archives pi n° 97




 

J-F.Revel

Entretien avec Jean-François Revel

 

 

L'OBSESSION ANTI-AMERICAINE

 

 

Cet entretien a été conduit

par la Rédaction de Politique Internationale

 

 

Politique Internationale - Dans votre dernier livre, L'Obsession anti-américaine, vous vous attaquez avec beaucoup de verve à l'anti-américanisme. Quelle définition peut-on en donner?

 

Jean-François Revel - Je commencerai par distinguer entre l'anti-américanisme et la critique des Etats-Unis. La critique des Etats-Unis est légitime et nécessaire. La société américaine n'est pas exempte de défauts. L'Amérique commet des erreurs et des abus dans sa politique étrangère. Quel pays n'en commet pas? Mais il faut se fonder sur des informations exactes et dénoncer les véritables défauts et les véritables erreurs. Il ne faut pas méconnaïtre non plus, consciemment ou inconsciemment, les qualités et les réussites: les bonnes décisions, les interventions salutaires, les actions couronnées de succès.

De ce point de vue, la seule critique valable des Etats-Unis, la seule qui soit utile parce qu'elle est précise, judicieuse et motivée, n'existe hélas... qu'aux Etats-Unis mêmes!

L'anti-américanisme, c'est tout autre chose. Il s'agit d'un aveuglement passionnel qui repose sur une vision totalisante, sinon totalitaire, selon laquelle les Américains ne commettent que des erreurs ou des crimes, ne profèrent que des sottises et sont coupables de tous les échecs, de toutes les injustices, de toutes les souffrances du reste de l'humanité. Il conduit à reprocher aux Etats-Unis une chose et son contraire, à quelques jours de distance, voire simultanément. Cet illogisme est d'ailleurs le signe que l'on est en présence non pas d'une analyse, ou d'une critique, mais bien d'une obsession.

 

P. I. - Cette «obsession» est-elle seulement partagée par les élites ou bien s'agit-il d'un phénomène de masse?

 

J.-F. R. - Son assise sociologique varie selon les régions du monde. En Europe, tous les sondages montrent que l'anti-américanisme est un sentiment élitiste. Les dirigeants politiques, les intellectuels et les journalistes les plus influents sont anti-américains, mais le reste de la population a des sentiments nettement plus positifs à l'égard des Etats-Unis.

En Amérique latine, en revanche, c'est un phénomène plus massif, plus populaire, même s'il est largement encouragé par les hommes politiques et, surtout, par les intellectuels. Il est moins militant et plus conformiste qu'en Europe: il s'explique surtout par le désir inavoué de s'incorporer à la machine économique et à la civilisation de l'Amérique du Nord. Il fonctionne comme un fantasme compensatoire à l'échec relatif de l'Amérique du Sud par rapport aux Etats-Unis. C'est un classique de l'aveuglement volontaire sur soi-même. Le grand penseur vénézuélien Carlos Rangel l'avait déjà montré il y a une vingtaine d'années, lorsqu'il affirmait qu'il faudrait une véritable auto-analyse collective pour que les Latino-Américains puissent regarder en face les causes de leurs échecs et renoncent, par conséquent, à en attribuer la responsabilité aux Etats-Unis.

L'anti-américanisme semble être encore plus populaire dans les pays musulmans. Mais il faut rester prudent. Comme peu d'entre eux sont démocratiques, il est difficile d'apprécier le degré de spontanéité des manifestations qui s'y déroulent. Dans ces pays, il constitue l'échappatoire commode de sociétés en faillite chronique, qui ont complètement raté leur évolution vers la démocratie et la croissance. Au lieu d'en rechercher la cause dans leur propre incompétence et leur propre corruption, elles ont pris l'habitude d'imputer leur échec à l'Occident de façon générale et aux Etats-Unis en particulier. Comment s'étonner après que tant de haine accumulée finisse par conduire des fanatiques à l'«hyperterrorisme» islamiste inauguré lors des attentats du 11 septembre?

Il s'est même trouvé des intellectuels, notamment en France, pour justifier ces actions et les présenter comme une «juste réplique» à la politique américaine: les Etats-Unis - disent ces beaux esprits - affament le monde, ils ne font que récolter ce qu'ils ont semé. Le crime du 11 septembre serait donc une sorte de riposte vengeresse et désespérée...

