelques grandes entreprises nationales ; et restaurer le président en tant que figure centrale et incontestable du pouvoir. Pour agir à sa guise, le Kremlin doit reprendre le contrôle sur le moindre compartiment de l'entreprise. Il s'y attache. Des dirigeants de Gazprom avaient créé des structures parallèles privées qui revendaient une partie du gaz à leur profit : certaines de ces structures sont fermées ; les autres passent sous le contrôle direct de Gazprom. La production et l'exploration sont relancées. Les impôts sont désormais réglés. Gazprom doit être assaini pour mieux servir l'État. Car ce dernier compte sur lui, et pas seulement pour faire rentrer des devises...
Une illustration en est donnée dès le courant de l'année 2000. Le Kremlin se charge alors de faire rentrer dans le rang la chaîne de télévision NTV, considérée comme trop indépendante, en particulier dans sa couverture de la guerre en Tchétchénie. La justice, aux ordres, impose un changement de propriétaire. Et qui est sollicité pour racheter la chaîne ? Gazprom, seul allié sûr à disposer de la puissance financière nécessaire. Plus tard, l'entreprise rachètera également le quotidien Izvestia et la radio Écho de Moscou, confirmant ainsi son rôle de banquier des opérations politiques voulues par le Kremlin.
En juin 2005, l'État russe franchit une nouvelle étape dans sa reprise en main de Gazprom. Depuis les années 1990, sous l'effet de différentes privatisations, le capital avait été dispersé entre de multiples actionnaires à l'identité inconnue. L'État ne possédait plus que 39,3 % de l'entreprise. Il revient à 50 % du capital plus une action, en rachetant quelques actions sur le marché mais, surtout, grâce à un simple vote du conseil d'administration, qui autorise la vente à l'État de 10,7 % des actions qui étaient sous son contrôle, pour la somme de 5,9 milliards d'euros (4). Dès lors, tout est parfaitement clair : Gazprom, c'est l'État, son joyau, sa pompe à finances et, s'il le faut, son glaive destiné à punir ses ennemis.
Récupérer le sous-sol russe
L'étape suivante du plan Poutine consiste à récupérer des ressources énergétiques que la politique imprudente conduite du temps de Boris Eltsine avait éparpillées - au point que des compagnies étrangères s'étaient portées acquéreur d'une partie de ces ressources. Dans le secteur pétrolier, on assiste à la chute de Youkos, au moment où son patron, Mikhaïl Khodorkovski, s'apprêtait, contre l'avis du Kremlin, à nouer des liens étroits avec une « major » étrangère (5). Dans le domaine gazier, c'est en Extrême-Orient que le Kremlin choisit de frapper.
En 1994, la compagnie anglo-néerlandaise Shell, alliée à deux sociétés japonaises, Mitsui et Mitsubishi, avait obtenu dans la presqu'île de Sakhaline une concession prometteuse - dite Sakhaline 2 - pour y développer l'extraction et le conditionnement du gaz sous forme de GNL (gaz naturel liquéfié). La production devait démarrer sur place en 2008, après un investissement de 22 milliards de dollars (le plus gros investissement privé jamais réalisé au monde, tous secteurs confondus). Mais, le 5 septembre 2005, l'Agence fédérale russe de surveillance écologique annonce une série de contrôles visant ce projet. Shell se retrouve à la merci d'une annulation de sa licence d'exploitation.
Quelques semaines plus tard, de discrètes négociations s'engagent entre les opérateurs étrangers et Gazprom, sous la supervision directe du ministre russe de l'Énergie, Viktor Khristenko. En décembre 2006, Shell annonce avoir « accepté de vendre » à Gazprom la moitié plus une des actions de la société exploitant le gisement de Sakhaline 2 pour la somme de 7,45 milliards de dollars, consacrant ainsi la reprise en main de ce gisement par une compagnie russe pour un prix plus que raisonnable. Une opération de racket organisé ? C'est ce que suggère le journal britannique The Economist. Il publie en couverture une caricature de Vladimir Poutine en Al Capone, une pompe à essence en guise de mitraillette, proférant cet avertissement : « Ne te frotte pas à la Russie. »
On s'en doute, le son de cloche n'est pas le même au Kremlin. Pour les autorités, il s'agit simplement de récupérer ce qui appartient à la Russie. Quitte à écorner au passage quelques principes comme celui de la sécurité des investissements étrangers. Vladimir Poutine lui-même a indirectement justifié cette opération de reconquête. Le 9 septembre 2006, rencontrant un groupe d'analystes étrangers (comme il le fait tous les ans à la même époque depuis 2004), il contredit l'un de ses interlocuteurs qui affirme que la Russie tente de devenir une « superpuissance énergétique ».
