POLITIQUE INTERNATIONALE N° 88 - ÉtÉ 2000

CUBAINS, ENCORE UN EFFORT !

Entretien avec Fidel CASTRO
Président du Conseil d'Etat et du gouvernement de la République de Cuba.
conduit par
Federico MAYOR
Ancien directeur général de l'Unesco.


Federico Mayor - Avec la Chine, le Vietnam et la Corée du Nord, Cuba se considère comme le dernier rempart du socialisme. Mais, dix ans après la chute du mur de Berlin, le mot «socialisme» a-t-il encore un sens ?

Fidel Castro - Les théories sont indispensables, au même titre que les idéaux. En revanche, il faut se méfier des dogmes qui conduisent le plus souvent à des tragédies. Pour ce qui est du socialisme, il est difficile de donner une réponse globale. A Cuba, le peuple est uni et c'est le parti qui fixe les règles. D'autres pays des Caraïbes ont un système «parlementaire» qui fonctionne - surtout quand il ne s'agit pas d'un modèle «importé». Les Etats-Unis, eux, ont un régime présidentiel dont tout le monde vante le caractère démocratique. Mais peut-on parler de démocratie quand on voit le président Clinton, l'homme le plus puissant de la Terre, contraint de se plier aux conceptions arbitraires du sénateur Jessie Helms? Il faut faire attention aux catégories toutes faites. Même le socialisme le plus sincère et le plus rigoureux se dilue au contact des réalités, que ces réalités soient régionales ou nationales. Socialistes ou pas, il y a bien des pays où le gouvernement pourrait partir en vacances au grand complet sans que personne ne le remarque! Tu sais parfaitement que les dirigeants des Etats qui font partie d'ensembles plus ou moins intégrés ont une marge de manoeuvre très réduite ...

F.M. - Quarante et un ans après la révolution, et malgré toutes les difficultés auxquelles il a été confronté, le régime que vous avez mis en place tient bon. A quoi faut-il attribuer cette longévité?

F.C. - Le secret, c'est de travailler dur le jour et tard la nuit. Chez nous, les ministres ne roulent pas en grosses cylindrées dernier cri. Nous nous imposons une discipline. C'est elle qui nous permet d'accomplir tous ces petits «miracles» jour après jour. Sans cette armature morale, Cuba aurait sombré dans le règne de la domination, de l'aliénation et de l'exploitation. Et, au bout du compte, de la dépendance technologique et financière. Voilà quatre décennies que nous ne comptons que sur nous-mêmes. Entre 1994 et 1998, le peso cubain a été réévalué plus de trois fois - sans recours à l'emprunt! Nous avons toujours payé notre pétrole. Pendant cette même période, nous avons formé 30000 médecins - Cuba affiche la plus forte proportion au monde de médecins par habitant - , et des dizaines de milliers de professeurs. Comment avons-nous fait? C'est simple: nous n'avons jamais appartenu au FMI. Le FMI est l'«épine dorsale» de l'actuel ordre économique mondial. Or, depuis l'époque de Bretton Woods, au lieu de garantir une juste distribution des richesses et un équilibre harmonieux entre les nations, le FMI n'a cessé d'échafauder des constructions branlantes qui ne visaient qu'un unique objectif: défendre la valeur théorique du dollar. Quant aux «capitaux hirondelles», ils ont provoqué l'effondrement, du jour au lendemain, d'économies qui paraissaient pourtant solides. Ces apprentis-sorciers ont réalisé le rêve des alchimistes, mais à l'envers: ils ont réussi à transformer l'or en plomb!

F.M. - Compte tenu du vaste mouvement de mondialisation qui prend forme à l'échelle planétaire, ne serait-il pas souhaitable d'ouvrir plus largement l'économie cubaine au reste du monde?

