L'ODYSSEE DE LA LIBERTE
Cet entretien
a été conduit
par Jean-Christophe Thiabaud
Politique Internationale
- Depuis
des décennies vous combattez le totalitarisme, mais aussi toutes les formes
d'étatisme et de dirigisme. Le héraut de l'individualisme libéral que vous êtes
n'est-il pas satisfait de l'évolution du monde depuis une dizaine d'années ?
Jean-François Revel - A
moitié. Car ce qui est inquiétant, voyez-vous, c'est que nous n'arrivons jamais
à prévenir les catastrophes. Nous n'en tirons les conclusions qu'après coup.
Comme je l'ai écrit dans La Connaissance inutile, publié en 1988, il a fallu
que le socialisme fasse complètement naufrage pour que l'on prenne acte de
cette faillite. L'être humain est pourvu d'un cerveau exceptionnellement
développé ; quant à nos contemporains, ils disposaient, depuis plusieurs
décennies, de tous les éléments d'analyse démontrant que l'économie
collectiviste et administrée n'engendrait que la pénurie et le chaos. Comment se
fait-il, dans ces conditions, qu'ils n'aient pas pris les devants et qu'il ait
fallu attendre l'effondrement du communisme pour qu'on se rende à l'évidence ?
Et encore, pas totalement. Malgré l'échec retentissant de l'économie
administrée en Afrique, dix ans après la décomposition de l'Union soviétique et
vingt-trois ans après le « virage commercial » pris par la
Chine, certains s'obstinent toujours à dénoncer le libéralisme. Trouvez-vous
cela encourageant ?
P.I. - La victoire de vos idées n'est-elle pas, néanmoins,
éclatante dans les faits ?
J.-F.R. - Je ne pense pas
qu'on puisse parler de « victoire des idées libérales »,
puisque le totalitarisme a réussi à s'imposer. D'ailleurs, les idées ne jouent
jamais ce rôle. On l'a bien vu, par exemple, au XVIIIe siècle. Comme
aujourd'hui, des réformistes de génie analysaient brillamment les
dysfonctionnements de la société française. Voyez le nombre de livres qui
paraissent actuellement sur le thème de la critique de l'Etat. Ils ont beaucoup
de succès, même lorsque ce sont des pavés comme Notre Etat, de Roger Fauroux (1). Les critiques émises par les grands intellectuels
suscitent un vif intérêt, mais les responsables de l'Etat sont incapables d'en
tenir compte et d'entreprendre la moindre réforme.
P.I. - N'êtes-vous pas trop sévère ? Après tout, on ne peut pas
exclure que les idées libérales aient contribué à accélérer la chute des
régimes communistes européens ...
J.-F.R. - C'est très
difficile à évaluer, mais c'est possible. Sans doute ont-elles joué un modeste
rôle dans la démoralisation du système soviétique, dont les propres dirigeants
ont fini par prendre conscience qu'ils se trouvaient dans une impasse.
P.I. - Dans quelle région du monde avez-vous le sentiment que le
triomphe du libéralisme est le plus net ?
J.-F.R. - Un peu partout,
puisque les comportements effectifs des gouvernements, des acteurs sociaux et
des entreprises vont dans le sens de l'économie libérale capitaliste et de la
démocratie politique telles que Turgot et Adam Smith pour la première,
Montesquieu et Locke pour la seconde, les avaient formulées. Désormais, ceux-là
mêmes qui continuent à condamner le libéralisme le pratiquent néanmoins.
P.I. - Quelles réflexions les théories de Francis Fukuyama, sur
la « fin de l'Histoire », et de Samuel Huntington, sur le
« choc des civilisations », vous inspirent-elles ?
J.-F.R. - Fukuyama a été
victime d'un titre trop radical, mais sa thèse est profondément juste. J'ai
moi-même souffert d'un titre imprudent lorsque j'ai publié Comment les
démocraties finissent. D'aucuns, comme Helmut Kohl, m'ont reproché d'avoir
annoncé la fin des démocraties, alors que c'est le communisme qui s'est
effondré. En réalité, je n'ai jamais dit que les démocraties allaient
disparaître. J'ai simplement expliqué quel était le mode d'emploi à suivre si
elles voulaient disparaître. J'ai exposé les risques qu'elles couraient et
donné des exemples, empruntés aussi bien à l'histoire grecque du temps de
Démosthène et de Philippe de Macédoine qu'à l'aveuglement de la France et de
l'Angleterre, dans les années 30, face à Hitler. Faire des concessions à un
régime totalitaire est toujours une erreur parce que loin de l'apaiser, cette
démonstration de faiblesse l'encourage à surenchérir. Outre le cas des années
30, on l'a vu à l'époque de la Détente, que vous aviez vous-même, cher Patrick,
fort bien analysée dans les années 70. Parmi beaucoup d'autres, le chancelier
Brandt et même notre ami Kissinger ont poussé les Soviétiques - en
leur faisant trop de concessions, dans l'illusion de les apaiser - à
aller plus loin, à envahir l'Afghanistan, à s'emparer de la moitié de
l'Afrique. Voilà ce que je voulais expliquer. Je ne croyais pas du tout, en
revanche, à la disparition des démocraties. Cela faisait longtemps que
j'expliquais, au contraire, que le système communiste n'était pas viable.
P.I. - Revenons, si vous le voulez bien, à Fukuyama ...
J.-F.R. - La « fin
de l'Histoire » désigne la fin du concept hégélien et marxiste
d'Histoire, entité autonome fonctionnant indépendamment de l'action des hommes
et en vue d'une finalité donnée. Cette mythologie déterministe, idéologique,
phénoménologique - pour parler comme Hegel - a
gouverné les esprits pendant deux cents ans. Or c'est une erreur absolue. Comme
le disait Bergson, l'histoire est imprévisible parce que c'est nous qui la
faisons. Fukuyama n'a jamais voulu dire qu'il n'y aurait plus d'Histoire, au
sens d'événements historiques - ce qui serait, évidemment, une bêtise - , mais que la conception de Hegel et de
Kojève (2) était périmée. Contrairement à l'idée
marxiste selon laquelle le sens de l'Histoire aboutirait un jour à une société
parfaite qui reléguerait les autres modèles dans la naphtaline, c'est l'action
humaine qui est maîtresse du jeu.
