POLITIQUE INTERNATIONALE N° 113 - AUTOMNE 2006

LENDEMAINS DE GUERRE A BEYROUTH

Entretien avec Amine GEMAYEL
Ancien président de la République libanaise (1982-1988).
conduit par
Sibylle RIZK
Correspondante du Figaro au Liban et responsable de la page économique du quotidien libanais francop


Sibylle Rizk - Qui a gagné la guerre de cet été, selon vous ?

Amine Gemayel - La Syrie et l'Iran. Ces deux pays ont perçu les dividendes d'un conflit au cours duquel les Libanais en général, et les militants du Hezbollah en particulier, ont servi de chair à canon. Les enjeux dépassent le Liban : ce petit pays est la victime du bras de fer qui oppose au Moyen-Orient la stratégie irano-syrienne à celle de Washington et de ses alliés. La résistance acharnée que le Hezbollah a livrée à Tsahal pendant trente-trois jours de combats a donné à réfléchir à Israël et aux États-Unis. Damas et Téhéran ont envoyé à l'administration Bush ce message : « Voyez ce que nous sommes capables de faire en cas d'agression. »

S. R. - Pourtant, une partie du Liban, celle qui soutient le Hezbollah, affirme, elle aussi, avoir gagné...

A. G. - Ce n'est pas la position de la majorité des Libanais. Ceux-ci considèrent que leur pays a payé trop cher pour une guerre dont les enjeux étaient ailleurs. Mes compatriotes sont favorables à la stricte application de l'accord de Taëf (2) - un texte que les députés libanais ont adopté à l'unanimité en 1989 et qui stipule le retour à l'accord d'armistice conclu entre le Liban et Israël en 1949. Au printemps dernier, le Hezbollah paraissait vouloir jouer le jeu de l'accord de Taëf et privilégier les options libanaises au détriment de ses alliances avec la Syrie et l'Iran. Mais, en réalité, il maintenait sciemment la confusion quant à ses intentions réelles. Il a appliqué la stratégie du « oui, mais... », où le « mais » neutralise pratiquement le « oui ». Le Hezbollah pratique couramment cette diplomatie du « oui, mais... ». À la veille de la dernière guerre, il avait donné son aval public et officiel au plan visant à instaurer un cessez-le-feu durable que le président du Conseil, Fouad Siniora, avait présenté à la conférence de Rome (3) ; « mais », en même temps, il déclarait à huis clos que ce « oui » était hypothétique et se réservait le droit de se rétracter lors de la discussion de chaque élément de ce plan. Même chose lorsqu'il a donné son aval au projet de la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l'ONU (4)... « mais » avec la ferme intention de n'appliquer, le moment venu, que les clauses qui lui conviennent. Déjà, lors de la Conférence sur le dialogue national, au printemps dernier, il nous avait fait croire qu'il était d'accord pour garantir un été calme et propice au tourisme et à l'économie nationale ; et puis, sans crier gare, le 12 juillet, il a pris l'initiative de forcer la ligne frontalière. Ses militants ont tué quelques soldats israéliens et en ont capturé deux, sous le prétexte de les échanger contre deux ou trois prisonniers libanais ; et voilà que la guerre était déclenchée. Résultat : la saison estivale, très prometteuse, a été proprement anéantie. Quelque 2 000 Libanais ont été tués, 4 000 blessés, 700 000 déplacés, et les dommages directs ou indirects sont évalués à environ 15 milliards de dollars (5).

S. R. - Mais le Hezbollah n'avait jamais caché qu'il entendait organiser une opération à la frontière dans le but de procéder à un échange de prisonniers, tout comme il a toujours claironné son intention d'obtenir la libération des fermes de Chebaa (6). Pouvez-vous dire que vous n'étiez pas au courant ?

