Brigitte Adès - Docteur Mina, vous dirigiez la compagnie nationale
iranienne de pétrole à l'époque des deux premiers chocs pétroliers, en 1973 et
en 1979. Sommes-nous en train de vivre un quatrième choc pétrolier ?
Parviz Mina - Non, le baril de pétrole a certes
augmenté de 30 dollars, donc de près de 120 % en deux ans, mais cette
hausse ne saurait être comparée à celle de 1973-1974 qui, je vous le rappelle,
avait atteint 400 %. En 1979-1980 le pétrole avait augmenté de 213 %.
Et, à l'époque de la première guerre du Golfe, en 1991, la hausse avait été de
145 %. Cette fois-ci, contrairement au passé, l'économie mondiale a réagi
lentement à la guerre en Irak.
B. A. - N'est-ce pas la dépréciation du dollar, monnaie
officielle de toutes les transactions pétrolières, qui a amorti l'impact de la
hausse du prix du baril et ses conséquences sur la croissance mondiale ?
P. M. - Si, bien entendu, mais d'autres
facteurs ont joué aussi. Grâce à de meilleurs rendements, les besoins en
l'énergie de l'économie américaine ont reculé de 53 % entre 1972 et 2003.
On observe une évolution similaire dans d'autres pays de l'OCDE.
Les experts de la Deutsche Bank ont calculé que la part du pétrole dans le
PNB global des pays industrialisés est passée de 5 % en 1982 à 2 %
aujourd'hui. En fait, en termes réels, en tenant compte des effets de
l'inflation, un baril à 50-55 dollars est moins cher qu'il ne l'a jamais été
pendant les trois derniers chocs pétroliers. A la valeur actuelle de la devise
américaine et en termes réels, le prix du baril en 1980 aurait été de 80
dollars !
B. A. - Contrairement aux idées reçues, les experts considèrent
que ce n'est pas l'instabilité en Irak ni les récentes crises au Nigeria qui
font monter les cours du pétrole depuis près de deux ans, mais des facteurs
structurels. Partagez -vous cette analyse ?
P. M. - C'est incontestable. La hausse actuelle
est due, notamment, à la forte augmentation de la demande de la part de pays
comme la Chine, l'Inde et même les Etats-Unis. Pendant dix ans, jusqu'en 2003,
la demande de pétrole a crû en moyenne de 1,6 % par an. En 2004, elle est
passée à 2,7 millions de barils/jour - ce qui correspond à +3,4 %, soit la
plus forte hausse depuis celles de 1975 et 1978. Mais ce qui fait toute la
différence c'est que, à l'époque, pour répondre à cette nouvelle demande,
l'OPEP pouvait compter sur des capacités inutilisées très importantes. Or,
aujourd'hui, ces capacités inutilisées ne représentent que 1 million de
barils/jour de brut lourd à haute teneur en soufre - une qualité de pétrole qui
ne correspond pas aux systèmes de raffinage américains et européens.
A la mi-juin, la barre des 60 dollars a été franchie. Cette nouvelle
flambée est due aux anticipations des investisseurs et des négociateurs qui, à
l'approche des vacances d'été, craignent des pénuries de kérosène et d'essence.
B. A. - Pour y faire face, l'OPEP a augmenté ses quotas de
production de 500 000 barils/jour. Cela n'a-t-il donc pas suffi ?
P. M. - Non. Et même si l'Organisation
s'apprête à mettre à nouveau sur le marché 500 000 barils/jour afin de
stabiliser les cours, les ministres de l'OPEP prédisent que cette augmentation
n'aura que peu d'effet car, encore une fois, ce sont les capacités de
production et de raffinage qui sont en cause.
B. A. - Cette hausse a également des causes conjoncturelles, en
particulier l'instabilité au Moyen-Orient...
P. M. - Vous avez raison, ces facteurs
doivent être pris en compte, mais j'insiste : la hausse aurait eu lieu
même en l'absence de crise internationale. Bien entendu, celle-ci a accentué la
tendance, non seulement au Moyen-Orient mais dans nombre de pays. En Russie, la
bataille politique pour le contrôle de Youkos a fait craindre que 1,7 millions
de barils/jour de brut, soit 2 % de la production mondiale, ne
disparaissent du marché. Le Venezuela a connu, lui aussi, sa part d'agitation
politique, à commencer par le coup d'Etat avorté de 2002 qui a eu un impact
immédiat sur le secteur pétrolier.
Au Nigeria, la production a été perturbée à plusieurs reprises par des
grèves et des incursions de rebelles (groupes religieux et ethniques qui se
rebellent et combattent le gouvernement).
En Irak, la guerre et les rébellions ont, comme vous le savez, interrompu
la chaîne de production et les exportations.