F.C. - Cuba subit le blocus américain depuis 40 ans! Pourtant, nous sommes toujours là, et les idéaux qui nous animent sont les mêmes qu'en 1959. Notre modèle fonctionne. Cela dit, je ne le recommande à personne car il n'est pas exportable. Dans ces conditions, il ne s'agit pas d'adapter Cuba à la mondialisation mais de faire en sorte que la mondialisation s'adapte au modèle cubain. Aujourd'hui, le monde est devenu un immense asile de fous. Le système actuel court à sa perte. Il finira par s'effondrer.

F.M. - Nul ne conteste les réalisations sociales et culturelles de Cuba. Mais, pour revenir à ma question précédente, ne pourraient-elles pas profiter d'un accroissement des échanges avec le monde extérieur?

F.C. - Tu as raison de mettre l'accent sur nos réalisations. Comme tu le sais, il n'y a pas d'analphabétisme à Cuba. Tous les enfants sont scolarisés. La formation universitaire médicale y est remarquable. Nos centres de recherche sont variés et de grande qualité. Chaque enfant reçoit treize vaccins, tous produits sur place, de même que 85 à 90% des médicaments. La plupart sont vendus au même prix qu'il y a quarante ans. Certains d'entre eux ont même baissé durant la «période spéciale». Je tiens à souligner que nous avons envoyé quelque 4000 médecins propager leur savoir à travers toute l'Amérique latine. Quant aux échanges, je suis de ton avis. Le développement du tourisme est très important car c'est un moyen de mieux se connaître les uns les autres. Nous ne rejetons aucun projet a priori, même ceux qui requièrent une technologie ou un capital que nous ne possédons pas. Mais après - et c'est là qu'est notre singularité - nous redistribuons les profits de sorte que tous les citoyens bénéficient à peu près de la même qualité de vie.

F.M. - La disparition de l'URSS a subitement privé Cuba d'une aide précieuse. En maintenant leur embargo, malgré la fin de la confrontation Est-Ouest, quel était selon vous le calcul des Américains? Espéraient-ils influencer votre façon de gouverner?

F.C. - Si telle était leur intention, ils en sont pour leurs frais. Ils ne sont pas près d'assister à la chute du régime cubain, aujourd'hui encore moins qu'hier! D'abord, l'effondrement du bloc soviétique ne nous a pas totalement pris de court: les livraisons de bois en provenance de Sibérie, par exemple, ont cessé mais, entre-temps, nous avions planté des arbres. Dans tous les domaines, nous avons innové. Certes, notre ration quotidienne est passée de 3000 à 1900 calories et la part des protéines a diminué de 40%. Mais ces sacrifices n'auraient pas été possibles sans l'accord du peuple. Car le peuple cubain a des convictions! Certains ont flanché, mais l'immense majorité a fait face avec courage.

F.M. - Il n'empêche que le maintien de l'embargo représente une épreuve supplémentaire dont la population cubaine se passerait aisément ...

F.C. - C'est évident. L'embargo est un fardeau pour chaque Cubain. Tous les pays d'Amérique latine ainsi que la quasi-totalité des membres de l'ONU ont, à plusieurs reprises, réclamé sa levée. Mais, comme tu le sais, le Congrès américain, avec sa majorité républicaine conduite par Messieurs Helms, Burton et Torricelli, y est farouchement opposé ...

F.M. - Les Etats-Unis ne sont pas les seuls à vous imposer toutes sortes de conditions. L'Union européenne a, elle aussi, essayé d'introduire une «clause démocratique» dans les relations commerciales européo-cubaines. Que pensez-vous du procédé?

F.C. - Il est d'autant plus discutable que l'Union européenne se montre moins regardante envers certains autres pays, sans doute parce qu'ils présentent à ses yeux un intérêt économique supérieur au nôtre. En tout cas, sur le principe, j'y suis totalement hostile: l'organisation d'une nation souveraine ne saurait être soumise à «conditions». En outre, tout dépend de ce que l'on entend par «démocratique». Combien y a-t-il d'Etats dits «démocratiques» qui sont endettés jusqu'au cou? Combien y en a-t-il, parmi eux, qui laissent jusqu'à 30% de leur population vivre dans l'extrême pauvreté? Pourquoi des pays qui comptent autant d'enfants des rues et d'analphabètes devraient-ils être mieux traités que nous? Je ne vois vraiment pas. Cuba n'acceptera jamais les conditions de l'UE et des Etats-Unis. Cuba échappe au contrôle des Etats-Unis. Totalement et définitivement.