P.I. - Fukuyama associait à cette constatation l'idée que la
démocratie libérale triomphait à peu près partout ...
J.-F.R. - Ce qui est vrai.
Il y a dix ans, Fukuyama - comme moi-même d'ailleurs, dans Le Regain
démocratique - , estimait qu'il n'y
avait plus d'alternative : nous devions revenir à ce qui a toujours été, depuis
le paléolithique supérieur, le fonctionnement normal des sociétés humaines - un
fonctionnement fondé sur l'échange, les rapports entre l'offre et la demande,
le pouvoir d'achat et les besoins.
P.I. - N'a-t-on pas prêté aux théories de Fukuyama un peu plus
que ce qu'elles disaient ?
J.-F.R. - Les gens
retiennent les titres et, vaguement, les émissions de télévision. Ils ne lisent
pas, ou très peu. Résultat, on a mal compris Fukuyama. Encore une fois, il n'a
jamais prétendu qu'il ne se passerait plus rien. Il a simplement constaté que
l'idée d'une logique historique indépendante des volontés et des actions
humaines était un mythe, forgé par Hegel, et qui sombre avec la faillite du
communisme ...
P.I. - ...ce que révèle, a contrario, le triomphe des
démocraties libérales ...
J.-F.R. - Bien sûr. Au fond,
que sont les démocraties libérales ? Ce sont des systèmes politiques dans
lesquels on pense que ce qui arrive dans l'Histoire dépend des hommes, qu'ils
soient électeurs ou dirigeants.
P.I. - La Chine, la Corée du Nord et Cuba ne sont donc que des
scories dans cette évolution ?
J.-F.R. - Tout à fait. Ces
régimes savent fort bien que leur heure est passée et ne comptent plus, pour
survivre encore quelques années, que sur l'argent du capitalisme. Ce que
Brzezinski appelle très justement le « communisme commercial
», c'est-à-dire le régime de Pékin, tente un tour de force : adhérer
à l'économie capitaliste tout en maintenant le pouvoir politique totalitaire.
C'est une contradiction dans les termes, qui se révélera intenable.
P.I. - A la lumière de ces premières réflexions, quelle est
votre grille de lecture du monde actuel ? Allons-nous vers une résurgence des
nationalismes, un retour de la barbarie ou, au contraire, une forme de
consensus universel ? Quels sont les principaux dangers et menaces qui pèsent
sur la sécurité internationale et sur le destin des pays démocratiques ?
J.-F.R. - Nous sommes
revenus à ce que j'appellerai des politiques nationales et internationales
normales, façonnées par des conflits ou des convergences d'intérêts entre les
Etats, mais aussi par des fanatismes et des aveuglements, notamment religieux
ou pseudo religieux. Ce qui a toujours existé. Le projet wilsonien de paix
universelle fait un peu trop abstraction du fanatisme profond de l'être humain.
N'oublions pas que le rationalisme et la tolérance sont des conquêtes
péniblement acquises sur un naturel volontiers intolérant et exterminateur.
Voyez ce qui se passe dans les stades de football : les gens s'y entretuent.
J'ouvre une parenthèse qui me donnera l'occasion de dénoncer un autre mythe
risible : celui qui consiste à éradiquer la violence des banlieues en faisant
faire du sport aux jeunes délinquants ! En fait, le sport ne fait qu'exacerber
l'animosité vis-à-vis d'autrui. Sauf dans l'idéal du match de golf entre deux
lords anglais !
P.I. - N'a-t-on pas trop attendu de la fin de la guerre froide ?
J.-F.R. - La disparition des
totalitarismes, qui ont littéralement empoisonné la vie du XXe siècle, ne
signifie pas que les conflits - soit rationnels, c'est-à-dire motivés par
des conflits d'intérêts ; soit irrationnels, donc relevant de motivations fanatico-religieuses
ou idéologiques - aient disparu. Prenez l'exemple du Nigeria.
Voilà un pays qui est l'un des plus riches du monde en ressources naturelles
et, en particulier, l'un des premiers producteurs de pétrole. Eh bien on n'y
trouve pas d'essence à la pompe ! Le Nigeria s'est autodétruit économiquement.
D'une part en raison des conflits religieux entre chrétiens et musulmans, les
derniers voulant obliger les premiers à observer la charia. D'autre part parce
que la corruption des dirigeants assèche la plus-value de l'économie nigériane.
Au moment de l'indépendance, le Nigeria était le principal exportateur mondial
d'huile de palme. Il est désormais contraint d'en importer.
P.I. - Quel regard portez-vous, plus globalement, sur l'échec
économique persistant du Continent Noir ?
J.-F.R. - Dans toute
l'Afrique, vous avez d'extraordinaires possibilités économiques qui sont
gâchées par le crétinisme politique et la corruption. Et l'aide internationale
n'y change rien. Depuis quarante ans, l'Afrique a été beaucoup plus assistée
que l'Amérique latine et l'Asie du Sud-Est. Kofi Annan demande « un
plan Marshall pour l'Afrique ». Mais celle-ci a déjà bénéficié de
l'équivalent de cinq ou six plans Marshall qui n'ont rien donné ! Si vous offrez
une bourse d'études à un jeune homme qui s'empresse de la jouer au tiercé ou de
l'investir dans l'achat d'une moto, il est évident que c'est inutile.
Contrairement à ce que pensaient les communistes, aucun système
politico-économique ne résout automatiquement et par avance les problèmes. Les
solutions dépendent du comportement des individus. C'est pourquoi un pays
pratiquement dépourvu de matières premières, comme la Suisse, affiche un des
niveaux de vie les plus élevés. Voilà la grande leçon du libéralisme.
