Entretien avec Stanley McChrystal*
* Général de l'armée américaine. Commandant du Joint Special Operations Command en Irak de mai 2003 à juin 2008. Commandant de l'ISAF (International Security Assistance Force) et des forces américaines en Afghanistan de juin 2009 à juin 2010. Professeur à l'Université de Yale (senior fellow au Jackson Institute for Global Affairs) et cofondateur du McChrystal Group.


Brigitte Adès - Général, en tant que commandant des forces spéciales en Irak entre 2003 et 2008, vous êtes considéré par Foreign Affairs comme le principal artisan du « développement d'une nouvelle machine de guerre d'une précision inégalée dans l'histoire moderne qui a permis d'assurer la victoire contre le terrorisme ». Pouvez-vous nous dire comment est née cette nouvelle machine de guerre ?

Stanley McChrystal - Après mars 2003, dans le contexte de la guerre en Irak, la zone d'influence d'Al Qaida s'est considérablement étendue. Nous nous sommes tout à coup trouvés face à un réseau ennemi contre lequel nous ne pouvions plus nous contenter de réagir. Il fallait que nous le démantelions. En moins de deux ans, nous avons réussi à monter notre propre réseau. Un réseau dont les agents étaient remarquablement répartis (1). Nous avons aussi raccourci et décentralisé considérablement les modes de décision ; et nous avons cessé d'attendre l'aval du Pentagone et de la CIA pour agir. Le temps était précieux et les cibles extrêmement mobiles. Nous lancions un raid. Puis nous faisions circuler très rapidement les renseignements que nous récoltions sur le terrain afin qu'un autre raid puisse être déclenché avant que les nouvelles cibles identifiées ne se déplacent (2). En tant que chef des opérations, vous ne pouvez pas coordonner dix raids dans la nuit mais vous devez être au courant de tout. Vous devez déléguer afin de permettre à vos subordonnés d'opérer très rapidement. Il faut ensuite intégrer toutes les données. En effet, ce n'est pas en capturant et en tuant des gens qu'on gagne une guerre. L'essentiel est de tout synthétiser et de tout synchroniser au niveau plus vaste du théâtre d'opérations. Or cela n'a pu se faire efficacement avant 2006-2007. Nous avons donc, malgré tout, perdu pas mal de temps.

B. A. - Dix-huit mois après le retrait des troupes américaines, quelles leçons peut-on tirer de la guerre en Irak ?

S. M. - Si je devais ne retenir qu'un enseignement de cette guerre, ce serait certainement la nécessité d'associer plus étroitement les populations locales à nos actions. Nous aurions dû, dès le début des opérations, nous entourer de conseils afin de mieux tenir compte de leur sensibilité et d'anticiper leur perception des choses. Cette précaution nous aurait évité bien des erreurs tactiques.

B. A. - Mais plus précisément...

S. M. - Nos méthodes de contre-terrorisme, aussi efficaces soient-elles, ne suffisent pas. Le danger, voyez-vous, c'est de se contenter de réagir à la menace et de renoncer à comprendre pourquoi certains individus deviennent des terroristes. Or il est nécessaire de prendre le problème à la racine.

B. A. - Faites-vous allusion à l'attrait exercé par Al Qaida sur les sunnites dès le début de la guerre en Irak ?

S. M. - Les Américains ont été incapables, dans les premiers mois, d'assurer la sécurité du pays : et c'est aussi pour cela que les sunnites se sont détournés d'eux. Bien entendu, le démantèlement de l'armée et de toute la hiérarchie baasiste a été également une grave erreur qui a joué un grand rôle dans ce revirement soudain en faveur d'Al Qaida. La frustration des sunnites s'est muée en colère. Pour 500 dollars, ils acceptaient de tuer un soldat américain. Ces anciens militaires ont rejoint en masse les rangs de l'insurrection avant de s'apercevoir, des années plus tard, qu'ils faisaient fausse route. Et ce n'est qu'en 2007 qu'on les a vus revenir vers nous.

B. A. - Est-ce à la suite de la mort d'Al-Zarqaoui en 2006 (3) qu'ils ont changé de cap ?

S. M. - Ils se sont détachés progressivement lorsque nous avons commencé à mettre Al Qaida en déroute. À mesure que l'organisation terroriste perdait du terrain, la cruauté de ses combattants apparaissait de plus en plus clairement : ils n'hésitaient même pas à prendre pour cibles des civils et des mosquées. Tout cela a fini par faire horreur aux sunnites.

