Luc Rosenzweig - Monsieur le Ministre, en raison de votre expérience et de votre âge, vous faites figure, au sein du gouvernement de coalition dirigé par Viktor Orban, de « vétéran ». Pouvez-vous nous exposer brièvement votre philosophie politique ?

János Martonyi - Pour faire bref, disons que je suis partisan d'une politique fondée sur des valeurs. Dans mon domaine de compétence - la politique étrangère -, cela signifie qu'au-delà de la realpolitik éphémère et changeante je m'efforce de défendre à la fois les intérêts nationaux hongrois et les valeurs universelles : l'état de droit, les principes constitutionnels, les normes démocratiques, les droits de l'homme, y compris la défense des droits des minorités. Ce n'est pas une affaire de génération : mes collègues plus jeunes partagent mes convictions.

L. R. - La domination au Parlement de la coalition conduite par le Fidesz est écrasante. Vous disposez de la majorité des deux tiers permettant de modifier à votre gré la Constitution. Vos opposants et certains observateurs étrangers craignent une dérive autoritaire de la démocratie hongroise. Que leur répondez-vous ? Quelle est votre réaction lorsque le député européen Daniel Cohn-Bendit compare Viktor Orban à Hugo Chavez ?

J. M. - Notre majorité n'est pas « écrasante » ; elle résulte simplement du jeu démocratique et de la volonté des électeurs. J'ajoute que la montée des partis chrétiens conservateurs n'est pas un phénomène uniquement hongrois ; c'est une tendance de fond que l'on observe dans la plupart des pays européens. Quant au reproche qui nous est adressé d'avoir adopté une nouvelle Constitution (1) à notre seul profit, il est dénué de tout fondement. Cette Constitution a été élaborée au sein d'une commission ad hoc comprenant des juristes dignes de confiance, reconnus par leurs pairs dans toute l'Europe, et pas seulement des politiciens du Fidesz. Outre ces experts en droit constitutionnel, les citoyens ont pu exprimer leur opinion sur ce projet en remplissant le questionnaire qui a été adressé à tous les foyers du pays. Plus de 900 000 documents ont été retournés, et nous avons naturellement tenu compte des avis exprimés. Notre intérêt commun est de doter la Hongrie d'une Constitution consensuelle qui satisfasse le plus grand nombre. Quant à la comparaison entre Viktor Orban et Hugo Chavez, vous comprendrez que je ne sois pas très désireux de la commenter, même pour Politique Internationale ! Je ne tiens à porter un jugement ni sur la personne ni sur les propos de M. Cohn-Bendit...

L. R. - Le vote d'une loi contraignante sur la presse (2) a provoqué de vives réactions à l'étranger et déclenché une polémique au sein des institutions européennes lorsque la Hongrie a pris la présidence du Conseil européen le 1er janvier dernier. D'abord, pourquoi cette loi ?

J. M. - L'ancienne loi sur les médias avait été adoptée il y a quinze ans, dans une période encore toute proche de la chute du mur de Berlin. Elle était dépassée et il fallait la remplacer. Cette nouvelle loi prend en compte l'évolution technologique et sociale de ce secteur et se propose de créer un cadre juridique moderne pour réguler le nouveau marché des médias. Elle transpose également dans la législation hongroise la réglementation et les directives de l'Union européenne.
Contrairement à ce que l'on a prétendu, cette loi n'est pas « contraignante » ; elle protège le journalisme d'investigation : désormais, nul ne pourra poursuivre pénalement un journaliste qui commettrait une infraction dans le cadre d'une enquête visant à établir la réalité de comportements délictueux si son but est d'éclairer le public et de servir l'intérêt général. La loi défend également la liberté des rédacteurs face aux pressions des propriétaires de médias, des publicitaires ou des sponsors.
Vingt ans après la chute du communisme, la Hongrie souhaite créer des médias audiovisuels publics de qualité, qui transmettent des valeurs et produisent des émissions destinées à une large audience...

L. R. - À la suite de discussions avec la commissaire européenne Nelly Kroes, certaines dispositions de cette loi ont été modifiées, notamment l'obligation faite à tous les médias de procéder à un « traitement équilibré » de l'actualité politique. Le regrettez-vous ?

J. M. - Nelly Kroes était présente sur les bancs du Parlement lorsque cette modification a été votée. Elle s'est publiquement réjouie du comportement du gouvernement, a exprimé sa confiance en l'avenir et s'est dite rassurée quant à l'esprit dans lequel cette loi allait être appliquée. La Hongrie est un pays qui dispose désormais d'une loi sur les médias conforme aux valeurs et aux règles juridiques de l'UE. Je ne peux que m'en féliciter.

