Drapeau de l'Irak

LES CLES DE LA CRISE

 

Amir Taheri et Patrick Wajsman

 

« Un Etat pour un puits de pétrole ! » C'est en ces termes que le correspondant du Daily Telegraph avait décrit la création de l'Irak par la Grande-Bretagne, le 3 octobre 1932.

Pure invention coloniale, ce jeune Etat irakien - à la tête duquel se trouvait un roi importé d'Arabie - était constitué de plusieurs provinces de l'ex-Empire ottoman. On y trouvait des tribus arabes musulmanes, chiites et sunnites, des Kurdes, des Yazidis, des Turcomans, des chrétiens assyriens et chaldéens, des Elamites, des Araméens, des Arméniens, des Sabéens, des Turcs et des Persans. A Bagdad, choisie comme capitale du nouvel Etat, les Juifs, avec 75 000 âmes, représentaient plus du tiers de la population.

En 1932, à la veille de la proclamation de l'Indépendance, un officier anglais, dans une correspondance secrète, adressait cet avertissement aux responsables du Colonial Office à Londres: « Ici, en Irak, le sentiment national fait totalement défaut. Je ne peux pas imaginer un peuple moins apte à assumer son destin ». Mais, imperturbables, ces responsables londoniens ne s'intéressaient guère à des questions qu'ils considéraient comme trop abstraites: l'Empire avait besoin d'un Etat irakien, et cela seul comptait. Les raisons de cet intérêt étaient claires.

Primo, le nouvel Etat devait servir de « porte-avion terrestre ». La Royal Air Force y installa, en effet, sa plus grande base en dehors de la Grande-Bretagne, à Habbaniayh, près de Bagdad. Secundo, l'Irak devait jouer le rôle d'une sorte de glacis géant vis-à-vis de l'Iran et de la Turquie, tous deux considérés comme des adversaires de l'Empire. Tertio, l'Irak était perçu comme une pièce maîtresse du dispositif militaire britannique dans le golfe Persique, si riche en pétrole... A toutes ces raisons s'ajoutait la nécessité de faire face à la menace grandissante de l'Union soviétique et d'endiguer ses ambitions au Moyen-Orient.

Si les dirigeants britanniques ne se souciaient aucunement du problème de l'identité irakienne, la question « qui sommes-nous ? » était, en revanche, la première préoccupation des élites politiques, intellectuelles et commerciales des provinces réunies. Le terme « Irak », d'origine persane, est une expression géographique qui signifie « le bas pays ». Il n'a donc aucune connotation ethnique ou nationale.

Et pourtant, dès les premiers jours de l'Indépendance, les arabophones, qui représentaient presque 70 % de la population, ont commencé à évoquer l' « arabité » de l'Irak - discours qui n'a pas tardé à alarmer les communautés non arabes. C'est pourquoi les élites de ces communautés ont bien vite forgé le concept d' « irakité » dont elles firent la clé de voûte d'un discours identitaire alternatif.

 

 

Champion de l'irakité, le général Bakr Sidqi - kurde, et premier chef d'état-major d'une armée irakienne fraîchement créée par les Britanniques - développa deux méthodes pour atteindre son idéal identitaire. La première consista à massacrer des minorités assyriennes et juives, acte qui fit de lui le premier « héros national » de l'Irak. La deuxième méthode fut, tout simplement, le coup d'Etat militaire qui intervint un an seulement après l'Indépendance. Depuis, ces deux méthodes ont été employées par les deux courants concurrents de la vie nationale irakienne : l'arabité et l'irakité.

Entre 1932 et 1971, l'Irak fut le théâtre de plus de vingt coups d'Etat ou tentatives de coups d'Etat militaires fomentés par l'un ou l'autre des deux courants. En l'absence d'élections, le coup d'Etat militaire est donc devenu le seul moyen d'assurer l'«alternance».

Le massacre, pour ne pas dire l'épuration ethnique, est devenu, également, un «mode de gouvernement». Aujourd'hui, il n'y a presque plus de Juifs en Irak. Les Arméniens ont, eux aussi, quasiment disparu. Plus de la moitié des Assyriens et des Chaldéens ont quitté le pays pour s'installer aux Etats-Unis ou au Canada. Au cours des années 1970, le régime irakien a expulsé près d'un million de ses citoyens d'origine persane. Mais ce sont les Kurdes qui ont été les principales victimes des divers programmes d'arabisation de l'Irak. Depuis 1932, plus d'un million de ces Kurdes ont perdu la vie à l'occasion de diverses campagnes conduites contre eux par les gouvernements successifs de Bagdad. Entre 1970 et 1990, plus de 4000 villages kurdes de montagnes du nord de l'Irak ont été rasés et leur population transférée dans les déserts du sud.