Sans s'étendre sur l'ignominie morale d'une telle réaction, il faut en souligner l'incohérence. Les terroristes d'Al-Qaïda ne sont pas issus de milieux pauvres ou défavorisés. La plupart d'entre eux sont, bien au contraire, issus de familles égyptiennes aisées ou, comme Ben Laden lui-même, de richissimes familles saoudiennes. Certains ont fait des études en Occident. Vous ne trouverez pas, dans les textes émanant d'Al-Qaïda, une volonté de lutte contre les inégalités ou contre la pauvreté dans le monde. Le terrorisme islamiste est bien plus l'enfant d'une idée fixe d'essence religieuse que celui de la pauvreté. Cette organisation n'a nulle envie de rendre l'humanité plus prospère: elle veut la convertir de force à l'islam!

 

P. I. - Quels sont les ressorts de l'anti-américanisme? Quelles en sont les motivations profondes?

 

J.-F. R. - Ce sont les mêmes partout: la haine du modèle libéral et la volonté de s'innocenter de ses propres erreurs en les imputant aux Etats-Unis.

En Europe, les demi-soldes du communisme effondré utilisent l'anti-américanisme pour noircir le libéralisme dans son incarnation suprême. Travestir les Etats-Unis en société répressive, injuste, raciste, presque fasciste est un moyen de clamer: «Voyez ce que donne la mise en œuvre du libéralisme!»

La même logique anime ces «anti-mondialistes», héritiers du mouvement bolcho-maoïste, qui manifestent un peu partout contre la liberté de circulation des marchandises. Ils sont contre le capitalisme «sauvage», mais cela ne les empêche pas de s'opposer à l'OMC, dont le rôle est précisément de soumettre les échanges économiques internationaux à des règles... et de leur interdire d'être «sauvages»!

A côté de ces anti-libéraux, on trouve ceux qui, de droite comme de gauche, reprochent aux Etats-Unis d'être devenus une «hyperpuissance» à l'unilatéralisme et à l'interventionnisme détestables. Ce néologisme - «hyperpuissance» - a été proposé par un homme au demeurant fort intelligent: notre ancien ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine.

Je dois reconnaïtre que M. Védrine ne se trompe pas complètement. Pour la première fois dans l'Histoire, en effet, une superpuissance domine le monde à la fois sur les terrains économique, technologique, militaire - elle seule peut intervenir à tout moment sur n'importe quel point du globe - et culturel. Ce dernier point est plus discutable. On ne peut évidemment pas comparer le rayonnement culturel des Etats-Unis avec celui de la Grèce antique, de l'Empire romain ou de la Chine impériale. Mais il n'en reste pas moins que la presse, les médias, les manières de vivre, le cinéma, les feuilletons télévisés américains se diffusent partout sur la planète. L'anglais ne s'est-il pas imposé de facto comme la langue du réseau mondial Internet?

 

P. I. - Certes. Mais il y a dans l'idée d'«hyperpuissance» davantage qu'un constat. C'est un diagnostic d'excès, d'anormalité...

 

J.-F. R. - Vous n'avez pas tort. Outre que le préfixe «hyper» n'ajoute rien à «super», ce néologisme présente les Etats-Unis comme une puissance monstrueuse, à l'hégémonie insupportable, dont les autres nations, et notamment les Européens, seraient les victimes innocentes.

Les Européens devraient pourtant s'interroger sur leurs propres responsabilités dans la genèse de la prépondérance américaine. Ce sont eux, que je sache, qui ont fait du XXe siècle le siècle le plus noir de l'Histoire. Ce sont eux qui ont provoqué les deux cataclysmes d'une ampleur sans précédent que furent les deux guerres mondiales. Les Etats-Unis - faut-il le rappeler? - n'ont commencé à intervenir, militairement puis économiquement, dans notre continent qu'après la Première, puis surtout la Seconde Guerre mondiale. Non seulement ils ont sauvé l'Europe des griffes d'Hitler, mais ils ont aussi mis en place le Plan Marshall, qui a soutenu notre économie et l'Otan qui a empêché Staline de mettre la main sur la France et l'Italie. Je rappelle également que ce sont les Européens qui ont inventé les deux pires totalitarismes de l'histoire humaine: le nazisme et le communisme. Auraient-ils jamais pu mettre un terme à leurs ravages sans l'aide des Etats-Unis?

