PRESENTATION
Marie Holzman
L'ouverture du XVIè Congrès du Parti communiste chinois est
annoncée pour le 8 novembre 2002. Rarement la tenue d'un Congrès aura donné
lieu à autant de spéculation et provoqué un tel suspense. Pour la première fois
dans son histoire, le PCC va devoir nommer d'un coup trois nouveaux leaders à
la tête du Parti, du gouvernement et de l'Assemblée nationale. Et, pour la
première fois aussi, ces caciques seront remplacés non pas parce qu'ils sont
morts mais, tout simplement, parce qu'ils auront atteint l'âge obligatoire de
la retraite. Si la transition se passe comme prévu, on pourra sans conteste en
déduire que le parti au pouvoir en Chine a atteint une sorte de vitesse de
croisière qui lui garantira stabilité et efficacité dans les années à venir.
Pourtant,
au vu des innombrables rumeurs qui ont couru tout l'été, force est de constater
que la suite des évènements peut encore réserver de nombreuses surprises. Le
foisonnement d'hypothèses proposées par les observateurs de la vie politique à
Zhongnanhai - siège du pouvoir à Pékin - est d'autant plus spectaculaire que
rien n'est à exclure : l'absence de toute communication et de toute procédure
démocratique autorise tous les scénarios, y compris les plus fantaisistes. Un
exemple : la photo de Jiang Zemin ayant disparu de la première page du Quotidien
du Peuple pendant plus de deux semaines au mois d'août, des articles très
argumentés, émanant de milieux "bien informés" en Chine populaire, et
diffusés sur la toile, sont allés jusqu'à annoncer que le secrétaire général du
PCC aurait été arrêté et qu'il se trouverait en résidence surveillée ! Lorsque
le portrait du dirigeant réapparut quotidiennement à partir du 22 août, il a
bien fallu se rendre à l'évidence : il était rentré de vacances et recevait de
nouveau les personnalités étrangères.
Compte
tenu de l'importance de l'événement, nous avons jugé intéressant de donner la
parole à plusieurs observateurs attentifs de la Chine et notamment à deux
spécialistes de la vie politique chinoise : l'un, Richard Baum, réside aux
Etats-Unis et l'autre, Wu Guoguang, vit à Hong Kong, d'où il observe depuis
plus de dix ans l'évolution du pays qu'il a quitté en 1988, après avoir
lui-même participé activement à l'élaboration du rapport politique du XIIIè Congrès
du PCC en 1997. De plus en plus fréquemment consulté par la presse asiatique et
américaine, Wu Guoguang a gardé des contacts au plus haut niveau au sein de
l'appareil politique chinois. Ces deux experts ont des approches radicalement
différentes. Autant le politologue américain s'intéresse aux faits, à
l'historique des Congrès précédents, aux pourcentages de leaders chinois qui
ont fait des études supérieures ou qui ont voyagé à l'étranger, autant le
chercheur chinois privilégie l'interprétation des réactions possibles des uns
ou des autres et se livre à toutes sortes de supputations. Wu Guoguang évoque
la possibilité de représailles à l'égard de Zhu Rongji, l'actuel premier
ministre, une fois qu'il aura perdu son poste. Mais il ne dit pas si ces représailles
seront aussi impitoyables que celles dont ont été victimes l'ancien maire de
Pékin, Chen Xitong, ou l'ancien secrétaire général du Parti, Zhao Ziyang. Ces
deux hommes, fort dissemblables par ailleurs, sont toujours en résidence
surveillée, le premier ayant vu sa condamnation à mort commuée en peine de
prison, le second n'ayant jamais été officiellement condamné. C'est le genre de
méthodes qu'affectionne le Parti pour se débarrasser de ses éléments les plus
gênants.
Le
professeur Wu Guoguang fonde volontiers son analyse sur les "on dit"
ou des "il est communément admis". Mais, au fond, d'où viennent ces
rumeurs ? De la presse de Hong Kong ? De la presse internationale ? Des milieux
intellectuels ? Qui a intérêt à les faire circuler ? En réalité, ces "on
dit" constituent la substance même de la politique chinoise et sont
révélateurs de son manque de transparence. Personne n'est plus en mesure de
retracer leur origine, ni ne tient vraiment à s'y risquer car le jeu serait
impossible. Comment faire la part de la désinformation, de l'imagination et de
l'interprétation ? Finalement, pourquoi est-on obligé de spéculer sur cette
transition et sur quoi se fond-t-on pour spéculer ? Poser la question, c'est
donner la réponse : en l'absence de véritable campagne politique, de débat
démocratique et de projets sociaux contradictoires sur lesquels il serait
possible de discuter ouvertement, il ne reste plus au bon peuple (et aux
observateurs étrangers) que la joie de se mirer dans les boules de cristal !