B. A. - Peut-on dresser un parallèle entre l'Irak que vous avez connu et la Syrie d'aujourd'hui ?

S. M. - Les alaouites de Syrie - la minorité dont est issu Bachar Al-Assad - éprouvent un sentiment identique à celui qui animait les sunnites d'Irak. Ils ne sont pas des inconditionnels du régime en place, mais ils ne sont pas prêts à renoncer à leurs prérogatives. Il est probable qu'ils se battront jusqu'au bout contre les insurgés car ils n'entrevoient aucune autre issue.

B. A. - Va-t-on vers une fragmentation du pays ?

S. M. - Le risque existe de voir la Syrie se désintégrer, avec des conséquences dévastatrices dans son voisinage proche. Les islamistes ont totalement infiltré la résistance. La situation en Syrie est symptomatique de ce qui se passe dans toute la région. Les forces à l'oeuvre sont comme des plaques tectoniques qui bougent lentement mais inexorablement sans que personne ne puisse les empêcher de dériver.

B. A. - Cette remarque s'applique-t-elle à l'Iran ?

S. M. - L'Iran est une grande nation, dotée d'une histoire glorieuse. Même si cela ne nous convient pas, on est bien obligé de constater que le gouvernement iranien souhaite doter le pays d'un statut de grande puissance. Certes, nous sommes déterminés à lutter contre la prolifération nucléaire. Mais qui nous autorise à décider que tel pays peut avoir la bombe et pas tel autre ? C'est une question difficile - d'autant que le seul dictateur de l'histoire récente qui ait renoncé à la bombe fut le colonel Kadhafi ; or cela ne lui a pas vraiment réussi... Lorsqu'on considère les choses sous cet angle, il est beaucoup plus difficile de prendre la décision de bombarder les Iraniens !

B. A. - Est-ce aussi ce que pense l'administration Obama ?

S. M. - À mon avis, le gouvernement américain espère que l'Iran réintégrera à plus ou moins longue échéance la communauté des nations responsables et cessera de soutenir le Hezbollah. Il compte sur une reprise en main du pouvoir par les modérés. C'est aussi ce que je souhaite.

B. A. - Si la diplomatie échoue et si le régime de Téhéran ne prend pas le tournant modéré que vous appelez de vos voeux, l'administration américaine finira-t-elle, malgré tout, par se résoudre à bombarder les installations nucléaires ?

S. M. - Les États-Unis réfléchiront à deux fois avant de prendre une telle décision. Même s'il ne s'agit que de bombardements aériens ciblés, sans présence de troupes au sol, il ne faut pas croire que cela se passera comme en 1981 lorsque les Israéliens ont attaqué Osirak (4). Le peuple iranien - 80 millions d'habitants - ne restera pas les bras croisés. Il va se battre. Il faut avoir à l'esprit que tout ne sera pas réglé en un jour et que nous risquons de déclencher un conflit qui durera des années. N'oublions pas, non plus, qu'attaquer l'Iran c'est renforcer le régime actuel dans la mesure où tous les Iraniens, dans un tel cas de figure, se rangeront derrière leur gouvernement.

B. A. - Après avoir décidé de rendre les États-Unis indépendants en matière énergétique, le gouvernement Obama a récemment annoncé un retrait partiel du golfe Persique et du détroit d'Ormuz (5). Comment analysez-vous cette décision ?

S. M. - Nous allégeons notre présence pour deux raisons : la première, c'est que nous cherchons à réduire nos dépenses militaires ; la seconde, c'est que les deux guerres d'Irak ont montré au peuple américain les limites de ce que nous pouvions réellement accomplir dans un pays, même en y consacrant de gros moyens. On peut identifier les problèmes et trouver leurs causes, on peut influer sur les événements à la marge, mais en aucun cas les contrôler totalement.

B. A. - Pourtant, vos alliés dans la région ont toujours besoin de vous et sont incapables de se défendre par eux-mêmes...

S. M. - C'est exact. Le problème reste entier pour ces pays qui se sentent menacés par l'Iran. Il est donc essentiel de maintenir une posture crédible face à Téhéran.

B. A. - Dans ce cas, pourquoi ne restez-vous pas ?

S. M. - Pour une raison qui n'est pas directement liée à des considérations militaires. D'ici quelques années, et probablement plus vite qu'on ne le pense, les États-Unis accéderont à l'indépendance énergétique (6). Ce jour-là, il sera plus difficile de convaincre le peuple américain de la nécessité d'envoyer ses boys risquer leur vie pour assurer l'approvisionnement en pétrole du Japon ou de l'Europe. Nous sommes conscients de la nécessité de continuer à soutenir les pays du Golfe. Mais l'exploitation du gaz de schiste modifie la donne du tout au tout. Nous ne le crierons pas sur les toits. Notre changement d'attitude sera plutôt de l'ordre du non-dit. Il n'empêche : nous sommes à l'aube d'un tournant majeur dans les orientations de politique étrangère de l'Amérique. L'attirance pour l'Asie-Pacifique, présentée comme le nouveau centre de gravité du monde, n'est qu'un prétexte pour amoindrir notre présence au Moyen-Orient...