« Je n'ai jamais qualifié la Russie de superpuissance énergétique, précise alors le maître du Kremlin ; mais la réalité, c'est que nous avons des possibilités bien plus grandes que n'importe quel pays au monde dans ce domaine. C'est un fait objectif. Tout le monde doit comprendre que ces richesses énergétiques sont, avant tout, nos ressources nationales. Elles appartiennent au peuple russe et à personne d'autre. » Tout est dit.
Si, dans cette intervention, le chef de l'État ne se réfère pas explicitement à Sakhaline 2, il définit cependant, en quelques mots, sa vision du nouveau « patriotisme énergétique » qui doit animer la Russie. Le message envoyé aux investisseurs étrangers, lors de l'épisode de Sakhaline, était de toute façon parfaitement clair. Il vaut aussi pour d'autres gisements comme celui de Chtokman, en mer de Barents : un autre grand champ gazier dont la compagnie française Total espérait devenir opérateur principal jusqu'à ce que Gazprom annonce, le 9 octobre 2006, qu'elle l'exploiterait directement...
Un géant qui ne cesse de s'agrandir
Acheter des entreprises en Russie...
Depuis l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, la priorité a donc été la récupération par l'État du pouvoir économique. Mais ce n'est pas tout : Gazprom s'est également lancé dans une politique de rachat d'entreprises russes. Une fois ses fondations consolidées, renforcé par la hausse du prix de l'énergie sur le marché mondial, Gazprom s'est fait conquérant. En 2005, il achète, pour 13 milliards de dollars, Sibneft, cinquième producteur de pétrole de Russie, jusque-là propriété du milliardaire Roman Abramovitch. Dans la foulée, le mastodonte acquiert aussi 10 % de EES, la compagnie nationale de production d'électricité (qui emploie près de 600 000 salariés), ainsi qu'Atomstroïexport, la société russe qui vend des centrales nucléaires à l'étranger (6).
Ajoutons que Gazprom prépare la création d'une entreprise commune avec SUEK, le plus gros producteur de charbon de Russie, afin de produire ensemble de l'électricité. Gazprom, déjà immense, est donc engagé dans une phase de croissance à l'issue de laquelle il devrait devenir le leader mondial dans tous les compartiments de la production et de la vente d'énergie. Une note d'analyse du cabinet Morgan Stanley, rédigée en avril 2006, résume ainsi le projet : « L'objectif stratégique de Gazprom est de devenir la plus grande compagnie énergétique mondiale verticalement intégrée. Pour ce faire, sa direction est à la recherche de toutes les opportunités de croissance dans le pétrole, le GNL, la pétrochimie et l'énergie électrique. »
... et s'implanter à l'étranger
Gazprom tente également de grossir hors des frontières russes, là où il peut réaliser ses plus gros profits puisque le gaz s'y vend beaucoup plus cher. Profitant de la libéralisation du marché de l'énergie au sein de l'Union européenne - effective au 1er juillet 2007 -, la compagnie entend vendre directement son gaz aux consommateurs des pays développés. Dans ce but, elle a installé des filiales en Grande-Bretagne, en France et en Italie, s'apprête à construire un dépôt géant en Belgique et vise, à court terme, environ 10 % du marché gazier d'Europe de l'Ouest.