L. R. - Le retour au pouvoir de la droite en avril 2010 a été le résultat du désaveu infligé par l'électorat au gouvernement précédent. En 2007, ce gouvernement, dominé par les sociaux-démocrates, avait mené le pays à deux doigts de la faillite et contraint la Hongrie à faire appel au FMI et à l'UE. Est-il l'unique responsable ? La crise économique mondiale n'a-t-elle pas également joué un rôle néfaste ?

J. M. - La crise mondiale est l'un des éléments qui a conduit la Hongrie au bord du gouffre, mais pas le seul. Les socialistes ont mal réagi en mettant en oeuvre une politique économique et financière totalement inadaptée aux nouveaux défis. Après leur départ, on a découvert que certains membres du gouvernement avaient été impliqués dans des affaires de corruption. Tout cela ne pouvait rester sans conséquences, pour des raisons à la fois pratiques et morales. Aux yeux des électeurs, il était évident qu'il fallait changer de cap.

L. R. - Comment et dans quels délais votre gouvernement envisage-t-il de remettre l'économie hongroise sur les rails ?

J. M. - La première des priorités est la réduction de la dette de l'État. Pour le reste, nous avons établi un calendrier : 2011 sera l'année du renouveau : nous réorganisons la Hongrie et la dotons de nouveaux fondements constitutionnels. L'année 2012 sera celle du sursaut, au cours de laquelle notre pays retrouvera son équilibre économique. 2013 sera l'année du décollage : nous verrons alors le retour de la croissance. Et l'année 2014 sera celle où nous récolterons les fruits de nos efforts et où les citoyens de ce pays pourront vérifier la justesse de notre politique.
Nous sommes reconnaissants pour l'aide fournie par les institutions internationales mais, désormais, nous n'avons plus besoin d'appui extérieur. Notre bonne santé budgétaire nous permet de nous financer sur les marchés. C'est pourquoi la rupture des négociations avec le FMI pour l'obtention d'une nouvelle tranche de prêt en juillet 2010 ne nous a pas affectés outre mesure (3).

L. R. - Quelles sont les mesures que vous avez déjà prises ou que vous vous apprêtez à prendre pour atteindre ces objectifs ?

J. M. - Nous avons déjà beaucoup avancé. D'abord, sur le plan fiscal : un système progressif a été mis en place avec un barème historiquement bas ; l'impôt sur les sociétés a été considérablement réduit ; les charges liées à l'éducation des enfants ont été prises en compte dans le calcul de l'impôt, ce qui a permis d'alléger la pression fiscale sur les familles. Ensuite, nous nous sommes attaqués au système de retraites qui était autrefois fondé en partie sur la capitalisation. Le régime par répartition a été sauvé de l'effondrement (4). Pourtant, ce n'est pas suffisant. Le retour de nos finances à l'équilibre passe par un effort accru en direction de l'emploi. Chaque Hongrois doit pouvoir travailler en fonction de ses capacités et contribuer par l'impôt au redressement de l'économie. Pour atteindre cet objectif, nous avons lancé un projet appelé « nouveau plan Széchenyi » (5) qui vise à stimuler l'activité et à créer un million de nouveaux emplois au cours des dix prochaines années. L'objectif est de passer d'un taux de croissance annuel de 1 % du PIB à un taux compris entre 4 et 6 %.
En parallèle, le « plan Széll Kálmán » (6), qui met en place des réformes structurelles, vise à combattre le gaspillage et à diminuer le déficit budgétaire. Lancé en début d'année, ce programme permettra d'économiser 550 milliards de forints (2 milliards d'euros) en 2012 et jusqu'à 900 milliards de forints (3,4 milliards d'euros) en 2013 et 2014, ce qui laisse espérer une réduction durable de l'endettement de l'État.

L. R. - La question de l'octroi de la nationalité magyare aux Hongrois citoyens d'un pays étranger a provoqué quelques frictions avec vos voisins, notamment la Slovaquie. L'arrivée au pouvoir de Mme Radicova (7) à Bratislava a-t-elle permis de renouer le dialogue ?

J. M. - La loi sur la naturalisation simplifiée (8) a unifié le statut juridique des Hongrois vivant dans les États limitrophes. Parmi les pays où résident des minorités hongroises, plusieurs ont la même approche de la double nationalité que nous (par exemple, la Roumanie, la Serbie, la Croatie) ; la réforme de la loi hongroise ne leur a donc pas posé de problème. D'autres, comme l'Ukraine ou la Slovénie, qui ont pourtant une législation différente, n'ont pas émis d'objection. Seule la Slovaquie a réagi (9). Bien évidemment, nous respectons la souveraineté de chaque État en la matière. Mais nous ne pouvons pas accepter qu'un pays voisin, la Slovaquie, qui appartient au même système d'alliances que nous, prive ses propres ressortissants de leur nationalité contre la volonté de ces derniers ; et cela, au mépris de la Constitution slovaque. Lors de sa rencontre avec Iveta Radicova le 28 janvier 2011, Viktor Orban a affirmé que la Hongrie était ouverte aux négociations bilatérales et qu'elle souhaitait un accord. Il faut qu'un dialogue s'engage au sein de la commission mixte hungaro-slovaque mise en place lors du traité d'amitié signé entre nos deux pays en 1995.