F.M. - Depuis le maccarthysme, Washington a tendance à considérer que les seuls régimes qui soient nuisibles et qui méritent d'être éliminés sont les régimes communistes. Mais la Maison-Blanche a toléré sans sourciller les Somoza, les Trujillo et autres Duvalier. Quelle réflexion vous inspire cette vision du monde à deux vitesses?

F.C. - Cuba a toujours aidé ceux qui se sont rebellés contre la domination et l'assujettissement. Nous ne nous laissons pas guider par des clichés et des simplifications allégoriques. Il est vrai que quand on connaît les détails de l'opération Condor et que l'on lit les rapports des Commissions «post-conflit» - la «Commission de la vérité» du Guatemala, par exemple - , on comprend comment sont nés les mouvements de libération nationale et pourquoi Cuba s'est toujours trouvé à leurs côtés.

F.M. - Suivez-vous de près les échéances électorales américaines?

F.C. - Bien sûr, même la course au poste de sénateur de New York! A cet égard, je dois admettre que Hillary Clinton est une femme convaincante. Il est toujours intéressant de l'écouter, bien qu'elle ait été mal conseillée dans l'affaire des Porto-Ricains de New York.

F.M. - Jusqu'où peut aller le processus de privatisation à Cuba? Quant à la «dollarisation» de l'économie, n'est-elle pas un camouflet infligé à la fois au socialisme et à la souveraineté monétaire du pays?

F.C. - Les privatisations doivent être menées avec prudence: nombre de pays ont vu disparaître, en quelques jours, l'argent obtenu au prix de grands sacrifices. Les fonds ont fini dans des méga-fusions, dans de grands conglomérats d'entreprises ou de sociétés financières internationales. Résultat: ces pays se retrouvent affaiblis et leurs devises dévaluées. Pour échapper à ce danger, nous, à Cuba, nous avons les «pesos convertibles»! Mais l'«ouverture» comporte bien d'autres risques. Nous nous sommes aperçus qu'un directeur de complexe touristique exploité par un groupe étranger, par exemple, pouvait gagner jusqu'à trente-cinq fois plus qu'un Cubain à niveau d'études et de compétences égal. Ce n'est pas normal. Il faut partager! Et ça, après quarante ans de rationnement, nous savons le faire parfaitement!

F.M. - Fidel, en 1997, à La Havane, vous m'avez dit ceci en public: «Federico, aujourd'hui, nous n'avons plus besoin de révolution. Désormais, la lutte consiste à mieux partager. Ce n'est plus la lutte des classes que nous visons mais le rapprochement des classes en une convivialité juste et pacifique.» Trois ans plus tard, êtes-vous toujours dans le même Etat d'esprit?

F.C. - J'ai assisté dernièrement à une rencontre d'économistes à laquelle participaient les représentants de pays au bord de la faillite - des pays dont le service de la dette se monte à 40% du budget, dette accumulée «démocratiquement» par les gouvernements précédents ... Face à des situations de ce genre, aux méfaits de la «mondialisation», on constate un grand sentiment d'impuissance. La Banque interaméricaine de développement et la Banque mondiale ont défendu librement leurs points de vue. Tant mieux. Mais les conclusions des économistes latino-américains qui se sont réunis à Rio en septembre 1999 sont très claires: il n'est plus possible de continuer à suivre des chemins qui éloignent chaque jour davantage les pays pauvres des pays riches et qui, à l'intérieur même des pays, engendrent des disparités sociales qui vont s'aggravant. L'intégration est fondamentale. Car ce n'est qu'ensemble que nous parviendrons à renégocier, nous les pays pauvres, les conditions de notre présence dans le concert mondial. Je confirme ce que je t'ai dit en 1997: aujourd'hui, la révolution réside principalement dans la formation des citoyens. L'individu vaut surtout par le savoir qu'il possède, par la force de sa voix.