Par surcroît, Gazprom n'exclut pas d'acheter du gaz norvégien ou algérien, devenant ainsi courtier en gaz et non plus seulement vendeur de sa propre production. Surtout, lors de chaque renouvellement de contrat de fourniture de gaz à long terme, la compagnie oblige les distributeurs européens à accepter, en sus, de transporter du gaz russe pour le compte de Gazprom. Gaz de France, par exemple, a signé en décembre 2006 une prolongation de son contrat d'approvisionnement avec le producteur russe, lequel s'est engagé à fournir jusqu'en 2030 quelque 12 milliards de mètres cubes de gaz par an qui seront revendus aux consommateurs par GDF. Mais l'entreprise française doit également acheminer chaque année 1,5 milliard de mètres cubes... qui, eux, seront revendus par Gazprom ! Autrement dit, le géant russe force la porte du marché français, contraignant son client et partenaire traditionnel à accepter de l'aider à devenir son concurrent !
Gazprom a imposé la même clause à l'entreprise italienne ENI au moment de la prolongation d'un contrat de fourniture de gaz jusqu'en 2035 en échange d'un accès au marché italien. En Allemagne, Gazprom est allé encore plus loin en nouant avec plusieurs sociétés locales des relations étroites qui impliquent des prises de participation croisées ; en contrepartie, les Allemands se sont vu offrir un accès privilégié au bien le plus précieux de la Russie : les champs de production. Alors que les compagnies occidentales sont évincées les unes après les autres des champs gaziers, Wintershall, une division de BASF, a au contraire été invitée à participer à l'extraction de gaz dans l'un des gisements les plus importants de Russie, à Novyï Urengoï (7).
Ce rapprochement s'est fait en partie sous l'impulsion de Gerhard Schröder, à l'époque chancelier fédéral, devenu au fil des ans très proche de Vladimir Poutine. L'entreprise allemande E.ON possède à présent 6,5 % des parts de Gazprom tandis que le géant russe se prépare à produire directement de l'électricité en Allemagne, à partir de 2010, dans une centrale créée conjointement avec E.ON et Arcelor. Par surcroît, Gazprom prévoit de délivrer bientôt du gaz directement en Allemagne grâce à la construction d'un gazoduc passant par la Baltique - un tracé qui présente l'avantage d'éviter les pays riverains jugés hostiles, à savoir la Pologne et l'Ukraine. Ce gazoduc de la Baltique, nommé Nord Europe, sera la propriété de Gazprom (à 51 %), mais également de deux entreprises allemandes, E.ON et BASF (à 24,5 % chacune). Quant au président du comité d'actionnaires de la réalisation du gazoduc, il s'agit de... Gerhard Schröder en personne, entré au service de Gazprom quelques semaines à peine après avoir quitté son bureau de chancelier.
La politique énergétique de l'UE : quel numéro de téléphone ?
Gazprom a donc noué des relations privilégiées avec l'Allemagne, désormais certaine de disposer d'un accès durable au gaz russe. Cet accord a ouvert une brèche dans une éventuelle politique énergétique européenne commune. Le producteur russe vient de réussir la même opération de séduction en direction de la Hongrie : en mars dernier, le gouvernement social-démocrate de Budapest a accepté le prolongement vers le territoire de son pays du gazoduc qui relie déjà la Russie à la Turquie. Ce projet entre pourtant en compétition avec un autre plan soutenu par l'Union européenne, dit Nabucco, qui vise à acheminer le gaz de la Caspienne vers l'Europe centrale en contournant la Russie par la Turquie. En signant unilatéralement avec Gazprom, la Hongrie s'est assuré le privilège d'être l'une des portes d'entrée du gaz russe en Europe. Mais elle a rendu plus fragile toute tentative européenne visant à créer un front commun face aux pays fournisseurs...
De son côté, la Russie fait tout pour renforcer sa position face à l'UE, où se trouvent ses principaux clients. Le Kremlin s'efforce de limiter les discussions sur les questions énergétiques avec Bruxelles : sur ce sujet, les contacts directs avec les différentes capitales lui semblent préférables. Il refuse également de signer la Charte énergétique, ce texte européen qui l'obligerait à laisser des entreprises étrangères accéder à son réseau de gazoducs. Enfin, l'administration Poutine encourage la mise en place d'un cartel de pays producteurs.