L. R. - L'extrême droite hongroise, représentée par le Jobbik, a obtenu un score important (16,5 % des suffrages) lors des dernières élections législatives. Ce parti s'est spécialisé dans la surenchère nationaliste et les déclarations antisémites. Le Fidesz exclut-il, par avance, toute coopération avec le Jobbik ?

J. M. - La montée en puissance du Jobbik n'est pas le fruit d'une « surenchère nationaliste », mais celui du mécontentement social et économique. Quand le niveau de vie des gens se détériore, quand des milliers, des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers de personnes se trouvent dans une situation quasi désespérée, les partis extrémistes se renforcent. Ces partis trouvent toujours des boucs émissaires qu'ils rendent responsables des malheurs de la population. Chez nous, ce sont les Tziganes et les Juifs (10). C'est un phénomène ancien et bien connu, qui n'est pas propre à la Hongrie : on l'observe aussi ailleurs, notamment en France. Tantôt il est dû aux carences du gouvernement, tantôt il est dû à la crise, ou encore à la combinaison des deux. Pour y remédier, nous tentons, d'une part, d'apaiser les tensions sociales et, d'autre part, d'aider les Roms hongrois à sortir de leur situation actuelle. Le but est de gommer les différences qui engendrent la discrimination. La tâche n'est pas simple et, comme le dit le proverbe, « il est plus facile de détruire que de construire ». J'attire tout de même votre attention sur le fait que les agressions abominables dont ont été victimes ces dernières années des membres de la communauté rom sont devenues exceptionnelles. Les extrémistes camouflés en faux traditionalistes liés au Jobbik ne défilent plus quotidiennement dans les rues (11). Cela dit, notre réponse est claire : les valeurs du Jobbik sont incompatibles avec les nôtres. Par conséquent, j'exclus toute coopération avec ce parti.

L. R. - On attendait beaucoup de la Hongrie dans la mise en place d'une politique européenne destinée à améliorer la condition des Roms et à éviter la répétition des incidents qui se sont produits au cours de l'été 2010 (12). Qu'avez-vous réalisé dans ce domaine ?

J. M. - C'est, en effet, l'une des priorités de la présidence hongroise. À Strasbourg, le 9 mars, le Parlement européen a adopté à une très forte majorité le rapport de Livia Járóka, eurodéputée hongroise du Fidesz, elle-même d'origine rom. Ce rapport contient un certain nombre de propositions visant à une meilleure intégration des 12 millions de Roms qui vivent sur le territoire de l'UE. Selon Livia Járóka, le problème ne doit pas uniquement être abordé sous l'angle ethnique : sa résolution passe aussi et surtout par la lutte contre la pauvreté. Ce rapport doit déboucher sur un accord-cadre, qui sera probablement adopté lors du sommet des chefs d'État et de gouvernement en juin prochain. Celui-ci définira les grandes orientations d'une politique européenne en la matière, la responsabilité de leur mise en oeuvre incombant aux pays membres. La Commission est invitée à superviser l'application de ces mesures et à fournir régulièrement un état de la situation dans chaque pays concerné.

L. R. - L'approvisionnement énergétique des pays d'Europe centrale, en particulier de la Hongrie, suppose une relation apaisée avec la Russie. Où en êtes-vous à ce sujet ?

J. M. - Vous avez raison d'insister sur ce point car les importations de pétrole et de gaz russes représentent plus de 80 % de notre consommation d'énergie. La sécurité de l'approvisionnement est donc une question cruciale. D'un côté, nous nous efforçons de maintenir avec Moscou une coopération sur le long terme : la dernière réunion du Comité de coopération économique hungaro-russe a eu lieu les 17 et 18 mars à Moscou et a débouché sur un protocole d'accord relatif à notre future coopération bilatérale. D'un autre côté, nous cherchons à diversifier nos sources d'énergie et leur mode de transport, afin de ne pas dépendre d'un seul fournisseur. C'est pourquoi nous soutenons des projets qui vont dans ce sens, tels que Nabucco ou Agri (13).
Mais notre cas n'est pas unique. : 41 % des importations de gaz de l'Union européenne proviennent de Russie, et cette proportion pourrait atteindre 60 % en 2030.