F.M. - Y a-t-il le moindre espoir, pour les pauvres, d'accéder à une vie meilleure dans les vingt prochaines années?

F.C. - Une chose est sûre: si la Chine et l'Inde adoptaient le modèle de consommation des Etats-Unis ou du Canada, l'atmosphère, déjà passablement dégradée, deviendrait irrespirable. C'est pour cette raison qu'il est impératif de replacer le développement dans une perspective sociale et environnementale. La société commence à se réveiller. Regarde ce qui s'est passé à Seattle et à Davos. Le souvenir des horreurs qui ont marqué le XXe siècle, des génocides, de l'Holocauste, est régulièrement entretenu. Mais l'on semble oublier que, chaque jour, à cause du système actuel, des milliers de personnes meurent de faim ou de maladies qui pourraient pourtant être guéries. Chaque pays doit trouver son propre modèle de développement. C'est la seule manière de rester indépendant. Cuba, pour sa part, a su éviter le piège des prêts. Si les pays n'existent pas par eux-mêmes, rien ne changera jamais. Nous ne pouvons pas accepter de nous laisser entraîner dans les turbulences provoquées par ceux qui se prétendent les maîtres du monde et qui n'obéissent qu'à une seule loi: celle du profit immédiat. Tout cela a fière allure mais, derrière les apparences, on ne constate pas la moindre transformation interne. La croissance repose sur une accumulation de «gadgets» inutiles qui entretiennent la spirale de la consommation et qui ne contribuent en rien à une meilleure répartition de la richesse. Pour ma part, je m'en tiens aux faits: après plusieurs décennies, les riches sont toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres.

F.M. - Lors du dernier sommet du groupe des 77 qui s'est tenu à la mi-avril à La Havane, vous avez émis un certain nombre d'idées pour réformer l'ordre international. Pouvez-vous revenir sur ces propositions?

F.C. - J'ai plaidé pour l'annulation de la dette des pays les moins avancés et pour la suppression du Fonds monétaire international. Il est temps que les pays du tiers monde demandent qu'on se débarrasse d'une organisation qui n'a pas été capable d'assurer la stabilité de l'économie mondiale. Plus globalement, j'ai fustigé les effets néfastes de cette politique hypocrite qu'est le néolibéralisme, en particulier en Amérique latine. Il faudrait un jugement de Nuremberg pour l'ordre économique mondial!

F.M. - Vous y allez un peu fort!

F.C. - Pas du tout. Le modèle économique qui prévaut aujourd'hui, imposé par les pays riches, est non seulement cruel, injuste, inhumain et à contre-courant du cours inévitable de l'histoire, mais il est aussi porteur d'une conception raciste du monde, cette même conception qui fut à l'origine du nazisme et qui inspira à l'Afrique du Sud le monstrueux système de l'apartheid. La seule différence, c'est que l'apartheid dont je te parle concerne 4 milliards d'individus privés des moyens de subsistance les plus élémentaires. Il faut nous unir avant que le navire du tiers monde ne se fracasse contre un iceberg et nous engloutisse tous. Nous devons montrer que nous ne sommes pas inférieurs à qui que ce soit, en capacité de lutte, en vaillance, en talent et en vertu. Nous devons lutter pour notre dignité, notre culture et notre droit à être traités sur un pied d'égalité. J'ai même fait une proposition très concrète en ce sens: j'ai demandé aux pays de l'OPEP d'accorder des tarifs préférentiels aux pays les plus défavorisés. Ils pourraient s'inspirer du pacte de San José, signé il y a 20 ans par le Venezuela et le Mexique, qui permet aux pays d'Amérique centrale et des Caraïbes d'acheter du pétrole au moyen de prêts à taux bonifiés.

