Politique Internationale - Dans
votre dernier livre, L'Obsession anti-américaine, vous vous attaquez avec
beaucoup de verve à l'anti-américanisme. Quelle définition peut-on en donner?
Jean-François Revel - Je
commencerai par distinguer entre l'anti-américanisme et la critique des
Etats-Unis. La critique des Etats-Unis est légitime et nécessaire. La société
américaine n'est pas exempte de défauts. L'Amérique commet des erreurs et des
abus dans sa politique étrangère. Quel pays n'en commet pas? Mais il faut se
fonder sur des informations exactes et dénoncer les véritables défauts et les
véritables erreurs. Il ne faut pas méconnaïtre non plus, consciemment ou
inconsciemment, les qualités et les réussites: les bonnes décisions, les
interventions salutaires, les actions couronnées de succès.
De ce point de vue, la seule
critique valable des Etats-Unis, la seule qui soit utile parce qu'elle est précise,
judicieuse et motivée, n'existe hélas... qu'aux Etats-Unis mêmes!
L'anti-américanisme, c'est tout
autre chose. Il s'agit d'un aveuglement passionnel qui repose sur une vision
totalisante, sinon totalitaire, selon laquelle les Américains ne commettent que
des erreurs ou des crimes, ne profèrent que des sottises et sont coupables de
tous les échecs, de toutes les injustices, de toutes les souffrances du reste
de l'humanité. Il conduit à reprocher aux Etats-Unis une chose et son
contraire, à quelques jours de distance, voire simultanément. Cet illogisme est
d'ailleurs le signe que l'on est en présence non pas d'une analyse, ou d'une
critique, mais bien d'une obsession.
P. I. - Cette
«obsession» est-elle seulement partagée par les élites ou
bien s'agit-il d'un phénomène de masse?
J.-F. R. - Son assise sociologique varie selon les régions du monde.
En Europe, tous les sondages montrent que l'anti-américanisme est un sentiment
élitiste. Les dirigeants politiques, les intellectuels et les journalistes les
plus influents sont anti-américains, mais le reste de la population a des
sentiments nettement plus positifs à l'égard des Etats-Unis.
En Amérique latine, en revanche, c'est un phénomène plus
massif, plus populaire, même s'il est largement encouragé par les hommes
politiques et, surtout, par les intellectuels. Il est moins militant et plus
conformiste qu'en Europe: il s'explique surtout par le désir inavoué de
s'incorporer à la machine économique et à la civilisation de l'Amérique du
Nord. Il fonctionne comme un fantasme compensatoire à l'échec relatif de
l'Amérique du Sud par rapport aux Etats-Unis. C'est un classique de
l'aveuglement volontaire sur soi-même. Le grand penseur vénézuélien Carlos
Rangel l'avait déjà montré il y a une vingtaine d'années, lorsqu'il affirmait
qu'il faudrait une véritable auto-analyse collective pour que les
Latino-Américains puissent regarder en face les causes de leurs échecs et
renoncent, par conséquent, à en attribuer la responsabilité aux Etats-Unis.
L'anti-américanisme semble être
encore plus populaire dans les pays musulmans. Mais il faut rester prudent.
Comme peu d'entre eux sont démocratiques, il est difficile d'apprécier le degré
de spontanéité des manifestations qui s'y déroulent. Dans ces pays, il
constitue l'échappatoire commode de sociétés en faillite chronique, qui ont
complètement raté leur évolution vers la démocratie et la croissance. Au lieu
d'en rechercher la cause dans leur propre incompétence et leur propre
corruption, elles ont pris l'habitude d'imputer leur échec à l'Occident de
façon générale et aux Etats-Unis en particulier. Comment s'étonner après que
tant de haine accumulée finisse par conduire des fanatiques à
l'«hyperterrorisme» islamiste inauguré lors des attentats
du 11 septembre?
Il s'est même trouvé des
intellectuels, notamment en France, pour justifier ces actions et les présenter
comme une «juste réplique» à la politique américaine: les
Etats-Unis - disent ces beaux esprits - affament le monde, ils ne font que
récolter ce qu'ils ont semé. Le crime du 11 septembre serait donc une sorte de
riposte vengeresse et désespérée...