A. G. - Sayyed Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah, nous avait promis, je le répète, que cet été se passerait sans heurts. Il aurait fallu donner une chance à la Conférence du dialogue national qu'avait initiée le président du Parlement, Nabih Berri. La question des prisonniers libanais en Israël avait été évoquée à cette table de dialogue, mais le coup de force du Hezbollah a coûté très cher au pays. Quant aux fermes de Chebaa, il s'agit de terrains vides. Il faut le dire clairement : c'est une zone militaire israélienne dénuée de toute population civile. Comment peut-on parler de résistance dans un cas pareil, sachant que la résistance est le fait d'un peuple qui résiste sur sa propre terre ? Dans l'absolu, c'est donc la logique de guerre et non de résistance qui s'applique dans cette zone. En réalité, c'est la logique diplomatique qui prévaut car, dans les registres de l'ONU, les fermes de Chebaa relèvent de la souveraineté syrienne. C'est pourquoi il est nécessaire d'élaborer une procédure en deux étapes : d'abord, il faut obtenir de Damas la confirmation de la souveraineté libanaise sur les fermes de Chebaa ; puis, dans un second temps, opposer ce droit aux Israéliens et les amener à évacuer le territoire en application de la résolution 425 de l'ONU (7).

S. R. - Le Hezbollah affirme que son objectif était uniquement l'échange de prisonniers et qu'il n'a pas choisi cette guerre. Pourquoi lui faire porter la responsabilité de l'offensive israélienne ?

A. G. - Il fallait être totalement naïf pour croire un instant qu'Israël n'allait pas réagir violemment à pareille agression ! La réaction brutale de l'armée israélienne à la suite de l'enlèvement de l'un de ses soldats à Gaza (8), quelques jours à peine avant l'attaque du 12 juillet, aurait dû constituer un avertissement sérieux aux yeux du Hezbollah.

S. R. - L'aviation israélienne ne forçait-elle pas régulièrement la frontière qui sépare vos deux pays en violant l'espace aérien libanais ?

A. G. - Mais avions-nous vraiment les moyens d'empêcher ces survols ? N'oubliez pas que, sur le plan du droit international, Israël pouvait invoquer la non-application par le Liban de la résolution 425 de l'ONU : selon les termes de cette résolution, le pouvoir de Beyrouth aurait dû, à la suite du retrait total de Tsahal du sud du Liban en 2000, sécuriser et verrouiller ses frontières. Or il ne l'a pas fait. Au contraire, même : il a laissé au Hezbollah le loisir de maintenir sa présence paramilitaire dans la région. De toute manière, il est absolument inacceptable qu'un parti, quel qu'il soit, s'arroge le droit de décider seul, au nom du gouvernement et du peuple libanais dans son ensemble, de déclencher une guerre comme ce fut le cas le 12 juillet dernier !

S. R. - Quels sont, selon vous, les vrais objectifs du Hezbollah ?

A. G. - Le Hezbollah est tout d'abord un parti libanais. Ses partisans musulmans chiites sont tous nés au Liban. Il n'en reste pas moins que cette formation est profondément imprégnée de la doctrine religieuse chiite fondamentaliste de l'ayatollah Khomeiny. Elle est naturellement tributaire des intérêts stratégiques iraniens. D'ailleurs, Téhéran lui procure généreusement et abondamment tous les moyens de son action politique, militaire, sociale et même médicale. Elle entretient aussi avec Damas, l'alliée de Téhéran, des relations privilégiées qui lui assurent un appui substantiel. La Syrie est un point de passage indispensable pour les aides iraniennes. Tous les Pasdaran (les fameux « Gardiens de la révolution » iraniens) qui sont venus au Liban encadrer le Hezbollah à sa création, au début des années 1980, ont transité par le territoire syrien, de même que les armes. Mais ce n'est pas tout : au Liban, Damas a des intérêts spécifiques qui ne se limitent pas à son association stratégique avec l'Iran, loin de là. C'est grâce à cet appui que le Hezbollah a réussi, au cours de ces dernières années, de grands faits d'armes dans sa lutte contre Israël, au premier rang desquels la libération du sud du Liban en 2000.