Le 9 avril 2007, à Doha, les ministres du Pétrole et du Gaz de la Russie, de l'Iran, du Qatar, du Venezuela et de l'Algérie - soit les principaux producteurs mondiaux de gaz - se sont rencontrés pour examiner la possibilité de renforcer leur coopération. D'ici quelques années, le développement du GNL, transporté à basse température sous forme liquide, rendra le marché mondial plus fluide. La mise en place d'une organisation de pays producteurs donnerait alors à ceux-ci les moyens d'imposer leurs conditions aux acheteurs. Dans le même temps, Gazprom vient de se rapprocher de la Sonatrach, la société nationale algérienne de production pétrolière et gazière, qui est un important fournisseur de gaz aux Européens (le deuxième fournisseur pour la France après la Norvège). Bref, la Russie exploite au mieux les faiblesses de l'UE afin d'atteindre ses objectifs : vendre au meilleur prix ses matières premières, se créer les outils d'une nouvelle puissance et obtenir l'accès aux technologies occidentales. Une fois ces buts atteints, le pays aura, de l'avis de l'équipe dirigeante, retrouvé son poids au niveau international et refermé la parenthèse ouverte avec la fin du communisme.
Un moyen d'intimidation vis-à-vis des « petites soeurs »
Prendre le contrôle des gazoducs de l'étranger proche...
Une analyse de la stratégie de Gazprom serait très incomplète si elle passait sous silence le volet de son activité qui est sans doute le plus opaque, le plus complexe et le plus controversé : celui des relations avec les pays issus de l'URSS. Dans ce domaine, il existe une certaine forme de continuité entre la période Eltsine et l'ère Poutine. Dès les années 1990, l'entreprise russe a mal accepté de devoir traiter, dans les ex-républiques soviétiques, avec des compagnies de distribution nationales devenues soudain étrangères et propriétaires d'équipements qui relevaient auparavant du ministère soviétique du Gaz, sur la base duquel fut constitué Gazprom. Le système des principaux gazoducs avait, en effet, été conçu à l'échelle de l'URSS. Presque du jour au lendemain, Gazprom s'est trouvé obligé, pour alimenter certaines régions russes, de faire transiter son gaz par des pays étrangers ! C'est le cas, par exemple, pour la région de Kouban : le gaz qui y est acheminé passe par l'est de l'Ukraine.
De plus, lors du partage de l'URSS, certaines républiques ont hérité d'infrastructures essentielles pour le commerce international du gaz. L'Ukraine, toujours elle, voit passer sur son sol 80 % du gaz russe exporté vers l'Europe, à travers quatre gros tubes qui arrivent jusqu'à la frontière slovaque. Mieux, ou pis, selon le point de vue que l'on adopte : l'Ukraine possède, à l'ouest, des réservoirs indispensables pour la régulation du trafic vers l'Europe (il s'agit, en fait, d'anciens gisements désormais utilisés comme lieux de stockage). Naftogaz Ukraine - la société publique ukrainienne qui possède le monopole du transport de pétrole et de gaz - les remplit avec du gaz russe durant l'été, période de basse consommation. Puis, durant l'hiver, ces réservoirs permettent de faire face à de brusques hausses européennes de consommation, en particulier lors des vagues de froid. Ils sont également utilisés en cas d'avarie de l'un des gazoducs. Tandis que les réparations sont effectuées, le gaz continue, grâce à ces réservoirs, d'être acheminé vers l'Europe. Or des avaries se produisent constamment. Alors que les grands gisements se trouvent à plus de 4 000 kilomètres à l'est du point d'entrée du gaz dans l'Union européenne, les réservoirs de l'ouest de l'Ukraine contiennent, à eux seuls, l'équivalent de douze jours pleins de consommation totale de l'UE. C'est dire qu'ils ont une valeur primordiale aux yeux de Gazprom.
Ajoutons que le Bélarus possède sur son sol un gazoduc de moindre importance qui convoie du gaz vers la Pologne. Il n'est pas exagéré de dire que la Russie n'a jamais véritablement accepté d'être privée de ces équipements. Gazprom s'est régulièrement efforcé d'en obtenir la propriété. Dès les années Eltsine, la Russie a multiplié les offres de gestion commune de ces infrastructures. Depuis l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, les invitations se sont faites beaucoup plus pressantes.