Sans s'étendre sur l'ignominie
morale d'une telle réaction, il faut en souligner l'incohérence. Les
terroristes d'Al-Qaïda ne sont pas issus de milieux pauvres ou défavorisés. La
plupart d'entre eux sont, bien au contraire, issus de familles égyptiennes
aisées ou, comme Ben Laden lui-même, de richissimes familles saoudiennes.
Certains ont fait des études en Occident. Vous ne trouverez pas, dans les textes
émanant d'Al-Qaïda, une volonté de lutte contre les inégalités ou contre la
pauvreté dans le monde. Le terrorisme islamiste est bien plus l'enfant d'une
idée fixe d'essence religieuse que celui de la pauvreté. Cette organisation n'a
nulle envie de rendre l'humanité plus prospère: elle veut la convertir de force
à l'islam!
P. I. - Quels sont les ressorts de
l'anti-américanisme? Quelles en sont les motivations profondes?
J.-F. R. - Ce sont les mêmes partout: la haine du modèle libéral et
la volonté de s'innocenter de ses propres erreurs en les imputant aux
Etats-Unis.
En Europe, les demi-soldes du
communisme effondré utilisent l'anti-américanisme pour noircir le libéralisme
dans son incarnation suprême. Travestir les Etats-Unis en société répressive, injuste,
raciste, presque fasciste est un moyen de clamer: «Voyez ce que donne
la mise en œuvre du libéralisme!»
La même logique anime ces
«anti-mondialistes», héritiers du mouvement bolcho-maoïste,
qui manifestent un peu partout contre la liberté de circulation des
marchandises. Ils sont contre le capitalisme «sauvage»,
mais cela ne les empêche pas de s'opposer à l'OMC, dont le rôle est précisément
de soumettre les échanges économiques internationaux à des règles... et de leur
interdire d'être «sauvages»!
A côté de ces anti-libéraux, on
trouve ceux qui, de droite comme de gauche, reprochent aux Etats-Unis d'être
devenus une «hyperpuissance» à l'unilatéralisme et à
l'interventionnisme détestables. Ce néologisme -
«hyperpuissance» - a été proposé par un homme au demeurant
fort intelligent: notre ancien ministre des Affaires étrangères, Hubert
Védrine.
Je dois reconnaïtre que M. Védrine ne se trompe pas
complètement. Pour la première fois dans l'Histoire, en effet, une
superpuissance domine le monde à la fois sur les terrains économique,
technologique, militaire - elle seule peut intervenir à tout moment sur
n'importe quel point du globe - et culturel. Ce dernier point est plus discutable.
On ne peut évidemment pas comparer le rayonnement culturel des Etats-Unis avec
celui de la Grèce antique, de l'Empire romain ou de la Chine impériale. Mais il
n'en reste pas moins que la presse, les médias, les manières de vivre, le
cinéma, les feuilletons télévisés américains se diffusent partout sur la
planète. L'anglais ne s'est-il pas imposé de facto comme la langue du réseau
mondial Internet?
P. I. - Certes. Mais il y a dans
l'idée d'«hyperpuissance» davantage qu'un constat. C'est un
diagnostic d'excès, d'anormalité...
J.-F. R. - Vous n'avez pas tort. Outre que le préfixe
«hyper» n'ajoute rien à «super», ce
néologisme présente les Etats-Unis comme une puissance monstrueuse, à
l'hégémonie insupportable, dont les autres nations, et notamment les Européens,
seraient les victimes innocentes.
Les Européens devraient pourtant s'interroger sur leurs
propres responsabilités dans la genèse de la prépondérance américaine. Ce sont
eux, que je sache, qui ont fait du XXe siècle le siècle le plus noir
de l'Histoire. Ce sont eux qui ont provoqué les deux cataclysmes d'une ampleur
sans précédent que furent les deux guerres mondiales. Les Etats-Unis - faut-il
le rappeler? - n'ont commencé à intervenir, militairement puis économiquement,
dans notre continent qu'après la Première, puis surtout la Seconde Guerre
mondiale. Non seulement ils ont sauvé l'Europe des griffes d'Hitler, mais ils
ont aussi mis en place le Plan Marshall, qui a soutenu notre économie et l'Otan
qui a empêché Staline de mettre la main sur la France et l'Italie. Je rappelle
également que ce sont les Européens qui ont inventé les deux pires
totalitarismes de l'histoire humaine: le nazisme et le communisme. Auraient-ils
jamais pu mettre un terme à leurs ravages sans l'aide des Etats-Unis?