Aux Etats-Unis, les infrastructures pétrolières du golfe du Mexique, qui
fournissent le quart de la consommation intérieure, ont été endommagées par les
ouragans Charly et Ivan. Ce dernier a, à lui seul, causé la perte de 11
millions de barils en deux semaines. Les importations qui transitent par ces
terminaux ont également été touchées.
En Norvège, les menaces de grèves dans l'industrie pétrolière ont fait
craindre une rupture d'approvisionnement. Quant à l'Arabie saoudite, le plus
gros producteur et exportateur mondial, qui était censée pallier toutes les
pénuries, elle a été elle-même secouée par une série d'attentats terroristes et
une violence politique sans précédent.
Tous ces incidents, pris individuellement, semblent sans
conséquences ; mais ils deviennent fondamentaux lorsqu'ils convergent vers
un déséquilibre entre l'offre et la demande. Communément appelés
" facteurs risques " dans notre jargon, ils peuvent considérablement
influencer les marchés. En 2004, ils ont été responsables d'une augmentation
supplémentaire de 5 à 7 dollars sur le prix de chaque baril de brut.
B. A. - Les compagnies pétrolières se livrent une concurrence
effrénée pour le contrôle de nouveaux champs pétrolifères et l'obtention de
contrats à long terme. Comment voyez-vous cette lutte de pouvoir évoluer dans
un avenir proche ?
P. M. - La concurrence est une bonne
chose : cette saine émulation favorise la prospection dans des régions
comme le Kazakhstan, l'Azerbaïdjan ou le Turkménistan. De très nombreuses
réserves sont encore à découvrir : récemment, la Libye a effectué de
nouveaux forages sur son territoire. Des compagnies pétrolières internationales,
y compris américaines, ont participé à ces explorations, et de gros contrats à
long terme ont été conclus.
B. A. - Les pays consommateurs doivent-ils prendre en charge la
protection des réserves stratégiques ?
P. M. - Depuis la création de l'Agence internationale
de l'énergie, les principaux pays consommateurs membres de l'OCDE, comme les
Etats-Unis, le Japon et l'Europe de l'Ouest, se sont engagés à entreposer des
réserves suffisantes pour faire face à des situations de crise résultant
d'éventuelles interruptions ou réductions de l'approvisionnement en pétrole. A
l'heure actuelle, les réserves stratégiques des pays de l'OCDE représentent
plus de 1 290 millions de barils.
B. A. - Certaines compagnies pétrolières sont-elles vouées à
disparaître ? Des experts expliquent que la Royal Dutch Shell serait en
perte de vitesse du fait de son incapacité à renouveler ses réserves prouvées...
P. M. - Le groupe Royal Dutch Shell est le
troisième du monde après Exxon Mobil et la BP Amoco Arco. Il reste très actif
dans les domaines de l'exploration et de l'exploitation du pétrole et du gaz
naturel, et je ne vois pas comment il pourrait disparaître. La Royal Dutch
Shell possède encore des réserves prouvées supérieures à 13 milliards de barils
de pétrole ou d'équivalent pétrole, comme les gaz naturel ou les liquides
condensés qui sont, eux-mêmes, extraits du gaz naturel.
De plus, depuis une dizaines d'années, les compagnies pétrolières se sont
renforcées en acquérant de petites entreprises indépendantes, et cette tendance
est appelée à se poursuivre.
B. A. - Comment le groupe français Total se porte-t-il par
rapport à ses concurrents ? Possède-t-il, lui aussi, d'importantes
réserves d'approvisionnement à long terme ?
P. M. - Le groupe Total, très actif sur le
plan international ces dernières années, a réussi à découvrir et à exploiter de
nouvelles réserves de pétrole et de gaz. Il est présent au Royaume-Uni, en
Libye, au Nigeria, en Angola, au Congo, au Kazakhstan, en Iran, en Norvège et
en Indonésie. Ses dirigeants ont l'intention d'étendre leurs activités dans le
golfe de Guinée, au Moyen-Orient, en mer Caspienne et au Venezuela.
B. A. - La Chine, dont les besoins en énergie ont explosé, a
désormais une politique d'acquisition de sources d'approvisionnement et de contrats
pétroliers très agressive. Elle vient même de conclure des contrats à long
terme avec la Russie et l'Iran. Que prévoient ces accords ?
P. M. - Les grandes puissances émergentes
comme l'Inde et la Chine sont des importatrices nets de pétrole. Afin de sécuriser
leurs sources d'approvisionnement, elles s'efforcent d'y obtenir un accès
direct. Elles sont de plus en plus actifs dans les activités d'exploitation et
de production pétrolière au sein même des pays producteurs. Les compagnies
publiques en Chine et Inde investissent déjà dans des pays comme l'Iran, où
elles sont autorisées à prospecter et à exploiter les champs pétrolifères
contre des contrats d'approvisionnement de pétrole et de gaz liquéfié à long
terme.