P.I. - La liberté des échanges a considérablement progressé
depuis un demi-siècle. Que traduit, selon vous, le mouvement
anti-mondialisation qui s'est manifesté à l'occasion des récents sommets
économiques (Seattle, Prague, Davos, Porto Alegre, Québec) ? Reflète-t-il une
volonté de corriger les inégalités planétaires, une flambée d'anti-modernisme,
une revanche de l'utopie ?
J.-F.R. - C'est la reprise,
sous une forme totalement incohérente, de l'idéologie communiste qui, pour
erronée qu'elle fût, avait au moins le mérite de la cohérence. D'où la
séduction qu'elle avait exercée sur de nombreux intellectuels. L'effondrement
du système communiste a débouché sur une sorte d'anarchie idéologique. Les
anti-mondialistes se disent simplement hostiles au capitalisme et au
libre-échange. C'est ahurissant, car leur position est totalement
contradictoire. Ainsi, à Québec, lors du sommet des Amériques, de grandes
banderoles arboraient le slogan « free trade against the poor
». Or les pays en voie de développement ne cessent de réclamer la
possibilité d'exporter librement leurs productions dans les pays riches.
L'obsession des Argentins ou des Chiliens, c'est d'obtenir que l'Europe ouvre
davantage ses frontières à leurs légumes ou à leurs vins.
P.I. - Le libre-échange est donc une chance pour les pays en
développement ?
J.-F.R. - Oui, et ce n'est
pas nouveau. En 1950, j'avais rencontré Tibor Mende, qui venait de publier
L'Inde devant l'orage (3). Il m'expliquait que
les Indiens misaient plus sur l'essor du commerce international que sur l'aide
extérieure (« we want trade, not aid »). Grâce à la
mondialisation, ce rêve de tous les pays en voie de développement se réalise
enfin. Seuls les pseudo marxistes et les pseudo amis du tiers monde s'y opposent.
P.I. - Comment expliquez-vous cette réaction ?
J.-F.R. - Parce que ce sont
des idéologues brouillons qui s'obstinent à brailler, quoi qu'il arrive ! Le
capitalisme étant devenu mondialiste, ils s'en prennent à la mondialisation et
lui reprochent d'aggraver le chômage. Il se trouve que la pire période de
chômage qu'aient connue l'Europe et les Etats-Unis, ce sont les années 30. Or
les économies s'étaient alors barricadées derrière des tarifs douaniers
prohibitifs, et l'on ne pouvait plus rien importer ni exporter. Une voiture
américaine en France, ou une automobile française en Amérique était soumise à
des droits de douane astronomiques ! Mais les ennemis du libre-échange sont
indifférents aux faits et aux arguments rationnels.
P.I. - Suggérez-vous qu'ils sont aveuglés par leur
anti-capitalisme et leur anti-américanisme ?
J.-F.R. - Absolument. Ils
s'accrochent à des mots d'ordre totalement dépassés et se concentrent sur
l'anti-américanisme, au moment même où les Etats-Unis élaborent un projet de zone
de libre-échange des Amériques, ce que l'Amérique latine demande depuis
cinquante ans. Jeune professeur, j'ai vécu au Mexique, de 1950 à 1953. A
l'époque, la gauche reprochait aux Américains d'interdire l'accès de leur
marché aux exportations latino-américaines, au maïs mexicain par exemple, afin
de protéger le maïs de Californie. Désormais, la gauche proteste pour des
motifs inverses. Comment voulez-vous discuter avec des gens aussi incohérents ?
P.I. - Le développement des pays du Sud passe-t-il nécessairement
par la libéralisation rapide et totale de leurs économies ? Les pays développés
d'Occident ou d'Asie n'ont-ils pas souvent, dans un premier temps, protégé leur
marché intérieur et renforcé leur économie avant de s'ouvrir à la concurrence
internationale ?
J.-F.R. - Prenons le cas de
l'Inde qui, depuis vingt ans, s'est considérablement développée. En 1950, les
250 millions d'Indiens souffraient de famines incessantes. Ils sont, en 2001,
un milliard, et les famines ont disparu. Pourquoi ? Parce que, parallèlement au
quadruplement de la population, la production agricole était multipliée par
dix. Rajiv Gandhi a conduit une grande politique d'ouverture, de libéralisation
et de privatisations. Je me trouvais en Inde lorsqu'il prononça un discours très
drôle : « Il faut, disait-il, que nous importions des lames de rasoir
étrangères, parce que les nôtres coupent la peau mais pas la barbe. »
Pour le premier ministre indien, il allait de soi que le consommateur devait
avoir accès, au meilleur prix, aux produits les meilleurs. Evidemment, les
marxistes l'ont aussitôt accusé de vouloir tuer l'industrie de la lame de
rasoir indienne !
L'Inde possède maintenant certains des meilleurs
informaticiens au monde. De très grandes sociétés, comme Swissair, y ont
délocalisé toute leur informatique, et Bombay est devenue l'une des capitales
économiques de la planète. Ce qui prouve, encore une fois, que l'insertion des
pays en voie de développement dans le marché mondial favorise leur essor
économique et l'élévation de leur niveau de vie.
P.I. - Avec, toutefois, de grandes inégalités ...
J.-F.R. - On confond
toujours deux concepts : la croissance des inégalités - qui est réelle - , et l'appauvrissement absolu. La Banque
mondiale a publié, en septembre 2000, un rapport rédigé par MM. David Dollar et Aart Kraav. Ce document
montre que le niveau de vie des pays pauvres a, depuis vingt ans, augmenté de
manière considérable. L'accroissement des écarts de richesse ne signifie pas
qu'il y ait paupérisation. Je vais prendre un exemple. Si Bill Gates voit ses
revenus doubler en 2001, et que les miens doublent également - ce
qui est peu probable - , l'écart entre
nous va se creuser. Mais mes revenus auront quand même doublé, ce dont je ne
pourrai évidemment que me réjouir. Il est certain que la différence entre le
revenu moyen par habitant en Europe occidentale ou en Amérique du Nord et le
PIB par tête dans les autres pays s'accroît. Il n'empêche qu'en termes absolus
la richesse du reste du monde a augmenté. La plupart des pays africains font
exception, mais pour des raisons qui n'ont rien d'économique ; les causes en
sont politiques : guerres civiles incessantes, conflits inter-étatiques,
corruption, gaspillage de l'aide, etc.