B. A. - N'est-ce pas la preuve que l'invasion de l'Irak était essentiellement motivée par la volonté de protéger votre approvisionnement en pétrole ?

S. M. - Je ne pense pas que nous soyons entrés en guerre contre l'Irak pour le pétrole, pas du tout. En revanche, il est vrai que, dans les années 1980, nous avons soutenu les pays du Golfe afin de garantir la sécurité de notre approvisionnement en pétrole et la libre circulation des tankers. Les chocs pétroliers des années 1970 nous avaient ébranlés.

B. A. - Avec le recul, ne pensez-vous pas que, en 1991, les Américains auraient dû pousser leur avantage jusqu'à Bagdad et renverser Saddam Hussein ?

S. M. - Rétrospectivement, on peut le penser. Mais dois-je vous rappeler que nous sommes intervenus en 1991 en vertu d'un mandat de l'ONU et que ce mandat ne prévoyait pas de renverser le régime irakien ? De plus, l'Irak constituait, à cette époque, un rempart utile contre l'Iran.

B. A. - Tournons-nous maintenant vers l'Afghanistan. Quelles sont les erreurs qui ont été commises dans ce pays ? Le comportement de l'armée américaine n'a-t-il pas provoqué une réaction de rejet de la part des populations locales ?

S. M. - Lorsque nous sommes arrivés en Afghanistan, en 2002, nous avons trouvé un pays meurtri par plusieurs années de régime taliban. Les Afghans venaient de vivre l'une des périodes les plus dures de leur histoire, pire encore que l'invasion soviétique. Dans l'ensemble, ils nous ont donc accueillis avec soulagement. Par la suite, ils se sont accommodés de notre présence ; ils étaient incapables de garantir la sécurité du pays et avaient besoin de notre aide pour mettre sur pied une armée et une police dignes de ce nom. S'il y a eu des moments de découragement, c'est parce que les progrès n'étaient pas assez rapides.

B. A. - N'étaient-ils pas plutôt pressés de vous voir partir ?

S. M. - Sincèrement, je ne le pense pas. Nous étions là pour doter les Afghans des moyens de se défendre seuls. J'ai bien observé leur attitude à notre égard. Ils comptaient vraiment sur nous pour que nous leur apportions la sécurité et la prospérité. Si nous leur avions dit en 2002 : « Nous allons vous débarrasser du gouvernement taliban, vous donner un coup de main sur le plan économique, et nous repartirons dans trois mois », ils ne nous auraient pas crus. Ils savaient que nous avions besoin de temps.
D'ailleurs, c'est exactement ce que j'ai ressenti lorsque je suis arrivé à Kaboul à l'été 2009 pour diriger l'ISAF. Ce n'était pas notre présence mais la conviction que nous n'avions pas pu faire ce que nous leur avions promis qui inquiétait les Afghans. Ils avaient placé en nous beaucoup d'espoirs et cet espoir avait été déçu. Avec un certain fatalisme, ils constataient que nous n'avions pas éradiqué les menaces et que notre stratégie ne menait nulle part. Mais une chose est sûre : ils préféraient que nous continuions à les aider plutôt que de prendre le risque de voir les Talibans revenir.

B. A. - Comment avez-vous fait pour renverser la situation ?

S. M. - Nous avions pris du retard sur notre planning et notre stratégie militaire semblait avoir échoué. Il fallait arrêter des décisions rapides. J'ai changé de stratégie sans même attendre d'en référer à Washington.

B. A. - On sait que cette stratégie s'est révélée payante. Comment avez-vous convaincu Washington de vous envoyer 30 000 hommes supplémentaires ?

S. M. - Je me sentais comme un pompier débarquant chez des gens qui doutent de ses capacités à éteindre l'incendie. Les Afghans me regardaient en se demandant si je serais capable de faire quelque chose pour leur pays. Mon état-major était persuadé que je devais demander de nouveaux effectifs ; moi, je n'étais pas du tout sûr de pouvoir les obtenir. Je m'en suis ouvert à Robert Gates, secrétaire à la Défense, et à Hillary Clinton qui était en charge des Affaires étrangères. Gates m'a commandé un rapport global sur la situation du pays, ce qui m'aurait demandé plusieurs mois. Or le temps pressait. La nécessité d'envoyer des renforts a été évoquée lors d'une vidéo-conférence avec le président et son staff. Je sentais qu'il y avait encore une chance de renverser le rapport des forces à notre avantage. Sur le terrain, les Talibans n'étaient pas très nombreux.