L. R. - La Hongrie assume depuis le 1er janvier 2011 la présidence tournante du Conseil européen dans des conditions pour le moins agitées : crise de l'euro, puis révoltes dans plusieurs pays arabes. Pensez-vous que les institutions européennes ont été à la hauteur de ces défis ? Quel a été le rôle de la présidence hongroise dans ce contexte ?

J. M. - La coordination entre les institutions de l'Union européenne a été excellente, aussi bien pour la mise en place d'une gouvernance économique commune que pour le traitement des crises nord-africaines.
À la réunion du Conseil économique et financier (ECOFIN) du 15 mars 2011, les vingt-sept pays membres se sont entendus pour adopter un paquet de propositions visant à renforcer la gouvernance économique de l'UE afin de faire face à la crise de l'endettement public qui a touché certains pays de l'Union. Forte de cette première avancée, la présidence hongroise a entamé des négociations avec le Parlement de Strasbourg pour qu'un accord définitif puisse voir le jour en juin, conformément au voeu du Conseil européen.
Mener à bien ce premier « semestre européen » (14) compte parmi les priorités affichées de la présidence hongroise. En réagissant au rapport annuel de la Commission sur la croissance, le Conseil économique et financier a adopté un texte dans lequel les pays membres manifestaient leur soutien aux efforts de consolidation de l'économie et aux réformes structurelles engagées par les pays les plus frappés par la crise de l'euro.
Quant à la politique extérieure, comme vous le savez, depuis la mise en oeuvre du traité de Lisbonne en 2009, les responsabilités sont partagées entre la présidence tournante et le Haut Représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. C'est Catherine Ashton qui est en charge de la coordination entre les ministres des Affaires étrangères des vingt-sept. C'est elle aussi qui, le cas échéant, supervise les mesures de type militaire. En l'occurrence, s'agissant des révoltes arabes, la présidence hongroise, en coopération avec la Commission européenne, s'est impliquée sur le terrain humanitaire. Je me suis moi-même rendu en Égypte le 22 mars pour me renseigner sur la situation des réfugiés à la frontière libyenne. Le lendemain, nous avons, avec la commissaire aux Affaires humanitaires de l'UE Cecilia Malmström, négocié avec les représentants du gouvernement du Caire la mise en place de mesures destinées à venir en aide à ces réfugiés.

L. R. - La Hongrie envisage-t-elle d'adopter l'euro comme monnaie nationale et, si oui, à quelle échéance ?

J. M. - La porte reste ouverte mais, pour le moment, la Hongrie a décidé de ne pas entrer dans la zone euro. Ne serait-ce que parce qu'elle est encore loin de satisfaire aux critères de Maastricht en termes de fiscalité, de déficit budgétaire, etc. En outre, si l'on veut éviter tout effet de choc, il faut que s'établisse une convergence réelle de l'économie hongroise avec celles des pays de la zone euro. Les mesures adoptées par le gouvernement, qui placent le rétablissement économique du pays au premier plan, visent à établir cette convergence par le retour de la croissance, l'augmentation du nombre d'emplois et le respect de la discipline budgétaire.

L. R. - Où en sont les relations bilatérales franco-hongroises ?

J. M. - Elles se sont intensifiées dans les années 1990, pendant la phase de pré-adhésion, et ce mouvement s'est poursuivi par la suite. D'ores et déjà, la France se place, selon les années, au quatrième ou au cinquième rang parmi nos partenaires économiques. Mais nous voulons aller encore plus loin. L'accord stratégique de partenariat entre la France et la Hongrie, signé à Paris en 2008, jette les bases d'une coopération renforcée dans des domaines aussi variés que la politique, la défense, l'économie, l'agriculture, la police, la justice, l'innovation technologique, la culture... La visite du premier ministre Viktor Orban à Paris en novembre 2010 a permis de donner un nouvel élan à cette relation. En tant que pays en charge de la présidence tournante de l'UE, nous estimons qu'il est très important de se concerter avec la France pour résoudre la crise économique et financière, pour réformer la politique agricole commune (PAC) et pour approfondir la coopération des vingt-sept en matière de justice et de politique de défense et de sécurité. Le fait que notre présidence tournante coïncide avec la présidence française du G20 rend cette coopération franco-hongroise encore plus nécessaire.

L. R. - Les origines hongroises de Nicolas Sarkozy jouent-elles un rôle dans les rapports entre nos deux pays ?

J. M. - C'est une question qu'il faudrait poser au président de la République française ! J'espère simplement qu'il éprouve une certaine sympathie envers le pays qui a vu naître son père...