F.M. - Portez-vous un jugement aussi sévère sur les Nations unies?

F.C. - Non, pas du tout. Bien qu'elle ne soit pas parfaite, l'ONU est l'une des rares bonnes choses que nous ayons. En 40 ans, je n'ai pas eu une vraie raison de m'en plaindre, ne serait-ce que parce qu'aucun fonctionnaire de l'ONU n'est intervenu dans nos affaires intérieures. D'où mon intérêt pour le groupe des 77. Il est important que des sous-ensembles de ce genre se constituent au sein de l'Assemblée générale. Ces regroupements par affinités permettent, sur certains sujets fondamentaux, d'accroître la capacité de réaction de l'Organisation. Mais les Nations unies doivent mériter leur nom: elles doivent être «unies» par leurs idéaux. Tous les pays, grands et petits, développés ou en voie de développement, doivent pouvoir faire entendre leur voix. Après 55 ans d'existence, il nous faut refonder l'ONU de 1945. Elle devrait être un vaste lieu de rencontre où toutes les opinions et tous les points de vue puissent s'exprimer. Son fonctionnement doit être plus démocratique; elle doit être dotée de pouvoirs plus étendus. Dans le même ordre d'idées, je pense que la Banque mondiale ne remplit pas le rôle qui devrait être le sien: sa mission n'est pas de résoudre les crises, de protéger des monnaies et de pérenniser des situations hégémoniques, mais de promouvoir le développement social.

F.M. - Quand vous regardez la carte du monde, quels changements aimeriez-vous y apporter?

F.C. - Mon souhait le plus cher serait que la culture se globalise, que les langues et les identités nationales soient mieux protégées. C'est là la source du progrès.

F.M. - Que pensez-vous de l'évolution de l'Amérique latine dans son ensemble?

F.C. - Avant de tirer des conclusions, il faut comparer la situation des uns et des autres et ne pas se contenter d'une approche superficielle. Apparemment, certains pays d'Amérique latine se portent mieux que Cuba. Mais si tu regardes bien, tu t'aperçois qu'un tiers de la population ne sait ni lire ni écrire, que certains n'ont pas de toit pour s'abriter et que l'Etat est endetté à un point tel que tout développement endogène lui est interdit. La dette des pays d'Amérique latine est si élevée que, quel que soit leur PIB, il ne leur est plus possible d'assurer une qualité de vie convenable à la majorité de leurs citoyens. Ils sont tombés dans les mains des grandes puissances financières et technologiques. Je suis convaincu que l'ordre mondial actuel n'est pas viable à long terme. Il faut le changer sans perdre de temps. Tu verras que, dans quelques années, on regrettera de ne pas avoir agi plus tôt. C'est pourquoi nous sommes prêts à écouter les experts et à suivre tous les conseils, d'où qu'ils viennent. Les Cubains ont beau être des rêveurs, ils sont à l'affût de tout ce qui peut contribuer à la concrétisation de leurs idéaux.

F.M. - J'aimerais maintenant aborder un sujet délicat: celui de la liberté d'expression et de penser. Le régime cubain est régulièrement épinglé pour sa politique répressive en la matière ...

F.C. - La liberté de penser! Dans certains pays, on n'a que ce mot à la bouche! Je serais pourtant curieux de savoir combien sont ceux qui ont les moyens de l'exercer réellement dans leur vie quotidienne. Prends les programmes de télévision - y compris les émissions politiques: ils sont tous saturés de publicité commerciale inepte. Comme si l'on voulait attirer les gens dans la dimension de la superficialité au lieu de leur permettre de se concentrer sur l'essentiel. Cette forme insidieuse de «persuasion» n'existe pas chez nous, à Cuba. Comment peut-on penser si le cerveau est sous influence, si l'esprit est confisqué? Bien sûr, la liberté ne sera jamais confisquée; mais ce qui est grave, c'est le conditionnement que la société de consommation inflige à l'homme et qui l'empêche de penser librement. Pour revenir à ta question, je dirais qu'il faut reforger le concept de liberté. Sans culture, il n'y a pas de liberté; il n'y a que le dirigisme. On parle trop de culture professionnelle, de formation technicienne. Ce qui m'intéresse surtout, c'est la culture politique, la philosophie, l'histoire ... Alors, liberté de penser? Evidemment, mais à la condition que l'on ne gave pas de clichés la «machine à penser» qu'est devenu le citoyen; et que, derrière le torrent de l'information, l'individu ne perde jamais de vue cette notion humaine fondamentale qu'est sa capacité à réfléchir par lui-même.