P. I. - En Europe, il est assez
classique de défendre l'image des Etats-Unis en invoquant leur contribution à
la libération du continent. N'y aurait-il pas d'exemples plus récents?
J.-F. R. - Ils sont nombreux! Prenons le cas d'Israël. Les Européens
reprochent aux Etats-Unis d'être systématiquement pro-israéliens ou de ne pas
s'engager suffisamment en faveur d'une solution diplomatique. Mais les
Européens, si prompts à accuser, ont la mémoire courte! Ne se
souviennent-ils pas que la création d'un Etat juif en Palestine est le résultat
direct de l'antisémitisme européen? Qu'est-ce qui a donné à Theodor Herzl
l'idée de créer un «foyer juif»? L'affaire Dreyfus! Par la
suite, ce sont les pogroms qui ont poussé les Juifs d'Europe de l'Est à émigrer
vers la Palestine, puis la Shoah qui a finalement motivé le vote des Nations
unies en faveur de la création de l'Etat d'Israël.
L'Europe s'absout de ses propres fautes morales et de ses
grotesques erreurs intellectuelles en les transférant sur ce bouc émissaire
commode qu'est l'Amérique. Et c'est ainsi que, pour blanchir l'Europe de ses
crimes et de sa sottise, il faut absolument que les Etats-Unis deviennent
l'unique danger qui menace la démocratie! Tout le mal vient nécessairement
d'eux! L'Histoire nous enseigne pourtant le contraire, dans la mesure où l'on
voit régulièrement les Américains venir au secours de notre démocratie et
pallier ses insuffisances, mais non la menacer!
P. I. - Précisément, ces sauvetages
récurrents ne sont-ils pas perçus comme autant d'humiliations dont les
Européens font ensuite reproche aux Etats-Unis?
J.-F. R. - Si! C'est ce qu'Alfred Grosser appelle le
«complexe de Perrichon»: les Etats-Unis nous ont sauvés,
d'abord militairement, puis économiquement avec le Plan Marshall, donc nous les
détestons. Leur aide signifie, en effet, que nous avons perdu la suprématie
mondiale. Or le fait d'avoir été détrônés par les Etats-Unis provoque toujours
un vif sentiment d'amertume chez les Européens.
Bien plus, nous nous refusons à
admettre - ce qui serait une humiliation plus grande encore - que nous avons
été détrônés par notre propre faute! Comme je vous l'ai dit, nous reprochons
aux Etats-Unis leur «unilatéralisme», c'est-à-dire le fait
de prendre seuls des décisions qui concernent la communauté internationale dans
son ensemble. Mais ont-ils vraiment le choix? La plupart du temps, les
Européens sont incapables d'exprimer une volonté claire en matière de politique
étrangère. Parfois, notre impuissance est telle que nous supplions les
Américains d'intervenir, comme dans le cas du Kosovo. Ce chaos meurtrier que
l'Europe avait confectionné de ses propres mains dans les Balkans, elle était
incapable d'y mettre bon ordre. Pour faire cesser ou diminuer les massacres, il
fallait que les Etats-Unis se chargeassent de l'opération, successivement en
Bosnie, au Kosovo et en Macédoine. Les Européens les ont remerciés en les
traitant d'«impérialistes»! Il reste que certaines critiques
infondées révèlent davantage les faiblesses ou les fantasmes de ceux qui les
formulent que les torts ou les erreurs de ceux qu'elles visent.
P. I. - On comprend les motivations
profondes de l'anti-américanisme européen - la rage d'être débiteur des
Etats-Unis, l'amertume d'être supplanté par eux -, mais comment cela
fonctionne-t-il, intellectuellement?