S. R. - À vous entendre, on a l'impression que le Hezbollah est un simple jouet entre les mains de l'Iran et de la Syrie, une sorte de cinquième colonne... Ne lui reconnaissez-vous aucun objectif purement libanais ?

A. G. - Attention : à aucun moment je n'ai prétendu que le « Hezb » était une cinquième colonne au service de quiconque. C'est un parti qui a offert des martyrs à la cause libanaise. Je le redis : le Hezbollah est un parti libanais et ses adhérents sont libanais. Mais les Iraniens sont parvenus à « khomeiniser » une bonne partie du chiisme libanais par le biais d'un endoctrinement systématique accompagné de généreux subsides en tout genre, à un moment où notre État était très affaibli et où les chiites se percevaient comme la communauté la plus déshéritée du Liban. Le Hezbollah est, par essence, lié à la doctrine révolutionnaire de Khomeiny et professe la théorie iranienne du « wilayat-al-fakih », c'est-à-dire qu'il obéit à l'autorité suprême, d'essence divine, du Guide de la révolution, présumé infaillible. La doctrine iranienne inculque aussi la culture du martyre comme une fin en soi, alors que nous prônons, pour notre part, la culture de la vie. Tous les chiites n'ont pas suivi cette voie, à commencer par les sympathisants du parti Amal (9). Mais le Hezbollah, lui, est relié par une sorte de cordon ombilical à Téhéran. La dimension de la résistance se superpose aux autres. À cet égard, je ne conteste pas que ses succès en la matière ont forcé le respect et la reconnaissance des Libanais.

S. R. - Si le Hezbollah est bien ce que vous dites, pourquoi la coalition anti-syrienne s'est-elle alliée à lui pour les élections législatives organisées après le retrait des troupes syriennes, présentant notamment des listes communes dans certaines circonscriptions ?

A. G. - Il faut d'abord rappeler que le Hezbollah n'avait pas besoin de se joindre à nous pour faire élire ses députés. Il était sûr de rafler la mise dans plusieurs régions, ne serait-ce que parce qu'il avait fait alliance avec Amal. Ces deux partis en sont arrivés à monopoliser la représentativité du chiisme libanais dans son ensemble, notamment grâce à l'opération « table rase » que les Syriens ont réalisée en leur faveur : Damas a systématiquement favorisé l'émergence de ses alliés, usant de l'intimidation et de la violence pour écarter ses adversaires. Ce qui est évident, en tout cas, c'est que, cette communauté étant une composante essentielle de l'entité libanaise, il aurait été très préjudiciable de l'isoler. Notre objectif était d'établir des liens entre les forces du 8 et du 14 Mars (10). C'était d'autant plus nécessaire que les musulmans libanais étaient nombreux à redouter que le phénomène irakien contamine notre pays et que celui-ci devienne, à son tour, le théâtre d'affrontements fratricides et meurtriers entre chiites et sunnites. Même si ce rapprochement était de pure façade et même si chacun a continué de camper sur des positions opposées, il a, au moins, permis de juguler les conséquences du retrait syrien (en évitant d'éventuels heurts entre ses partisans et ses adversaires), d'entamer la normalisation politique à plusieurs niveaux et de rebâtir quelque peu les institutions nationales. Le Liban est le pays du compromis et c'est ce genre d'attitude conciliante qui permet d'avancer et de préserver l'unité nationale.