F.M. - Comment l'Etat cubain entend-il contribuer à cette exigence?

F.C. - Nous avons déjà consacré 15 millions de dollars à un plan d'ouverture culturelle. Par la radio, les films, les vidéos, Internet, et par le livre cela va de soi - verba volant, scripta manent! - , nous sommes en train de faire des Cubains de véritables citoyens du monde, tout en prenant l'univers à témoin de nos propres réalisations. Nous voulons que les Cubaines et les Cubains voient les meilleurs films de leur époque, connaissent les meilleurs musiciens, découvrent les meilleurs peintres et sculpteurs ... Avec des ressources limitées, mais grâce aux progrès de la technologie la plus avancée, nous sommes sur le point de gagner ce pari. Mais, attention! Je dis bien «Art», pas pornographie; je dis «formation culturelle», pas machine de propagande actionnée subrepticement de l'extérieur par je ne sais quels lointains ressorts ...

F.M. - Depuis quelques années, on assiste dans l'île à la naissance d'un embryon d'opposition: des groupes de dissidents commencent à s'organiser. Dans ces conditions, ne serait-il pas temps que le régime s'ouvre au pluralisme politique?

F.C. - La liberté pour tous! Je suis d'accord. Mais, encore une fois, la véritable liberté est celle qu'octroie la culture. Il ne faut pas que la liberté de quelques-uns se nourrisse de l'ignorance du plus grand nombre. Parmi le flot d'informations qui se déversent sur nous chaque jour, toutes ne sont pas utiles à notre enrichissement personnel. Nous devons, avec l'aide des médias, déterminer des critères qui nous permettent de faire un tri. Gardons-nous de céder à la dictature de l'information continue qu'on identifie trop souvent à la connaissance. Encore faudrait-il qu'elle ait un contenu. A la fin de l'une de ses conférences fameuses, à Valence en 1902, Miguel de Unamuno s'était exclamé, comme l'avait fait avant lui José Marti: «Seul celui qui a la connaissance est libre.» Et, de fait, ce sont les poètes, les artistes, les acteurs, les écrivains, tous ceux qui sont éduqués, qui peuvent et qui doivent porter haut l'étendard de la liberté au coeur de toutes les causes, qu'elles soient individuelles, nationales ou mondiales. A travers l'image, nous ferons de Cuba le pays le plus cultivé d'Amérique et même du monde. Tous auront accès à la philosophie, à la géographie, à l'histoire des civilisations. Et, fais-moi confiance, cet enseignement-là ne sera pas rébarbatif!

F.M. - Revenons au pluralisme ...

F.C. - Nous autres Cubains avons un système de «tribunes ouvertes» qui permet à tout le monde de s'exprimer. Même les jeunes, même les enfants. Je te signale qu'aux dernières élections locales, 98,06% des électeurs se sont rendus aux urnes, confirmant par là la confiance du peuple cubain dans le système politique actuel. Je te signale aussi que tous les candidats n'ont pas été élus dès le premier tour et qu'ils n'étaient pas nécessairement membres du Parti communiste!

F.M. - La plupart de vos ministres n'étaient pas nés quand la révolution castriste a triomphé. Quels sont aujourd'hui les rêves du peuple cubain? En quoi sont-ils différents de ceux de la génération précédente? Ne souhaiteriez-vous pas associer plus étroitement la population à la prise de décision politique?