Le Bélarus a cédé au terme d'une dramatisation semblable à celle qui avait eu lieu un an plus tôt en Ukraine. Le 1er janvier 2007, après avoir longtemps lutté et menacé Moscou d'une possible « rupture de tous les liens », le président Alexandre Loukachenko a accepté de céder à Gazprom 50 % des parts de Beltransgaz, la compagnie gazière nationale, pour 2,5 milliards de dollars payables en quatre ans. En échange, il a obtenu de continuer à bénéficier de tarifs privilégiés pour le gaz russe livré à la Biélorussie.
Depuis le début des années 1990, Gazprom harcèle l'Ukraine pour qu'elle lui cède ses infrastructures de transport gazier ainsi que ses réservoirs. Sans succès. Depuis la crise de la fin 2005, la compagnie russe est revenue à la charge, dans l'espoir de pouvoir s'entendre avec le nouveau gouvernement de Viktor Ianoukovitch, supposé plus favorable à Moscou que les représentants de la « coalition orange » qui l'avaient précédé au pouvoir. Le président de Naftogaz Ukraine a accepté, au printemps 2007, de discuter avec Gazprom de la création d'une société commune qui serait chargée de gérer le système ukrainien de gazoducs. Mais il a suffi d'une fuite dans la presse pour enclencher immédiatement une réaction violemment hostile du Parlement ukrainien. Sous l'impulsion du bloc d'opposition de Ioulia Timochenko, les députés ont voté une loi interdisant toute cession d'une part des gazoducs.
... ou augmenter les tarifs du gaz
À ce jour, les ambitions de Gazprom se sont donc toujours heurtées à la résistance d'une partie des Ukrainiens. Kiev ayant, par surcroît, osé braver la tutelle de Moscou lors de sa « révolution orange », il n'y a rien d'étonnant à ce qu'elle se soit vu demander de payer son gaz au prix fort. Depuis l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, les ex-républiques de l'URSS qui ont manifesté leur indépendance ont toutes été mises dans l'obligation de payer le gaz au niveau du cours mondial - ce qui a représenté une lourde charge pour ces pays totalement dépendants des approvisionnements russes, fortement consommateurs faute d'avoir mis en place des politiques d'économie d'énergie et toujours bloqués dans une transition difficile. Une charge d'autant plus lourde que les années Poutine ont coïncidé avec une augmentation vertigineuse des prix des matières fossiles.
Avant 2005, toutes les ex-républiques soviétiques payaient leur gaz au prix de 60 dollars les 1 000 mètres cubes, soit un tarif à peine supérieur à celui pratiqué sur le marché intérieur en Russie (47 dollars). Désormais, Gazprom affiche l'intention de faire passer les 1 000 mètres cubes à 230 dollars, c'est-à-dire au même prix que celui exigé des consommateurs européens. Les pays qui ont voulu se rapprocher de l'UE ou de l'Otan ont été le plus taxés. La Géorgie, elle aussi soumise à une menace de coupure des approvisionnements en décembre 2006, a accepté de payer 235 dollars les 1 000 mètres cubes (8) ; l'Ukraine a admis un relèvement des prix à 130 dollars ; la Moldavie s'acquitte dorénavant de 160 dollars et l'Arménie de 110. Les prix varient selon l'attitude plus ou moins conciliante des pays acheteurs. Quant à l'Azerbaïdjan, également soumis à une demande d'augmentation du tarif, il a choisi de se passer totalement de gaz russe et ne compte désormais que sur ses seules ressources.