P.I. - Le creusement des inégalités de revenus planétaires
masquerait donc une élévation massive et quasi générale du niveau de vie ?
J.-F.R. - Oui. Au début des
années 50, le Mexique ne comptait que 25 millions d'habitants, contre environ
100 millions actuellement. En 1950, nombre de Mexicains vivaient, sinon dans la
misère, du moins dans une extrême pauvreté. Lors de mes très fréquents séjours
au Mexique depuis lors, j'ai pu constater le changement. Certes, les inégalités
demeurent considérables, mais les pauvres le sont beaucoup moins qu'il y a
quarante ou cinquante ans.
P.I. - Certains domaines de l'activité humaine - la
culture, l'éducation, la santé, la sécurité ... - doivent-ils, à vos
yeux, échapper à la logique du marché ?
J.-F.R. - Bien entendu. Ou
plutôt, ils ne doivent ni échapper totalement ni dépendre totalement du marché.
Je constate que dans la période 1870-1940, c'est le marché qui régissait l'art
en France. Or cette période est l'une des plus brillantes de l'histoire
culturelle française, tant dans la littérature que dans la peinture, la musique
et, plus tard, le cinéma. J'en conclus que, malgré l'absence d'aides publiques
et de politique culturelle de l'Etat, la culture française se portait alors
plutôt bien. Les oeuvres de qualité trouvaient des acheteurs, des mécènes et
des collectionneurs avisés.
P.I. - Les commandes et les aides de l'Etat jouaient donc un
rôle négligeable dans la vie artistique de l'époque ?
J.-F.R. - On se contentait
d'un vague sous-secrétariat aux Beaux-Arts. Il n'y avait pas de ministère de la
Culture pour plastronner, ni d'avances sur recette en faveur des cinéastes. Or
le cinéma français des années 20 et 30 a été l'un des premiers du monde. On
voyait les films français dans le monde entier.
P.I. - Mais enfin, le mécénat public a parfois joué un rôle
considérable dans la vie artistique française ...
J.-F.R. - Evidemment, il n'y
aurait pas eu Versailles sans Louis XIV, ni le Palais Garnier sans la volonté
de Napoléon III. Le mécénat, public et privé, existe depuis Périclès. Aux
Etats-Unis, par exemple, le mécénat est exclusivement privé et les trustees des
grands musées sont tous des capitalistes. L'Etat ne se mêle pas d'art et il
n'existe pas de ministère américain de la Culture. Il m'arrive cependant de
lire d'excellents écrivains américains !
P.I. - L'action culturelle de l'Etat est-elle néfaste en soi ?
J.-F.R. - Ce qui m'inquiète,
dans l'idée d'un art subventionné, notamment dans le domaine du cinéma, c'est
que des relations privées et des amitiés politiques risquent de se substituer
aux critères esthétiques. Si Louis XIV a subventionné Perrault pour faire la
colonnade du Louvre, ce n'est pas parce que celui-ci était favorable à la
monarchie absolue, ou au catholicisme contre le protestantisme. C'est en raison
de son talent, et parce qu'il préférait son projet à celui du Bernin, qu'il
avait pourtant fait venir, à grands frais, d'Italie. Louis XIV comprit que le
style du Bernin n'était pas en harmonie avec le style français de l'époque.
Nombre de grandes oeuvres, les châteaux de la Loire ou celui de Fontainebleau
par exemple, doivent leur existence au mécénat, public ou privé. Mais il était
fondé sur des critères de goût. Lorsque François Ier appelle un étranger -
Léonard de Vinci - à Blois, ce n'est pas parce que ce dernier
est favorable à sa politique, mais parce qu'il a plus de génie que les peintres
français du moment. Actuellement, les cinéastes français réclament une sorte de
protectionnisme audiovisuel qui donne lieu à une grande querelle dans notre
pays. Il y a des José Bové du cinéma français qui voudraient surtout interdire
le cinéma américain. Comme l'a fort bien montré Marc Fumaroli, l'art n'a jamais
relevé intégralement ni du marché ni de la politique d'Etat qui, à l'état pur,
donne le réalisme socialiste ou l'art aryen. Je suis désolé, mais je ne
reconnais ni à M. Jack Lang, si fin soit-il, ni même à André Malraux
l'infaillibilité en matière esthétique. Distribuer l'argent du contribuable à
trois ou quatre personnes représente une responsabilité considérable. Il faut être
sûr de ne pas se tromper, or cette certitude n'est jamais acquise. Il faut donc
que la réaction du public, c'est-à-dire le marché, joue son rôle. Après tout,
Matisse et Picasso n'ont jamais reçu de subventions. Leurs débuts ont été
difficiles, jusqu'à ce qu'un certain nombre d'amateurs, qui n'étaient pas tous
en France, du reste, loin de là, se rendent compte qu'ils avaient du génie.
Mais ça a toujours fonctionné de cette manière.
P.I. - Iriez-vous jusqu'à dire qu'il faut soustraire l'art à la
politique de l'Etat ?
J.-F.R. - Non, pas
totalement. L'Etat doit, à mon avis, « humer le marché ».
Admettons qu'en 1939 Marcel Carné ait eu des difficultés à trouver des
investisseurs pour faire un nouveau film. Etant donné qu'il avait déjà fait ses
preuves, l'Etat aurait pu le financer. Mais n'oublions pas que lorsque l'Etat
intervient, c'est d'abord avec l'argent des contribuables, dont certains se
fichent éperdument de la peinture, du cinéma ou de l'art lyrique. Doit-on les
forcer à casquer alors qu'ils ne vont jamais à l'opéra, au prétexte qu'une
minorité de gens s'intéresse à cet art ?
P.I. - N'est-il pas particulièrement difficile de «
humer le marché », comme vous dites ?