J.-F. R. - Par l'effacement d'un certain nombre de données et par
une sélection quelque peu hypocrite de certaines autres. N'est-ce pas en
gommant des pans entiers de la réalité que les Européens ont pu s'indigner de
la condamnation par George W. Bush, dans son discours sur l'état de l'Union, en
janvier 2002, de l'«axe du mal» formé par l'Irak, l'Iran et
la Corée du Nord? Il est pourtant prouvé que ces trois pays possèdent et
fabriquent des armes de destruction massive, en donnent, en vendent et
permettent même à des terroristes de s'en procurer. Saddam Hussein a ruiné son
pays en se lançant dans une guerre contre l'Iran en 1981, puis contre le Koweït
en 1990. Il refuse, aujourd'hui encore, de détruire ses stocks d'armes
chimiques et biologiques. Il empêche les Nations unies de les contrôler, en
violation des conditions qu'il avait lui-même acceptées après sa défaite, en
1991. C'est bien là, que je sache, une menace inacceptable pour la sécurité
internationale.
Le régime nord-coréen est, quant à lui, responsable de la
mort de deux millions de personnes, emportées par la terrible famine qui a sévi
dans le pays durant les années 1990. Il vend également des missiles aux régimes
terroristes du Moyen-Orient, en particulier à l'Iran. Il constitue une menace
pour ses voisins. En juin dernier, il n'a pas hésité à livrer une petite
bataille navale contre la Corée du Sud . Et ce n'est pas la première fois!
En Iran, le régime des ayatollahs
a totalement détruit l'économie. On pouvait reprocher bien des choses au régime
du Shah, mais il avait au moins fait progresser son pays dans le sens de la
modernité, y compris pour ce qui concerne la condition des femmes.
Bref, l'Irak, l'Iran et la Corée
du Nord sont bien des Etats terroristes. Ils oppriment de façon barbare leur
propre population. Et ils constituent, par surcroït, des foyers majeurs de
déstabilisation sur le plan international.
Les Européens ne sont, à la limite,
pas obligés de partager cette analyse. Mais le problème, c'est qu'ils se
refusent à proposer la moindre recette pour parer au danger terroriste et à
celui de la propagation des armes de destruction massive! Tout ce qu'ils savent
faire, c'est brasser du vent et répéter inlassablement qu'il faut recourir à
une solution «politique»! Mais n'est-ce pas précisément
cette solution que Saddam refuse avec obstination depuis 1991?
P. I. - Certains dirigeants européens
sont-ils plus anti-américains que d'autres? Quels sont ceux qui gèrent le mieux
la relation transatlantique?
J.-F. R. - D'une manière générale, la plupart des dirigeants
européens sont un peu schizophrènes: chez eux, ils ont tendance à faire des
déclarations qui relèvent d'un anti-américanisme primaire, mais ils changent
complètement d'attitude lors des conférences internationales. Car ils sont bien
obligés, alors, de devenir plus réalistes s'ils veulent conclure des accords
solides avec leur partenaire d'outre-Atlantique.
C'est en France que
l'anti-américanisme semble le plus virulent. Il est aussi fort à gauche qu'à
droite, où l'on a vu quelqu'un comme Jacques Chirac aller jusqu'à refuser
l'étiquette de «libéral» de peur d'être assimilé à Ronald
Reagan!
Bien sûr, il ne s'est trouvé
personne pour rappeler l'excellent bilan des huit ans de présidence Reagan: le
redécollage économique, la création de millions d'emplois, la très forte
immigration réussie, signe d'un indéniable dynamisme économique. On préfère
penser que Reagan est une abomination! Le même sort est réservé à Margaret
Thatcher. Peu importe, là aussi, que la «Dame de
fer» ait redressé la barre d'un pays en déclin, marqué par la
faillite du vieux parti Travailliste. Peu importe qu'elle ait réussi à faire
tomber le chômage à 5%, alors que nous poussons des cris de victoire à 9%!
Pour faire simple, on peut dire que l'Europe est frappée
d'un anti-libéralisme généralisé, même s'il est vrai que celui-ci est moins
marqué chez nos voisins - Allemagne, Angleterre ou pays scandinaves.
P. I. - Doit-on déduire de ces
exemples que les pays du Sud de l'Europe pratiquent un anti-américanisme plus
systématique que ceux du Nord?
J.-F. R. - Non, ce n'est pas le cas de l'Italie ou de l'Espagne,
même s'il faut tenir compte de ce que j'ai appelé des «variations
saisonnières»! Tout dépend des gouvernements en place. Par le passé,
des dirigeants comme Felipe Gonzalez ont été des exemples parfaits de la
«schizophrénie» que je décrivais tout à l'heure.
