POLITIQUE INTERNATIONALE N° 98 - HIVER 2003

PORTUGAL : LA PORTE ÉTROITE DU RENOUVEAU

Entretien avec José Manuel Durão Barroso
Premier ministre du Portugal depuis avril 2002
conduit par
Jean-Jacques Lafaye
Collaborateur de la revue Politique Internationale depuis 1983


Jean-Jacques Lafaye - Monsieur le Premier ministre, avant de parler du Portugal, parlons un peu de vous. Comment votre vocation politique est-elle née ?
José Manuel Durão Barroso - Je me suis passionné pour la politique dès le plus jeune âge, vers treize ou quatorze ans. Le Portugal vivait encore sous un régime autoritaire et je m'intéressais surtout aux livres interdits. De ce point de vue, j'étais un rebelle ! Il y avait, dans ma famille, une tradition très conservatrice car mon grand-père était monarchiste. Il s'était opposé à la république instaurée à la suite de la révolution de 1910. Il a même eu de sérieux problèmes ; il a dû s'exiler au Brésil, où mon père est né et où une partie des miens vivent encore. Lorsque j'étais enfant, j'entendais toujours : " Souviens-toi de ce qu'a souffert ton grand-père. Tu peux tout faire dans la vie, sauf de la politique ! " C'était un peu le fruit défendu.
J.-J. L. - On dit que vous avez été maoïste au temps de la révolution des œillets, contre-communiste en somme...
J. M. D. B. - Juste avant la révolution, je me suis inscrit à la faculté de droit de Lisbonne, qui était alors très politisée. Les partis étaient interdits, mais il existait deux mouvements étudiants : l'un était proche du Parti communiste, l'autre d'une petite organisation maoïste. J'ai adhéré au second. Les gens qui en faisaient partie étaient - je dois le dire - beaucoup plus intéressants que les communistes. Il faut, bien entendu, se replacer dans le contexte de l'époque : j'étais un jeune étudiant de dix-sept ou dix-huit ans. Mais je suis fier de cette période parce que c'était un temps de forte mobilisation politique, y compris sur le plan physique. Dans ces années-là, les communistes étaient adeptes des méthodes musclées...
J.-J. L. - Quelque temps plus tard, vous rejoignez le Parti social-démocrate : comment êtes-vous passé de l'un à l'autre ?
J. M. D. B. - En un certain sens, c'est un retour aux origines, car je viens d'une famille du nord du pays, du Tras-os-Montes, qui est la terre natale du PSD. Maintenant, si vous me demandez pourquoi j'ai décidé de le rejoindre précisément à ce moment-là, c'est comme toujours un concours de circonstances. J'avais dix-neuf ans ; c'était en 1975. Mon père était très malade et, pour tenter de le sauver, toute la famille est partie pour Londres où de nouveaux traitements étaient expérimentés. Lorsque je suis arrivé en Grande-Bretagne, j'ai compris à quel point le Portugal était, comme on disait, un " manicomio ", un asile de fous ! Je me suis rendu compte que nous étions dans une situation totalement surréaliste ! À partir de là, je me suis éloigné de mon radicalisme de jeunesse, et j'ai retrouvé mes amis, ma famille, qui tous étaient inscrits au PSD. J'ajoute que j'avais une très grande admiration pour Sà Carneiro (1). Sa mort a été, pour nous tous, un grand choc émotionnel. Je me trouvais à l'époque à Genève, où j'étais arrivé après ma licence comme boursier du gouvernement helvétique. J'étais assistant à la Faculté des sciences économiques et sociales, département de sciences politiques. Lorsque nous avons appris la nouvelle, ma femme et moi avons pris le premier avion et avons adhéré au PSD pour, en quelque sorte, poursuivre l'œuvre de Sà Carneiro.
J.-J. L. - Sa fin tragique a-t-elle marqué une rupture ?
J. M. D. B. - Sà Carneiro était un authentique réformateur, quelqu'un qui voulait rompre avec le régime autoritaire de droite que nous avions connu pendant tant d'années, mais aussi avec l'héritage étatiste de la révolution. C'était un homme qui croyait à la démocratie libérale, dans le sens le plus élevé du terme, ce qui n'exclut pas une dimension sociale. Sur le plan politique et économique, c'était un modernisateur. Je crois que c'est la voie dont le Portugal avait besoin, et dont il a encore besoin aujourd'hui.
J.-J. L. - À quelle " famille politique " vous rattachez-vous ? Pour schématiser, vous sentez-vous plus proche de Tony Blair, de José Maria Aznar ou de Jacques Chirac ?