J.-F.R. - Il faut de grands
connaisseurs. Au XIXe siècle, Delacroix a reçu beaucoup de commandes
officielles, soit de l'Eglise, pour Saint-Sulpice, soit de l'Etat, pour le
Palais-Bourbon. Mais le marché, les collectionneurs l'avaient déjà consacré. Et
Baudelaire l'avait sacré plus grand peintre français du moment. Lorsque les
responsables de l'Etat lui commandaient une décoration pour la bibliothèque du
Palais-Bourbon, ils ne faisaient que suivre le goût dominant du public.
P.I. - Dans quels cas doit-on s'en remettre à la sagesse des
gouvernants ? Quel est le critère à retenir pour distinguer ce qui doit, en
matière d'art, relever du marché ou d'une aide de la puissance publique ?
J.-F.R. - Tout dépend de
l'art dont il s'agit. Il est certain que le théâtre ou l'opéra ont,
intrinsèquement, toute chance de ne pas être rentables. L'Etat est dans son
rôle lorsqu'il crée la Comédie française, salle où les pièces du répertoire,
les grands classiques peuvent être joués régulièrement. Le public et les
enfants des écoles peuvent y voir Le Misanthrope ou Les Caprices de Marianne,
valeurs consacrées des siècles passés. Cela dit, la Comédie française est
également plébiscitée par le public.
L'opéra, non plus, n'est pas rentable -
encore qu'en Italie la Scala soit une salle autonome. Il y a des moments
où, dans un pays donné, le goût pour l'opéra est moindre, et coûte très cher.
Les grands chanteurs sont rares et demandent des cachets astronomiques. Il faut
juger au cas par cas. Mais on peut s'étonner que l'on continue à distribuer de
prétendues avances sur recette, qui ne sont jamais remboursées, à des cinéastes
dont les films « tiennent deux heures à l'affiche », comme
disent les humoristes. Le public n'allant pas les voir, ces films sont
subventionnés par des avances sur recette qui, je le répète, ne sont jamais
remboursées puisqu'il n'y a pas de recette ! Ensuite, on en écope à la
télévision.
P.I. - Les cas de l'éducation et de la santé sont-ils
comparables à celui de l'art et de la culture ?
J.-F.R. - La santé et
l'éducation, dans aucun pays au monde, pas même aux Etats-Unis contrairement
aux blagues que l'on raconte en Europe, ne sont totalement soumises au marché.
Tous les pays modernes - essentiellement les pays capitalistes, du
reste - ont créé des systèmes de couverture sociale grâce auxquels nul être
humain ne peut être abandonné à l'illettrisme ou à la maladie sans que la
société ne lui vienne en aide. Le dispositif n'est pas le même aux Etats-Unis
et en Europe, mais il existe des deux côtés de l'Atlantique. Et je suis
entièrement d'accord avec ce principe. Il y a des abus, dans le domaine de la
santé en particulier - je pense aux cures thermales qui, en fait,
permettent surtout à certaines personnes d'aller passer des vacances agréables
dans des villes d'eau ! Mais ce sont des questions de détail, qu'un minimum de
jugement, de responsabilité et de bonne gestion devrait permettre de résoudre.
Le principe de la protection sociale me semble, lui, indiscutable.
P.I. - Les idées démocrates-chrétiennes, d'un côté, la fameuse
Troisième voie de Tony Blair, de l'autre, ne permettent-elles pas aujourd'hui
de concilier au mieux l'aspiration à la liberté et l'indispensable solidarité ?
J.-F.R. - Vous savez, le XXe
siècle est un cimetière de troisièmes voies, ces rêves de marxistes qui, voyant
que le marxisme avait échoué, se sont mis en quête d'un socialisme à visage
humain, mêlant un zeste de collectivisme et une pincée de démocratie. Ce
concept est, à mon avis, à rayer du vocabulaire politique. La réalité, c'est
que la troisième voie existe déjà : ce sont les pays capitalistes qui l'ont
empruntée. Pour bâtir un Etat-providence ambitieux, il faut gagner beaucoup
d'argent, ce que font les entreprises privées et non pas la SNCF ou la RATP !
Les pays dotés de l'Etat-providence le plus perfectionné sont ceux qui
disposent d'un capitalisme dynamique capable d'accroître constamment la
productivité, de renouveler leurs technologies et l'organisation du travail, de
développer considérablement le secteur tertiaire. Voilà ce qui permet de payer
les factures de santé et d'éducation.
P.I. - Quels sont les pays qui y parviennent avec le plus de
succès ?
J.-F.R. - Tous les pays
d'Europe et d'Amérique du Nord. Celui qui, sur le Vieux Continent, a le mieux
compris la connexion entre dynamisme capitaliste et couverture sociale, c'est
le Danemark.
P.I. - Quelle est sa recette ?
J.-F.R. - Le Danemark a sans
doute l'Etat-providence le plus complet qui puisse être, supérieur même à celui
de la Suède qui a fait faillite en 1988 (4).
L'extraordinaire protection sociale danoise va de pair avec un respect total
pour la liberté d'entreprendre. Les entreprises peuvent, notamment, licencier
dès qu'elles en éprouvent le besoin, ce qui n'a guère d'importance lorsque les
gens retrouvent immédiatement un emploi. Le chômage est, au Danemark, d'environ
4 %. Au bout de six mois d'inactivité, chaque chômeur danois doit suivre un
stage de formation. Un an plus tard, on lui propose un emploi. S'il le refuse,
on supprime le versement de ses allocations. C'est ce qu'a proposé le Medef
avec le PARE (5), considéré en France comme
scandaleusement réactionnaire. Le Danemark est à la fois le pays le plus
libéral et le plus socialiste d'Europe, comme le dit très bien M. Pierre Segond
en conclusion de son excellente étude sur ce pays (6).
P.I. - La pression fiscale y est cependant forte, puisqu'il faut
financer une couverture sociale très performante ...
J.-F.R. - Certes, mais les
recettes fiscales et sociales sont bien utilisées, alors qu'en France la Cour
des comptes ne cesse de crier au gaspillage, à la dilapidation des fonds
publics, voire à leur détournement pur et simple. Payer des impôts très élevés,
passe encore, mais à condition qu'ils soient utilisés à bon escient et non
distribués à ces associations factices dont Kaltenbach (7)
nous a maintes fois démontré les escroqueries.