 

P. I. - En Europe, il est assez classique de défendre l'image des Etats-Unis en invoquant leur contribution à la libération du continent. N'y aurait-il pas d'exemples plus récents?

 

J.-F. R. - Ils sont nombreux! Prenons le cas d'Israël. Les Européens reprochent aux Etats-Unis d'être systématiquement pro-israéliens ou de ne pas s'engager suffisamment en faveur d'une solution diplomatique. Mais les Européens, si prompts à accuser, ont la mémoire courte! Ne se souviennent-ils pas que la création d'un Etat juif en Palestine est le résultat direct de l'antisémitisme européen? Qu'est-ce qui a donné à Theodor Herzl l'idée de créer un «foyer juif»? L'affaire Dreyfus! Par la suite, ce sont les pogroms qui ont poussé les Juifs d'Europe de l'Est à émigrer vers la Palestine, puis la Shoah qui a finalement motivé le vote des Nations unies en faveur de la création de l'Etat d'Israël.

L'Europe s'absout de ses propres fautes morales et de ses grotesques erreurs intellectuelles en les transférant sur ce bouc émissaire commode qu'est l'Amérique. Et c'est ainsi que, pour blanchir l'Europe de ses crimes et de sa sottise, il faut absolument que les Etats-Unis deviennent l'unique danger qui menace la démocratie! Tout le mal vient nécessairement d'eux! L'Histoire nous enseigne pourtant le contraire, dans la mesure où l'on voit régulièrement les Américains venir au secours de notre démocratie et pallier ses insuffisances, mais non la menacer!

 

P. I. - Précisément, ces sauvetages récurrents ne sont-ils pas perçus comme autant d'humiliations dont les Européens font ensuite reproche aux Etats-Unis?

 

J.-F. R. - Si! C'est ce qu'Alfred Grosser appelle le «complexe de Perrichon»: les Etats-Unis nous ont sauvés, d'abord militairement, puis économiquement avec le Plan Marshall, donc nous les détestons. Leur aide signifie, en effet, que nous avons perdu la suprématie mondiale. Or le fait d'avoir été détrônés par les Etats-Unis provoque toujours un vif sentiment d'amertume chez les Européens.

Bien plus, nous nous refusons à admettre - ce qui serait une humiliation plus grande encore - que nous avons été détrônés par notre propre faute! Comme je vous l'ai dit, nous reprochons aux Etats-Unis leur «unilatéralisme», c'est-à-dire le fait de prendre seuls des décisions qui concernent la communauté internationale dans son ensemble. Mais ont-ils vraiment le choix? La plupart du temps, les Européens sont incapables d'exprimer une volonté claire en matière de politique étrangère. Parfois, notre impuissance est telle que nous supplions les Américains d'intervenir, comme dans le cas du Kosovo. Ce chaos meurtrier que l'Europe avait confectionné de ses propres mains dans les Balkans, elle était incapable d'y mettre bon ordre. Pour faire cesser ou diminuer les massacres, il fallait que les Etats-Unis se chargeassent de l'opération, successivement en Bosnie, au Kosovo et en Macédoine. Les Européens les ont remerciés en les traitant d'«impérialistes»! Il reste que certaines critiques infondées révèlent davantage les faiblesses ou les fantasmes de ceux qui les formulent que les torts ou les erreurs de ceux qu'elles visent.

 

P. I. - On comprend les motivations profondes de l'anti-américanisme européen - la rage d'être débiteur des Etats-Unis, l'amertume d'être supplanté par eux -, mais comment cela fonctionne-t-il, intellectuellement?