B. A. - Quelle est l'incidence de ces contrats à long terme sur
les prix du pétrole ?
P. M. - A mon avis, plus ce type de contrat
avec des pays gros consommateurs comme la Chine et l'Inde se multiplient, moins
les transactions spéculatives auront d'effet, et plus les prix du pétrole se
stabiliseront.
B. A. - Pensez-vous qu'il y ait un risque réel de pénurie de
pétrole dans les principaux pays industrialisés ?
P. M. - Pour le moment, il n'y a pas de
pénurie de ressources. Les progrès en technologie sismique ont réduit les
risques et les coûts d'exploration. Les progrès en matière de forages en mer
profonde, de stockage et de gestion des réservoirs, ont ouvert de nouvelles
possibilités à l'exploration et à la mise en exploitation. Enfin, des
changements politiques ont permis d'élargir l'offre. Les compagnies
internationales peuvent désormais investir dans des pays qui, auparavant, leur
étaient fermés, comme la Russie, les pays d'Asie centrale, la mer Caspienne, la
Chine et la Libye.
B. A. - Les Etats-Unis sont-ils en train de perdre le Venezuela
qui était l'un de leurs principaux partenaires ? L'Arabie saoudite et,
potentiellement, l'Irak seront-il suffisants pour contrebalancer cette
perte ?
P. M. - Même si le Venezuela semble vouloir
s'ouvrir actuellement à de nouveaux marchés en Extrême-Orient et en Asie du
Sud-Est, il n'y a aucun risque, pour les Etats-Unis, de se retrouver en
situation de pénurie. Qui plus est, à long terme le Venezuela aura des
difficultés à concurrencer le Moyen-Orient et l'Afrique de l'Ouest du fait du
coût très élevé du transport. L'Amérique du Nord restera toujours son client
naturel. Cela dit, les Etats-Unis ne manquent pas de fournisseurs de
rechange : ils négocient régulièrement avec d'autres producteurs, à
commencer par le golfe Persique, l'Afrique du Nord et de l'Ouest, la mer du
Nord, le Canada et le Mexique. Toute réduction d'importations du Venezuela
serait ainsi compensée automatiquement.
B. A. - Cette tendance à la diversification des fournisseurs ne
risque-t-elle pas de nuire aux mécanismes de marché et au rôle de l'OPEP ?
P. M. - Les pays de l'OPEP, qui totalisent
75 % des réserves prouvées de pétrole, ne représentent actuellement que
41 % de la production mondiale. Le marché pétrolier a besoin de l'OPEP
parce que cette organisation joue un rôle de régulateur.
B. A. - Comment l'OPEP pourra-t-elle continuer à jouer ce rôle si
la Russie persiste à refuser de la rejoindre ?
P. M. - Que la Russie rejoigne l'OPEP ou non
n'affectera en rien l'avenir de l'organisation. La Russie, en effet, produit
toujours au maximum de ses capacités et elle n'est pas prête à jouer les
" swing producers " (merci d'ajouter une note). L'OPEP, elle,
représente des pays qui acceptent d'ajuster leur production aux besoins du
marché. Son rôle est capital pour maintenir un équilibre dans
l'approvisionnement.
B. A. - Comment voyez-vous les prix évoluer à court terme ?
P. M. - Je pense que les prix resteront
élevés et qu'ils continueront à grimper pour la bonne raison que les réserves
tendent à diminuer. En effet, les réserves des 18 pays producteurs qui, à eux
seuls, fournissent près de 28 % de la production mondiale se tarissent peu
à peu. Les trente-deux autres pays producteurs ne servent qu'à compenser cette
baisse. Selon l'AIE, il faudrait investir 3 trillions de dollars dans les infrastructures
pétrolières mondiales entre 2005 et 2030 pour satisfaire l'augmentation de la
demande.
B. A. - Quel est l'état réel des réserves en pétrole et autres
combustibles fossiles ?
P. M. - En janvier 2004, il restait dans le
monde 1 188 milliards de barils de pétrole brut, soit 39 ans de production
au rythme actuel. Je ne parle là que des réserves prouvées et récupérables. On
comptait également 179 trillions de mètres cubes de gaz naturel (70 ans de
production), et 910 milliards de tonnes de charbon (200 ans de production).
La croissance de la consommation de gaz naturel a été ralentie du fait de
l'éloignement des réserves par rapport aux lieux de consommation, ce qui a pour
conséquence de renchérir considérablement les coûts de transport.
B. A. - Où en est la recherche sur les sources d'énergie
alternatives ?