P.I. - Ce qui est étrange, ce n'est pas que le phénomène existe,
mais que les gens s'en accommodent ...
J.-F.R. - C'est très
caractéristique de notre pays : les Français, qui se considèrent comme
extrêmement malins et rouspéteurs, tolèrent avec une extraordinaire et
incompréhensible docilité les escroqueries et l'incompétence de l'Etat.
P.I. - Quel est le dirigeant européen qui réalise au mieux la
synthèse entre liberté et solidarité, celui dont vous vous sentez intellectuellement
le plus proche ?
J.-F.R. - J'en citerai deux,
un socialiste - ou travailliste - et un libéral : Tony
Blair et José Maria Aznar. Ce qui prouve que, finalement, cette distinction n'a
plus tellement d'intérêt.
P.I. - Les Etats démocratiques ne sont pas seuls au monde. Or
vous leur reprochez leur complaisance, leur faiblesse envers les pays
autoritaires. Le réalisme nous a toujours conduits à dialoguer et à entretenir
des relations avec ces Etats. Quelle politique nos gouvernants devraient-ils,
selon vous, adopter vis-à-vis de pays aussi divers que l'Irak, l'Iran, la
Syrie, la Chine ou la Russie ?
J.-F.R. - Je reconnais
volontiers qu'on ne peut pas avoir une politique étrangère fondée uniquement
sur des principes moraux. Mais si l'on fait de la Realpolitik, encore faut-il
qu'elle soit payante. Si le cynisme est inefficace, c'est véritablement
suicidaire ! Examinons le cas d'une très grande puissance comme la Chine. Il
faut, bien entendu, la ménager et faire prévaloir un certain sens de
l'équilibre des forces sur les principes moraux. Mais à condition, encore une
fois, que ce soit efficace. Or, jusqu'à présent, le pays qui abrite le prétendu
futur premier marché du monde achète nos produits avec de l'argent que nous lui
prêtons, et qu'il ne nous rembourse pas. C'est une opération complètement
absurde ! Je comprendrais, par exemple, que l'on dise aux Chinois : «
Vous représentez une civilisation que nous admirons et un régime que nous
récusons. Démocratisez ce régime et nous serons conciliants en matière
commerciale. » C'est ça la Realpolitik. Au lieu de quoi nous nous
laissons berner et escroquer en « rééchelonnant » sans
arrêt la dette chinoise - ce qui est un mot élégant pour dire qu'elle
ne sera jamais remboursée - sans exiger la moindre contrepartie
politique.
Mais le pire, c'est que nous allons même jusqu'à
accepter la censure chinoise. De quel droit la Chine ose-t-elle protester
contre des films où l'on met en scène le Dalaï-Lama, ou contre les invitations qu'adresse
le Parlement européen à celui-ci ? Le problème, d'ailleurs, est le même avec
les Turcs vis-à-vis des Arméniens. Nous, démocrates, devons évidemment et
constamment traiter avec des gouvernements qui ne pensent pas comme nous. Mais
pas au point d'accepter qu'ils exigent que nous pensions comme eux.
P.I. - Le cas chinois n'est-il pas spécifique ?
J.-F.R. - La Chine, comme la
Russie, est une grande puissance déchue qui demeure néanmoins importante.
Admettons, par hypothèse, sa spécificité. Mais le plus incompréhensible, c'est
que nous favorisions aussi des dictateurs minables, des menteurs, des tricheurs
et des assassins comme Saddam Hussein, Kadhafi ou Castro, dont nous n'avons
rien à attendre. Ces gens nous font les poches chaque fois qu'ils en ont
l'occasion, mais ne nous donnent rien en échange. C'est uniquement par
anti-américanisme que nous leur réservons un traitement de faveur. Lorsque vous
lisez une grande partie de la presse française, vous avez l'impression que la
guerre du Golfe a été déclenchée par les Etats-Unis et que Saddam Hussein
n'avait rien fait auparavant. On gomme complètement l'invasion du Koweït,
agression flagrante, reconnue par les Nations unies. On oublie encore plus
l'attaque irakienne contre l'Iran, et cette guerre de huit ans qui a fait un
million de morts. Saddam Hussein est, en réalité, un criminel de guerre qui a
été battu et qui refuse néanmoins d'exécuter les clauses qui lui ont été
imposées par le traité de paix, c'est-à-dire l'inspection des sites où il
développe des armes chimiques et biologiques. Chacun sait qu'il poursuit ses
programmes d'armement, y compris nucléaires sans doute. C'est pour ça qu'il met
à la porte les inspecteurs des Nations unies ! Mais pour les ministres français
successifs des Affaires étrangères, de tous bords politiques, ce sont les
Etats-Unis qui se conduisent fort mal envers le peuple irakien. Les sanctions,
nous dit-on, affament les Irakiens. Ce qui est faux. Si la population
bénéficiait réellement de l'accord « Pétrole contre nourriture
» mis en place par les Nations unies, si Saddam Hussein ne détournait
pas des milliards de dollars à son seul profit, la situation humanitaire serait
bien meilleure. Je ne vois pas où est la Realpolitik dans cette affaire.
Qu'avons-nous à attendre de ce misérable chef de bande ?
P.I. - Curieux revirement de Paris, qui avait participé à la
coalition anti-irakienne de 1990-1991 ...
J.-F.R. - Oui, nous nous
sommes associés à l'opération de l'ONU conduite par les Etats-Unis qui avaient,
seuls, les moyens militaires de mettre en oeuvre la décision du Conseil de
sécurité. Ensuite, la position française a évolué.
P.I. - Pour quelles raisons, selon vous ?
J.-F.R. -
L'anti-américanisme est sans doute, en Europe, mais surtout en France,
le phénomène prépondérant, aux côtés du vieux mythe de la « politique
arabe » de la France. La France a toujours entendu jouer un rôle au
Proche-Orient, contre les Anglais hier, contre les Américains aujourd'hui.