B. A. - Vous racontez dans vos Mémoires que Hillary Clinton a été votre meilleure alliée...

S. M. - Oui, elle a été incroyablement efficace. Elle a compris que le statu quo n'était pas une option. Lorsqu'elle a pris la parole, au cours de cette vidéo-conférence, elle n'a pas dit : « Nous voulons le faire » ou bien « nous souhaitons le faire » ; elle a dit : « Nous devons le faire. » C'est exactement ce que je pensais. Ses mots ont pesé lourd dans la décision finale. Il est clair qu'une augmentation des effectifs ne faisait plaisir à personne. Les guerres que nous menions en Irak et en Afghanistan commençaient à lasser l'opinion publique. Les responsables politiques cherchaient à comprimer les budgets. La crise économique battait son plein et le moral des Américains était au plus bas. Grâce à nos efforts de persuasion, nous avons évité d'abandonner au mauvais moment.

B. A. - D'une manière générale, que pensez-vous de Hillary Clinton ?

S. M. - Je suis un grand admirateur de Mme Clinton et de la façon dont elle a exercé ses responsabilités. Elle a été, pour moi, un excellent partenaire. J'ai particulièrement apprécié la manière dont elle prenait des décisions. Elle écoutait ce que j'avais à dire. Elle pouvait exprimer une opinion contraire, mais elle était très attentive à mes arguments. Elle n'entrait pas en réunion avec une idée préconçue.

B. A. - Et que diriez-vous du secrétaire à la Défense Robert Gates ?

S. M. - Robert Gates est un homme très fiable, plein de bon sens et d'humeur toujours égale. Ses choix n'ont jamais été influencés par une quelconque idéologie. Lui aussi a joué un grand rôle dans la décision finale. Sa personnalité a contribué à crédibiliser notre demande. Il m'a avoué après coup qu'il pensait que nous n'avions aucune chance. Ce qui ne l'a pas empêché de défendre notre cause avec ferveur.

B. A. - Finalement, ces 40 000 hommes supplémentaires (30 000 sous uniforme américain et 10 000 dans le cadre de l'Otan) ont-ils réellement fait la différence sur le terrain ?

S. M. - La réponse est oui. Grâce à ces renforts, le niveau de sécurité s'est amélioré et le moral des Afghans est remonté. L'arrivée de ces nouvelles troupes a permis de créer les conditions nécessaires à la mise en place d'une armée et d'une police purement afghanes. Le président Obama a pris la bonne décision.

B. A. - Les résultats se sont-ils fait attendre ?

S. M. - Votre question est intéressante car Washington voulait, en effet, des résultats immédiats et spectaculaires. Les conseillers du président auraient souhaité voir nos soldats libérer les villages et être acclamés par la foule, comme au temps de la Seconde Guerre mondiale lorsque nous avons libéré Paris... À peine avaient-ils foulé le sol afghan qu'on me demandait déjà comment les choses avançaient. Je leur répondais : « Reposez-moi cette question dans un an... » Leur impatience était compréhensible : ils subissaient une forte pression politique et devaient rendre des comptes. Mais ils ne comprenaient pas que, sur le terrain, tout prenait du temps. Aujourd'hui, les mêmes qui étaient sceptiques au départ sont impressionnés par les progrès accomplis en matière de sécurité.

B. A. - Ne pensez-vous pas que les Talibans reprendront le pouvoir aussitôt que les derniers soldats américains auront quitté le sol afghan en 2014 ?

S. M. - Je ne le pense pas. L'armée et la police afghanes sont désormais suffisamment puissantes pour repousser toute tentative de reconquête.

B. A. - Vraiment ?

S. M. - C'est une question de confiance en soi, d'état d'esprit et de cohésion sociale. Tout dépendra, aussi, de la capacité du peuple afghan à mettre en place un gouvernement légitime et représentatif. À cet égard, la succession du président Karzaï, en 2014, s'annonce comme une échéance décisive.

B. A. - Qui voyez-vous pour remplacer Karzaï ?

S. M. - J'ai rencontré plusieurs candidats potentiels très talentueux, certains avec lesquels j'ai travaillé étroitement. Je pense notamment à Hanif Atmar, un Pachtoun, ex-ministre de l'Intérieur. Sa seule faiblesse, qui pourrait lui coûter cher, c'est qu'il s'était rangé aux côtés des Soviétiques pendant l'invasion. Je pense aussi à un ancien responsable de la sécurité nationale, Amrullah Saleh (7), mais c'est un Tadjik. Et il sera très difficile pour un Tadjik, un Ouzbek ou un Azéri d'accéder à la présidence d'un pays dont la population est à 42 % d'origine pachtoune. Quoi qu'il en soit, il faut qu'ils élisent la bonne personne et que celle-ci sache s'entourer de conseillers et de ministres compétents.