J. M. D. B. - En tant que vice-président du Parti populaire européen, je me reconnais dans un centre qui ose, un centre réformateur, pas un centre qui se construit en opposition par rapport à la gauche ou à la droite. Je me sens évidemment proche de José Maria Aznar mais, finalement, Tony Blair n'est pas tellement éloigné de mes convictions.
J.-J. L. - À l'origine, vous l'avez rappelé, vous étiez professeur d'université : comment passe-t-on de l'enseignement à la politique ?
J. M. D. B. - Il y a de nombreux points communs entre les deux. L'enseignement et la politique sont l'un et l'autre des métiers de communication. Peut-être faut-il, en politique, éviter d'avoir l'air professoral et se faire entendre d'une autre façon. En tout cas, il y a une chose magnifique dans l'enseignement, c'est le contact avec la jeunesse qui vous rappelle en permanence à la réalité. Ce constat vaut également pour l'homme politique : il doit connaître ses limites. Personnellement, je n'aime pas les politiciens qui se prennent trop au sérieux. Je n'ai pas d'illusions sur le pouvoir, je pense que tout cela est conjoncturel, limité et qu'il y a, dans la vie, des choses beaucoup plus importantes. La politique n'est finalement qu'un système parmi d'autres et ceux qui la pratiquent ne sont, en aucun cas, supérieurs au commun des mortels.
J.-J. L. - Entre 1995 et 1999, vous avez connu une sorte de " traversée du désert ". Vous êtes alors parti enseigner aux États-Unis...
J. M. D. B. - C'est exact. J'étais professeur invité à l'Université de Georgetown. J'avais participé au gouvernement de M. Cavaco Silva de 1985 à 1995, d'abord comme secrétaire d'État à l'Intérieur puis, pendant huit ans, au ministère des Affaires étrangères en tant que secrétaire d'État et ministre. En 1995, j'ai été élu député. Je présidais la Commission des Affaires étrangères. Ma carrière aurait pu continuer sur sa lancée, mais j'ai pensé à ma famille : j'ai trois garçons qui arrivaient à un âge où la présence du père est très importante. L'invitation de cette Université arrivait donc à point nommé. C'était l'occasion de faire une pause, de revenir à la lecture et à la réflexion, et de renouer le contact avec mes enfants. Cette expérience a été extraordinairement profitable. Aujourd'hui, je suis fier de mes trois fils. En 1999, lorsque l'ancien président de mon parti a présenté sa démission, mes amis m'ont demandé de lui succéder. J'ai été élu par plus de 80 % des adhérents, puis réélu en 2000, jusqu'aux dernières élections générales.
J.-J. L. - Selon vous, le scrutin du 17 avril traduit-il une forte adhésion des Portugais à votre personne et à votre programme ou s'agit-il d'un vote de défiance à l'égard du précédent gouvernement socialiste ?
J. M. D. B. - En politique, il y a toujours des deux. Il est clair que les gens étaient déçus par l'ancien gouvernement mais, en même temps, ils ont sincèrement cru à l'alternance. Ce qui explique l'excellent résultat du PSD qui, à lui seul, a recueilli 40 % des voix. Avec un autre parti à notre droite, le Parti populaire, nous avons pu constituer une majorité stable, ce qui ne s'était pas produit depuis 1995. C'est une garantie d'unité et d'efficacité.
J.-J. L. - Après de nombreuses vicissitudes - des décennies de régime autoritaire, le traumatisme de la révolution, les difficultés de la décolonisation -, les Portugais n'aspirent-ils pas à un exécutif fort ?
J. M. D. B. - Oui et non. D'un côté, c'est vrai, les gens réclament un pouvoir fort. Mais, compte tenu de la structure corporatiste de la société portugaise, lorsque ce pouvoir essaie de prendre la moindre décision, il se heurte à des résistances. En fait, les Portugais entretiennent une relation d'amour-haine vis-à-vis de l'autorité. Nous avons une société très compétitive, une communication sociale très agressive, ce qui rend l'action politique extrêmement difficile, aussi bien pour le gouvernement que pour l'opposition.
J.-J. L. - Le Portugal a été un grand empire. Le fait d'avoir été ramenés par l'Histoire à des dimensions plus modestes n'a-t-il pas provoqué, chez vos compatriotes, un sentiment d'insatisfaction nationale ?
J. M. D. B. - Le poids du passé explique, en effet, une certaine frustration. C'est un élément essentiel de notre culture politique. Pour ma part, j'essaie, chaque fois que j'en ai l'occasion, de procéder à une pédagogie différente. Il est important de dépasser cette vision et de regagner confiance en nous. Il faut en finir avec ce " misérabilisme " qui consiste à répéter : " Nous étions grands, maintenant nous sommes petits. " Il est vain de nous lamenter sur notre grandeur passée. En plus, c'est absurde : l'Irlande, la Finlande, l'Islande sont, eux aussi, de petits pays ; sauf erreur, cette " petitesse " ne les a pas empêchés de se hisser au niveau du reste de l'Europe, voire au-dessus.