 

J.-F. R. - Par l'effacement d'un certain nombre de données et par une sélection quelque peu hypocrite de certaines autres. N'est-ce pas en gommant des pans entiers de la réalité que les Européens ont pu s'indigner de la condamnation par George W. Bush, dans son discours sur l'état de l'Union, en janvier 2002, de l'«axe du mal» formé par l'Irak, l'Iran et la Corée du Nord? Il est pourtant prouvé que ces trois pays possèdent et fabriquent des armes de destruction massive, en donnent, en vendent et permettent même à des terroristes de s'en procurer. Saddam Hussein a ruiné son pays en se lançant dans une guerre contre l'Iran en 1981, puis contre le Koweït en 1990. Il refuse, aujourd'hui encore, de détruire ses stocks d'armes chimiques et biologiques. Il empêche les Nations unies de les contrôler, en violation des conditions qu'il avait lui-même acceptées après sa défaite, en 1991. C'est bien là, que je sache, une menace inacceptable pour la sécurité internationale.

Le régime nord-coréen est, quant à lui, responsable de la mort de deux millions de personnes, emportées par la terrible famine qui a sévi dans le pays durant les années 1990. Il vend également des missiles aux régimes terroristes du Moyen-Orient, en particulier à l'Iran. Il constitue une menace pour ses voisins. En juin dernier, il n'a pas hésité à livrer une petite bataille navale contre la Corée du Sud . Et ce n'est pas la première fois!

En Iran, le régime des ayatollahs a totalement détruit l'économie. On pouvait reprocher bien des choses au régime du Shah, mais il avait au moins fait progresser son pays dans le sens de la modernité, y compris pour ce qui concerne la condition des femmes.

Bref, l'Irak, l'Iran et la Corée du Nord sont bien des Etats terroristes. Ils oppriment de façon barbare leur propre population. Et ils constituent, par surcroït, des foyers majeurs de déstabilisation sur le plan international.

Les Européens ne sont, à la limite, pas obligés de partager cette analyse. Mais le problème, c'est qu'ils se refusent à proposer la moindre recette pour parer au danger terroriste et à celui de la propagation des armes de destruction massive! Tout ce qu'ils savent faire, c'est brasser du vent et répéter inlassablement qu'il faut recourir à une solution «politique»! Mais n'est-ce pas précisément cette solution que Saddam refuse avec obstination depuis 1991?

 

P. I. - Certains dirigeants européens sont-ils plus anti-américains que d'autres? Quels sont ceux qui gèrent le mieux la relation transatlantique?

 

J.-F. R. - D'une manière générale, la plupart des dirigeants européens sont un peu schizophrènes: chez eux, ils ont tendance à faire des déclarations qui relèvent d'un anti-américanisme primaire, mais ils changent complètement d'attitude lors des conférences internationales. Car ils sont bien obligés, alors, de devenir plus réalistes s'ils veulent conclure des accords solides avec leur partenaire d'outre-Atlantique.

C'est en France que l'anti-américanisme semble le plus virulent. Il est aussi fort à gauche qu'à droite, où l'on a vu quelqu'un comme Jacques Chirac aller jusqu'à refuser l'étiquette de «libéral» de peur d'être assimilé à Ronald Reagan!

Bien sûr, il ne s'est trouvé personne pour rappeler l'excellent bilan des huit ans de présidence Reagan: le redécollage économique, la création de millions d'emplois, la très forte immigration réussie, signe d'un indéniable dynamisme économique. On préfère penser que Reagan est une abomination! Le même sort est réservé à Margaret Thatcher. Peu importe, là aussi, que la «Dame de fer» ait redressé la barre d'un pays en déclin, marqué par la faillite du vieux parti Travailliste. Peu importe qu'elle ait réussi à faire tomber le chômage à 5%, alors que nous poussons des cris de victoire à 9%!

Pour faire simple, on peut dire que l'Europe est frappée d'un anti-libéralisme généralisé, même s'il est vrai que celui-ci est moins marqué chez nos voisins - Allemagne, Angleterre ou pays scandinaves.

 

P. I. - Doit-on déduire de ces exemples que les pays du Sud de l'Europe pratiquent un anti-américanisme plus systématique que ceux du Nord?

 

J.-F. R. - Non, ce n'est pas le cas de l'Italie ou de l'Espagne, même s'il faut tenir compte de ce que j'ai appelé des «variations saisonnières»! Tout dépend des gouvernements en place. Par le passé, des dirigeants comme Felipe Gonzalez ont été des exemples parfaits de la «schizophrénie» que je décrivais tout à l'heure. Officiellement, Felipe Gonzalez était anti-américain. Mais, en privé, il ne manquait jamais une occasion de confesser son admiration pour les Etats-Unis! C'est peut-être ce qui explique son opposition constante aux nationalisations et son refus de s'allier avec le Parti communiste espagnol...