B. A. - Comment les Afghans perçoivent-ils leur président ?

S. M. - La confiance en Karzaï s'est érodée. Aujourd'hui, les Afghans ont tendance à le rendre responsable de tous leurs problèmes. Il est vrai qu'il a commis des erreurs, mais il ne mérite pas ce traitement. Il ne faut pas oublier l'énorme tâche qu'il a accomplie. Personnellement, je trouve qu'il a été courageux. Lorsque nous pouvions assurer son passage dans des zones tenues par les Talibans, il insistait pour s'y rendre. Nous l'emmenions dans nos avions militaires. Il participait à des réunions locales dans les villages. Il cherchait à convaincre les gens et à apaiser leurs craintes. Il leur donnait de l'espoir.

B. A. - Vous qui l'avez côtoyé de près, pensez-vous que les accusations de corruption portées contre lui sont fondées ?

S. M. - Il y a de la corruption, c'est évident, mais laissez-moi vous dire ceci. J'ai vu cet homme travailler vingt heures par jour sept jours sur sept. Je l'ai rencontré dans sa modeste maison. Il ne vivait pas sur un grand pied. Il menait une vie très dure, en tout cas certainement pas luxueuse. Que gagnait-il en restant au pouvoir ? Rien, je peux vous l'affirmer. À vrai dire, je pense que Karzaï est un homme bien, mais qu'il est temps pour lui de passer la main.

B. A. - On a dit aussi que les élections de 2009 avaient été truquées...

S. M. - Encore une fois, je voudrais rendre justice à Hamid Karzaï. Ces accusations sont mensongères. Je vous rappelle que les Pachtouns sont majoritaires dans ce pays. Pourquoi voudriez-vous qu'il ait truqué des élections qu'il était certain de remporter ? J'étais en charge de la sécurité du pays pendant cette consultation électorale. Il y a peut-être eu des incidents mineurs ; mais je peux vous assurer qu'ils ont été largement exagérés. Ces rumeurs ont profondément affecté le président Karzaï et ont contribué à l'affaiblir.

B. A. - Pour conclure sur l'Afghanistan, diriez-vous que vous laissez un pays en meilleur état que lorsque vous êtes arrivé ?

S. M. - Sans aucun doute. En 2014, le pays sera remis sur les rails et prêt à élire démocratiquement un nouveau président.

B. A. - Général, en votre for intérieur vous arrive-t-il de penser à l'éventualité d'une Troisième Guerre mondiale ?

S. M. - Vous m'auriez posé cette question il y a encore dix ans, je vous aurais répondu : « Bien sûr que non. » Aujourd'hui, c'est différent, même si l'idée d'une Troisième Guerre mondiale semble excessive. Les facteurs de risque, en tout cas, se multiplient. Je viens de relire deux ouvrages : celui de Barbara Tuchman, The Guns of August, dans lequel elle décrit les prémices de la Première Guerre mondiale ; et le grand classique de William Shirer, The Rise and Fall of the Third Reich. Ces deux analyses prennent un relief nouveau dans le contexte actuel, que je n'avais pas perçu lorsque que je les avais lues la première fois. Le parallèle entre la Grande Dépression de l'entre-deux-guerres et la crise économique qui ravage les pays développés depuis quelques années est frappant. Le sentiment de désespérance et d'exclusion sociale, que l'on observe par exemple en Grèce, en Espagne ou en Italie, peut conduire les peuples aux mêmes errements que dans les années 1930. Ce type de situation favorise l'émergence de leaders charismatiques. Je ne dis pas que l'Italie s'apprête à porter au pouvoir un nouveau Mussolini ; mais plus les gens s'enfoncent dans la crise, plus le danger croît.

B. A. - Si une conflagration devait se produire, quel en serait l'élément déclencheur ?

S. M. - Le danger vient du Moyen-Orient. Certains pays fragiles comme l'Égypte, la Syrie ou l'Irak sont en voie de fragmentation. Or l'Histoire prouve que lorsque des groupes se disputent le pouvoir, un homme fort finit par surgir pour prendre les rênes de l'État. La situation est particulièrement préoccupante en Égypte, où le président Morsi doit gérer un décalage gigantesque entre les attentes de 80 millions d'individus et sa capacité à faire fonctionner l'économie. S'il ne parvient pas à assurer l'approvisionnement des Égyptiens en produits de base à des prix abordables, la rue peut s'embraser. Le problème se pose très concrètement avec les subventions sur le pain : s'il les supprime, c'est l'émeute ; s'il les maintient, il ne remplit plus les critères exigés par le FMI. Le pays est pris dans un cercle vicieux. D'autant que, s'il y a des émeutes, le tourisme - qui rapporte d'ordinaire 30 % des devises étrangères - en pâtira. Voilà le genre de réflexions qui m'animent. Je crains que l'instabilité ne conduise à des régimes autoritaires enclins à chercher des boucs émissaires à l'extérieur de leurs frontières. Quand les peuples souffrent, tout devient possible ; et, pour les rassembler, rien de tel qu'une guerre contre un ennemi commun !