J.-J. L. - Un petit pays n'a-t-il pas une vitesse de réaction plus élevée, notamment en matière de réformes ? N'est-ce pas, finalement, un avantage ?
J. M. D. B. - Je le crois. Les Portugais sont des gens qui s'adaptent facilement aux changements. Notre société possède un degré de plasticité considérable, comme en témoigne, par exemple, la manière dont nous avons accueilli les " retornados " (les rapatriés d'Afrique portugaise). À l'époque, nous pensions que jamais nous ne parviendrions à les intégrer. Et, finalement, le problème a été très vite résolu parce que notre société, avec sa structure familiale, son tissu de petites entreprises, son dynamisme naturel, a su réagir positivement.
J.-J. L. - Il existe une solidarité nationale portugaise qui fait de votre pays une " famille ", avec un cœur qui bat pour les autres...
J. M. D. B. - Nous sommes l'une des plus vieilles nations européennes, en termes de langue, de religion, de construction nationale. Nous sommes également l'une des plus homogènes, ce qui explique le sentiment que vous décrivez et qui constitue sans doute notre meilleur atout.
J.-J. L. - Quelle est votre responsabilité en tant que chef de gouvernement ?
J. M. D. B. - Ma responsabilité, c'est de tout faire pour que le Portugal puisse jouer en " première division " au niveau européen et participer aux décisions qui vont façonner l'avenir. Plus concrètement et dans l'immédiat, nous devons assainir nos finances publiques car, à défaut, nos autres objectifs resteraient inatteignables. Je suis certain que le Portugal possède toutes les qualités nécessaires pour devenir l'un des pays les plus avancés d'Europe.
J.-J. L. - L'objectif du déficit zéro en 2004 est un défi pour tous les pays européens. Considérez-vous le Pacte de stabilité comme un repère intangible ou êtes-vous de ceux qui réclament une certaine souplesse dans son application ?
J. M. D. B. - Nous pensons que l'objectif du déficit zéro doit être poursuivi, mais qu'il faut aussi être réaliste. Le Pacte européen est un pacte de stabilité et de croissance, et nous nous réjouissons que les derniers " Ecofin " et le Conseil européen de Séville aient ouvert la voie à une interprétation moins dogmatique. On parle maintenant d'un déficit " proche de zéro ".
J.-J. L. - La réduction du déficit budgétaire impose aux Portugais de vrais sacrifices : augmentation temporaire de la TVA ; report des baisses d'impôts promises. Cette rigueur suffira-t-elle et, si elle ne suffit pas, comment la justifierez-vous ?
J. M. D. B. - C'est une question importante et c'est pourquoi j'ai proposé un accord social sur quatre ans. Grâce à la majorité politique dont nous disposons, nous pouvons dessiner des perspectives à moyen terme. Ce n'était pas le cas du gouvernement précédent qui risquait à tout instant d'être renversé. Si nous expliquons que ces sacrifices en valent la peine et que la lumière est au bout du tunnel, je crois que les Portugais nous feront confiance.
J.-J. L. - Vous avez annoncé un plan de privatisation. Allez-vous vous attaquer à des symboles de l'identité portugaise ?
J. M. D. B. - Oui. TAP, par exemple, la compagnie aérienne nationale, sera privatisée ainsi que la Compagnie des aéroports. Mais l'essentiel des privatisations a déjà été réalisé sous le gouvernement de Cavaco Silva ; les socialistes ont poursuivi ce mouvement. Je crois aux bienfaits de l'économie de marché et les privatisations sont, à mes yeux, un outil fondamental pour accroître la compétitivité et renforcer la modernisation de notre économie. J'ajoute que l'investissement étranger peut se révéler très positif dans la mesure où il s'accompagne d'une importation de savoir-faire dans certains secteurs d'activité.
J.-J. L. - Vous avez évoqué le projet d'un dégrèvement d'impôt destiné à soutenir l'investissement. Cette mesure est-elle toujours d'actualité ?
J. M. D. B. - Elle figurera dans le prochain budget. Les entreprises du secteur marchand, en particulier celles qui sont exportatrices, verront leur impôt diminuer de 20 % à condition de réinvestir cette somme dans un délai de deux ans. Nous espérons que cette mesure concrète permettra d'encourager fortement l'investissement. Incitation et simplification : tels sont les deux maîtres mots de notre politique économique. Dans ce cadre, nous avons adopté de nombreuses mesures pour lutter contre les excès de la bureaucratie et les blocages administratifs. Nous voulons, notamment, faciliter la tâche de ceux qui souhaitent créer leur entreprise.