S. R. - La résolution 1701 offre-t-elle, selon vous, un cadre approprié pour une solution durable ?

A. G. - Bien qu'insuffisante, cette résolution est essentielle pour la sécurité et la stabilité du Liban. Elle a tout d'abord imposé un cessez-le-feu, ce qui était le plus urgent. Ensuite, elle a mis en place un système qui a permis de sécuriser les frontières et d'aider le Liban à restaurer sa souveraineté sur tout son territoire. La 1701 présente un autre avantage : comme elle a lancé une procédure diplomatique visant à libérer les fermes de Chebaa et à procéder à l'échange de prisonniers entre Israël et le Liban, le Hezbollah ne peut plus brandir ces deux causes pour justifier ses actions armées. Pour résumer, cette résolution offre aux Libanais un répit qui leur laissera le temps de panser leurs blessures. Elle leur permet, aussi, de réfléchir sereinement aux solutions plus durables qu'ils auraient intérêt à appliquer aux conflits internes et externes qui empoisonnent leur vie depuis des décennies.

S. R. - Malgré tout, le Hezbollah conserve ses armes, en particulier ses missiles. Il a fait savoir qu'il ne s'en débarrasserait pas tant que l'État libanais n'aura pas mis au point une stratégie nationale de défense car, d'après lui, l'armée est aujourd'hui incapable de défendre le pays...

A. G. - Cette approche très subtile du Hezbollah revient tout simplement à affirmer qu'il ne veut pas désarmer. Il cherche un prétexte pour conserver ses armes et préserver son autonomie d'action sur le plan militaire. C'est de nouveau la tactique du « oui, mais... » que j'ai déjà évoquée. Derrière cette exigence concernant l'élaboration d'une « stratégie nationale de défense » se dissimule le désir de Hassan Nasrallah d'imposer son mouvement en tant que corps constitué et autonome au sein de l'armée libanaise. Une telle évolution serait, à mon avis, encore plus négative que la prolongation de la situation actuelle dans la mesure où elle reviendrait à consacrer l'ambiguïté et la dualité au niveau du commandement national. Ce serait une aberration aussi bien au niveau politique qu'au niveau militaire. La défense du Liban doit reposer sur deux piliers : l'armée libanaise, d'une part ; et la diplomatie, de l'autre. C'est tout.

S. R. - Plaidez-vous pour une armée forte ?

A. G. - L'armée libanaise est aujourd'hui assez démunie - son équipement date des années 1980 -, même si des officiers valeureux sont parvenus à maintenir un minimum d'efficacité et à soutenir le moral des troupes. Quoi qu'il en soit, j'estime que, pour des raisons évidentes dues à la nature du Liban, la vocation de mon pays n'est pas militaire et ne le sera jamais. Il serait donc vain de s'engager dans une logique offensive visant à nous opposer par les armes à Israël. Le rôle de l'armée doit être de garantir la sécurité à la frontière et de consolider le cessez-le-feu sous l'égide (et avec l'appui musclé) du Conseil de sécurité de l'ONU. Faire le contraire serait du suicide. Inspirons-nous des autres pays arabes : certains, comme l'Égypte et la Jordanie, ont signé des accords de paix avec Israël ; la Syrie a conclu une trêve scrupuleusement respectée ; les Palestiniens ont signé les accords d'Oslo. Comment peut-on faire assumer au seul Liban - qui est le maillon le plus faible du monde arabe - tout le fardeau du conflit du Moyen-Orient ?

S. R. - Croyez-vous que le Hezbollah ait intérêt à rompre la trêve ?

A. G. - Le Hezbollah vit un dilemme permanent : il doit prendre en considération les intérêts supérieurs de la nation libanaise dont il fait partie ; et, dans le même temps, il doit rester fidèle à des références idéologiques qui se révèlent souvent en contradiction avec les intérêts libanais ! Si vous lui posez cette même question, il vous répondra très probablement : « Non, mais... »

S. R. - Le Liban vit depuis des décennies avec des tensions de ce type - des tensions entre des allégeances internes et externes qui concernent toutes les communautés. Cette fois, la fracture entre les deux camps qui s'affrontent semble très profonde. Est-elle irrémédiable ?