B. A. - Comment voyez-vous l'avenir de l'Otan dans ce contexte ? Cette alliance est-elle armée pour faire face aux nouvelles menaces ?

S. M. - L'Otan a montré son efficacité en Afghanistan. Mais cette efficacité risque de diminuer si l'on continue à laisser les pays s'engager sur la base du volontariat. À la longue, cette participation « à la carte » peut nuire à notre action collective.

B. A. - Ce n'est pas le cas en Afghanistan...

S. M. - C'est vrai. Nous n'avons pas à nous plaindre : la coalition a rassemblé un très grand nombre de pays. Certains, qui n'avaient pas d'intérêt direct dans cette intervention, se sont même engagés bien au-delà de ce qu'ils avaient prévu au départ. Je leur en suis très reconnaissant.

B. A. - À quels pays pensez-vous en particulier ?

S. M. - Je pense à l'Italie, à l'Espagne, à la France... Nous avions peu de doutes sur la participation de la Grande-Bretagne compte tenu de son passé en Afghanistan ; mais nous avons aussi vu arriver des pays hors Otan comme le Canada et l'Australie qui nous ont apporté une contribution décisive. Une bonne partie des pays de l'ancien bloc de l'Est nous ont également rejoints. Je voudrais rendre hommage ici aux Finlandais et aux Estoniens : en termes relatifs, ce sont eux qui ont subi le plus grand nombre de pertes humaines et non les Américains.

B. A. - En tant que commandant de l'ISAF, avez-vous observé des divergences de vues entre les membres de la coalition ?

S. M. - La cohésion était bien plus forte que je ne l'aurais imaginé. Avant ma première réunion à Bruxelles, on m'avait dit que l'Otan ne fonctionnait pas. Or ce n'est pas ce que j'ai constaté. J'ai rencontré, à l'inverse, des dirigeants désireux de s'impliquer et qui étaient prêts à faire des sacrifices pour envoyer des troupes sur des théâtres d'opérations éloignés. Les freins venaient de leur opinion publique ou de leur classe politique. C'est cela qui était difficile à gérer.

B. A. - Plus difficile que de coordonner l'action de contingents venus des quatre coins du monde ?

S. M. - Beaucoup arrivaient de pays qui n'avaient pas connu de conflit depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ils ne s'étaient jamais battus, ni eux, ni leurs pères, ni même parfois leurs grands-pères... Contrairement aux États-Unis qui sont régulièrement en guerre quelque part. C'est presque une tradition. Je ne dis pas que c'est une bonne chose, mais c'est un fait. Mon père s'est battu, mon grand-père aussi. Or ces soldats se sont montrés aussi courageux et aussi compétents que les Américains.

B. A. - Vous racontez dans vos Mémoires combien il était difficile de leur faire admettre la nécessité de s'excuser lorsque des civils afghans étaient tués au cours d'opérations militaires. Comment faisiez-vous pour les convaincre ?

S. M. - Je me souviens d'un épisode précis : il y avait eu un attentat d'Al Qaida qui avait coûté la vie à des soldats italiens et à des civils afghans. Nous nous sommes rendus sur place pour présenter nos condoléances aux familles des victimes. Nous nous sommes excusés et leur avons apporté de l'argent, bien que nous ne fussions pas responsables de cet acte ignoble. Mes hommes ne comprenaient pas le sens de cette démarche. Je leur ai expliqué que ces Afghans pensaient que si nous n'étions pas intervenus en Afghanistan, cet attentat n'aurait pas eu lieu.
Une autre fois, aussi, je me suis heurté à leur incompréhension alors que nous venions de commettre un dommage collatéral. Ils risquaient leur vie chaque jour et voyaient leurs camarades mourir pour libérer ce pays des Talibans. Je leur ai dit : « Le paysan afghan qui a perdu ses enfants à cause d'une bombe mal ciblée ne se sent pas "libéré". Et vous ressentiriez la même injustice à sa place. » Mes hommes ont compris et ils se sont excusés.

B. A. - L'utilisation de plus en plus fréquente de drones contribue à détériorer l'image des Américains auprès des populations locales. Certains vous accusent d'avoir développé une arme qui vous donne un avantage déloyal. Que leur répondez-vous ?