J.-J. L. - Quels sont, à vos yeux, les points forts du Portugal, et ses points faibles ?
J. M. D. B. - Les points forts, je l'ai dit, ce sont ses capacités d'adaptation et d'ouverture à l'innovation. Les points faibles, ce sont certains vices qui ont été aggravés lors de la révolution, en particulier des structures trop rigides qui ont du mal à suivre le rythme de la mondialisation. Mais nous sommes en train de réduire ces rigidités. J'ai annoncé et développé un programme visant à accroître la flexibilité de la législation du travail. Le Portugal va se doter d'une des législations les plus modernes d'Europe, qui lui permettra d'attirer de plus en plus d'investisseurs. Autre point fort : la stabilité. Le Portugal n'est pas un pays à problèmes. Nous sommes entrés dans l'euro et, malgré les divergences qui opposent les deux principales forces politiques, il y a un consensus national sur les grandes questions, qu'il s'agisse de la politique étrangère, de la défense ou de la forme du régime. C'est un pays qui ne réservera pas de mauvaises surprises.
J.-J. L. - Le Portugal a une longue tradition de " cohabitation ", inaugurée du temps de Mario Soares et Cavaco Silva. Quelles sont aujourd'hui vos relations avec le président de la République socialiste, Jorge Sampaio ?
J. M. D. B. - J'ai de très bons rapports avec le président, y compris sur le plan personnel. Je n'oublie pas que, lorsqu'il a été élu, j'ai été le premier homme politique du Portugal auquel il ait décerné une haute décoration, pour reconnaissance de mon action en tant que ministre des Affaires étrangères. Sur le plan institutionnel, je crois que le gouvernement doit tout faire pour essayer de maintenir un niveau très élevé de confiance entre les différents responsables de l'État. Comme vous le savez, au Portugal c'est au gouvernement qu'il appartient de gouverner. Le président n'intervient qu'en cas limite. Il a essentiellement un pouvoir de régulation générale du système. C'est une situation bien différente de celle de la France où le président dispose, normalement, d'une plus grande latitude d'intervention.
J.-J. L. - On assiste depuis quelque temps à une montée du populisme en Europe. Diriez-vous de votre allié au sein de la coalition, le Parti populaire, qu'il se situe dans cette mouvance ?
J. M. D. B. - À un certain moment, le Parti populaire a, en effet, cédé à la tentation populiste. Mais il s'agit plus d'un incident de parcours que d'une tendance de fond : n'oubliez pas qu'il provient de la famille démocrate-chrétienne. Je crois qu'il est en train de rentrer dans le giron des partis modérés. En tout cas, je suis très satisfait de la coopération loyale, fructueuse et constructive entre nos deux formations.
J.-J. L. - Parlons maintenant de vos relations avec votre partenaire naturel : l'Espagne. Le projet de train rapide entre Lisbonne et Madrid va-t-il enfin voir le jour ?
J. M. D. B. - S'il y a, du côté espagnol, la volonté de construire un train rapide de type TGV, nous nous associerons à cet effort. Le réseau routier est également à moderniser. Pour aller vers le reste de l'Europe, nous devons passer par l'Espagne, et tout ce qui peut rendre plus faciles nos communications ne peut qu'être fécond. Nous avons de très bonnes relations avec Madrid, mais il faut être franc : nous nous heurtons parfois à des problèmes de susceptibilité. Le Portugal n'a qu'une seule frontière terrestre, avec l'Espagne. C'est le seul cas sur tout le continent européen, avec le Danemark, qui est tout de même relié aux pays scandinaves par un pont. Certains dossiers demandent une gestion politique attentive afin de trouver un juste équilibre, car le risque existe toujours de voir renaître des réactions négatives envers notre voisin. Je dirais que le Portugal et l'Espagne ont 95 % d'intérêts communs en Europe. Sur les 5 % restants, nous avons des positions différentes, mais il ne faut pas dramatiser nos divergences.
J.-J. L. - Depuis son entrée dans la Communauté européenne, le Portugal a bénéficié d'aides très importantes. Ces aides ont-elles été utilisées au mieux des intérêts de votre pays ?
J. M. D. B. - Au moment de notre adhésion, en 1986, notre PNB par habitant représentait 50 % de la moyenne européenne. Il se situe actuellement à plus de 70 % ; nous avons donc fait du chemin. Malheureusement, ces dernières années, sous le gouvernement socialiste, les choses ne se sont pas très bien passées, il y a eu un certain laxisme. Mais, d'une manière générale, on peut affirmer que ces fonds européens ont été utilisés à bon escient, que le Portugal s'est développé et que l'intégration a été un succès du double point de vue administratif et économique.