A. G. - Nous avons toujours été confrontés à ce genre d'interrogations existentielles, à ces dilemmes tragiques. Cela fait partie de la dialectique libanaise. Dans les années 1950, nous avons dû résister à la doctrine unioniste du président égyptien Nasser ; dans les années 1960-1970, nous nous sommes retrouvés face à l'aventurisme de la résistance palestinienne ; aujourd'hui, le pays est aux prises avec les retombées de la doctrine révolutionnaire de Khomeyni. Chaque fois, des mouvements étrangers ont réussi à séduire une fraction de la population libanaise et à l'entraîner dans leur sillage, parfois suicidaire. Et, chaque fois, le Liban a payé le prix fort ; mais il est arrivé à s'en sortir. C'est son destin. Cette dernière guerre offre malgré tout un espoir. Le Hezbollah a dû se rendre à l'évidence : il est dans son intérêt de réintégrer le bercail de l'État libanais, sans la couverture duquel il est complètement isolé et, donc, vulnérable. Je crois qu'il a objectivement besoin, aujourd'hui, de redorer le blason de l'État et de consolider l'unité du Liban.

S. R. - À l'inverse, cette guerre a, une nouvelle fois, révélé des tendances centrifuges au sein de la population, spécialement parmi les chrétiens. Certains d'entre eux plaident pour une division géographique du pays...

A. G. - Ce phénomène n'est pas du tout propre aux chrétiens. C'est justement cette communauté qui a le plus milité pour l'unité du pays. Les Druzes, dans la montagne, ont eu, à un moment de leur histoire, des velléités autonomistes. Les chiites aussi, dans le Sud et dans la Békaa. Dans les moments de crise, chaque communauté a tendance à se replier sur elle-même. C'est naturel. Plus la crise durera, plus les phénomènes autonomistes se renforceront. D'où le besoin pressant de rebâtir l'État.

S. R. - Le Liban est-il aujourd'hui en mesure d'élaborer un tel compromis historique, qui permettrait à chacun de se retrouver dans un projet d'État commun ?

A. G. - Nous sommes fatalement obligés de nous entendre. Nous n'avons tout simplement pas d'autre option réelle que de forger ce compromis historique. C'est pourquoi je regrette fort que la Conférence du dialogue national ait tourné court. Face à des situations pareilles, il faut raisonner par l'absurde : faute d'accord, c'est la guerre fratricide qui menace. Personne n'y a intérêt, car le ciel tomberait sur la tête de tout le monde. Mais, je le souligne de nouveau, l'histoire a démontré l'aptitude des Libanais à pouvoir dégager, en fin de compte, des compromis...

S. R. - Quels devraient en être les contours ?

A. G. - Je considère, pour le moment, que l'accord de Taëf est le cadre institutionnel dans lequel nous devons évoluer, faute de quoi nous risquons le vide et le chaos. Ce texte rend possible le dialogue intercommunautaire. Le moment venu - lorsqu'un dialogue national serein sera possible, pas avant -, je défendrai le projet politique que j'ai conçu en 1993 et que je considère toujours comme la meilleure voie institutionnelle pour le Liban (11). S. R. - L'assassinat de Rafic Hariri (12) rappelle celui de votre frère Béchir Gemayel. Pourquoi les commanditaires de ce crime n'ont-ils jamais été poursuivis alors que l'exécutant, lui, est resté sous les verrous pendant des années sans être jugé (13) ?

A. G. - Aujourd'hui, même avec un premier ministre proche de Rafic Hariri, même avec un Parlement et un gouvernement majoritairement de la même mouvance, le Liban a considéré qu'il lui était impossible de poursuivre l'instruction sans assistance internationale. Pour ce qui est du procès de l'assassin de mon frère, la situation était à l'époque encore plus difficile puisque Damas contrôlait tous les rouages de l'État libanais. Il était impossible, dans ce contexte, de conduire une enquête et d'ouvrir un procès. Par la suite, la Syrie a organisé la fuite du coupable, Habib Chartouni. C'est vous dire à quel point elle était impliquée  ! Le régime de Damas n'aurait pas pu laisser d'empreintes plus claires ! D'ailleurs, ne s'est-il pas empressé, dès le 13 octobre 1990, d'envoyer tout un contingent militaire à la prison de Roumié pour libérer l'assassin de Béchir ? N'a-t-il pas immédiatement organisé, à Beyrouth, une grande conférence de presse au cours de laquelle Chartouni, flanqué de deux officiers syriens et de quelques alliés politiques libanais alliés à notre « protecteur », a été présenté comme un héros de la nation ?

