Alexis Troude - Monsieur le Président, les accords de Dayton ont été signés il y a vingt ans. Certains estiment qu'il est temps de repenser la structure de l'État de Bosnie-Herzégovine. Que leur répondez-vous ?





Milorad Dodik - Je vais être très clair : la Republika Srpska est opposée à toute remise en cause de Dayton. Malheureusement, certains responsables bosniaques musulmans prétendent que ces accords ne visaient qu'à arrêter la guerre et qu'ils doivent à présent être révisés. De tels propos sont inacceptables. Ils ne peuvent provoquer qu'une seule chose : la radicalisation des rapports inter-ethniques en Bosnie-Herzégovine.



A. T. - Pensez-vous que les Bosniaques musulmans souhaitent la disparition de la Republika Srpska ?



M. D. - Pas exactement. Leur ambition est plus perfide : ils veulent étouffer la Republika Srpska en supprimant la plupart de nos prérogatives. Depuis Dayton, le pouvoir réel appartient aux deux entités : la nôtre d'un côté, la Fédération croato-musulmane de l'autre. Les Bosniaques musulmans proposent de transférer l'essentiel du pouvoir réel à l'appareil d'État central de la Bosnie-Herzégovine. Cela signifierait la disparition des entités, la centralisation des pouvoirs et la domination de la majorité sur la minorité. Dans un tel État, il n'y aurait plus qu'un seul peuple, une seule identité nationale et religieuse, une seule langue. Et quand on sait que les Bosniaques musulmans sont nettement plus nombreux que nous, on comprend vite à quoi ressemblerait ce tableau ! Ce n'est pas un hasard si les partisans d'un tel processus - qui, je le répète, équivaudrait à la disparition des accords de Dayton et à la fin de la Constitution de Bosnie-Herzégovine - sont le plus souvent issus du milieu religieux et politique de Sarajevo. Ces idées sont vieilles de plus d'un siècle et n'ont rien de nouveau. Nous nous opposerons toujours à cette dérive. Toutes les mesures à prendre dans la perspective d'un règlement constitutionnel devront l'être dans le cadre légal, avec l'accord plein et entier des trois peuples et des deux entités, et à la majorité des deux tiers au Parlement.



A. T. - Depuis trois ans, vous souhaitez que les Serbes de Bosnie organisent un référendum d'autodétermination. Voilà qui semble paradoxal alors que, dans le même temps, vous dites vouloir préserver la Bosnie-Herzégovine telle que l'ont conçue les accords de Dayton...



M. D. - Le référendum est un processus politique légitime et notre droit à en organiser est inaliénable. Notre demande de référendum est une réaction logique aux menaces, voilées ou ouvertes, qui pèsent sur la Republika Srpska. En effet, nous voulons un référendum parce que le haut représentant de l'ONU ne respecte pas les droits de l'homme en arrêtant sans jugement nos élus, mais aussi parce que nous désirons remettre en cause les pouvoirs de la Cour constitutionnelle de Bosnie-Herzégovine, laquelle mêle politique et justice (6). Notre route va vers l'UE et nous, Serbes de Bosnie, sommes les plus ardents défenseurs des accords de Dayton. Mais devant les pressions de plus en plus fortes exercées contre nous, nous désirons sauver l'existence d'une entité serbe en Bosnie-Herzégovine.



A. T. - En Occident, les Serbes pâtissent d'une image d'« occupants » de la Bosnie et de « peuple guerrier ». Comment améliorer cette image ?



M. D. - Les Serbes sont fiers de leur histoire. Notre combat a toujours été légitime et justifié : nous avons toujours été du bon côté de l'Histoire, celui du monde libre. Par exemple, les Serbes ont été victimes de génocide lors de la Seconde Guerre mondiale (7).