J.-J. L. - Quelles seront les conséquences, sur l'économie portugaise, du prochain élargissement de l'Union ?
J. M. D. B. - Nous sommes pour l'élargissement, parce qu'il s'agit d'un grand progrès pour l'Europe. Mais nous ne nous faisons guère d'illusions. Plusieurs études indépendantes ont montré que le Portugal est sans doute l'un des pays qui a le plus à y perdre, que ce soit en termes de commerce ou d'investissement, sans parler de la réduction des fonds structurels. Cela ne remet pas en cause l'objectif, qui reste d'intégrer ces nouveaux membres dans les délais prévus ; mais cet élargissement devra s'accompagner d'une meilleure répartition des charges au sein de l'Union européenne.
J.-J. L. - Qu'attendez-vous de la Convention présidée par Valéry Giscard d'Estaing ?
J. M. D. B. - Je souhaite que les travaux de la Convention débouchent sur une Europe plus intégrée. En tout cas, il faut éviter que se mette en place un " directoire " des grands pays qui seraient, en quelque sorte, " plus égaux que les autres ". Le principe d'égalité entre les États est l'un des fondements des institutions européennes. Bien sûr, nous savons que l'Allemagne pèse plus lourd que le Luxembourg ; cette différence est inscrite dans l'ordre naturel des choses. Mais il ne faut pas que des traités renforcent cet état de fait. Une telle décision pourrait créer un clivage - dont on a eu un aperçu à Nice - préjudiciable aux intérêts de l'Europe. La France est un grand pays, par son histoire, sa dimension, sa contribution au projet européen, sa position géographique. Quel besoin aurait-elle d'affirmer sa supériorité par rapport aux puissances petites et moyennes ? Pourquoi entrerait-elle en conflit avec un pays comme le Portugal, francophone et francophile ? Il ne faut pas remettre en cause cet équilibre. On pourra ensuite, dans la pratique, trouver des aménagements pragmatiques pour répondre aux préoccupations qu'expriment parfois les plus grands pays. Mais, encore une fois, ne touchons pas au principe d'égalité entre les États.
J.-J. L. - L'Europe parlera-t-elle un jour d'une seule voix sur la scène internationale ?
J. M. D. B. - C'est une question de temps. L'Europe de la diplomatie se fera tout comme l'Europe économique est en train de se faire. C'est inéluctable. Au fond, l'Europe n'est qu'une péninsule du continent euro-asiatique. Il faut survoler la Russie pour le comprendre. Il serait vraiment dommage que, sur un territoire aussi réduit, les Européens ne soient pas capables de faire des compromis pour conduire une diplomatie collective, parallèlement à leurs diplomaties nationales. Tout le monde y serait gagnant : l'Europe bien sûr, qui s'affirmerait comme une puissance à part entière, mais aussi les pays membres qui, par ricochet, verraient leur influence s'accroître.
J.-J. L. - Êtes-vous favorable à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne ?
J. M. D. B. - J'y suis, par principe, favorable, à condition que la Turquie respecte les critères politiques et économiques de Copenhague. N'oublions pas qu'elle a été invitée pour la première fois à rejoindre l'Europe dès 1963, lorsqu'elle a signé un accord d'association avec la Communauté européenne, et que cette promesse a été confirmée par la suite à plusieurs reprises. En 1999, au Conseil européen d'Helsinki, la Turquie s'est vu reconnaître le statut de candidat à part entière, ce qui implique qu'elle a le droit d'être traitée comme les autres candidats, notamment ceux qui feront partie du prochain élargissement. Le sommet de Copenhague a franchi un pas supplémentaire : il a été décidé que si, en décembre 2004, Ankara remplit les conditions nécessaires, les négociations d'adhésion commenceront sans délai. J'accorde une importance toute particulière au cas de la Turquie. L'entrée de ce pays dans l'Union européenne serait, en effet, la preuve - ô combien nécessaire de nos jours - qu'il n'y a pas d'incompatibilité entre l'islam et les valeurs occidentales d'État de droit, de démocratie, de respect de la personne humaine et des minorités. Comme je l'ai déclaré, l'Europe ne doit pas être un club fermé de chrétiens.
J.-J. L. - L'immigration clandestine est au centre d'un vaste débat. Devons-nous bâtir une citadelle européenne pour protéger notre richesse et notre modèle ?
J. M. D. B. - L'Europe doit conserver sa vocation d'ouverture universaliste et de tolérance, en évitant tout discours xénophobe : la haine de l'Autre est l'une des pires tendances de la nature humaine. Pour autant, nous devons discipliner cette immigration de façon rationnelle. Le Portugal, par exemple, qui était autrefois un pays d'émigration, doit aujourd'hui faire face à un afflux de populations venues des pays de l'Est, en particulier d'Ukraine. Or nous n'avons pas la possibilité d'accueillir tout le monde : nous devons donc délivrer des permis de travail en rapport avec nos besoins et nos capacités d'absorption.