S. R. - Quelles étaient les motivations de Damas en faisant assassiner votre frère ? Les Syriens craignaient-ils qu'il signe un accord de paix avec Israël ?

A. G. - Damas a toujours considéré le Liban comme faisant partie intégrante de la nation syrienne et n'a jamais ménagé ses efforts pour tenter de l'annexer d'une façon ou d'une autre. Dans cette optique, chaque leader libanais qui constituait un obstacle à la réalisation de cet objectif se retrouvait dans le collimateur des services syriens, qui agissaient alors sans scrupules. C'est ainsi qu'il faut expliquer non seulement l'assassinat de mon frère mais aussi ceux de Kamal Joumblatt (14), de René Moawad (15), de Gébrane Tueni (16) et de bien d'autres. Quant à Béchir lui-même, j'aimerais souligner que, au-delà des relations qu'il entretenait avec Israël, il ne s'est jamais départi de son nationalisme libanais.

S. R. - Croyez-vous que la procédure internationale sur l'assassinat de Rafic Hariri va aboutir, ou bien ne faut-il y voir qu'un moyen de pression sur Damas ?

A. G. - Nous espérons qu'elle va aboutir. Il est temps que justice soit enfin rendue au Liban. Dans le même temps, il est indéniable que cette procédure représente un élément de pression. Je ne veux pas anticiper sur les résultats de l'enquête, mais tout porte à croire qu'elle s'oriente vers la mise en évidence d'une responsabilité syrienne. À quel niveau ? Je l'ignore. Je n'exclus pas que cette responsabilité soit atténuée pour des raisons politiques. Une remarque, au passage : il me semble que Bachar el-Assad est plus que jamais désireux d'aboutir à un compromis régional. Or cette dernière guerre libanaise l'embarrasse dans la mesure où, après avoir encouragé la résistance à Israël, il lui est difficile de justifier une stabilité sans faille sur le front du Golan (17). Pour conclure, j'aimerais dire que je crois que la paix entre la Syrie et Israël est possible. Si une telle paix est signée, le Moyen-Orient changera profondément. Il n'est pas interdit de rêver : les trois quarts du chemin ont été parcourus avec Camp David (18), Wadi A'arba (19) et Oslo (20). Même le Hamas revient, paraît-il, à de meilleures dispositions ; ce qui implique qu'un gouvernement d'union nationale (Hamas-Fatah) en Palestine serait susceptible de renouer le dialogue avec Israël - bien que ces deux partis aient parfois des divergences très violentes, comme on a encore pu le constater récemment. Dans un tel contexte, il va de soi que le Liban pourrait enfin reprendre sa place et redevenir un espace de dialogue, de liberté et de démocratie.



 
Notes de :