S'agissant
de l'économie - un domaine auquel Françoise Lemoine consacre, dans ce dossier,
un article éclairant - la situation n'est pas différente. Les taux de
croissance annoncés par les autorités chinoises donnent lieu à des discussions
sans fin. Certains experts affirment que le taux moyen annuel se maintient bien
autour de 7 ou 8 %, rythme indispensable pour réintégrer dans le secteur privé
les millions de chômeurs issus des entreprises d'Etat en faillite et préserver
ainsi l'équilibre social. D'autres prétendent que les usines continuent
effectivement à produire mais que les marchandises s'entassent dans les
entrepôts et que l'asthénie de la consommation finira par provoquer la
déflation. Pour d'autres, enfin, la croissance tournerait plutôt autour de zéro
que de 5 % ! En l'absence des données incontestables, qui croire ? Là encore,
l'opacité des statistiques et des données chiffrées ne facilite pas de travail
de décryptage.
Mais
certains faits son indéniables : le déséquilibre de la balance commerciale
entre les Etats-Unis et la Chine ne cesse de s'accentuer, au profit de la
Chine. Les villes continuent à se moderniser à grande vitesse et le pays se
lance dans des travaux d'infrastructures pharaoniques : barrage des Trois
Gorges, ouverture de la ligne de chemin de fer désenclavant le Tibet,
construction de trois grands canaux destinés à conduire l'eau du Yangtsé sur
plusieurs milliers de kilomètres à travers montagnes et collines jusque vers le
bassin du Fleuve jaune, de plus en plus menacé par la sécheresse... Sans parler
de la transformation en profondeur de la ville de Pékin qui s'apprête déjà
activement à recevoir les Jeux Olympiques de l'an 2008.
Que
la Chine soit devenue un pays dynamique, en pleine transformation, bien décidé
à profiter des retombées de son entrée dans l'Organisation mondiale du commerce
est une évidence. Qu'elle soit sûre de relever le défi qu'elle s'est lancé à
elle-même - devenir l'une des plus grandes puissances économiques mondiales,
sinon la plus grande du XXIè siècle - reste, en revanche, à démontrer. Les
recettes utilisées par Pékin sont bien connues : la Corée du Sud, Taiwan,
Singapour, la Malaisie ont déjà parcouru le même chemin. Il s'agit de maintenir
en selle un pouvoir fort, de puiser dans le réservoir illimité d'une
main-d'œuvre peu coûteuse et de donner libre cours à l'économie de marché, tout
en réservant à l'Etat le droit d'intervenir en cas de crise. La différence avec
les petits dragons asiatiques - et elle est de taille - tient au poids de la
population et au creusement des inégalités entre une Chine qui décolle et une
Chine qui stagne, voire qui régresse. Les mouvements sociaux inquiètent de plus
en plus les chercheurs chinois, comme le célèbre économiste Hu Angang, qui ne
cesse d'exhorter le gouvernement à mettre en place un système de protection
social minimal, à verser les pensions de retraite et à juguler la corruption.
L'année
2002 aura vu, en effet, une vague de manifestations telle que la Chine n'en
avait pas connue depuis le mouvement démocratique de 1989. En ce début d'automne,
la tension n'est pas retombée : les ouvriers de Liaoyang continuent à réclamer
la libération des quatre délégués arrêtés en mars dernier et de nouveaux
mouvements explosent un peu partout. Environ 1 500 ouvriers d'une usine de
moteurs Diesel de la ville de Yushu (province du Jilin) protestent devant les
bâtiments officiels pour éviter la dissolution de leur entreprise. Plus de 30
000 paysans encerclent la mairie de Yizhou (province de Guangxi) pour exiger le
paiement de leurs récoltes. A Baiyin (Gansu), un sit-in a été organisé
devant le bureau du directeur général de l'usine métallurgique qui n'a pas
versé de salaires depuis janvier dernier. A Baotou (Mongolie intérieure), 2 000
travailleurs d'une entreprise de matériaux de construction récemment privatisée
occupent l'usine pour réclamer le versement de leurs retraites, etc. Combien de
temps encore faudra-t-il attendre avant que la brutalité des réformes
économiques fasse voler en éclats un édifice social déjà bien fissuré ?
Difficile de se prononcer : à court terme, la Chine fonce à tombeau ouvert sur
la voie du développement, mais elle reste à la merci du moindre incident de
parcours. " Ce que nous savons, en revanche ", note Jean-Luc Domenach
dans son dernier ouvrage (1), " c'est que la Chine actuelle est un
étrange, un invraisemblable chantier : un chantier bruyant et puissant mais qui
ne connaît pas son terme."
M.H.