Pour la Republika Srpska comme pour de nombreuses institutions internationales, la guerre de 1992-1995 était une guerre civile. Mais cet état de fait n'a jamais été accepté par le camp bosniaque, qui prétend que la guerre a été provoquée par une agression de la Serbie, parfois même de la Croatie, contre la Bosnie-Herzégovine. Cette interprétation de la partie bosniaque a été forgée au tout début de la guerre : elle a permis aux Bosniaques de se poser comme la  principale, sinon la seule victime du conflit. Ils s'appuient perpétuellement sur cette invention politique, notamment dans leurs tentatives visant à faire de la Bosnie-Herzégovine un État unitaire. Dans cette guerre de propagande qui a été au coeur de leur action dès le début, ils ont réussi à présenter les Serbes comme les agresseurs et les musulmans comme leurs victimes.



A. T. - Quelle est votre opinion personnelle sur le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) ?



M. D. - Je veux d'abord dire que l'armée de la République serbe de Bosnie a mené une guerre juste et honnête, autant que faire se peut ; il faut comprendre que la guerre nous a été imposée. Quant au TPIY, il n'a pas montré une efficacité à toute épreuve, tant la partialité de ses décisions a été évidente. Le TPIY a depuis longtemps perdu toute crédibilité et n'est plus une institution objective du droit international ; il n'est que l'instrument de ses donneurs d'ordre. Je pense qu'une révision radicale des jugements qu'il a rendus jusqu'ici s'impose, étant donné la politique discriminatoire qu'il mène : il n'a toujours pas émis d'acte d'accusation contre les principaux responsables de crimes contre l'humanité (8).

Le temps est venu de faire apparaître la vérité en menant des enquêtes sérieuses concernant tous les épisodes des guerres sur le territoire de l'ex-Yougoslavie - je pense, notamment, à des faits qui se dont déroulés à Sarajevo comme l'attaque en 1992 contre une colonne de l'Armée populaire yougoslave dans la rue Dobrovoljacka, l'attentat organisé dans la rue Vase Miskina également en 1992 ou les obus tirés en 1994 et 1995 sur le marché de Markale (9).



A. T. - La Bosnie-Herzégovine a été durement touchée en 2014 à la fois par de graves inondations et par une profonde crise économique et sociale. En même temps, la République serbe de Bosnie connaît de bons indicateurs macro-économiques (10). Comment voyez-vous l'avenir économique de votre pays ?



M. D. - Les inondations du mois de mai 2014, qui ont si tragiquement affecté une grande partie de notre population, sont maintenant derrière nous. Mais cette épreuve nous a fait perdre l'équivalent d'un budget annuel et ses dommages se feront ressentir encore longtemps.

Toutefois, le gouvernement de la Republika Srpska est l'un des seuls de la région à avoir fourni une aide directe aux victimes des inondations. Nous avons établi des programmes spécifiques pour l'assainissement des terres agricoles, pour l'aide aux entreprises ainsi que pour la reconstruction des établissements publics et des infrastructures les plus touchés. L'intérêt vital de la Republika Srpska réside dans son développement économique et social, ainsi que dans la mise en valeur des ressources naturelles, techniques et humaines dont nous disposons.

La Republika Srpska est un vaste chantier, à l'activité débordante. Ces neuf dernières années, le gouvernement a réussi à élever le niveau de vie de ses concitoyens. Nous avons augmenté les retraites et les pensions des anciens combattants, amélioré la protection et l'éducation des enfants et adolescents, offert de meilleures perspectives d'emploi aux jeunes et aux diplômés. Nous avons, aussi, développé la protection sociale.

Nous avons encore plusieurs grands dossiers devant nous : la création de zones franches, le développement de l'industrie pétrolière, le soutien à la production agricole et aux secteurs gazier et hydroélectrique, la construction d'un réseau d'autoroutes et de routes nationales, l'aboutissement de nos deux campus universitaires, la construction et la rénovation de centaines d'écoles primaires et de lycées, ainsi que la reconstruction des maisons détruites par les guerres et les inondations. La tâche est énorme et prendra beaucoup de temps.



A. T. - Aujourd'hui, quelle est votre position vis-à-vis de l'intégration européenne d'un côté et du rapprochement avec la Russie de l'autre ?