(1) En référence à la manifestation monstre qui a rassemblé plus de un million de Libanais dans les rues de Beyrouth, le 14 mars 2005, un mois jour pour jour après l'assassinat de l'ancien premier ministre Rafic Hariri, pour réclamer le départ des troupes syriennes.
(2) Conclu en 1989 dans la ville saoudienne de Taëf, cet accord était destiné à mettre fin à la guerre civile libanaise.
(3) Le 30 juillet, à l'occasion d'une conférence sur le Moyen-Orient tenue à Rome, Fouad Siniora a présenté à la communauté internationale un plan en sept points, base selon lui d'un cessez-le-feu durable. Ce plan prévoyait la libération des prisonniers libanais et israéliens par le canal du Comité international de la Croix-Rouge ; le retrait de l'armée israélienne et le retour des déplacés ; un engagement du Conseil de sécurité à placer le secteur des fermes de Chebaa sous juridiction des Nations unies ; le déploiement de l'autorité du gouvernement libanais sur son territoire au moyen de ses propres forces armées légitimes ; le renforcement des forces internationales des Nations unies opérant dans le sud du Liban ; un retour à l'armistice de 1949 ; et un soutien international au Liban.
(4) Adoptée le 11 août 2006 après plusieurs semaines de négociations, la résolution 1701 a mis fin à 33 jours d'offensive israélienne contre le Liban. Le texte prévoit notamment le déploiement de l'armée libanaise à la frontière avec Israël et l'appui d'une Force internationale. Qualifiée de « triomphe de la diplomatie » par le premier ministre Fouad Siniora, la résolution est acceptée par le gouvernement libanais tandis que le chef du Hezbollah annonce à la télévision que le parti de Dieu « ne fera pas obstacle » à la volonté du Liban.
(5) Le bilan officiel est de 1 200 morts, mais Amine Gemayel ajoute à ce chiffre les personnes portées disparues ainsi que, probablement, les victimes dans les rangs du Hezbollah, dont le nombre n'a pas été annoncé. En ce qui concerne le bilan économique, les dégâts matériels ont été estimés officiellement à 3,6 milliards de dollars et les pertes indirectes n'ont pas fait l'objet d'estimations exactes. Le chiffre de 15 milliards de dollars correspond à une évaluation non officielle. Il est probablement exagéré, comme l'a souligné le gouverneur de la Banque centrale libanaise.
(6) Les fermes de Chebaa ont été prises par Israël à la Syrie en 1967. Elles sont aujourd'hui revendiquées par le Liban, qui considère que le retrait israélien du sud du Liban n'est pas complet. La libération de ces fermes justifie aux yeux du Hezbollah la poursuite de la résistance armée.
(7) Pour la Syrie, c'est la résolution 242 du Conseil de sécurité adoptée en 1967 pour réclamer le retrait israélien des territoires occupés cette année-là qui s'applique dans le cas de Chebaa. La résolution 425 a, quant à elle, été adoptée en 1978 à la suite de la première invasion israélienne du « pays du Cèdre » pour demander le retrait immédiat des troupes israéliennes et le respect de l'intégrité territoriale, de la souveraineté et de l'indépendance politique du Liban à l'intérieur de ses frontières internationalement reconnues. La « ligne bleue » tracée par l'ONU pour constater le retrait israélien en mai 2000 n'inclut pas les fermes de Chebaa.
(8) Le soldat Gilad Shalit a été capturé le 25 juin par trois groupes palestiniens dont une branche armée du Hamas.
(9) Ce parti créé par l'inspirateur du Mouvement des déshérités, l'imam Moussa Sadr, est aujourd'hui dirigé par le président du Parlement Nabih Berri.
(10) Ces appellations font référence aux deux manifestations qui se sont succédé dans le centre-ville de Beyrouth en mars 2005, l'une animée par les alliés de la Syrie et l'autre par les partis et les mouvements qui ont réclamé son retrait.
(11) Amine Gemayel a développé ses propositions dans un livre : Le Liban, construire l'Avenir, Hachette, 1992. Il propose, tout d'abord, d'en finir avec la distribution communautaire figée des hautes charges de l'État. Le système politique libanais est, en effet, imprégné de confessionnalisme. La répartition des postes aux plus hautes fonctions se fait suivant des critères confessionnels : le président de la République est maronite ; le président de la Chambre est chiite ; le président du Conseil est sunnite. On retrouve également la règle des quotas à tous les échelons de l'administration, ce qui a pour conséquence d'entretenir partout des systèmes clientélistes. Pour Amine Gemayel, si cette répartition rigide a été indispensable à un moment de l'histoire libanaise, elle a été fortement érodée par le temps et la pratique. Selon lui, il est indispensable de moderniser le système politique.