C'est au nom de cette prétendue « politique arabe » que
nous avons fait des concessions à la Libye en 1985-1986, après la rencontre
Mitterrand-Kadhafi à Chypre. Tripoli nous a récompensés, quelques années plus
tard, en faisant abattre un avion d'UTA. Bilan : 220 morts français. On se gausse
volontiers, à Paris, de l'expression « Etats voyous »,
qu'emploient les Américains pour désigner la Libye ou l'Irak. Mais comment
qualifier autrement ces pays qui ne vivent que de pétrole et de terrorisme ?
L'Irak, on a tendance à l'oublier, est potentiellement l'une des nations les
plus riches au monde. C'était, en 1990, le deuxième exportateur de pétrole,
juste après l'Arabie Saoudite. En outre, il est l'un des rares, au
Moyen-Orient, à avoir de l'eau, deux grands fleuves qui lui permettent de
développer une agriculture prospère. Bagdad n'a donc aucune excuse : bien géré,
l'Irak devrait être la Norvège du Moyen-Orient. Or à cause d'un fou
sanguinaire, c'est un pays ruiné qui s'est stupidement lancé dans des guerres
meurtrières et où l'on extermine, à coups d'armes chimiques en particulier, les
populations kurdes et chiites, celles que les bombardements américains ont
précisément pour but de protéger. Il me semble ahurissant que la France
proteste contre ces raids.
P.I. - La France n'est pas seule à contester certains
comportements de Washington. Les Etats-Unis ont perdu leur siège à la
Commission des droits de l'homme de l'ONU. Les autorités américaines
n'ont-elles aucune responsabilité dans cet échec diplomatique ?
J.-F.R. - Quelle responsabilité
? A l'évidence, le ressentiment s'accumule contre les Américains. Mais il est
proprement stupéfiant de voir des champions de la cause démocratique aussi
notoires que le Pakistan, la Sierra Leone, l'Ouganda, le Soudan, la Chine ou la
Russie conserver leur siège au sein de cette commission, alors que les
Etats-Unis, eux, en sont exclus pour la première fois depuis 1946 !
P.I. - Que pensez-vous du soutien apporté par les Occidentaux à
Bagdad lors du conflit irako-iranien de 1980-1988 ?
J.-F.R. - En effet, on
soutenait l'Irak, baptisé « république laïque », au motif
que l'Iran constituait le principal danger. C'était une grave erreur, car les
deux régimes étaient tout aussi contestables. Ce qui est sûr, en tout cas,
c'est que c'est l'Irak qui s'est lancé à l'assaut de l'Iran, démontrant ainsi
le délire politique de Saddam Hussein. En comparaison, Caligula était
l'incarnation même de la normalité psychologique.
P.I. - Vous avez écrit qu'il faut inventer une «
politique mondiale de la démocratie ». Devrait-elle, en l'occurrence,
aller jusqu'à la déstabilisation de certaines dictatures ?
J.-F.R. - Non, mais du moins
n'est-on pas obligé de les soutenir. Il est évident, par exemple, que nous
aidons actuellement Castro à survivre. Nous nous réjouissons, à juste titre,
des poursuites engagées contre Pinochet. Mais Pinochet, lui, n'a pas fait
mourir de faim le peuple chilien, au contraire. De 1980 à 1988, l'économie
chilienne est devenue la plus performante d'Amérique du Sud. Et en 1988, il a
suscité un référendum en sachant fort bien qu'il serait battu. Il a alors
quitté le pouvoir. On attend toujours que Castro en fasse autant.
P.I. - Le camp du monde libre a souvent soutenu des dictatures
de droite pour mieux endiguer le communisme. A l'inverse, il fut l'allié de
Staline contre Hitler. Bref, ne pensez-vous pas que le réalisme permet des
parenthèses amorales pour peu que l'on ait une vision claire du résultat
escompté ?
J.-F.R. - Si, je le crois.
Mais je vous ferai remarquer, au passage, que nous ne nous sommes pas alliés à
Staline contre Hitler. C'est Staline qui s'est allié à Hitler pour nous
exterminer, puis qui est passé dans le camp des Alliés contre son gré. Si j'ai
bonne mémoire, c'est l'Allemagne qui a envahi l'URSS, et non le contraire.
L'objectif principal des deux régimes totalitaires, vous le savez comme moi,
était de détruire les démocraties occidentales. Ils se seraient peut-être
battus entre eux ultérieurement ; mais leur ennemi était, avant tout, la
démocratie. En tout cas, nous n'avions pas à faire à Staline les concessions
que nous lui avons faites après la Deuxième Guerre mondiale. Nous aurions pu
l'empêcher très facilement de faire main basse sur l'Europe centrale, car
l'armée soviétique était exsangue. En 1956, le scénario fut marqué de la même
lâcheté : l'Occident, Etats-Unis compris, a refusé d'intervenir en faveur de la
Hongrie. Khrouchtchev était pourtant terrifié. Il était convaincu que l'ONU
interviendrait et que la Hongrie allait passer dans le camp occidental. Les
Hongrois aussi, d'ailleurs. Mais nous les avons abandonnés, au nom de la
Realpolitik. Quel avantage en avons-nous retiré ? Aucun. C'était donc le
contraire de la Realpolitik. On baptise souvent Realpolitik la pure et simple
lâcheté. Et nous avons fait du peuple hongrois un peuple martyr, qui a dû
demeurer esclave pendant encore plus de trente ans.
P.I. - Etes-vous de ceux qui considèrent que l'Occident a
attrapé le virus de Munich en 1938 et ne s'en est jamais débarrassé ?
J.-F.R. - Exact. Au temps de l'Union soviétique, on pouvait encore
estimer qu'on avait affaire à une formidable puissance militaire, capable de
représailles si l'on se brouillait avec elle. Mais la donne internationale n'a
plus rien à voir. Nos concessions aux dictateurs et aux tortionnaires, comme
par exemple les bourreaux de la Corée du Nord, sont désormais l'expression d'un
pur cynisme, sans contrepartie bénéficiaire. Disons que c'est plutôt de la
jobardise.