Ces augmentations obtenues sous la menace ont participé au regain de tension que l'on a observé, au cours des deux dernières années, entre Moscou et Washington. En juillet 2006, quelques semaines avant le G8 de Saint-Pétersbourg, comme s'il souhaitait adresser un avertissement clair à la Russie, le vice-président américain, Dick Cheney, a prononcé à Vilnius, où se tenait un sommet Otan-Union européenne, cette phrase restée célèbre pour avoir provoqué une colère noire au Kremlin : « Il n'y a pas de cause légitime qui puisse justifier l'utilisation du gaz et du pétrole comme instruments de manipulation et de chantage. »
Six mois plus tard, le Conseil de l'Europe adoptait, en écho, un rapport sur la sécurité énergétique qui contenait également une ferme condamnation de l'attitude russe vis-à-vis des ex-républiques de l'URSS. « La sécurité des approvisionnements - ce qui inclut la stabilité et la transparence des prix - est une condition indispensable pour le développement des économies régionales. Le risque de voir l'énergie employée en tant qu'instrument de pression politique doit être définitivement éliminé », indique le rapport.
On le voit : depuis la révolution des roses en Géorgie, en 2003, tout le vaste croissant qui s'étend du nord de l'Estonie à l'est de l'Azerbaïdjan - et qui constitue la zone de contact entre la Russie et les pays membres de l'Otan ou aspirant à y entrer - est devenu une zone de tension où se manifeste une nouvelle concurrence entre l'Est et l'Ouest. Dans cette lutte d'influence, les approvisionnements énergétiques jouent un rôle non négligeable. Et c'est Gazprom qui ouvre ou ferme le robinet du gaz...
En guise de conclusion...
Si rien ne vient contrarier le développement de Gazprom, l'entreprise devrait exprimer, d'ici à dix ans, toute la puissance retrouvée de la Russie en déménageant dans son nouveau siège, actuellement en construction à Saint-Pétersbourg. Le projet, qui comprend une tour contestée de trois cents mètres de haut en forme de flamme, est censé s'étendre sur plus de 70 hectares. Dans le même temps, l'entreprise se sera rendue moins dépendante du marché européen puisqu'elle devrait avoir développé la vente de GNL aux États-Unis et augmenté ses exportations en direction du marché chinois. Gazprom est sans nul doute promis à devenir un géant mondial de l'énergie dans un monde où l'énergie sera rare, ce qui signifie que les pourvoyeurs dicteront leurs conditions aux acheteurs.
Mais pour que ce scénario se réalise, la compagnie russe devra absolument conserver un accès prioritaire aux ressources de l'Asie centrale (9). Les projections sur la croissance future de la consommation et des exportations de gaz démontrent, en effet, que Gazprom ne pourra honorer ses contrats sans acheter encore plus de gaz au Kazakhstan et au Turkménistan. L'Europe et les États-Unis tentent également d'avoir accès à ces ressources en contournant la Russie à travers la mer Caspienne et l'Azerbaïdjan. Il se joue donc, dans les steppes d'Asie centrale, loin du regard des médias, une partie essentielle pour l'indépendance énergétique de l'Europe.
La Russie a remporté une manche importante le 13 mai dernier. Lors d'une tournée au Kazakhstan et au Turkménistan, Vladimir Poutine a signé avec ses homologues kazakh et turkmène un accord sur la construction d'un gazoduc d'une capacité de 20 milliards de mètres cubes par an qui reliera les gisements d'Asie centrale au système de gazoducs russe. Il doit entrer en fonction en 2012. Il s'agit d'une victoire significative pour Gazprom et c'est la preuve que la stratégie du bulldozer engagée depuis sept ans pour mener à bien cette reconquête à marche forcée s'avère payante.
Et ensuite ? En mars 2008, un nouveau président devrait prendre la direction de la Russie. La Constitution, en effet, n'autorise pas Vladimir Poutine à se représenter. Si le successeur tient le même cap, on voit mal ce qui pourrait empêcher Gazprom de réaliser ses ambitieux projets. Or le prochain locataire du Kremlin pourrait même être très proche des intérêts de la compagnie gazière. En effet, Dimitri Medvedev, le président du conseil de surveillance de Gazprom, est l'un des « dauphins » pressentis. Quant à Vladimir Poutine, une plaisanterie, en Russie, assure qu'il passera directement du Kremlin à la tête de Gazprom. Ce n'est qu'une blague, bien sûr. Mais qui sait si elle n'est pas prémonitoire ?