Il propose la réforme suivante : le président de la République doit être élu au suffrage universel alors qu'il est aujourd'hui désigné par les députés, pour un mandat unique dont la durée reste à définir. Cette élection serait assortie d'une double sécurité visant à éviter toute dérive personnelle ou communautaire : pour être élu, le candidat devrait non seulement obtenir une majorité absolue des voix sur le plan national, mais aussi avoir franchi des seuils - de 25 % à 30 % - dans chaque « unité régionale ». Ces unités régionales - limitées géographiquement pour assurer une représentativité plus équitable - constitueraient également les circonscriptions pour les élections législatives non confessionnelles (actuellement, le Parlement est constitué d'une seule Chambre de 128 députés, pour moitié chrétiens et pour moitié musulmans). Amine Gemayel prône également l'instauration  d'un Sénat, garant du respect de la Constitution et des droits des citoyens et des communautés, qui refléterait davantage la mosaïque communautaire nationale.
Le président du Conseil des ministres serait nommé par le président de la République après consultation obligatoire et déterminante du Parlement. Par souci d'équité, les principales communautés nationales devraient nécessairement être représentées au niveau des institutions constitutionnelles et des hautes charges de l'État, mais la répartition des fonctions devrait être moins stricte qu'aujourd'hui : c'est-à-dire que si le président élu au suffrage universel est un sunnite, alors le premier ministre devrait appartenir à une autre communauté, de même que le président du Parlement. Il faudrait également décentraliser l'administration et permettre aux collectivités locales de participer activement à la gestion des affaires publiques régionales.
Enfin, l'ex-président explique qu'il est indispensable de développer les organismes de contrôle pour garantir une plus grande transparence des actions du pouvoir, à tous les niveaux.
(12) Rafic Hariri a été assassiné le 14 février 2005 dans un attentat à la voiture piégée en plein coeur de Beyrouth. Une commission internationale a été chargée de l'enquête. D'abord présidée par l'Allemand Detlev Mehlis, puis par le Belge Serge Brammertz, elle devrait ouvrir la voie à la formation d'un tribunal pénal international dont le principe a été approuvé. La commission n'a toujours pas rendu ses conclusions, mais dans ses premiers rapports elle a fait état de sa conviction de l'implication des services syriens et libanais. Quatre généraux libanais alliés de la Syrie sont d'ailleurs sous les verrous, à sa demande.
(13) L'auteur de l'attentat - commis en plein coeur de Beyrouth -, Habib Chartouni, était un membre du PSNS (parti libanais pro-syrien). Repéré à la suite d'une conversation téléphonique avec sa soeur, qui se trouvait dans l'immeuble où a explosé la bombe, il a rapidement été arrêté. Il a alors été incarcéré à la prison de Roumié, dans l'attente d'un procès qui n'est jamais venu. Finalement, des partisans du PSNS l'ont libéré, dans la foulée de l'éviction du général Michel Aoun du palais présidentiel de Baabda par l'armée syrienne, le 13 octobre 1990.
(14) Père de Walid Joumblatt, l'un des leaders actuels des Forces du 14 Mars, le dirigeant druze Kamal Joumblatt a été assassiné en mars 1977 dans un attentat attribué à la Syrie.
(15) Premier président élu par les députés qui avaient voté l'accord de Taëf, René Moawad a été assassiné 17 jours plus tard, le 22 novembre 1989.
(16) Assassiné dans un attentat à la voiture piégée le 12 décembre 2005, ce patron de presse et député de Beyrouth s'était distingué par ses positions anti-syriennes.
(17) Occupé en 1967 puis annexé par Israël.
(18) Accord de paix israélo-égyptien de 1978.
(19) Accord de paix israélo-jordanien de 1994.
(20) Conclu entre Israël et l'OLP de Yasser Arafat en 1993, cet accord était censé poser les premières pierres d'une résolution du conflit israélo-palestinien.