J.-J. L. - Votre élection a fait basculer au centre droit la majorité du Conseil européen : est-ce une chance pour l'Europe ?
J. M. D. B. - L'orientation politique ne joue pas un rôle décisif au sein du Conseil européen. Les chefs de gouvernement se prononcent généralement en fonction de leur intérêt national, et non pas de tel ou tel a priori idéologique. Mais les relations personnelles, en revanche, peuvent avoir une certaine importance. En tant que ministre des Affaires étrangères, j'ai fait la connaissance de très nombreux responsables européens. En France, j'ai eu l'honneur de rencontrer Jacques Chirac qui était alors dans l'opposition. Je connais très bien Alain Juppé, qui fut ministre des Affaires étrangères en même temps que moi. Plusieurs chefs de gouvernement appartiennent à ma " famille " : José Maria Aznar, mais aussi Jean-Claude Juncker au Luxembourg, Silvio Berlusconi en Italie, Jean-Pierre Raffarin en France, le nouveau premier ministre néerlandais... Il est évident que si, face à des problèmes particulièrement ardus, les relations personnelles ne suffisent pas, elles n'en constituent pas moins un atout supplémentaire.
J.-J. L. - Revenons à la politique étrangère : quel peut être l'apport du Portugal à l'Europe, compte tenu de son passé colonial et de son expérience du monde africain ?
J. M. D. B. - Un jour, dans les années 1980, j'ai reçu un ami britannique qui s'étonnait de voir les gros titres des journaux portugais consacrés à l'Angola, au Mozambique ou à l'Afrique du Sud où vit une importante communauté portugaise. Je lui ai répondu qu'au Portugal les questions africaines étaient considérées comme des questions de politique intérieure ! L'Afrique est un dossier que je connais bien car j'ai été associé aux premiers efforts de paix en Angola. J'ai organisé, ici au Portugal, la première rencontre entre le gouvernement du MPLA et l'UNITA. Le Portugal est certainement avec la France le pays européen qui a le plus de liens avec l'Afrique. Comme je l'ai dit au président Chirac, nous devrions constituer le " parti africain " de l'Europe ! Par une curieuse ironie de l'Histoire, les anciens colonisateurs, que l'opinion la plus " progressiste " montrait du doigt il n'y a pas si longtemps, sont justement ceux qui, aujourd'hui, proposent une vision d'avenir pour le continent africain. Nous devons travailler de concert pour que l'Europe n'oublie pas ceux que j'appelle nos " voisins du rez-de-chaussée ". Nous avons à leur égard une dette morale. C'est en Afrique que se trouve le plus grand nombre de pays les moins avancés ; il faut faire davantage pour eux. En utilisant l'ancien lien colonial dans une perspective positive de renforcement de la coopération, nous devons leur apporter un appui non seulement technique et financier, mais aussi leur témoigner notre " affection ". Il faut que les dirigeants africains et les nouvelles élites comprennent que nous pensons à eux. C'est de l'attention et du temps qu'il faut leur donner. Comme je le dis souvent, le temps est la valeur la plus importante au monde, parce que c'est la seule qui, dès lors qu'elle est perdue, ne pourra jamais être récupérée !
J.-J. L. - La disparition de Jonas Savimbi permet-elle, enfin, d'envisager un règlement de paix en Angola ?
J. M. D. B. - Nous regrettons la mort de tous les êtres humains mais, d'un point de vue purement politique, il est certain que le décès de Jonas Savimbi a ouvert des possibilités nouvelles. Sans doute me fera-t-on remarquer qu'il reste des progrès à accomplir sur le plan intérieur. À la décharge des dirigeants de Luanda, reconnaissons qu'il n'était pas facile d'instaurer la démocratie dans un pays perpétuellement en guerre depuis des décennies. Aujourd'hui, je crois que la paix est possible en Angola.
J.-J. L. - On sait que les élites africaines ont amassé de véritables fortunes en pillant les richesses de leurs pays et en détournant l'aide internationale. Faut-il les sanctionner ?
J. M. D. B. - Je vais être très clair : pour qu'il y ait un corrompu, il faut qu'il y ait un corrupteur. C'est pourquoi je n'accepte pas l'anathème lancé contre l'Afrique de la corruption. S'il y a des problèmes, il faut les identifier, mais on ne peut pas condamner en bloc les dirigeants africains sans, dans le même temps, faire le procès des corrupteurs européens.
J.-J. L. - L'Afrique dispose-t-elle des instruments nécessaires à son auto-développement ?