P.I. - Votre thèse est donc à peu près la suivante : oui au
réalisme, à condition qu'il débouche sur des résultats ...
J.-F.R. - Parfaitement. Nous
laissons tomber les Tibétains. Qu'obtenons-nous en retour ? J'aimerais qu'un
ministre français des Affaires étrangères puisse dire à un responsable chinois
: « Très bien, le président de la République française ne recevra pas
le Dalaï-Lama lorsqu'il viendra à Paris. Mais que nous donnez-vous en échange ?
» Au lieu de quoi nous acceptons le raisonnement de Pékin, selon
lequel le Tibet aurait toujours été chinois. Ce qui est totalement faux : il
n'est que d'ouvrir le Petit Larousse pour s'en rendre compte. Pourquoi nous
laissons-nous embobiner ?
P.I. - Quelle est, selon vous, la source profonde de cette
complaisance ?
J.-F.R. - Je crois que la
France a une idée fixe : elle n'est plus la grande puissance qu'elle était et
elle estime que, pour accroître son influence, elle doit entretenir de bonnes
relations avec tous les Etats, quels qu'ils soient. Le monde entier étant
anti-américain, cette position l'amène à prendre des positions anti-américaines
aux côtés des tortionnaires qui, hélas, gouvernent les deux tiers de la
planète. Ce raisonnement est fondé sur des obsessions plus que sur des
observations. Car la notion de grande puissance relève de la mythologie. Il n'y
a jamais eu de véritable grande puissance. Même l'Angleterre du XIXe siècle ou
la France de 1900 ne pouvaient agir à leur guise dans le monde entier et,
malgré leur poids exceptionnel, les Etats-Unis ne le peuvent pas davantage
aujourd'hui. A mes yeux, on exerce une puissance en fonction de l'intelligence
de la politique que l'on conduit. Nous avons déjà parlé du Danemark. Je
pourrais aussi bien prendre l'exemple de la Suisse. Nombre de grandes
multinationales ne sont-elles pas suisses, comme Nestlé ou certains groupes
pharmaceutiques ? Mais la France ? Elle serait une puissance plus importante si
elle faisait valoir son rôle international moins souvent sur le mode de la
récrimination outragée et plus souvent sur celui de l'action perspicace, appliquée
aux domaines dans lesquels elle peut avoir une influence réelle. Mais qu'est-ce
qu'une grande puissance qui se bat pendant vingt ans pour faire maintenir le
cours de la banane antillaise au-dessus du cours mondial, au détriment des
consommateurs européens ?
P.I. - Là, vous êtes bien sévère !
J.-F.R. - Je me borne à
décrire ...
P.I. - Que pensez-vous des thèses d'Olivier Roy ou de Gilles
Kepel sur l'échec de l'islam politique ? Cet islamisme n'est-il pas un
épouvantail que l'Occident s'est inventé pour pallier la disparition de son
ennemi soviétique ?
J.-F.R. - Leurs thèses me
semblent parfaitement justes : l'islamisme intégriste n'a, en effet, pas réussi
à créer de force politique cohérente. Contrairement au communisme, il n'est
jamais parvenu à mettre sur pied une puissance politique capable de peser sur
les relations internationales, comme avait réussi à le faire l'URSS.
L'islamisme n'est pas pour autant un danger imaginaire que l'Occident se serait
inventé après la disparition de l'ennemi soviétique. Il a beau se manifester de
manière désordonnée, outrancière et éparpillée entre divers pôles de violence,
il n'en demeure pas moins redoutable ; il alimente l'essentiel du terrorisme,
des Philippines à l'Algérie. Et des pays en apparence moins dangereux que
l'Iran ou l'Afghanistan, tels que le Pakistan ou l'Egypte, sont eux aussi
rongés par ce fanatisme qui barre la route à toute évolution démocratique.
P.I. - Dans un entretien que vous nous aviez accordé en 1992,
vous considériez que l'islam n'est pas compatible avec la démocratie. Or vous
pensez qu'il faut « inventer une politique mondiale de la démocratie
». Dès lors, que doit faire l'Occident : s'accommoder de cette
situation, contraindre les pays musulmans à se laïciser, établir un cordon
sanitaire autour de ces pays ?
J.-F.R. - Je me borne à un
simple constat : aucun pays islamique n'est démocratique. Beaucoup de
musulmans, notamment ceux qui résident dans nos démocraties, nous expliquent
que l'islam est foncièrement tolérant et pluraliste. Je ne suis pas convaincu
par cet argument. Certes, dans certains pays à majorité musulmane, d'autres
religions ont pu coexister avec l'islam. Mais ce cas de figure devient de plus
en plus rare. Il suffit de voir la façon dont les non-musulmans sont traités au
Soudan ou au Nigeria, pour ne pas parler de l'Afghanistan ou de l'Iran. Même un
pays relativement moderne et cosmopolite comme l'Egypte refuse d'accorder sa
nationalité aux enfants d'une femme égyptienne qui a épousé un non-musulman. Et
là où chrétiens et juifs ont bénéficié d'une relative tolérance, la démocratie
n'a pas vu le jour pour autant. Car l'islam refuse tout système juridique qui
ne découlerait pas de la charia. L'essence même de l'islam interdit de séparer
le politique du religieux, et donc d'instituer une légitimité autre que celle
de la religion. Alors, face à cette situation, l'Occident ne peut en aucune
manière contraindre les pays musulmans à se laïciser. Il ne peut pas, non plus,
établir un cordon sanitaire, sauf autour de ceux qui, comme l'Irak ou l'Iran,
veulent de toute évidence détruire la démocratie non seulement chez eux mais à
l'étranger. Seuls les peuples musulmans eux-mêmes pourront, éventuellement,
prendre conscience de la nécessité d'instituer la laïcité pour parvenir à la
démocratie.
P.I. - Vous nous disiez, au début de cet entretien, que nos
contemporains ne parviennent jamais à prévenir les catastrophes. Comment faire
mentir cette règle ?
J.-F.R. - Très simplement :
en cessant de préférer nos préjugés à notre bonheur !