F.C. - La «démocratie participative»! L'expression me rappelle bien des souvenirs. Je me souviens comment, dans les moments les plus difficiles, nous avons dû collecter des fonds auprès de la population cubaine et prendre des mesures drastiques pour réduire la consommation. Nous avons rassemblé 11 milliards de pesos. Quant aux mesures de restriction, elles ont été très largement débattues. C'est ça la démocratie. C'est le consensus et la participation de tous. Les seuls produits dont le prix ait augmenté, durant ces années, sont le tabac et l'alcool. Ce qui n'a pas été une mauvaise chose pour la santé publique! Nous avons dû diminuer le nombre de bus mais nous les avons remplacés par plusieurs dizaines de milliers de vélos. Cette solution «à la chinoise» a été une réussite sur le plan écologique. Un peuple moins au fait des réalités du monde que le peuple cubain aurait peut-être accepté plus difficilement ces privations. Même la participation exige une formation préalable. Sinon, c'est un petit groupe d'oligarques travestis en démocrates qui décide pour tout le monde.

F.M. - Depuis la révolution, un dixième de la population cubaine a quitté l'île. Comment expliquez-vous cet exode?

F.C. - Ceux qui s'en vont le font le plus souvent pour des motifs économiques. Naturellement, il est compréhensible que quelques citoyens, après tant d'années de blocus et d'embargo, se laissent séduire par les sirènes de l'abondance. Mais l'immense majorité du peuple cubain préfère défendre ses principes, quitte à vivre dans l'austérité. J'espère que cette situation de harcèlement prendra bientôt fin et que l'on pourra établir avec les Etats-Unis des relations de bon voisinage.

F.M. - L'affaire du petit Elian a réveillé les ardeurs de la communauté cubaine exilée à Miami. Quel jugement portez-vous sur la dissidence cubaine, tant à l'intérieur de l'île qu'en Floride?

F.C. - Dans l'affaire du petit Elian, tout le monde est d'accord pour considérer que l'enfant doit vivre à Cuba avec son père. C'est sa mère et son beau-père qui l'ont obligé à partir. Quand il est arrivé en Floride, il a été séquestré par une poignée d'exilés fanatiques, avec l'appui de la frange la plus extrémiste du parti Républicain. A Cuba, une grande vague de protestation s'est levée pour réclamer son retour au pays le plus rapidement possible. Ce qui me préoccupe le plus, vois-tu mon cher Federico, c'est l'équilibre physiologique et mental d'Elian. Les exilés cubains modérés, ces hommes et ces femmes qui ont préféré quitter leur patrie mais qui conservent un certain bon sens, le comprennent bien. Mais les plus radicaux qui, depuis des décennies, se battent contre l'évidence des faits, sont capables de tout sacrifier à leurs intérêts, y compris la santé d'un enfant.

F.M. - Comment avez-vous accueilli la nouvelle de sa libération par la police fédérale le 23 avril?

F.C. - Ce fut un soulagement. Dans cette affaire, je dois dire que Bill Clinton s'est bien conduit. Ce jour a d'ailleurs été célébré comme un jour de trêve avec les Etats-Unis, le premier en 41 ans!

F.M. - Comment avez-vous réagi à la condamnation de Cuba par la Commission des droits de l'homme de l'ONU, le 18 avril 2000, à l'initiative de la République tchèque et de la Pologne? On vous reproche de réprimer violemment les dissidents politiques et les groupes religieux ...

F.C. - Cette résolution a porté un coup dur à Cuba. Nous étions à peine remis de cette émotion que, le lendemain, la Cour d'appel d'Atlanta nous assénait un nouveau coup en interdisant au petit Elian de quitter le territoire américain. Et tout cela pendant la Semaine Sainte! Il n'y a pas de prisonniers politiques à Cuba; il n'y a que des prisonniers de droit commun. Ce vote est une nouvelle manifestation de la politique agressive de quelques Etats à l'encontre de mon pays et vise à discréditer la révolution. Parmi les pays qui ont voté contre nous, beaucoup sont loin d'être exemplaires en la matière. Au nom de quoi se permettent-ils de condamner Cuba alors qu'eux-mêmes violent le droit souverain de notre pays à choisir librement son système politique? Cuba est fière de son histoire et de tout ce qui a été fait en matière de droits de l'homme. Notre peuple n'admet ni les menaces, ni les sanctions, ni les calomnies. Il n'y a pire violation des droits de l'homme que les inégalités produites par le capitalisme.