S. M. - Chacun, dans une guerre, cherche à s'octroyer un avantage « déloyal ». Les technologies militaires n'ont pas d'autre but. S'agissant des drones, personne ne conteste leur efficacité dans la lutte contre les terroristes. Je pense qu'ils sont désormais une réalité, qu'ils ne vont pas disparaître du paysage et qu'ils continueront à être utilisés. Je suis même persuadé que leur nombre va exploser. Tous les pays vont vouloir s'en doter car ils sont faciles à fabriquer et leur maniement n'exige pas de connaissances particulières.

B. A. - Le président Obama vient d'annoncer qu'il limiterait leur usage aux zones de guerre ou aux attaques ciblées contre les terroristes (8). Ces restrictions vous semblent-elles suffisantes ?

S. M. - Jusqu'à présent, les drones ont été utilisés avec une grande prudence, mais je reconnais que le risque de dérapage est loin d'être négligeable. Il est, en effet, très tentant pour les militaires de recourir à des engins qui permettent d'éliminer des ennemis sans mettre en danger le moindre soldat américain.
Le plus étonnant avec les drones, c'est que ceux qui en pâtissent le plus ne sont pas ceux qui leur sont le plus hostiles. Dans certaines régions du Pakistan, ils sont même très appréciés car ils prennent pour cibles des combattants d'Al Qaida. Au Pendjab, en revanche, ils suscitent un large ressentiment alors que les habitants n'en ont jamais vu de leur vie. La crainte d'être observé à votre insu, surveillé d'en haut et potentiellement abattu à tout moment crée un malaise qui se répercute sur votre façon de vivre et même sur votre façon de penser. C'est comme si Dieu s'apprêtait à vous foudroyer. Il y a quelque chose de viscéral dans la relation aux drones.

B. A. - Vous avez souvent parlé de « perception » au cours de cet entretien. La guerre serait donc, aussi, affaire de perception ?

S. M. - La guerre est toujours une question de perception. Les hommes entrent en guerre parce qu'ils éprouvent le besoin de réagir à ce qu'ils considèrent comme inacceptable. Et ils font la paix parce qu'à un moment donné ils voient les choses sous un angle différent... En un sens, les guerres se gagnent et se perdent dans les têtes.

B. A. - Général, à la lumière de votre expérience, pensez-vous que la fin justifie les moyens ?

S. M. - J'aimerais pouvoir vous répondre non. Malheureusement, le monde moderne en a décidé autrement : nos sociétés considèrent que, dans certaines circonstances, il est normal de tuer des gens. Or tuer des êtres humains, quels qu'ils soient, est un acte répréhensible. Il fut un temps où, sur le champ de bataille, on s'abstenait de viser les officiers du camp adverse. Cela ne se faisait pas entre gentlemen ! Aujourd'hui, les usages ont changé. Notre stratégie d'assassinats ciblés se situe à l'opposé de ces principes. Nous avons localisé Ben Laden et l'avons abattu. Il est clair qu'il aurait mieux valu le juger. Mais nous avons décidé de pénétrer de force dans son repaire, au risque de tuer des innocents au passage.

B. A. - Les Américains ont été fortement critiqués pour avoir utilisé la torture en Irak et à Guantanamo. N'y avait-il pas d'autre choix ?

S. M. - Le problème avec la torture, c'est que, même si l'on y recourt au nom d'une cause juste, elle produit inévitablement des effets corrosifs sur ceux qui la pratiquent - les Français l'ont eux aussi constaté en Algérie. Lorsqu'elle est autorisée au plus haut niveau de l'État, elle agit comme un poison qui ronge le système tout entier.

B. A. - Avez-vous vous-même déjà éprouvé ce sentiment ?

S. M. - Je raconte souvent cette histoire qui m'est arrivée alors que j'accompagnais mes soldats sur le terrain en Irak au milieu de la journée. Nous avons arrêté un groupe d'hommes. Nous les avons allongés sur le sol, les mains derrière la tête, pour les fouiller. Nous ne les avons pas maltraités. C'était juste une vérification de routine. Un petit garçon d'environ quatre ans se tenait non loin de la scène. Il s'est alors avancé vers les hommes et s'est allongé par terre, près de l'un d'eux, sans doute son père. Et j'ai soudain ressenti un haut-le-coeur. J'ai réalisé que nous, Américains, apparaissions à ses yeux comme des gens armés qui humiliaient son père. Ce petit garçon gardera ce souvenir en lui pour le restant de ses jours.
C'est la raison pour laquelle il ne faut jamais perdre de vue ses propres valeurs, y compris en temps de guerre, et vérifier constamment qu'elles s'accordent avec ses actes. En Irak, nous sommes tombés sur des documents insoutenables, sur des chambres de torture, sur des vidéos de décapitations. Devant de telles horreurs, on peut être tenté de faire n'importe quoi pour arrêter les auteurs de ces atrocités. Toute la question est de savoir si l'on est prêt à devenir comme eux. Et si on ne l'est pas, jusqu'où on a le devoir d'aller...