 

P. I. - Dans votre livre, vous allez à l'encontre de toute justification économique de l'anti-américanisme. Vous expliquez que la mondialisation, dont on rend responsables les Etats-Unis, a été «globalement positive» et qu'elle aurait même profité aux pays pauvres. Cette déclaration peut surprendre...

 

J.-F. R. - Mais c'est pourtant la vérité! La thèse selon laquelle quelques pays deviendraient de plus en plus riches tandis que le reste du monde sombrerait progressivement dans la pauvreté est complètement fausse. Selon un rapport de la Banque mondiale publié en 2000 et rédigé par les économistes David Dollar et Aart Krav, la mondialisation ne provoque pas de paupérisation. Au contraire, la croissance du revenu dans les pays les plus pauvres - ceux qui se trouvent dans le cinquième inférieur de l'échelle - est la même, en pourcentage et à long terme, que celle de l'ensemble des autres pays. Lorsque le revenu moyen par habitant sur la planète augmente de 1%, celui des pays les plus pauvres augmente dans la même proportion, selon ce que Dollar et Krav appellent la loi du «one to one». Comme l'a écrit Albert Merlin, l'un des rares économistes à avoir osé parler de ce rapport en France: «Cette démonstration suffit à ruiner les thèses courantes sur la pauvreté croissante ou les horreurs du libre-échange».

 

P. I. - L'anti-américanisme est-il, selon vous, un phénomène irréversible?

 

J.-F. R. - Non, pas du tout. Je crois même que, dans un certain sens, il approche de sa fin. L'anti-américanisme va périr de ses propres excès. Une réaction est en train de se produire, une sorte de lassitude et l'intuition que, au fond, cette attitude nous est néfaste. Si nous voulons poursuivre l'édification de l'Union européenne, si nous voulons aboutir enfin à un véritable organe de décision politique et stratégique, il faut que nous soyons en mesure d'affronter avec lucidité nos propres déficiences. Nous ne pouvons plus nous contenter de les attribuer à l'«hyperpuissance» américaine. C'est une sorte d'écran, une source d'aveuglement!

Cette hostilité de tous les instants et de tous les propos nuit également aux Etats-Unis. Pour une raison évidente: à force d'accumuler contre eux des accusations gratuites ou inspirées par notre paranoïa, nous les poussons à ne plus écouter qu'eux-mêmes et à ne plus tenir compte de nos critiques, y compris quand elles sont justifiées.

Il faut donc revenir à ce qui constitue notre tradition culturelle: une certaine rigueur intellectuelle, une honnêteté, un souci de la cohérence interne du discours, du sérieux des preuves et de la vérification des informations. Un exemple parmi cent: quand l'illustrissime José Bové, notre grand spécialiste ès-Etats-Unis, affirme qu'à cause des restaurants Mc Donald's l'alimentation s'uniformise sur la planète, nous avons le devoir de constater qu'il se trompe ou qu'il ment. Car il n'y a jamais eu autant de restaurants proposant des cuisines étrangères dans tous les pays du monde! A moins d'être aveuglé par l'anti-américanisme, on ne peut pas ne pas reconnaïtre qu'il s'est produit une diversification, un «cosmopolitisme gastronomique», engendré par la plus grande perméabilité des frontières et la multiplication des voyages. En un mot, nous devons réapprendre à ouvrir les yeux. Hélas, notre inclination naturelle nous pousse plutôt à les fermer et notre tâche, face à ce besoin psychologique profond, est titanesque. En tout cas, l'Histoire ne nous absoudrait pas si nous acceptions sans réagir que perdure le «mensonge déconcertant»  qui entoure l'Amérique.

Il faut se souvenir de cette leçon multimillénaire que nous a apprise l'histoire des civilisations: c'est le cloisonnement qui lamine et stérilise les cultures, c'est la compénétration qui les enrichit et les inspire.

 

pi n° 97 - automne 2002

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