M. D. - Les citoyens ordinaires ne rêvent pas de l'Europe. Si nous continuons à nous rapprocher d'elle, nous n'aurons plus de production nationale et ne serons qu'un marché ouvert à ses produits (11) ! Notre partenariat avec la grande Russie n'en prend que plus d'importance. Nous entretenons de bons rapports politiques et économiques avec la Russie, qui n'a jamais imposé de conditions politiques à nos échanges économiques. En outre, la Russie est un partenaire fiable sur les plans politique et économique. Elle a constamment montré un profond respect envers les accords de Dayton. La meilleure preuve de l'extrême correction de la Russie à notre égard réside dans le fait qu'au sein du Conseil de sécurité de l'ONU l'ambassadeur de Russie défend les positions de la Republika Srpska - des positions que le haut représentant de l'ONU en Bosnie-Herzégovine lui-même ne veut pas entendre !



A. T. - Pouvez-vous préciser ?



M. D. - Je vous donne un exemple : la Russie a voté contre la résolution sur Srebrenica présentée par le Royaume-Uni, démontrant ainsi qu'elle refuse d'envenimer la situation en Bosnie-Herzégovine. Elle ne veut pas accroître les divisions au sein de ce pays. Ce faisant, elle prévient la déstabilisation de la région (12).



A. T. - Pouvez-vous clarifier votre position vis-à-vis de l'intégration européenne ?



M. D. - La Republika Srpska a montré, par son orientation pro-européenne et la signature de l'annexe 10 des accords de Dayton (13), et par sa démarche constructive vis-à-vis des réformes, une envie sincère de faire progresser le processus d'adhésion induit par l'Accord de stabilité et d'association que Bruxelles et Sarajevo ont signé en 2008 (14). Nous acceptons de remplir les critères de l'UE car nous appartenons à la famille européenne. Mais nous désirons intégrer l'UE en tant que partenaire et non comme un État soumis. C'est pourquoi la Republika Srpska a soutenu, et continuera de soutenir, le processus d'intégration de la Bosnie-Herzégovine... Mais, auparavant, sa position légitime en tant que partie constitutive de la Bosnie-Herzégovine doit être renforcée, ce qui passe par le respect à la lettre des accords de Dayton.



A. T. - Le 15 janvier 2015, Vladimir Poutine a annoncé que le gazoduc South Stream ne passera plus par les Balkans et qu'il sera remplacé par le Turkish Stream. Quelles conséquences ce développement aura-t-il pour votre politique énergétique ?



M. D. - La Russie a déclaré qu'elle ne pourra pas développer le gazoduc South Stream puisque l'Europe n'en veut pas. On nous empêche de bénéficier des avantages que nous aurait apportés South Stream : nous sommes donc contraints d'assurer notre avenir énergétique autrement, en nous tournant plus fortement encore vers la Russie.

Je rappelle que le secteur énergétique en Republika Srpska représente un potentiel énorme pour les investisseurs, grâce à nos ressources dans les secteurs minier et hydraulique. Savez-vous que 70 % des capacités hydroélectriques de la RS ne sont pas utilisées ? Nous avons inauguré, en 2015, la centrale hydroélectrique Mesici-Nova qui fournit désormais de l'électricité à tout le territoire. Sur la Drina, à l'est de la Republika Srpska, nous allons réaliser plusieurs ouvrages hydrauliques ; et sur la Bosna, au centre du pays, une mini-centrale hydraulique et, à terme, une centrale thermique.



A. T. - On a beaucoup parlé, en Occident, de l'opération « Damas » (15). Quelle vision avez-vous de l'expansion du djihadisme en Bosnie-Herzégovine ?



M. D. - Le fondamentalisme islamique n'est pas une chose inconnue en Bosnie-Herzégovine. Il y est apparu durant la guerre de 1992-1995. Ces dernières années, nous avons subi plusieurs attaques terroristes : des centres commerciaux, des commissariats de police et même l'ambassade américaine à Sarajevo ont été pris pour cibles. Par ailleurs, de nombreux individus originaires de Bosnie-Herzégovine sont allés se battre pour l'État islamique. Malheureusement, le terrorisme bénéficie sans aucun doute de protecteurs puissants en Bosnie-Herzégovine...