Problème supplémentaire : la création de l'Etat irakien par la Grande-Bretagne fut réalisée de façon si cavalière que, dès le lendemain de l'Indépendance, l'Irak n'avait pas de frontières bien déterminées ! Dans ces conditions, comment s'étonner que, dès 1933, ce problème frontalier ait provoqué des conflits - de plus ou moins grande intensité - avec la Jordanie, la Syrie, la Turquie, l'Iran, l'Arabie saoudite et, bien sûr, le Koweït ?

Pétrole, stratégie, irrédentisme, crise d'identité, coups d'Etat, massacres, antagonismes régionaux : tels sont les ingrédients du dossier irakien.

 

Le 17 juillet 1968, la parti Baas prend le pouvoir par la force. Le visage public du nouveau régime est celui du général Ahmad Hassan al-Bakr. Mais, très vite, tout le monde se rend compte que l'homme fort de Bagdad est, en fait, un jeune cadre de ce même parti Baas, âgé de 31 ans et dénommé Saddam Hussein al-Takriti.

A l'époque, le général de Gaulle était à l'Elysée et Lyndon Johnson se trouvait dans le bureau ovale de la Maison Blanche. Trente-quatre ans plus tard, Saddam Hussein règne toujours en maître absolu à Bagdad et peut se présenter comme le dirigeant arabe ayant battu tous les records de longévité.

Homme d'appareil, Saddam est, lors du coup d'Etat de 1968, chef du service de sécurité du Parti. Mais il se veut aussi théoricien et visionnaire. Sa conviction : c'est uniquement en s'arabisant que l'Irak pourra survivre en tant qu'Etat-nation moderne. Il faut donc, estime-t-il, gommer tous les signes de particularismes ethniques et confessionnels. S'appliquant cette conviction à lui-même, il prohibe l'usage de son nom de famille : al-Takriti. Puis, dès 1972, ce sont tous les patronymes indiquant une origine ethnique, confessionnelle ou régionale qui se trouvent interdits par la loi.

Ce projet d'arabisation implique une laïcisation sans précédent du système d'éducation, de la culture et des pratiques de la vie courante. Afin de repousser l'histoire de l'Irak au-delà de ses limites islamiques, Saddam Hussein va même jusqu'à puiser dans le passé lointain de la Mésopotamie antique et n'hésite pas à se présenter comme le successeur d'Hammourabi et d'Assurbanipal - qui, par la magie d'une propagande dont le régime est coutumier, deviennent «les Arabes authentiques».

 

Pendant que se poursuit le projet d'arabisation, Saddam Hussein s'attaque à un autre volet de sa stratégie : la création d'une machine de guerre assez puissante pour imposer sa volonté aux Etats voisins.

Un Irak arabisé en position de devenir le leader de l'ensemble du golfe Persique puis de tout le monde arabe : voilà le rêve de Saddam Hussein. Une telle ambition, pour inquiétante qu'elle soit, n'est pas totalement farfelue.

Après tout, l'Irak est le pays « arabe » le plus peuplé du Moyen-Orient. Il est aussi le seul pays arabe à avoir suffisamment de ressources hydrauliques et de terres fertiles pour développer une agriculture moderne. Sans oublier, bien sûr, que la divine Providence l'a doté d'immenses réserves pétrolières...

Pour faire de l'Irak le leader du monde arabe, encore faut-il que son chef soit assuré de son propre pouvoir. C'est pourquoi Saddam développe une théorie dite de la «violence maximale». Cette théorie est simple : tous les pays arabes souffrent de régimes instables. « N'importe quel imbécile peut sauter dans un char, prendre le contrôle de la station de radio et faire un coup d'Etat », écrivait Saddam en 1969. Il est donc indispensable de s'assurer qu'il n'y aura plus de tels coups d'Etat en Irak. Et, de fait, cet objectif a été atteint grâce aux purges successives infligées à l'appareil militaire. Cinq des sept chefs d'état-major de l'armée irakienne, depuis 1968, sont morts assassinés (assassinats parfois travestis en accidents de voiture ou d'hélicoptère) ; entre 1968 et 2000, plus de 900 officiers de l'armée ont été exécutés, souvent sans procès, et 1200 autres - plus du sixième du total - limogés ou contraints à l'exil.