P. M. - Depuis trente ans, date du premier
choc pétrolier, de nombreuses voies ont été explorées, mais bien peu de choses
ont changé dans la réalité. Les combustibles fossiles représentent aujourd'hui
88 % de la consommation mondiale, et il y a fort à parier qu'ils tiendront
encore une place prédominante pendant toute la première moitié du XXIe siècle.
Il est probable que, dans les trente prochaines années, le pétrole
continuera à se tailler la part belle. Fin 2004, la répartition de la
consommation énergétique dans le monde était la suivante :
Pétrole 37,5 %
Gaz 24 %
Charbon 26,5 %
Nucléaire 6,0 %
Hydroélectricité 6,0%
B. A. - Comment expliquez-vous que les combustibles fossiles
continuent à dominer le marché mondial alors que personne n'ignore leur impact
sur l'équilibre écologique ?
P. M. - 90 % des produits pétroliers
sont utilisés dans le secteur du transport. Les sources d'énergie alternatives
ne peuvent remplacer le pétrole que pour le chauffage ou la production
d'électricité, par exemple.
B. A. - Pourquoi l'accent n'est-il pas mis sur la
recherche ?
P. M. - Dans le secteur du transport, déjà,
l'électricité est utilisée pour la propulsion des trains et des automobiles. De
nouvelles technologies, comme les fuel cells (dispositif électro -chimique qui
allie le carburant hydrogène à l'oxygène de l'air afin de produire de
l'électricité et de la chaleur ; opèrant sans combustion, ils ne sont pas
polluants) et les carburants verts (biocarburants et biomasse), en sont au
stade de l'expérimentation. L'industrie pétrolière bénéficie, elle aussi, des
avancées scientifiques : grâce à des techniques d'extraction en eaux
profondes, le Brésil et l'Angola forent désormais à plus de 1 000 mètres sous
la mer pour extraire du brut.
Quant à l'énergie nucléaire, c'est avec Hiroshima que le monde a appris son
existence. Les accidents de Tchernobyl en Russie et de Three Miles Island aux
Etats-Unis ont accentué les craintes et le scepticisme. Cette méfiance a,
jusqu'à présent, freiné et, dans bien des cas, stoppé tout progrès dans ce
domaine. Mais l'épuisement des réserves en gaz et en pétrole et l'augmentation
de la demande en électricité rendent l'énergie nucléaire incontournable. De
nombreux pays, de la Chine à la Finlande en passant par les Etats-Unis,
construisent de nouveaux réacteurs. Avec 439 réacteurs en activité dans 31
pays, le nucléaire fournit 16 % de l'électricité mondiale. L'électricité
est une énergie propre à utiliser, facile à distribuer et à contrôler. On
s'attend à ce que, dans les cinquante prochaines années, la consommation
d'électricité soit multipliée par cinq et la capacité des réacteurs nucléaires
par quatre. Selon l'AIEA, 31 nouveaux réacteurs sont en cours d'achèvement. A
terme, la Chine projette d'en construire 32 et l'Inde 14.
Certains pays sont plus en avance que d'autres : en France, 43 %
de la consommation totale d'énergie et 79 % de la production électrique
proviennent du nucléaire. En Suède, ces pourcentages sont de 35 % et
46 %.
B. A. - D'autres pistes sont-elles explorées ?
P. M. - Une conférence sur les sources
d'énergie alternatives a réuni 650 éminents spécialistes venus de 45 pays, à
Berlin, en janvier 2004. Leur conclusion unanime, c'est qu'il est urgent de
prendre des mesures pour que, d'ici à 2020, 20 % de la consommation totale
d'énergie en Europe soit générée par des sources d'énergie alternatives. Ils
ont, effectivement, pris des mesures en ce sens, mais il est encore trop tôt
pour en récolter les fruits.
L'énergie hydraulique est la seule qui soit assez développée sur le plan
commercial. Parmi les autres, on trouve les turbines à vent, qui fournissent
déjà de l'électricité à 40 millions de consommateurs en Europe. Ce nombre
devrait atteindre 195 millions en 2020. La puissance des vagues et des marées
peut être récupérée au moyen de barrages installés sur des estuaires. Les
énergies solaire et géothermale présentent, elles aussi, un gros potentiel.
Ce qui est sûr, c'est que la hausse du prix du pétrole encouragera les
investissements dans des domaines jusqu'ici peu exploités, comme les sables
bitumineux (tar sand). Le Canada, qui possède d'importantes réserves, en
produit déjà 100 000 barils par jour. Au Venezuela, ce sont les couches
souterraines de schiste argileux dont on extrait l'huile de schiste (shale oil)
qui semblent les plus prometteuses. Compte tenu des coûts d'extraction et de
transformation de ces produits, il est clair qu'il ne sont rentables que si les
cours du pétrole sont élevés. Il faut donc profiter de la conjoncture actuelle
pour préparer l'avenir.