F.M. - Le pape Jean-Paul II s'est rendu à La Havane en janvier 1998. Vous a-t-il convaincu?

F.C. - Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que sa visite a eu un très fort impact sur le peuple cubain et sur moi-même. La fermeté dont fait preuve cet homme d'âge avancé dans l'affirmation de sa foi est digne d'admiration. Et nous rêvons à ce que le Pape a proclamé: la globalisation de la solidarité.

F.M. - Personne n'est immortel, pas plus les chefs d'Etat que les hommes ordinaires. Ne pensez-vous pas qu'il serait sage de préparer votre succession, ne serait-ce que pour éviter au peuple cubain le traumatisme d'une transition chaotique?

F.C. - Les Cubains savent que nombre de leurs acquis sociaux devront être consolidés: à Cuba, 85% des logements appartiennent à ceux qui y vivent. Il est vrai que les propriétaires de ces habitations ne gagnent que 10 à 20 dollars par mois. Mais les soins sont gratuits, le litre de lait coûte à peine plus d'un centième de dollar, et le riz est subventionné par l'Etat. Même pendant la «période spéciale», la mortalité infantile n'a pas augmenté. Elle est la plus faible de toute la région. Le peuple cubain en tirera ses propres conclusions. Il décidera si ce régime doit survivre à son chef. En fin de compte, ce sont toujours les peuples qui ont le dernier mot. J'insiste néanmoins sur un point qui me semble primordial: ce n'est pas en fonction du nombre de dollars qu'on gagne chaque mois qu'il faut se déterminer, mais par rapport à la qualité de vie.

F.M. - Ce que vous dites est très juste. Mais, précisément, en ne mettant pas en place dès à présent des hommes et des structures capables de prendre la relève le moment venu, ne croyez-vous pas que vous accroissez le risque d'une remise en cause de ces acquis sociaux?

F.C. - J'ai toujours été proche des Cubains et de leurs problèmes quotidiens. Les années ont passé ... Il est logique qu'aujourd'hui ils se préoccupent davantage de leur avenir. Je m'en préoccupe également.

F.M. - Vous avez le privilège d'être devenu un mythe de votre vivant. Le resterez-vous après votre mort?

F.C. - Si être un «mythe» c'est se voir reconnaître des qualités de courage et de persévérance dans la défense de ses convictions, alors j'accepte ce qualificatif. En revanche, si par «mythe» on entend «fiction», je récuse le terme. Mais penses-tu vraiment que le système cubain aurait pu survivre 41 ans s'il n'avait été qu'une fantasmagorie? Après moi, d'autres, qui partagent les mêmes idéaux, reprendront le flambeau.

F.M. - Fidel Castro, le conspirateur permanent. Cette image appartient-elle à un passé révolu?

F.C. - J'ai été et je reste convaincu que l'insoumission est nécessaire. Tout comme l'indépendance du peuple cubain. J'ai lutté pour cette cause et je lutte encore pour elle. Et je continuerai dans cette voie parce que tel est le souhait de mes compatriotes. Ni soumis ni obéissant: l'homo sapiens est rebelle par nature. Mais la révolution ne peut être que fille des idées.

F.M. - Pourquoi vivez-vous la nuit? Quand préparez-vous vos discours?

F.C. - Il faut vivre à toutes les heures du jour et de la nuit et aussi intensément qu'il se peut. Quant à mes discours, je suis parvenu à cette conclusion - un peu tardive, il est vrai: les discours devraient toujours être brefs !