J. M. D. B. - L'Afrique a plus de moyens qu'autrefois, plus de ressources humaines aussi, mais elle fait face à des problèmes d'une telle ampleur, en matière humanitaire, de santé et d'infrastructures, qu'une aide extérieure est absolument vitale. Il faut agir sur tous les registres : alléger la dette, offrir un meilleur accès à nos marchés, mettre en place des programmes de formation, organiser le transfert de certaines technologies, exporter nos méthodes de gestion. Je suis favorable à une coopération ciblée, au cas par cas. Il n'existe pas de recette miracle qui serait applicable en tout temps et en tout lieu. Quant aux ONG, elles peuvent jouer un rôle primordial à condition que les États leur apportent un soutien efficace et que l'on définisse précisément leur mission. Bien que cela n'ait rien à voir avec l'Afrique, je songe à l'action que nous menons actuellement au Timor-Oriental : nous y créons une école portugaise (le portugais étant l'une des langues officielles du pays) en partenariat avec l'Église catholique. Le Portugal prend en charge le financement, envoie des professeurs mais, sur place, c'est l'Église qui s'occupe de gérer cette coopération. Dans chaque cas, nous cherchons à trouver la solution la mieux adaptée, qui coûte le moins cher et qui donne le meilleur résultat.
J.-J. L. - La question du Timor-Oriental, aujourd'hui indépendant, a été pendant vingt-cinq ans un sujet douloureux pour le Portugal. Peut-on parler de succès inespéré ?
J. M. D. B. - Lorsque j'étais ministre, et que j'évoquais ce dossier avec mes collègues européens et américains, ils ne voulaient même pas m'écouter. Tous disaient que c'était une cause perdue, un combat irréaliste... La question du Timor a montré, en tout cas, qu'il arrive à la " realpolitik " d'avoir tort ! Le droit du plus fort ne triomphe pas toujours. Une grande conviction, une grande détermination, soutenue par le Portugal, a permis à un petit peuple de contrarier les leçons de la géopolitique. Il est bon de savoir que, dans le monde contemporain, les valeurs l'emportent parfois sur les intérêts, pour peu que chacun y mette du sien.
J.-J. L. - Restons en Asie. L'adhésion de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce offre de nouvelles possibilités d'échanges. Quel rôle l'ancienne possession portugaise de Macao pourrait-elle tenir dans cette redistribution des cartes commerciales ?
J. M. D. B. - Macao est désormais une " région administrative spéciale ". Nous avons négocié pendant longtemps avec les Chinois le transfert de souveraineté : tout s'est très bien passé, dans le respect des accords signés. Ce que nous souhaitons à présent, c'est que Macao devienne un lien entre le Portugal et la Chine et, plus largement, entre l'Europe et la Chine. Il y a là une marque, un héritage, une empreinte digitale européenne. Ce n'est qu'une anecdote mais elle est significative : à l'occasion des championnats du monde de football, notre équipe nationale a joué à Macao contre l'équipe de la République populaire de Chine. Eh bien, on m'a rapporté que le public soutenait les deux équipes en même temps ! Ce qui témoigne de la profondeur des liens humains qui nous unissent à ce territoire. Selon moi, la Chine est la pièce la plus intéressante de l'échiquier international. Malgré son immensité, je suis convaincu qu'elle parviendra à se consolider et à affirmer son influence dans le cadre d'un système multipolaire...
J.-J. L. - Poursuivons notre périple lusophone et arrêtons-nous au Brésil. Les relations entre le Portugal et son ancienne colonie peuvent-elles servir de modèle aux relations Europe-Amérique latine ?
J. M. D. B. - J'ai coutume de dire que le Brésil a été, pour le Portugal, l'investissement historique le plus rentable : c'est là qu'il y a le plus grand nombre de gens parlant notre langue ! De la même manière, l'Europe doit renforcer sa coopération culturelle avec l'Amérique latine. Celle-ci, d'ailleurs, le souhaite. Il est vrai que les choses sont un peu moins tranchées dans la réalité. " J'ai deux amours " chantait, jadis, Joséphine Baker. Cette formule, voyez-vous, s'applique à merveille à l'Amérique latine : son héritage est ibérique et latin, mais elle a les yeux rivés sur le grand pôle d'attraction que sont les États-Unis, comme le monde entier d'ailleurs. Cette fascination qui frappe les Latino-Américains s'exerce à travers leurs universités, leurs entreprises, leurs médias... C'est tout à fait normal, et l'Europe ne doit pas en être jalouse. Pour une raison simple : le secret des États-Unis - qui leur vaut de jouer le rôle qui est le leur aujourd'hui -, c'est d'avoir su accueillir et intégrer des éléments venus de toute la planète. On oublie trop souvent que les élites américaines sont des élites internationales, d'origine européenne...