(1) « À un certain moment, ajoute le général McChrystal, nous étions dans 27 pays simultanément. À l'intérieur de l'Irak, nous étions à 20 ou 30 endroits en même temps - tous connectés entre eux à l'aide de moyens technologiques ou humains. Cela nous a permis de comprendre la nature du défi que posait Al Qaida. »
(2) McChrystal fait ici allusion au cycle de ciblage, appelé F3EA, qui consiste à identifier la cible, à la neutraliser, à récupérer les données, à les analyser et à les exploiter. Il raconte qu'au départ, en 2003, ces cinq étapes étaient effectuées par des intervenants différents. Chaque fois que les informations étaient transmises d'un service à un autre, elles étaient légèrement déformées. Il écrit dans ses Mémoires : « Nous avons réduit les relais, ce qui nous a permis, dès 2003, de mener jusqu'à trois opérations par nuit contre des individus dont nous ignorions même l'existence au début de la soirée. En août 2004, dans l'ensemble de l'Irak, notre équipe a réalisé 18 raids. Nous pensions alors que c'était un record. (...) Deux ans plus tard, en août 2006, nous pouvions faire jusqu'à trois cents raids par mois, soit dix par nuit. Cela signifie que le réseau fonctionnait désormais à une vitesse que nous n'aurions jamais imaginée même dans nos rêves les plus fous. »
(3) Militant islamiste jordanien, dirigeant d'Al Qaida en Irak à partir de 2004. Al-Zarqaoui est responsable de nombreuses exécutions, prises d'otages et attaques ciblées contre les chiites d'Irak et les Américains. Sa longue traque, après des mois de surveillance, est racontée par le général McChrystal dans ses Mémoires. Il a été tué dans le bombardement de sa maison en juin 2006.
(4) Cette attaque surprise, menée par l'armée israélienne le 7 juin 1981, a détruit un réacteur nucléaire irakien en construction à 17 kilomètres au sud de Bagdad.
(5) Le détroit d'Ormuz relie le golfe Persique au golfe d'Oman. La crise du détroit d'Ormuz éclate le 27 décembre 2011. Le premier vice-président iranien Mohammad Reza Rahimi menace de fermer le détroit d'Ormuz en cas de sanctions visant les exportations iraniennes de pétrole. Cette crise débouche sur l'envoi d'une flottille affrétée par une coalition de pays afin d'éviter le blocage du détroit et sur un embargo décrété, le 23 janvier 2012, par l'Union européenne sur les importations de pétrole iranien vers l'Europe.
(6) Selon le site de la Maison Blanche, http://www.whitehouse.gov/energy, le président a déclaré le 15 mars 2012 : « Notre stratégie énergétique nous maintient dans le passé. Nous avons besoin d'une stratégie du XXIe siècle qui développe toutes les sources d'énergie produites aux États-Unis. » La production de pétrole américain et de gaz a augmenté régulièrement depuis que le président Obama est au pouvoir. En 2011, la production de pétrole américain a connu son niveau le plus haut depuis une dizaine d'années et celle de gaz naturel un niveau encore jamais atteint. En 2010, les États-Unis importaient moins de la moitié du pétrole consommé. Ce chiffre progresse régulièrement de 5 à 10 % par an.
(7) Homme politique afghan né en 1971. Dès 1997, il travaille comme officier de liaison sous le commandement d'Ahmad Shah Massoud, le leader anti-talibans de l'Alliance du Nord. Il est nommé par Hamid Karzaï directeur des services secrets afghans en 2004, poste qu'il quitte en 2010 à la suite de divergences politiques. Saleh crée, fin 2010, l'un des mouvements anti-talibans et pro-démocratiques les plus importants : le Basej-e Milli (Mouvement national).
(8) Fin mai 2013, Barack Obama a signé un document qui restreint les possibilités d'emploi des drones dans les pays qui ne se situent pas dans une zone de conflit ouvert. Au Pakistan, en Somalie ou au Yémen, ils pourront continuer à être utilisés à condition que les cibles représentent une menace permanente et imminente pour les Américains et qu'elles ne puissent pas être capturées autrement. Selon le New York Times, le contrôle des opérations serait transféré de la CIA à l'armée. Ce changement pourrait signifier la fin des frappes ciblées contre des individus sur la seule foi de leur appartenance présumée à Al Qaida.