Officiellement, Felipe Gonzalez était anti-américain. Mais, en privé, il ne
manquait jamais une occasion de confesser son admiration pour les Etats-Unis!
C'est peut-être ce qui explique son opposition constante aux nationalisations
et son refus de s'allier avec le Parti communiste espagnol...
P. I. - Dans votre livre, vous allez
à l'encontre de toute justification économique de l'anti-américanisme. Vous
expliquez que la mondialisation, dont on rend responsables les Etats-Unis, a
été «globalement positive» et qu'elle aurait même profité
aux pays pauvres. Cette déclaration peut surprendre...
J.-F. R. - Mais c'est pourtant la vérité! La thèse selon laquelle
quelques pays deviendraient de plus en plus riches tandis que le reste du monde
sombrerait progressivement dans la pauvreté est complètement fausse. Selon un
rapport de la Banque mondiale publié en 2000 et rédigé par les économistes
David Dollar et Aart Krav, la mondialisation ne provoque pas de paupérisation.
Au contraire, la croissance du revenu dans les pays les plus pauvres - ceux qui
se trouvent dans le cinquième inférieur de l'échelle - est la même, en
pourcentage et à long terme, que celle de l'ensemble des autres pays. Lorsque
le revenu moyen par habitant sur la planète augmente de 1%, celui des pays les
plus pauvres augmente dans la même proportion, selon ce que Dollar et Krav
appellent la loi du «one to one». Comme l'a écrit Albert
Merlin, l'un des rares économistes à avoir osé parler de ce rapport en France: «Cette
démonstration suffit à ruiner les thèses courantes sur la pauvreté croissante
ou les horreurs du libre-échange».
P. I. - L'anti-américanisme est-il,
selon vous, un phénomène irréversible?
J.-F. R. - Non, pas du tout. Je crois même que, dans un certain
sens, il approche de sa fin. L'anti-américanisme va périr de ses propres excès.
Une réaction est en train de se produire, une sorte de lassitude et l'intuition
que, au fond, cette attitude nous est néfaste. Si nous voulons poursuivre
l'édification de l'Union européenne, si nous voulons aboutir enfin à un
véritable organe de décision politique et stratégique, il faut que nous soyons
en mesure d'affronter avec lucidité nos propres déficiences. Nous ne pouvons
plus nous contenter de les attribuer à l'«hyperpuissance»
américaine. C'est une sorte d'écran, une source d'aveuglement!
Cette hostilité de tous les
instants et de tous les propos nuit également aux Etats-Unis. Pour une raison
évidente: à force d'accumuler contre eux des accusations gratuites ou inspirées
par notre paranoïa, nous les poussons à ne plus écouter qu'eux-mêmes et à ne
plus tenir compte de nos critiques, y compris quand elles sont justifiées.
Il faut donc revenir à ce qui constitue notre tradition
culturelle: une certaine rigueur intellectuelle, une honnêteté, un souci de la
cohérence interne du discours, du sérieux des preuves et de la vérification des
informations. Un exemple parmi cent: quand l'illustrissime José Bové, notre
grand spécialiste ès-Etats-Unis, affirme qu'à cause des restaurants Mc Donald's
l'alimentation s'uniformise sur la planète, nous avons le devoir de constater
qu'il se trompe ou qu'il ment. Car il n'y a jamais eu autant de restaurants
proposant des cuisines étrangères dans tous les pays du monde! A moins d'être
aveuglé par l'anti-américanisme, on ne peut pas ne pas reconnaïtre qu'il s'est
produit une diversification, un «cosmopolitisme
gastronomique», engendré par la plus grande perméabilité des
frontières et la multiplication des voyages. En un mot, nous devons réapprendre
à ouvrir les yeux. Hélas, notre inclination naturelle nous pousse plutôt à les
fermer et notre tâche, face à ce besoin psychologique profond, est titanesque.
En tout cas, l'Histoire ne nous absoudrait pas si nous acceptions sans réagir
que perdure le «mensonge déconcertant» qui
entoure l'Amérique.
Il faut se souvenir de cette leçon
multimillénaire que nous a apprise l'histoire des civilisations: c'est le
cloisonnement qui lamine et stérilise les cultures, c'est la compénétration qui
les enrichit et les inspire.