 
Notes de :
(1) La part des approvisionnements en gaz obtenus auprès de Gazprom en 2005 était par exemple de 100 % pour la Slovaquie et la Finlande ; 86 % pour la Grèce ; 80 % pour la République tchèque ; 73 % pour l'Autriche ; 65 % pour la Turquie ; 50 % pour la Pologne ; 26 % pour l'Italie ; et 23 % pour la France.
(2) Après une hausse de 11 % de l'action de Gazprom, le 25 avril 2006, la valeur de l'entreprise s'élève à 266 milliards de dollars, ce qui en fait la quatrième capitalisation boursière mondiale derrière Exxon Mobil (391 milliards de dollars), General Electric (355 milliards de dollars) et Microsoft (280 milliards de dollars). Depuis, l'action Gazprom a connu une certaine érosion mais elle s'est installée dans le « top 10 » des plus grosses entreprises du monde du point de vue de leur valeur capitalistique.
(3) Depuis, la structure de la direction de Gazprom est demeurée la même. Dimitri Medvedev est en charge des grandes orientations stratégiques et Alexeï Miller est le directeur opérationnel. Le premier dirige le « conseil des directeurs », qui est l'équivalent du conseil de surveillance d'une entreprise occidentale, contrairement à ce que suggère son nom. Il rassemble en fait des représentants de tous les actionnaires et compte onze membres. Le second dirige le « comité exécutif » de dix-huit personnes où figurent tous les plus hauts responsables des différentes branches de l'entreprise. Une fois écarté du poste de directeur, Rem Viakhirev a occupé pendant quelques mois la fonction de chef du « conseil des directeurs » avant de céder la place à Dimitri Medvedev. Il a alors été nommé au poste de conseiller de Medvedev, ce qui a signifié, en réalité, sa mise à l'écart définitive.
(4) L'identité des actionnaires de Gazprom demeure, à ce jour, un secret bien gardé. Selon la direction de Gazprom, en dehors des 50 % détenus par l'État, 29,4 % appartiennent à des « entités légales russes », 13 % à des personnes privées et 7,4 % à des non-résidents. En 1993, au moment de la privatisation, l'État avait conservé 41 % des parts ; 10 % avaient été acquises par Gazprom qui devait émettre des certificats de privatisation destinés à être revendus ; 15 % avaient été remises au personnel de l'entreprise ; 33 % avaient été vendues aux citoyens russes ; et 1 % d'entre elles avaient été cédées à l'entreprise Rosgazifikatsiya. Jusqu'en 2005, les étrangers n'étaient pas autorisés à détenir en propre des actions de Gazprom. Après avoir récupéré la majorité, l'État russe a autorisé l'achat d'actions par des non-résidents.
(5) Au moment où Mikhaïl Khodorkovski est arrêté, en 2003, la compagnie pétrolière Youkos s'apprêtait à fusionner avec Sibneft pour devenir la quatrième société pétrolière mondiale ; elle devait ensuite échanger des actions avec Exxon Mobil, ce qui lui aurait permis de devenir une multinationale échappant totalement au contrôle du gouvernement russe. Voir, à ce sujet : Valéry Paniouchkine, Le Prisonnier du silence, l'ascension et la chute de Mikhaïl Khodorkovski, Calmann-Lévy, 2007.
(6) EES, société publique, est en voie de privatisation partielle. Selon le journal russe Kommersant du 28 mai 2007, Gazprom aurait pour ambition d'acquérir jusqu'à 40 % des actifs privatisés de la compagnie d'électricité. Atomstroïexport, elle, était majoritairement contrôlée par l'État russe avant son rachat par Gazprom.
(7) Gazprom et Wintershall ont créé en 2001 une joint-venture, Achimgaz, afin d'exploiter une nappe de gaz située à 3 500 mètres de profondeur.
(8) En même temps, la Géorgie a cherché à s'approvisionner en Azerbaïdjan et limite au minimum indispensable ses achats de gaz russe.
(9) Aujourd'hui, Gazprom achète déjà les quatre cinquièmes de la production de ce pays, richement doté en gaz, soit 50 milliards de mètres cubes par an.