J.-J. L. - Le 11 septembre 2001 marque-t-il, paradoxalement, le début d'une nouvelle amitié transatlantique ?
J. M. D. B. - Ces terribles événements ont montré que, finalement, les États-Unis et l'Europe appartiennent à la même civilisation. Comme je l'ai dit, l'Europe est trop petite à l'échelle du globe pour se permettre de se mesurer aux Américains. Ce serait à la fois irrationnel et contre-productif. L'identité européenne ne doit pas se construire en opposition aux États-Unis. Au contraire : il faut valoriser tout ce que nous avons en commun, exploiter nos points de convergence. Après tout, les États-Unis ne sont-ils pas une création européenne ? Alexis de Tocqueville a dit l'essentiel à ce sujet. Ce sont les émigrés européens du XXe siècle qui ont façonné la grandeur américaine.
J.-J. L. - Vous avez dit, lors de votre prise de fonctions, que " la crise va faire place à l'espérance ". Un an et demi après le 11 septembre, où se situe l'espérance d'un nouveau monde ?
J. M. D. B. - Nous devons faire un effort de compréhension face au terrorisme. Pas pour le justifier, bien sûr, mais pour analyser ce qui s'est passé et s'interroger sur les causes d'une telle haine. La manière dont la population de New York, puis la nation américaine tout entière ont surmonté le choc a vraiment été extraordinaire. Jamais ils n'ont baissé les bras. Jamais ils n'ont cédé au découragement là où d'autres sociétés auraient sombré dans la dépression. Cette attitude de vitalité est exemplaire. Cela étant, les Américains doivent avoir l'esprit suffisamment ouvert pour comprendre ce qu'il y a derrière le 11 septembre. Et l'Europe peut les aider à y voir plus clair. J'utilise souvent cette image : lorsque les États-Unis et l'Europe se regardent, c'est comme si la même personne pouvait se regarder simultanément à des âges différents, comme si une femme de vingt ans se voyait à cinquante ans et vice versa. Cette avance que nous avons sur elle nous autorise à porter sur l'Amérique un regard critique.
J.-J. L. - Le Portugal, de par sa position géographique, a été protégé de certains drames de l'histoire récente. Y voyez-vous un signe ?
J. M. D. B. - Je n'irai pas jusqu'à faire mienne la théorie du " cinquième empire " du Padre Antonio Vieira (2), selon laquelle le Portugal aurait, pour des raisons presque mystiques, une mission particulière à remplir en termes de civilisation... Mais il vrai que, au fond de l'âme portugaise, l'idée existe que nous serions comme un pont jeté entre l'Atlantique et la Méditerranée. Ne sommes-nous pas le sud du Nord et le nord du Sud ?



 
Notes de :

(1) Francisco Sà Carneiro, ancien avocat, avait commencé sa carrière comme parlementaire d'opposition au régime de Marcelo Caetano, le successeur de Salazar. En février 1973, il démissionne de l'Assemblée nationale. Ministre sans portefeuille après la révolution du 27 avril 1974, il fonde, un mois après le coup d'État, le Parti populaire démocratique (PPD) qui allait devenir, en octobre 1976, le Parti social-démocrate (PSD). D'abord favorable aux militaires putschistes, il entend prendre ses distances avec les socialistes et surtout avec les communistes dont l'influence grandissante au sein du gouvernement l'inquiète. Après les élections de 1976 qui portent au pouvoir le gouvernement minoritaire de Mario Soares, Sà Carneiro tente de s'opposer, en vain, à l'élargissement du secteur public souhaité par le Parti socialiste. Il constitue, en 1979, avec le Centre démocratique et social (CDS) de Diogo Freitas do Amaral et le petit Parti monarchiste (PPM) une coalition de centre droit, l'Alliance démocratique, laquelle remporte la majorité des sièges aux législatives du 2 décembre de la même année. À 45 ans, Francisco Sà Carneiro devient alors premier ministre du sixième gouvernement constitutionnel. Face à une inflation de 20 % et à un chômage endémique, il propose une réduction des dépenses publiques et une relance de l'investissement. Sa mort, dans un accident d'avion, à trois jours des élections présidentielles de décembre 1980, a soulevé une émotion considérable, d'autant que la thèse de l'attentat n'a jamais été totalement écartée.
(2) Le père jésuite Antonio Vieira (1608-1697) émigra très jeune au Brésil avec ses parents, où il fut ordonné prêtre. Toute sa vie, il s'est battu pour la défense des droits des Indiens. Il est l'auteur de très nombreux sermons qui connurent une large diffusion au Portugal comme au Brésil.