Saddam Hussein a également créé une armée parallèle dénommée Garde Républicaine, elle-même doublée par des forces paramilitaires : Haras al-Cha'abi (la garde populaire) et Haras al-Quds (la garde de Jérusalem).

Avant l'invasion du Koweït en août 1990, le système Saddam avait réussi sur plusieurs tableaux. Le régime était considéré comme stable. Le pays s'arabisait au pas de charge. Les langues et les cultures des minorités battaient en retraite. Un projet économique ambitieux, essentiellement centré sur la création d'une impressionnante machine de guerre, était en cours et se déployait avec l'assistance de la plupart des grands pays industrialisés. La guerre contre l'Iran (1980-1988) n'avait fait que retarder les plans grandioses du leader irakien. A en croire les anciens collaborateurs de Saddam Hussein, l'Irak était alors sur le point de développer une bombe atomique ainsi que des missiles à moyenne et longue portées capables de frapper le Moyen-Orient mais aussi l'Asie occidentale et le monde méditerranéen.

Livrée par une coalition que dirigeaient les Etats-Unis, la « guerre de libération du Koweït » a stoppé la stratégie de Saddam, mais sans la briser. Quant à ses tentatives pour ressusciter cette stratégie, elles n'ont pas été couronnées de succès: plusieurs opérations contre l'enclave kurde du Nord, sous la protection des Nations unies, n'ont pas permis d'y restaurer l'autorité de Bagdad. Le jeu du « chat et de la souris » joué par Saddam sur la scène diplomatique n'a pas suffi, non plus, à interrompre les sanctions imposées par le Conseil de sécurité. Plus important encore est le fait que le N° 1 irakien n'ait pas réussi à rétablir son contrôle total et exclusif sur les revenus pétroliers de son pays - contrôle qu'il est contraint de partager avec les Nations unies.

En réalité, on le voit, la guerre déclenchée par Saddam Hussein en 1990, et arrêtée par le cessez-le-feu de 1991, n'est pas véritablement terminée. Ne serait-ce que parce que le leader irakien n'a toujours pas respecté les engagements qu'il avait pris alors - engagements qui lui faisaient notamment obligation d'éliminer ses armes de destruction massive et de laisser des inspecteurs de l'ONU vérifier sur place qu'il en allait bien ainsi.

 

Il est évident que la situation qui se perpétue en Irak depuis onze années n'est qu'un provisoire qui a duré au-delà du tolérable. Il est évident, également, que ce pays ne pourra pas reconstruire sa vie brisée en tant qu'Etat et nation sans être réadmis dans la communauté internationale. Mais il demeure une question : sur quelle base l'Irak doit-il être refondé ? On ne sort pas comme par magie de deux guerres terribles et de plus de trente ans de despotisme implacable...

L'Irak restera probablement indivis. Mais quelle puissance détiendra-t-il encore, une fois sorti de la crise ? Quel type de régime aura-t-il ? Qui conduira ses destinées ?

Les forces politiques susceptibles de succéder à Saddam Hussein se divisent en deux grands courants : les mouvements laïques et les mouvements d'inspiration islamique, essentiellement chiites. Lesquels l'emporteront ? Un projet d'arabisation forcée pourrait-il se poursuivre sous un nouveau régime ? Est-il exclu que se forge un consensus qui permette le développement de l'identité irakienne sans renier pour autant les liens entre Bagdad et le monde arabe ?

Autre question essentielle : un changement radical en Irak déclencherait-il un processus plus profond de renouvellement politique dans l'ensemble du Moyen-Orient ? Un Moyen-Orient qui, rappelons-le, reste l'une des rares régions du monde contemporain à ne pas avoir été touchée par la vague de démocratisation déclenchée à la fin de la guerre froide...

A toutes ces questions, et à de nombreuses autres, les auteurs de la Revue Politique Internationale ont apporté des réponses éclairantes et contrastées depuis plus de vingt-ans. Les textes retenus dans ce dossier restituent cette diversité en présentant une palette de points de vue extrêmement variés et parfois divergents.

 

Voici donc les « clefs » de la crise.

 

A toutes et à tous : bonne lecture.

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